Chronique | City Hall (Guérin & Lapeyre)

city_hall_une1Dans un Londres uchronique aux allures steampunk, comprenez le genre qui mélange fantasy et révolution industrielle, le ministre des finances est assassiné d’une façon bien étrange. Immédiatement, Carlton Lester, chef de la police, est sur place. Quand il découvre une feuille de papier accroché au cadavre, c’est la panique. En effet, dans ce monde, tout ce qui est écrit sur du papier prend vie… et il semble qu’un malfaiteur ait découvert ce secret. Aussitôt, le maire de Londres fait appel à deux jeunes auteurs de e-books, Jules Verne et Arthur Conan Doyle.

Manga + France

Manfra… mot-valise utilisé depuis 2006 pour évoquer le manga à la française ou, si vous préférez, la bande dessinée européenne à la japonaise. On a parlé également de manga-camembert. Terme un peu moins flatteur. Mais à cette époque, la bande dessinée japonaise était le diable envahisseur incarné, et donc encore assez minoritaire dans la création city-hall-2-ankamaeuropéenne… en tout cas pour le grand public. Évidemment, de nombreux cas démontrent le contraire : Frédéric Boilet pour son travail d’éditeur et de créateur (L’épinard de Yukiko…), Jean-David Morvan dont la série Sillage a clairement des influences japonaises, Vanyda avec son trait « asiatique »  notamment dans L’immeuble d’en face, et bien entendu le monument Moebius qui a joué le jeu de la collaboration avec Taniguchi pour Icare. Progressivement, la nouvelle génération d’auteur a intégré un certain nombre de codes, surtout graphiques, de la bande dessinée japonaise. Il suffit de voir le succès en médiathèque de livres pratiques sur « Comment dessiner un manga » pour s’en persuader. Après tout, à force de lire des bandes dessinées japonaises, et pour certains adolescents presque exclusivement de la bande dessinée japonaise,  il fallait bien que ça arrive. Et dire que les années 2000 ont été le point d’orgue de la vague manga est un doux euphémisme. Nés en 1978 et 1979, Rémi Guérin et Guillaume Lapeyre sont de cette première génération à avoir connu les animes et autres "japoniaiseries" comme disaient leurs (et les nôtres aussi) parents. Pour autant, City Hall est-il un manga ? Oui… presque. Cette série intègre les codes narratifs du shonen manga et plus particulièrement du type Nekketsu. Pour simplifier : amitié, pouvoirs magiques, lutte contre les forces du mal et en filigrane la recherche de l’image du père sont les éléments principaux de cette série.

Horripilant fan service

ameliaGraphiquement, même combat. Malgré des visages plus carrés, un souci du détail sans doute plus abouti (décors, vêtements, visages, combat parfois au détriment d’une certaine visibilité…), nous sommes clairement dans une construction et un découpage manga. D’ailleurs, j’ai même été désorienté par la lecture européenne… de gauche à droite. On retrouvera même le fameux fan service qui permet le soupçon d’érotisme nécessaire pour accrocher les lecteurs à certaines pages. D’ailleurs je souhaiterai faire un petit aparté à ce sujet. Récemment, un débat a fait rage sur le sexisme de la communauté geek.  La bande dessinée est un élément important de cette culture populaire (avec le JDR, les jeux vidéos…). Sexisme ou pas, je me demande quand même en voyant les tenues légères des personnages féminins de City Hall quel est l’intérêt en terme de narration ? Certes, cette série n’arrive pas à la cheville de certaines de ses consœurs  mais peut-on m’expliquer pourquoi une femme d’action comme Amelia (la figure féminine principale du récit) a-t-elle besoin d’avoir un pantalon taille-basse moulant et d'un petit débardeur mettant en valeur des formes généreuses ? Est-ce que ça arrête les balles ? Pourquoi, l’autre personnage féminin (dont je ne dévoilerai pas l’identité ici) est-elle simplement habillée comme une super-héroïne marvel  ? Quand on compare les personnages masculins, habillés tous comme des bourgeois londoniens de la fin du 19e, on se demande vraiment l’intérêt. On me parlera de rupture au côté « pépère » des personnages masculins. Je reste sceptique. Il faudrait peut-être prendre conscience de ce côté un peu malsain (sans jeux de mots) de l’évolution de la bande dessinée grand public. L’industrie du manga, au même titre que le comics ou certaines branches de la bande dessinée européenne (je ne vous ferais pas un dessin), n’est pas forcément un exemple à suivre sur ce sujet.

Spécificité du manga français ?

Tout cela est d’autant plus dommageable que les auteurs de City Hall, tout en s’inscrivant dans le genre manga, ont réussi à proposer un récit particulièrement original. Comme je suis un petit malin, vous avez remarqué mon « presque » tout à l’heure. Oui je suis machiavélique, je sais ! Ce « presque » est la nuance qui donne tout son caractère – et sa réussite – à cette série. Globalement, il me semble difficile pour un européen de faire un vrai manga tant le genre repose sur une histoire du média particulière et complexe. Mais l’inverse est vrai également. Les mangakas faisant évoluer leur récit dans un milieu européen n’arrivent pas forcément à intégrer l’environnement. Je pense par exemple à Monster qui se déroule en Allemagne.

city-hall3En revanche, réussir à intégrer sa propre culture dans un genre différent pour créer une forme hybride est un travail intéressant. Avec City Hall, il me semble que cet objectif commence à être atteint. En prenant pour personnages principaux et secondaires des auteurs classiques de la littérature européenne (Jules Verne, Arthur Conan Doyle, Georges Orwell…), en insérant constamment des références aux grandes œuvres, en intégrant les codes du « polar », en jouant également sur le débat – et la peur inhérente – du développement de la lecture sur support numérique, bref, en prenant en compte leur héritage et leur environnement culturel, ils ont ainsi créé un « vrai » manfra, pas une pâle copie d’une énième série japonaise.

On pourrait développer le côté lecture numérique mais ma chronique est déjà bien trop longue. Comme quoi, il y a beaucoup à dire sur cette série. City Hall est passionnant à plus d’un titre. Tout d’abord par le scénario bien pensé de son premier cycle, ensuite pour ce côté hybride qui en fait une œuvre à part, enfin parce qu’il est peut-être la réponse à une édition manga qui s’essouffle. Je regrette simplement ce côté fan service sexiste qui ne sert jamais vraiment le récit. Mais City Hall est une très bonne série à découvrir ! A découvrir : le blog officiel
City-hall-ankamaCity Hall (3 volumes, série en cours) Scénario : Rémi Guérin Dessins : Guillaume Lapeyre Editions : Ankama, 2012 (7,95€) Public : Ados Pour les bibliothécaires : enfin, un manga français qui tient la route !

10 réflexions au sujet de « Chronique | City Hall (Guérin & Lapeyre) »

  1. Ça fait des années que le manga à la française existe mais cela n’avait jamais vraiment fonctionné jusqu’à maintenant. J’en ai un dans ma bibliothèque d’ailleurs… arrêté dès le tome 1… faut dire que c’était Kami qui éditait, mauvaise pioche !
    Aujourd’hui on entend plus régulièrement parler de Manfra et en bien. Je me souviens aussi avoir lu une bonne critique de Dreamland dont l’intrigue se déroule dans les rues de Montpellier. Il faudrait que je m’intéresse un peu plus à ce phénomène, d’autant que je trouve comme toi que la production s’essouffle un peu… à moins que je ne sois devenu moins bon public qu’avant.

    1. Oui Kami tu pouvais difficilement faire pire 🙂
      Effectivement le manga à la française n’est pas récent… mais pas si ancien non plus (c’est une réponse de Normand ça). Dans ma chronique je parle essentiellement d’influences dans la période 2000-2006, ça ne veut pas dire que le phénomène n’existait pas. Il y aura toujours quelqu’un pour me dire : oui mais là en 1999, tu avais ça, en 2003, tu avais ça.
      Le fait est qu’on voit surtout le phénomène depuis quelques années (2007 ça fait quand même 6 ans mine de rien !). Et pas forcément avec des choses formidables.
      C’est vraiment la première fois que je suis aussi agréablement surpris.
      Je note la référence Dreamland.
      Non, je pense que tu n’es pas moins bon public (tu es sans doute plus exigeant). Beaucoup d’analyste (Xavier Guibert en tête, le créateur de du9) voit un essoufflement quantitatif et qualitatif de l’édition manga. Certains parlent même de crise dans les prochaines années. Mais bon, tout ça c’est une affaire de cycle. Le comics revient en force alors qu’il avait quand même pas mal souffert durant les années 2000.

      1. Je suis plus exigeant c’est un fait, et aussi plus adulte mine de rien. J’avais 14 ans quand j’ai commencé mes premiers mangas (en japonais qui plus est, avec « Dragon Quest » Fly, que j’ai racheté en VF un an plus tard), ils étaient tous frais et arrivaient tout juste en France. C’est plus tout jeune… et je ne recherche plus la même chose dans ce que je lis.

        Pour ce qui est de l’essoufflement, je me demande s’il n’est pas dû en partie au fait que les éditeurs sortent tout et n’importe quoi aussi. Quand on a épuisé les bons titres d’Urasawa par exemple, quel intérêt (si ce n’est commercial bien entendu, on reste dans du commerce) de publier ses œuvres de jeunesse, pas forcément les meilleures. Les meilleurs titres des grands auteurs japonais ont été publiés. Il ne nous reste plus qu’a attendre les futures nouvelles perles. Il y en aura hein, je suis pas défaitiste.

        1. Fly, tu m’étonnes, ça date pas d’hier 🙂 Une époque où Internet n’existait pas :-))

          ça fait quand même longtemps que les éditeurs font dans le qualitatif… ils lancent pas mal de choses en se disant que dans le lot y’a bien un truc qui va fonctionner. Et puis on a bien rattrapé les parutions des années 70-80-90 en manga grand public.
          Je t’invite – et tous les autres aussi – à lire l’article de Xavier Guibert de du9 sur ce sujet, c’est passionnant : http://www.du9.org/dossier/le-manga-en-france/

          Pour les meilleurs titres des grands auteurs, je pense qu’on a encore un peu de marge. Dans le grand public c’est peut-être le cas, mais il y a encore pas mal de marge point de vue manga d’auteurs. Dans le domaine patrimonial, il y a encore du boulot.

        2. Je l’avais déjà lu cet article, mais je viens de le relire parce que (comme tu le soulignes) il est très bien fait et très complet.
          Oui, il y a encore pleins d’albums d’auteurs et patrimoniaux à éditer en France. Mais tu le sais bien, ce n’est pas le grand public qui va les acheter. Ça nous intéresse à nous, oui, mais pas le gros des lecteurs qui eux, vont vouloir un hit fraîchement paru au Japon… et de ce côté là on a rattrapé la production nippone.

          Xavier Guibert a souligné un point qui m’avait échappé : il est révolu le temps où on attendait tout au plus quelques semaines la parution du tome suivant. C’est une grosse révolution mine de rien.

        3. Ce n’est pas grave, ça fait du bien de le relire.
          Le problème de l’édition de manga – et là je parle en soulignant qu’on peut me traiter de vieux c** – c’est que la source même se tarie. Beaucoup souligne la baisse de qualité de l’édition japonaise depuis la fin des années 90. Faute à quoi, à qui ? Au système sans doute. Mais effectivement, si on se penche un peu sur la question, des mangakas créatifs qui ont apporté quelque chose de vraiment différent dans leur approche et qui ont eu un succès à la fois commercial et artistique… Depuis 15 ans on les cherche un peu !
          Naruto, One piece… ce sont quand même + ou – des clones de Dragon Ball…
          Des auteurs comme Otomo, Tezuka, Toriyama, Ikeda, Yazawa, Fujisawa… sont tous des générations précédentes.
          Et comme tu le soulignes, on ne parle même pas de mangas d’auteurs, de toute façon difficilement édité.

          Alors est-ce qu’on va vers une crise comme en a connu la BD européenne à la fin des années 80 ? Bien malin celui qui a la réponse.

  2. Pour revenir à la série dont il est question ici, ;), je ne suis pas aussi enthousiaste. Je trouve l’idée de départ excellente, mais l’ensemble pas vraiment à la hauteur.
    Je m’explique : côté effet manga c’est une réussite. Contrairement à d’autre « manga français » que j’ai pu lire, celui-ci fait très manga. Le dessin est classique mais pas mal du tout, dynamique. Je partage ta critique quant au côté fan service, mais, si on veut lire du manga faut se faire une raison, il est presque impossible d’y échapper.
    Ce qui m’a posé problème c’est plutôt l’ensemble de la narration et le décalage qu’il y a parfois entre un dessin très dynamique et un discours posé et sérieux. J’avais l’impression d’avoir à faire à des personnages schizophrènes sur certaines planches!
    Par ailleurs, si l’idée de départ est excellente, je trouve que l’univers crée n’est pas assez abouti. J’ai eu beaucoup de mal à y entrer, à y croire.Même chose pour les personnages qui, malgré la lourde charge de leur nom, se révèlent finalement assez quelconque. Sympa pour des messieurs tout-le-monde mais quand on s’appelle Jules Verne ou Conan Doyle faut être à la hauteur. J’ai trouvé les personnages assez peu charismatiques.
    Je dirais que les auteurs ont fait du bon boulot, mais que ça demande à être perfectionné, affiné

    1. Ok mais il ne faut pas oublier que les personnages sont de jeunes hommes, très jeunes mêmes. Ils m’ont beaucoup fait penser aux deux personnages principaux de Bakuman, avec du talent mais un côté enflammé qui parfois les fait un peu pied. Ils n’ont pas le côté affirmé des hommes mûrs qu’on imagine en pensant à Doyle et Jules Verne. Donc c’est vrai que le côté charismatique c’est très compliqué. Mais bon, créé un personnage charismatique, ce n’est pas automatique. Après, nous sommes dans un univers complètement parallèle donc après tout, les auteurs font ce qu’ils veulent 🙂
      Moi, j’ai surtout trouvé que c’était le premier manfra digne de ce nom et du coup, j’ai peut-être été emporté par mon enthousiasme. Toutefois, je reste sur l’idée que le scénario tient très bien la route et j’ai dévoré les trois premiers volumes. ça reste pour moi une série de qualité.

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