Chronique | Supplément d’âme (Kokor)

Il est anonyme dans la masse, petit homme rondouillard, chapeau mou et petite valise, marchant dans les rues de Dublin. A première vue, on ne dirait pas qu’il vient de trouver une solution aux problèmes de ce monde. Un hasard, un message sur internet, une chaîne universelle qui grandit, des oiseaux sculptés qui envahissent les édifices, la girafe Sophie et surtout cette question qui résonne partout : qui a sauvé le monde ?

Les belles âmes

Supplément d’âme, dernier né du talentueux Kokor, auteur pour lequel nous ne cachons pas notre admiration, est une œuvre chorale. On commence par entendre la voix de notre héros anonyme, narrateur de cette histoire. Puis s’ajoute celle de Willie, une jolie artiste irlandaise et enfin, arrive Camille Desmoulins, un français venu travailler dans une grande firme internationale, divorcé. Trois voix – et voies - qui semblent bien distinctes au départ. Rien ne semble les lier. Et pourtant, comme à son habitude, Kokor joue avec son scénario et son lecteur dans des pistes qui se croisent, où les éléments s’additionnent et s’enrichissent pour constituer au final une seule histoire. Supplément d’âme est un album construit comme cette fameuse solution pour sauver le monde. C’est une histoire multiple devenant unique, une cacophonie scénaristique se transformant par la magie de la bande dessinée en une fable humaniste. Cet album est une auberge espagnole... et irlandaise. Il s’agit peut-être de sa plus grande faiblesse. C’est le pendant de la grande liberté de ton de Kokor. Plus que d’autres, il travaille souvent sur la corde d’une réalité contrariée, différente, jouant sur les interprétations. Evidemment, le lecteur apporte sa propre besace émotionnelle et Supplément d’âme aura des ressenties très différents selon le lecteur. Ainsi, de mon point de vue, cette histoire résonne d’une façon particulière mais certains d’entre vous resteront à la porte. Trop de symboliques, peu d’explications et un univers qui, par la force de choses, dérangera les plus cartésiens d’entre nous.

Insoutenable légèreté

Mais assurément, Kokor ne peut renier cet album. Il porte sa marque. On retrouve les éléments qui ont fait de Balade Balade ou des Voyages du Docteur Gulliver des albums à part dans le paysage de la BD. Cet auteur distribue de la légèreté avec délice. Et même dans les instants difficiles, il y a un éclat dans les yeux des personnages, une parole, une situation permettant de voir le bon côté de la vie. Quand les êtres courent après le temps, la solitude ou l’abandon permettent de réfléchir sur soi-même, de prendre ce temps qui manque, de penser au détail. Car dans cet univers, le moindre élément peut prendre une grande importance. Je ne dévoilerai rien de l'intrigue mais notre personnage solitaire est finalement bien entouré. Et je ne parle même pas de Willie et Camille Dans cet esprit, Kokor écrit une histoire où l’insouciance traverse constamment les planches. Alternant moments de silences contemplatifs, dialogues surréalistes et réflexions sur notre rapport aux autres, Supplément d’âme en devient une sorte de fable universelle qui la rapproche un peu des œuvres de poètes comme Prévert, Tati ou Sempé. Si l’histoire se passe à Dublin, elle aurait pu se dérouler au Havre, Copenhague, Kyoto ou Johannesburg. Peu importe le lieu car la mise en scène, le côté clownesque des personnages, leur regard amusé sur les événements, le rire, l’esprit, tout est là pour raconter cette belle histoire. Nous n’avons plus qu’à nous laisser porter par un graphisme somptueux. J’ai lu beaucoup d’album de cet auteur et pourtant, j’ai été particulièrement surpris par ses planches. Non seulement, il livre un travail technique varié (classique, figuratifs, croquis) mais il multiplie les lieux (mer, ville, atelier, gratte-ciel, bureau, rue…) tout en créant des atmosphères très disparates par son travail sur la couleur. Depuis Les Voyages du Dr Gulliver, je reste particulièrement amateur de ses bleus. Et justement cette couleur, c’est le ciel et la mer, la liberté, le rêve… Assis face à l'océan, le personnage principal se noie dans l'azur en devenant homme-oiseau (selon Willie) ou homme-poisson (selon Camille) et nous emporte tous, lecteurs et personnages, avec lui. En finissant cette chronique, je jette un œil aux paragraphes précédents. Encore une fois, je me laisse emporter par l’enthousiasme... mais quel bel album ! Kokor aime les fables humanistes, aime nous faire voyager dans son univers où même les choses graves ne le sont pas vraiment. Émouvant cet album est une grande réussite. Graphiquement, on joue ici dans la cour des très grands. En espérant que grâce à cette œuvre, Kokor son auteur gagne enfin la reconnaissance publique qu’il mérite depuis longtemps. En tout cas, on vous recommande ce Supplément d'âme ! A lire : la chronique de Mo' et celle de Paka A voir : la fiche album sur le site de Futuropolis
Supplément d'âme (one-shot) Scénario et dessins : Alain Kokor Éditions : Futuropolis, 2012 (19€) Public : Ado-adulte Pour les bibliothécaires : L'une de ses oeuvres les plus accessibles. Digne d'une bonne bédéthèque !

16 réflexions au sujet de « Chronique | Supplément d’âme (Kokor) »

  1. Ses bleus et ses ocres Capitaine !!

    Surprise au début par ce choix de couleurs atypique pour "Supplément d'âme" et puis on embarque très rapidement dans l'histoire au final. Je doute que ce soit l'album à conseiller pour un lecteur qui souhaiterait découvrir Kokor en revanche, pour un lecteur déjà sensibilisé à ses univers, cet album est un délice

    1. Ses couleurs en général… commandant ^^

      Je ne suis pas d'accord, je conseillerai facilement cet album. Déjà, parce qu'il est en couleur et qu'en général ça rebute moins et en plus, je trouve son album plutôt accessible au final. Ça part un peu dans tous les sens mais c'est moins surprenant que Balade, Balade (j'ai commencé par celui-ci moi 🙂 )

  2. ah bé non, les couleurs de "Supplément d'ame" sont tout de même moins entrainantes que celle des "voyages du Dr Gulliver". Et puis "Balade Balade" était aussi mon premier, il a créé une réelle accroche (chez toi aussi en plus). Il dépayse et séduit plus que celui-ci qui est plus lent

    1. Bon, la couleur c'est très subjectif. J'aurais dû plus en parler dans ma chronique tiens ! Je trouve les couleurs de l'album assez fascinantes, les tons rouges, l'ocre, le bleu, tout ça, ça donne une atmosphère très particulière, assez surréaliste qui convient bien au récit.

      Par rapport aux Voyages de Gulliver, disons que ça dépend des albums : le premier est lumineux (avec de beaux bleus), le second est beaucoup plus sombre (avec des tons rouges et gris).

      Je n'ai pas dit que je ne conseillerai pas Balade, balade pour une découverte de Kokor. C'est d'ailleurs ce que j'ai fait pour toi. Mais Supplément d'âme reste accessible pour une découverte de son univers. Certes, il est plus lent mais c'est une fable, avec sa morale. Si le début est un peu complexe avec ces trois personnages, les questions trouvent vite des réponses et finalement c'est plutôt fluide. Balade, balade, c'est un récit improvisé (je sais il me l'a dit) et ça se construit très lentement. Et il ne dispose pas de la luminosité des couleurs de Kokor. Mais ça n'enlève rien à sa qualité !

      Pour ceux qui aimerait le contemplatif, je proposerai plutôt Supplément d'âme. Pour les amateurs de récits qui bougent, Balade, balade s'impose. Je mets ces deux albums sur la même ligne pour la "découverte".

      Tiens, ça me fait penser que je n'ai toujours pas lu ta chronique ^^

  3. Supplément de cases … Supplément de couleurs … Supplément de rêves … Supplément de lectures

    pour moi , ben voilà , tel est pris qui croyait prendre … Le rêve récurrent posté par mon personnage

    sur un site imaginaire commence à trouver un écho dans la réalité …

    1. en espérant que cet élan puisse connaître la même réussite que dans le livre.

      Merci pour votre commentaire, les messages des auteurs sont rares… Surtout de ceux qu'on aime bien !

      Ah… et merci pour la dédicace et votre patience avec mes filles ^^

    1. Merci !
      J'ajoute le tien également, ça se partage aussi le un-peu-moins d'enthousiasme.
      En ce moment, j'ai le syndrome de la groupie. Faut que je me calme 😉

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