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Chroniques | The Wire (David Simon) / The Grocery (Singelin & Ducoudray)

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C’est l’histoire d’une ville en proie à la criminalité, à la violence et à la drogue. C’est l’histoire d’un quartier, au milieu de cette ville. C’est l’histoire d’anonymes ou de puissants qui se battent pour régner ou simplement survivre. Bref, d’une série télé à une bande dessinée, bienvenu à Baltimore.

Baltimore entre télévision et bande dessinée

C’est la première fois que je tente l’expérience d’une double chronique sur des supports aussi différents qu’une bande dessinée et une série télévisée. Mais l’occasion était bien trop belle pour passer à côté.

Cet été, par le plus grand des hasards, j’empruntais à la bibliothèque les deux premiers volumes d’une série de BD dont j’avais vaguement entendu parler. Très vaguement. Dans le même temps, j’achevais avec bonheur la 5e saison de The Wire (Sur écoute en français). J’étais pris de nostalgie à l’idée de laisser McNullty, le plus écorché vif de tous les policiers irlandais de l’histoire de la télévision américaine. En ouvrant The Grocery, le lien dans mon esprit ne s’est pas fait immédiatement. Pourtant, peu à peu, je retrouvais des détails qui me mettaient la puce à l’oreille : les coins de rue, les vendeurs de drogue, les dealers, les gros 4×4 et cette violence inhérente au milieu. Trop de détails pour n’y voir qu’une simple inspiration. Pas un plagiat mais une vraie continuité. The Grocery, c’est une histoire parallèle dans un monde au graphisme assumé.

A body of an american

Mais je mets les choses à l’envers. Je vous parle de The Wire et du lien avec The Grocery sans évoquer toutes les qualités de cette série. Au début, The Wire est une fiction policière évoquant le combat des policiers de Baltimore contre les réseaux de ventes de drogue. David Simon, ancien journaliste au Baltimore Sun City Desk devenu scénariste, dresse une galerie de personnage dont la grande figure est le fameux McNullty dont je vous parlais plus haut. Alcoolique, divorcé, volage, mais enquêteur surdoué, il est un peu à l’image de ses collègues, sans repère. Au cours des cinq saisons, ce qui semble être une enquête policière se transforme peu à peu en radiographie de la société américaine : politique, argent, journalisme, système éducatif, valeurs… Tout y passe avec cette capacité qu’ont les américains à mettre le doigt sur leurs propres paradoxes.

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Comme souvent, cette série signée HBO - chaîne qu’on ne présente plus dans le monde des séries TV avec notamment Game of Thrones ou Six Feet Under – frappe fort avec un réalisme décomplexé. Rien n’est blanc, rien n’est noir, tout est plus ou moins crasseux. Chacun a ses propres raisons pour agir, tous ont des explications et les vrais pourris ne sont pas toujours ceux que l’on croit. C’est violent certes, souvent désespéré, mais l’humour n’est pas absent et parfois la lumière scintille un peu au milieu de ces rues sombres.

Bref, The Wire bénéficie d’un scénario remarquable en même temps qu’une bande originale qui frise la référence absolue, de toute façon quant on utilise The Pogues ça ne peut être que recommandable. J’en profite d’ailleurs pour tirer mon chapeau et rendre hommage à Philip Chevron, guitariste du groupe irlandais et créateur de la mythique chanson Thousand are sailing qui nous a quitté hier.

Sur écoute, saison 4.2

The Grocery, la série dessinée par Guillaume Singelin et scénarisé par Aurélien Ducoudray, s’inscrit donc pleinement dans cet univers. Et je préciserais même un lien réel avec la saison 4, où les réalisateurs avaient fait un focus sur un groupe d’enfants/adolescents.

Mais, il ne faut pas limiter  The Grocery à la série américaine qui l’a inspiré. En effet, les deux auteurs injectent leurs propres éléments pour créer une œuvre propre. Tout d’abord, ils prennent le parti de faire tomber un jeune candide dans ce monde de brutes. Elliott est le fils de l’épicier juif qui vient juste de racheter The Grocery, la boutique du coin de la rue. Il est tout neuf, tout gentil et très intelligent. Lui qui fait des concours d’orthographe, il joue rapidement le rôle de l’intellectuel du coin. Ah oui, j’oubliais. Eliott est une grenouille… d’ailleurs il a même un petit quelque chose d’Ariol, le petit âne d’Emmanuel Guibert. Bref, imaginez simplement Ariol dans une banlieue chaude… Je confirme, ça saigne.grocery2

Et pour saigner, ne vous fiez pas du tout au dessin qui peut apparaître au début comme enfantin. Je ne sais pas vraiment si on peut parler d’anthropomorphisme pour tous les personnages mais je crois que le choix est judicieux tant un rendu réaliste aurait pu être insoutenable. Le scénario en effet ne lésine jamais sur la violence réelle et symbolique. Âme sensible s’abstenir !

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Peu à peu, de nouveaux personnages entrent en scène : un vétéran de la guerre en Irak qui perd sa maison suite à la crise économique, un rescapé de la chaise électrique, nouveau caïd de la rue, une hispanique en quête de vengeance… Ces histoires singulières forment un tout et donnent une cohérence à l’univers. Tous les personnages sont liés les uns aux autres de près ou de loin, les actions des uns influencent la vie des autres et tous portent des cicatrices et sont prêts à rendre les coups qu’on leur donne. La fin du 2e tome est sans équivoque… Mais je m’arrête là pour ne pas vous gâcher les surprises et les rebondissements nombreux qui ne manqueront pas de vous donner envie d’aller plus loin. Personnellement, j’attends la suite avec une très grande impatience.

A lire : les chroniques de Mo’, de Tristan sur B&O

Et pour finir : ceux qui ont vu The Wire reconnaîtront

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The Wire (Sur écoute)
créé par David Simon
5 saisons (60 épisodes) 2002-2008

The Grocery (2 volumes – en cours)
Scénario : Aurélien Ducoudray
Dessins : Guillaume Singelin
Editions : Ankama, 2011
Collection : Label 619

Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : les séries TV et BD sont indispensables pour une bédéthèque et une vidéothèque de qualité.

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Chronique | City Hall (Guérin & Lapeyre)

city_hall_une1Dans un Londres uchronique aux allures steampunk, comprenez le genre qui mélange fantasy et révolution industrielle, le ministre des finances est assassiné d’une façon bien étrange. Immédiatement, Carlton Lester, chef de la police, est sur place. Quand il découvre une feuille de papier accroché au cadavre, c’est la panique. En effet, dans ce monde, tout ce qui est écrit sur du papier prend vie… et il semble qu’un malfaiteur ait découvert ce secret. Aussitôt, le maire de Londres fait appel à deux jeunes auteurs de e-books, Jules Verne et Arthur Conan Doyle.

Manga + France

Manfra… mot-valise utilisé depuis 2006 pour évoquer le manga à la française ou, si vous préférez, la bande dessinée européenne à la japonaise. On a parlé également de manga-camembert. Terme un peu moins flatteur. Mais à cette époque, la bande dessinée japonaise était le diable envahisseur incarné, et donc encore assez minoritaire dans la création city-hall-2-ankamaeuropéenne… en tout cas pour le grand public. Évidemment, de nombreux cas démontrent le contraire : Frédéric Boilet pour son travail d’éditeur et de créateur (L’épinard de Yukiko…), Jean-David Morvan dont la série Sillage a clairement des influences japonaises, Vanyda avec son trait « asiatique »  notamment dans L’immeuble d’en face, et bien entendu le monument Moebius qui a joué le jeu de la collaboration avec Taniguchi pour Icare.

Progressivement, la nouvelle génération d’auteur a intégré un certain nombre de codes, surtout graphiques, de la bande dessinée japonaise. Il suffit de voir le succès en médiathèque de livres pratiques sur « Comment dessiner un manga » pour s’en persuader. Après tout, à force de lire des bandes dessinées japonaises, et pour certains adolescents presque exclusivement de la bande dessinée japonaise,  il fallait bien que ça arrive. Et dire que les années 2000 ont été le point d’orgue de la vague manga est un doux euphémisme. Nés en 1978 et 1979, Rémi Guérin et Guillaume Lapeyre sont de cette première génération à avoir connu les animes et autres « japoniaiseries » comme disaient leurs (et les nôtres aussi) parents.

Pour autant, City Hall est-il un manga ? Oui… presque. Cette série intègre les codes narratifs du shonen manga et plus particulièrement du type Nekketsu. Pour simplifier : amitié, pouvoirs magiques, lutte contre les forces du mal et en filigrane la recherche de l’image du père sont les éléments principaux de cette série.

Horripilant fan service

ameliaGraphiquement, même combat. Malgré des visages plus carrés, un souci du détail sans doute plus abouti (décors, vêtements, visages, combat parfois au détriment d’une certaine visibilité…), nous sommes clairement dans une construction et un découpage manga. D’ailleurs, j’ai même été désorienté par la lecture européenne… de gauche à droite.

On retrouvera même le fameux fan service qui permet le soupçon d’érotisme nécessaire pour accrocher les lecteurs à certaines pages. D’ailleurs je souhaiterai faire un petit aparté à ce sujet. Récemment, un débat a fait rage sur le sexisme de la communauté geek.  La bande dessinée est un élément important de cette culture populaire (avec le JDR, les jeux vidéos…). Sexisme ou pas, je me demande quand même en voyant les tenues légères des personnages féminins de City Hall quel est l’intérêt en terme de narration ? Certes, cette série n’arrive pas à la cheville de certaines de ses consœurs  mais peut-on m’expliquer pourquoi une femme d’action comme Amelia (la figure féminine principale du récit) a-t-elle besoin d’avoir un pantalon taille-basse moulant et d’un petit débardeur mettant en valeur des formes généreuses ? Est-ce que ça arrête les balles ? Pourquoi, l’autre personnage féminin (dont je ne dévoilerai pas l’identité ici) est-elle simplement habillée comme une super-héroïne marvel  ? Quand on compare les personnages masculins, habillés tous comme des bourgeois londoniens de la fin du 19e, on se demande vraiment l’intérêt. On me parlera de rupture au côté « pépère » des personnages masculins. Je reste sceptique.

Il faudrait peut-être prendre conscience de ce côté un peu malsain (sans jeux de mots) de l’évolution de la bande dessinée grand public. L’industrie du manga, au même titre que le comics ou certaines branches de la bande dessinée européenne (je ne vous ferais pas un dessin), n’est pas forcément un exemple à suivre sur ce sujet.

Spécificité du manga français ?

Tout cela est d’autant plus dommageable que les auteurs de City Hall, tout en s’inscrivant dans le genre manga, ont réussi à proposer un récit particulièrement original. Comme je suis un petit malin, vous avez remarqué mon « presque » tout à l’heure. Oui je suis machiavélique, je sais !

Ce « presque » est la nuance qui donne tout son caractère – et sa réussite – à cette série. Globalement, il me semble difficile pour un européen de faire un vrai manga tant le genre repose sur une histoire du média particulière et complexe. Mais l’inverse est vrai également. Les mangakas faisant évoluer leur récit dans un milieu européen n’arrivent pas forcément à intégrer l’environnement. Je pense par exemple à Monster qui se déroule en Allemagne.

city-hall3En revanche, réussir à intégrer sa propre culture dans un genre différent pour créer une forme hybride est un travail intéressant. Avec City Hall, il me semble que cet objectif commence à être atteint. En prenant pour personnages principaux et secondaires des auteurs classiques de la littérature européenne (Jules Verne, Arthur Conan Doyle, Georges Orwell…), en insérant constamment des références aux grandes œuvres, en intégrant les codes du « polar », en jouant également sur le débat – et la peur inhérente – du développement de la lecture sur support numérique, bref, en prenant en compte leur héritage et leur environnement culturel, ils ont ainsi créé un « vrai » manfra, pas une pâle copie d’une énième série japonaise.

On pourrait développer le côté lecture numérique mais ma chronique est déjà bien trop longue. Comme quoi, il y a beaucoup à dire sur cette série. City Hall est passionnant à plus d’un titre. Tout d’abord par le scénario bien pensé de son premier cycle, ensuite pour ce côté hybride qui en fait une œuvre à part, enfin parce qu’il est peut-être la réponse à une édition manga qui s’essouffle. Je regrette simplement ce côté fan service sexiste qui ne sert jamais vraiment le récit. Mais City Hall est une très bonne série à découvrir !

A découvrir : le blog officiel

City-hall-ankamaCity Hall (3 volumes, série en cours)
Scénario : Rémi Guérin
Dessins : Guillaume Lapeyre
Editions : Ankama, 2012 (7,95€)

Public : Ados
Pour les bibliothécaires : enfin, un manga français qui tient la route !

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Chronique | Soil (Kaneko)

Dans la petite ville de Soil Newtown, la famille Suzushiro a mystérieusement disparu. Le capitaine Yokoï et le lieutenant Onoda du commissariat de Kamikawa sont appelés sur les lieux. Mais ce qui pourrait être une enquête classique se transforme, devant l’accumulation de preuves et de pistes étranges, en un case-tête menant dans les secrets de la ville.

Chronique d’un jeu pour les grands

Parfois, je trouve qu’il y a des instants privilégiés pour rédiger des chroniques. Dans la foulée d’une lecture lorsque nous sommes encore dans l’enthousiasme ou quelques jours après quand il s’agit de trouver des arguments… Et puis ces heures qui correspondent à l’atmosphère spécifique d’un livre. Je commence cette chronique au moment où la plupart des gens se couchent. Au début de la nuit, l’heure des loups comme on dit, quand chacun retrouve son petit univers, au moment où les songes se confondent encore un peu avec la réalité.

Il n’y a pas de meilleurs moments pour apprécier Soil. Cette ville de province, une ville nouvelle, pure création d’entrepreneurs qui l’ont depuis abandonnée, est un terrain de jeu idéal créé par l’imagination d’Atsushi Kaneko. Sorte de « monde idéal » où on n’est pas surpris de croiser la famille Ricoré de la publicité entourée de leurs gentils voisins prévenant et sympathiques. Chacun est gentil, respecte les lois et les règles de la communauté sous la houlette du délégué des habitants. Oui, ce Japon est idéal.

Et c’est justement pour cette raison que Soil est un plateau parfait pour développer cette histoire. Tenez-vous prêt à jouer car un souffle suffit et l’équilibre se brise. Pour le lecteur, tourner un page sera déjà bien suffisant pour déclencher les catastrophes dans les méandres de rues rectilignes de cette ville-décor où les secrets anciens et les rancunes cachées sont un terreau d’indices et de soupçons en tous genres. Dans Soil, tous les personnages sont des suspects, tous ont leur part de mystères.

Un monde multi-face

Dans l’univers des mangas barrés, Soil n’est pas un simple faire valoir. Cette histoire pourrait être un pur polar, un récit fantastique ou d’horreur, une chronique sociologique du japon, un roman noir, un thriller terrifiant voire une bluette pour ados… Elle est tout ça à la fois sans incarner un style en particulier. Astushi Kaneko prend divers éléments de ces catégories et en fait un grand plat non pas indigeste mais déroutant. Il explore toutes les pistes pour rendre une œuvre d’une richesse rare pour ce genre de récit. On se perd dans les méandres d’une imagination qui utilise toutes les possibilités offertes. La ville de Soil est un phénomène, un monde parfait qu’Atsushi Kaneko va prendre un malin plaisir à démonter pièce par pièce… comme un enfant qui rit aux larmes en cassant ses jouets.

Et dans le rôle de Ken et Barbie : deux policiers tout à fait opposés. Le capitaine Yokoï (dit Moumoute) est un vieux policier cynique, crade, passant la plupart de son temps à poser des questions sur la vie sexuelle de sa partenaire en se grattant tout ce qu’il est possible de se gratter sur un corps humain. Être pas forcément très sympathique au premier abord. Barbie c’est le lieutenant Onoda (dite La mocheté) : jeune policière timide en mal de reconnaissance, sa vie civile est un désastre complet. Elle est tenace et prête à tout pour résoudre l’énigme de Soil.

Ces deux personnages sont à l’image de cette histoire, tout à fait prêt à s’en prendre plein la figure. Ce qui ne va évidemment pas tarder. Ils vont être tour à tour perdus, nous aussi, exaltés, nous aussi, en danger, nous aussi. Parfois, ils vont même disparaître sans prévenir avant de nous faire signe quelques chapitres plus loin. Nous n’avions rien vu. Bienvenus dans le jeu ! La construction à multi-facettes de cette histoire se révèle diabolique et elle ne vous permettra jamais de prendre toute la mesure des événements. Bien entendu, je ne vais pas trahir le mystère de cette enquête. De toute manière, les 6 premiers volumes n’apportent que des éléments bien obscurs. Des réponses, certes, mais aucunes qui vous permettraient de résoudre cette affaire… ou alors vous êtes dans la tête de l’auteur… Et franchement, dommage pour vous !

Côté graphisme, le dessin d’Atsushi Kaneko est très plaisant. Il s’éloigne très légèrement des canons habituels du manga en adoptant un trait plutôt réaliste et épais qui correspond parfaitement à l’univers particulièrement pesant de cette série.

Vous l’aurez compris à la tombée de la nuit, je ne peux que vous conseiller cette lecture qui vous entrainera dans une enquête et un monde particulier, renfermé sur lui-même, où la ville est un gigantesque terrain de jeu, voire un personnage particulier, pour la folie créatrice de l’auteur. Une vraie bonne claque à la hauteur d’un Monster ou d’un Dragon Head. A lire… mais âmes sensibles s’abstenir !

A lire : la chronique du tome 1 sur Imaginelf et la critique de du9
A voir : la présentation vidéo sur le site d’Ankama, l’éditeur français de Soil

Soil (7/11 tomes parus)
Scénario et dessins : Atsushi Kaneko
Edition : Ankama, 2011 (8,55€)
Collection : Kuri-Seinen
Edition originale : Enterbrain

Public : Ados-adultes
Pour les bibliothécaires : une série relativement courte (11 tomes) et prenante. Une bonne série pour les adultes.

 

 

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Chronique | Milady de Winter (T.1)

Pendue à un arbre totalement nue, la comtesse de la Fère n’est a priori plus qu’un cadavre. Mais miraculeusement, elle reprend vie et réussi à se dégager. Rentrant au château, elle apprend que son mari s’est enfui après lui avoir fait subir ce sort funeste. Qu’à cela ne tienne, elle part à son tour, pour oublier sa vie antérieure et surtout cacher son infamie. Finalement la comtesse est bien morte car une nouvelle femme est née de ces malheurs… Une femme aussi dangereuse que belle, l’espionne préférée de Richelieu, ennemie des mousquetaires… La légendaire Milady de Winter !

Adaptation, réinvention

Même si adapter Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas est un pari ambitieux, il n’est pas d’une folle originalité. Étant donné le nombre de films, livres, dessins animés et même bandes dessinées sur le sujet, réussir à faire quelque chose de véritablement différent n’est pas chose aisée.

Mais prendre comme héroïne principale, la méchante de service, la femme la plus machiavéliques de la littérature classique, la belle et intelligente Milady de Winter est déjà en soi un sacré pari ! Une idée certes simple mais qu’il fallait osé. D’autant plus que c’est une excellente surprise car on redécouvre ce personnage sous un autre jour. Agnès Maupré réussi l’exploit de réinventer ce mythe tout ou gardant son essence. Un grand travail de réappropriation !

Cette Milady est une femme splendide à l’apparence aussi légère et gracieuse que le trait aérien et faussement naïf d’Agnès Maupré. Un  trait dans la même lignée qu’Aude Picault (Transat, Comtesse) ou Lucie Durbiano (Orage et desespoir, Le rouge vous va si bien) et surtout Joann Sfar avec qui elle a longtemps travaillé.  Mais sous ce masque se cache une écorchée, une romantique déçue, une femme originale qui porte sur le monde un regard d’une grande lucidité. Cynique pour les uns, charismatique pour les autres, opportuniste, vengeresse et manipulatrice, vous apprécierez sans aucun doute ce personnage finalement très humain, se laissant aller à ses envies dans l’intimité et totalement en contrôle lorsqu’elle sort dans le monde, capable de colère et d’amour sincère, capable de vengeance et d’érotisme.

Anti-héros et héroine

Mais une belle héroïne ne suffit pas pour réussir un album. Milady n’aurait pas cette présence sans la galerie de personnages issus de l’œuvre originale. Ils sont autant de miroirs déformant la belle. Et là, Agnès Maupré s’en donne à cœur joie en prenant le contre-pieds de l’imagerie populaire. D’Artagnan et ses amis mousquetaires, la Reine, le Duc de Buckingham, Constance, homme ou femme, chacun subira la férocité de la scénariste : quand la gente masculine apparait comme des phallocrates de première catégorie pris entre leurs pulsions sexuelles et leurs romantismes douteux, les femmes ne sont que manipulations, suffisances et imbécilités. L’idiotie, l’apparence et la morale sont les deux mamelles de l’univers de cet album. Finalement, un seul personnage secondaire semble s’en tirer avec les honneurs… le Cardinal de Richelieu !

Transformé en mentor (voire en double) de la belle espionne, il apparaît comme l’homme politique manipulateur et malin. Tout aussi cynique que sa protégée, on lui doit quelques unes des plus belles répliques du livre : « une homme d’état et une espionne ! Nous ne pouvons nous comporter comme si nous étions du genre humain ». Bref, un personnage plus à la hauteur de sa réputation !

Ces anti-héros apportent chacun une pierre pour comprendre le mur qui sépare notre héroïne du monde commun. Et qu’y voit-on ? Une femme résolument moderne, intrigante, contrainte par la vie à chercher une indépendance dans un monde dirigée par des lâches et des bandits. Finalement, on se pose une question : cette bd est-elle féministe ? Pour moi, c’est surtout un portrait passionnant de femme que je rapprocherai aisément de Martha Jane Canary, autre très bonne bande dessinée racontant la vie de Calamity Jane. Il y a une très grande force dans ces deux héroïnes mais chacune d’elle reste humaine et fragile même si la vie ne les y autorisent pas. C’est sans aucun doute la faiblesse du personnage de Milady mais en aucun cas de cet album.


Pour conclure, on ne peut que vous conseiller la lecture de cet album. Une adaptation originale d’une très grande qualité. Beaucoup de rythme et un vrai plaisir de lecture. Même en connaissant l’histoire originale, les surprises seront au rendez-vous ! Une très grande maîtrise de la jeune Agnès Maupré. Série et auteure à suivre… et de près !

scénario et dessins : Agnès Maupré
d’après Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas
Editions : Ankama , 2010
Public : Ado-adultes
Pour les bibliothécaires : alors que nous achetons a peu-près toutes les  catastrophiques adaptations littéraires en bande dessinée sous le prétexte que se sont des adaptations de grands livres, ne passons pas à côté de ce petit bijou !

palsechesA voir : la très bonne critique de Sébastien Naeco sur Le Comptoir de la BD
A découvrir : le blog d’Agnès Maupré
A lire : les 10 premières planches sur BD-Gest’

A noter : cette lecture ayant été conseillé par Tristan de Bulles & Onomatopées, elle entre donc dans le cadre du challenge « Pal Sèches » de Mo‘.

Chronique | OVNI : l’affaire Varginha

ovni-affaire-varginhascénario et dessins de Philippe Auger
Editions Ankama, 2010
Public : Ado à partir de 14 ans, adulte amateur de phénomènes paranormaux
Pour les bibliothécaires : Vous avez peu de budget ? Passez votre chemin. Vous en avez beaucoup ? Idem

Gros Plan Paranormal

Durant l’après-midi du 20 janvier 1996, dans la petite ville de Varginha au Brésil, trois jeunes filles revenant de leur travail se figent devant un être étrange… Philippe Auger revient sur le « Roswell brésilien », un des phénomènes les plus marquants de l’ufologie moderne. (synopsis éditeur)

Avant toute chose, j’avoue être plutôt dubitatif face aux phénomènes paranormaux. Alors forcément, Philippe Auger et moi, nous n’étions déjà pas bien parti. Je souligne également son impressionnant dossier en fin d’album sur cette « affaire ». Il explore toutes les théories sceptiques ou non sceptiques. Il y a un gros travail c’est évident. Cependant à aucun moment je n’ai pris un réel plaisir à lire cet album.

La première raison étant le graphisme hésitant toujours entre deux eaux. Le découpage est influencé par le manga avec des enchainements rapides, le style oscille constamment entre réalisme et caricature, le trait est épais (ou pas) et plus proche du comics. Bref, un univers graphique en constante recherche qui finalement n’aboutit nulle part à force de transversalité. Mais mon principal reproche est cette exaspérante utilisation des gros plans et des lignes de vitesse comme pour indiquer au lecteur un peu nouille « attention, il y a de l’action !!! ». On dirait de mauvais rire dans de mauvaises séries télés. Sans mentir, 90% des planches ont au moins ce combo magique ! C’est horripilant !!!!

Quant à l’histoire, les chapitres sont relativement courts et passent de personnages principaux en personnages principaux. Les héros sont presque toujours des spectateurs (exception faite du policier et du chirurgien) qui ne comprennent rien à l’action. Du coup, ça manque cruellement de liens et on se demande parfois si nous ne sommes pas passés sur une autre histoire. Finalement, la BD est plus anecdotique que le dossier de fin de livre. A la limite, cet album serait plus un prétexte pour étaler des informations qu’une véritable œuvre.

Bref, si les Envahisseurs de David Vincent m’ont bien faire rire, ici c’est sans plaisir que j’ai parcouru cette fiction tirée de soi-disant faits réels. Mais cette « oeuvre » est plus proche de la BD promotionnelle que des grandes références du genre. C’est décevant et complétement anecdotique.

A lire : l’interview de l’auteur dans Bodoï

Un album brillant…

Constellations - Tome 1 : Dans le Stade (scénario de Daryl, dessin de Popcube, collection Araignée, éditions Ankama, 2008)

Bon, autant être franc (non pas que nous ne le soyons pas d’habitude…) : au début, j’étais pas super emballé par les productions BD d’Ankama. Non mais… revenez ! Faites pas la gueule ! C’est vrai, j’adhérais pas trop au concept « croisée des chemins entre BD et jeux vidéo » et à leurs productions. Et puis, petit à petit, j’ai vu arriver des OVNI BD comme je les aime (dans le style des productions Akileos dont je vous parlerai très prochainement, ou des éditions Les Enfants Rouges, Actes Sud-An 2, etc...). Ca a vraiment commencé avec Pandala, mais avant, il y avait eu Chaosland. Maintenant, il y a Constellations.

Si ces trois univers n’ont rien en commun (ni graphiquement, ni scénaristiquement), il faut reconnaître que le goût affirmé de leur éditeur et le talent de leurs auteurs font bien le lien entre eux. Car Constellations ne déroge pas aux qualités de ses « prédécesseurs en chroniques » : la qualité est au rendez-vous !

Certes moins spectaculaire que Pandala (en même temps, c’est difficile) mais plus poétique que Chaosland (en même temps, c’est pas difficile), Constellations est un bijou de réflexion et d’intelligence. En nous plongeant dans un monde post-apocalyptique réduit à un immense stade où d’invisibles ennemis de la race humaine viennent régulièrement prélever leur tribut vivant, il nous pousse à réfléchir sur notre monde à nous, celui d’aujourdhui.

Comment ne pas s’interroger sur les valeurs qui fondent notre civilisation lorsque l’on observe les rapports entre les humains qui peuplent les différentes strates du stade sans nom de Constellations ? Et ces ennemis invisibles qui viennent tuer de temps en temps les habitants moribonds du stade ne ressemblent-ils pas à la main tout aussi invisible du Marché, celle dont on nous disait qu’elle devait auto-réguler ce même Marché tout puissant alors qu’en réalité elle ne manipule que la grande faucheuse sociale et financière qui lui sert à prélever son tribut régulier de vies humaines brisées ?
Comment ne pas s’interroger sur notre rapport à la mémoire historique lorsque que l’on observe les jeunes de Constellations qui ont tout oublié des richesses culturelles du long passé humaine ? Comment ne pas faire le lien avec la déculturation ambiante et le négationisme de moins en moins rampant de « l’époque post-Auschwitz » (pour reprendre une expression récente d’Elie Wiesel) ?

Mais Constellations n’est pas seulement riche des questions qu’il nous pousse à nous poser. C’est aussi un superbe recueil de poésie, plein d’images et de silences évocateurs et profonds. Ce tome 1 est vraiment une belle réussite dont on attend qu’elle se bonifie avec les opus suivants.

Au début, c’est vrai, j’étais pas super emballé par les productions BD d’Ankama. Et puis il y a eu l’humour potache des barbares, la beauté animale du silence, et aujourd’hui la poésie bouleversante des punk-rock…

A découvrir : quelques extraits sur le site des éditions Ankama

A lire : le pitch des éditions Ankama :

« Dans le Stade : Un stade désaffecté leur sert de camp de fortune. Autour de ce refuge gît l’inconnu, une frontière qu’ils ne transgressent pas par peur d’être dévorés… Sur cette Terre dévastée, dans ce petit enclos enfoui sous la nuit éternelle, de jeunes adolescents survivent sur les traces d’un passé que leurs grands-parents ont connu. Eux, n’ont hérité que d’une civilisation disparue. Mais dans leurs cœurs germe une révolution silencieuse, contre un ennemi inconnu. Entre mythologie du quotidien et rêve d’un ailleurs impossible, Constellations est la fresque de poche d’un monde incapable de se réinventer. »

Web comics Made in talent

Maliki. T1 : Broie la vie en rose (scénario et dessins de Maliki, Ankama, 2007).
Ah que c’est bon ! Alors que je m’apitoyais sur mon sort depuis des jours, lisant des albums décevants et/ou aux élans intellelectualo-masturbatoires, voilà que je reçois un lien dans ma boite mail. Il s’agissait du site de Maliki.
Depuis septembre 2004, cette dessinatrice au style manga y livre 1 strip par semaine. Elle raconte simplement son quotidien avec un sens certain de l’auto-dérision, de l’observation et, c’est important, de la révolte. Je répondrais tout de suite à une remarque : si Maliki a un dessin très manga, elle évite l’écueil du « vouloir faire comme« . Elle a un style bien à elle pour raconter ses histoires et démontre chaque semaine un réel talent.

Pourtant, ce n’est qu’en septembre 2007 que les éditions Ankama publient un recueil de ce qu’elle considère comme ses meilleurs strips. A l’époque, cette sortie avait fait son chemin dans les esprits du petit monde de la BD (il faut dire que son site compte 400 000 visiteurs par mois !!!). Et c’est vrai que c’est frais et efficace ! La plupart du temps vraiment drôle (Gout-Gueule le génie d’Internet, le Kro-Meugnon) les histoires de Maliki sont aussi tendres, cruelles, tristes ou poétiques. Bref, elle dresse tout un panel d’histoires menées tambours battants. C’est qu’elle a du talent la p’tite !

Si par un improbable hasard, Maliki lisait ces lignes, je m’excuse d’avance pour cette appellation de « p’tite« . Mais bon, à force de parler de son quotidien, de ses deux chats (Feanor et Fleya), de ses galères partagées par beaucoup d’entre nous (pour moi aussi un déménagement est un improbable Everest) et de ses bonheurs, Maliki apparait comme la bonne copine. Celle qui est franche, drôle, qui nous embarque dans des irrésistibles galères, bref celle que l’on préfère. Tout ça pour dire que « la p’tite« , c’est affectueux. Pour certains, c’est « mon gros » alors faut pas qu’elle se plaigne non plus, hein !

Pour une fois, une conclusion simple : le site de Maliki, c’est par là !

A lire : Une interview sur le site Gamekaz

Tempus maledictus fantasisticus

Chaosland - Tome 1 (scénario de Scénarisatron 2000, dessins de Mojojojo et Ancestral Z, couleurs de Mojojojo, éditions Ankama, 2007)

Je vous promettais avant-hier une chronique en bonne et due forme de Chaosland. Chose promie, chose due (et rapidos avec ça) ! Voici que déboule sur vos écrans hallucinés Chaosland ! A partir de maintenant, oubliez toute idée de rationnalité, jetez aux orties toutes vos certitudes en matière de BD, plongez corps et âmes dans l’enfer d’un premier album totalement déjanté. Vous entrez dans un monde d’héroïc-fantasy créé par deux jeunes auteurs qui, à l’évidence, ne boivent pas que de la limonade et ne fument pas que du tabac blond de Virginie. Un monde peuplé de personnages plus étranges les uns que les autres (qui ne sont pas sans rappeler à la fois certains personnages de la série Donjon et de Plus fort que le fromage…), un monde où les héros – si l’on peut nommer ainsi une bande d’abrutis et d’écervelées – se sont engagés dans une aventure d’une banalité à pleurer des crocodiles (sauver le monde du chaos ! non mais vous vous rendez compte ! sauver le monde du chaos !), un monde où le méchant de l’histoire (si l’on peut encore parler d’histoire dans ce récit sans queue ni tête...) se prénomme Jean-Luc et porte des lunettes de soleil réfléchissantes (ce sont d’ailleurs les seules qui réfléchissent quoi que ce soit dans cet album...), et où la fin de la quête (temporaire puisqu’il s’agit d’un premier tome…) ferait hurler tous les scénaristes (même en grèves) d’Hollywood ! Bref, Chaosland, pas de doute, c’est le chaos du 9ème art, la calamité faite bande dessinée, le stade terminal de l’aventure phylactèrophile…

Avec tout ça, vous vous dites qu’IDDBD a pété les plombs et qu’il est impossible que nous vous recommandions la lecture (mais peut-on encore parler de lecture…) de Chaosland ! Vous avez raison cher lecteur, nous vous devons une petite explication…

Vous savez que l’éclectisme est le maître mot des choix d’IDDBD en matière de bande dessinée. Nous sommes capables de vous parler à la fois de purs chef d’oeuvres, tels que Le Roi des Bourdons de David de Thuin, d’oeuvres de purs chefs, tels les albums de Kokor, Sfar, Trondheim, Larcenet, Blain, Blutch, David B. et bien d’autres, en passant par des chefs de pures oeuvres, tels tous les auteurs que je n’ai pas cité précédemment mais dont IDDBD a chroniqué au moins un album. En un mot comme en cent, IDDBD aime tous les styles de BD, passionnément, sans restriction… Et bien Chaosland, aussi incongru soit-il, trouve sa place sur IDDBD dans la catégorie des albums potaches qui vous feront oublier, le temps de leur lecture (mais peut-on encore…), que vous êtes un adulte normalement sain de corps et d’esprit. Lire Chaosland (mais…), c’est se retrouver avec 12 ans d’âge mental, à rigoler avec ses potes de blagues à deux balles, sans prise de tête et sans se prendre au sérieux. Suivre les aventures (mais...) de Morigan, Elisabeth, Petit-Jacques, Crevette, Magic Jardak, c’est se prendre une grande goulée d’air frais en pleine face, bien revigorante. C’est une petite pause sur la longue route des chefs d’oeuvres du 9ème art que nous tentons d’explorer inlassablement… Chaosland, c’est le repos du guerrier intellectuel de la BD… L’ultime limite du vide cérébral… La « mitcho class » en bande dessinée… Un must quoi !