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Chronique | Un Printemps à Tchernobyl (Lepage)

MEP_PRINTEMPS_TCHERNOBYL.qxd:Mise en page 12008, un groupe d’artiste se rend en Ukraine : direction Tchernobyl. Tchernobyl, le nom évoque la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire du XXe siècle, la mort et le danger invisible, la zone interdite, l’enfer sur terre… Bref, tout sauf un lieu de visite. Et pourtant, Emmanuel Lepage s’y rend avec son œil d’artiste, la grâce de son dessin et son lot de peurs. Un album fort à la fois terrifiant et riche d’enseignement.

Voyage en enfer ?

MEP_PRINTEMPS_TCHERNOBYL.qxd:Mise en page 1A l’image d’un Jean-Pierre Gibrat, Emmanuel Lepage est un artiste faisant le pont entre la bande dessinée  d’auteurs et la BD grand public réaliste. Ses albums de fiction se situent dans une réalité palpable, marquante, touchante. Son dessin est également l’un des plus impressionnants de la BD européenne car ses compositions de cases et de planches sont toujours remarquables. Et dans cet album, alternant paysage de campagne, friche industrielle et urbaine, il exerce la pleine mesure de ses capacités avec des dessins superbes (l’image de cette couverture), alternant nuances de gris et couleurs éclatantes.

un_printemps_tchernobyl2Si Un Printemps à Tchernobyl est l’histoire d’un voyage, il est bien plus qu’un simple carnet d’illustrations. Dans cet album, Emmanuel Lepage donne une marque de confiance rare à son lecteur en le laissant complément pénétrer dans ses pensées personnelles. Dans une première partie, après une introduction et la présentation didactique de l’histoire de Tchernobyl (nécessaire pour beaucoup d’entre nous), il raconte les préparatifs de son voyage. Il y fait étalage de ses angoisses, de la peur de ses proches, de ses difficultés personnelles avant le départ. Comme un symbole, quelques mois avant le départ, il n’arrive plus à dessiner à cause d’une douleur à la main. Même si ce passage m’a semblé un peu long, avec le recul, il plante les graines qui permettront, par contraste, de mieux comprendre les évènements de ce voyage. On ne va rien dévoiler ici mais clairement, Un Printemps à Tchernobyl raconte beaucoup plus qu’une résidence d’auteur dans la région d’une centrale nucléaire, c’est une sorte de quête spirituelle, une aventure humaine et profonde qui ne trouve toute sa force qu’en toute fin d’album…

Regards sur zone

tchernobyl_13Mais avant cela, Emmanuel Lepage montre : pénétrer dans la zone interdite, voir « le monstre », la centrale éventrée et son cercueil de béton, le compteur qui monte en flèche dépassant au bout de quelques instants le seuil limite de tolérance. L’horreur d’une réalité. Mais il ne s’arrête pas là. Il montre le no man’s land d’une trentaine de kilomètres autour de la centrale, il montre les villes et villages abandonnées, les terres souillées par la pollution invisible et mortelle de la radioactivité. Il montre parce qu’il est là pour ça. Comme un témoin pour ceux qui ont peur, pour ceux qui ne peuvent pas s’y rendre. Un printemps à Tchernobyl est aussi un témoignage rare d’une réalité dure qui pose une MEP_PRINTEMPS_TCHERNOBYL.qxd:Mise en page 1simple question : quelle vie après un accident nucléaire ? La réponse est surprenante car la vie existe encore avec ces forêts lumineuses et belles, ces lacs, cette nature presque normale… Presque, car c’est une nature dénaturée et traitresse créée par les humains et qui peut les consumer à petit feu. Ces humains justement, Emmanuel Lepage les montre aussi. Ils sont simples, comme vous et moi. Ils souffrent mais sont attachés à une terre souillée… Leur terre.

Entre les lignes, cet album ne fait pas que montrer. Il interroge évidemment sur la question du nucléaire dans notre production d’énergie. Alors jeu de roulette russe ou vraie maîtrise du sujet ? Au vu de cet album j’ai bien ma propre idée. En tout cas, Emmanuel Lepage signe simplement un album essentiel très injustement oublié par la sélection du festival d’Angoulême. Album profond, fort, terrifiant, humain et citoyen. Essentiel tout simplement.

Pour rebondir : les chroniques de Zorg & Mo’

un_printemps_tchernobyl_couvUn printemps à Tchernobyl (one-shot)
Scénario et dessins : Emmanuel Lepage
Editions : Futuropolis, 2012
Public : Ado-adulte
Pour les bibliothécaires : Lire la dernière phrase de ma chronique.

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Kililana Song (Benjamin Flao)

En Afrique de l’Est, au détour de l’Erythrée et du Kenya, un petit garçon court dans les rues pour échapper à son frère. Il ne veut pas apprendre, il veut sa liberté. Portrait d’un Tom Sawyer d’Afrique.

Certains livres se lisent, d’autres se contemplent. La bande dessinée n’a pas choisi entre ces deux voies, elle est une  osmose entre écriture et forme. Quand les dessins parlent, quand ils nous font ressentir des émotions, des sensations avec la même intensité qu’un texte finement ciselé, alors la bande dessinée montre toutes ses qualités. Avec Kililana Song, Benjamin Flao réussit ce petit miracle de papier. Pour tout vous dire, j’ai lu cet album il y a maintenant plus de deux mois. Je m’y penche de nouveau pour les besoins de KBD mais je n’ai pas vraiment eu besoin de l’ouvrir de nouveau pour me rappeler certaines de ses planches. Magnifique ce soleil bouillant perçant le toit de la case d’un vieil homme tout en mettant sa vieille carcasse en lumière ! Magnifiques ces pages où un simple trait bleu sépare la mer du ciel, où un bateau vogue sur le blanc du papier et l’azur de l’océan ! Magnifiques également, ces rues de Lamu où grouille une foule bigarrée au relent de post-colonialisme ! Alors forcément, il y a du bien, du mal, les galères de la misère mais peu importe. On y entend le bruit de la vie, les cris, les prières et la course de ce petit garçon s’échappant dans les rues poussiéreuses. Sa prison à lui, c’est l’école coranique. Son grand frère veut l’y emmener de force. Mais Naïm est plus malin, plus rapide, plus habile. Devant lui, la liberté, alors forcément, il court plus vite. Son frère est alourdi par ses certitudes.

Comme le Tom Sawyer de Mark Twain, Naïm est un personnage plein de légèreté, d’humour, de débrouillardise et surtout d’intelligence. Une intelligence qu’on ne trouve pas dans les lignes mais dans la relation aux autres. Naïm est un enfant libre et on a envie de le suivre dans son école buissonnière. Cependant, Kilalana Song n’est pas seulement le portrait d’un personnage. A l’image –toute relative – d’un Jean Rouch, le fameux anthropologiste cinéaste, il pose également un regard tout à fait particulier sur l’Afrique de l’Est, un regard presque universel tant cette région paraît être traversée par le monde entier. Si le scénario n’est pas d’une originalité folle – ce premier volume se bornant surtout à développer l’univers et le personnage de Naïm – cette atmosphère permet au lecteur de pénétrer immédiatement dans le récit, de s’y sentir bien.

Je ne pourrais pas vraiment ajouter d’arguments supplémentaires pour vous inciter à lire Kililana Song. Il a été pour moi une suite ininterrompue de sensations. Son dessin et de son personnage principal sont toute sa force. Il manque un peu de profondeur en matière de récit à mon goût. Mais ce premier album pose un certain nombre de bases qui seront sans doute développées par la suite. En attendant, on rêverait presque d’un album comme L’homme qui marche de Taniguchi, un livre uniquement constitué des pérégrinations de ce petit homme, un livre contemplatif poursuivant l’unique but de nous faire ressentir l’instant.

Kililana Song (première partie)
Dessins et scénario : Benjamin Flao
  Éditions: Futuropolis, 2012 (20€)

Public : Ado, Adulte
Pour les bibliothécaires : Très bel album. Parmi les meilleurs du premier semestre 2012. J’attends la suite avec un certain intérêt.

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Chronique | Supplément d’âme (Kokor)

Il est anonyme dans la masse, petit homme rondouillard, chapeau mou et petite valise, marchant dans les rues de Dublin. A première vue, on ne dirait pas qu’il vient de trouver une solution aux problèmes de ce monde. Un hasard, un message sur internet, une chaîne universelle qui grandit, des oiseaux sculptés qui envahissent les édifices, la girafe Sophie et surtout cette question qui résonne partout : qui a sauvé le monde ?

Les belles âmes

Supplément d’âme, dernier né du talentueux Kokor, auteur pour lequel nous ne cachons pas notre admiration, est une œuvre chorale. On commence par entendre la voix de notre héros anonyme, narrateur de cette histoire. Puis s’ajoute celle de Willie, une jolie artiste irlandaise et enfin, arrive Camille Desmoulins, un français venu travailler dans une grande firme internationale, divorcé. Trois voix – et voies – qui semblent bien distinctes au départ. Rien ne semble les lier.

Et pourtant, comme à son habitude, Kokor joue avec son scénario et son lecteur dans des pistes qui se croisent, où les éléments s’additionnent et s’enrichissent pour constituer au final une seule histoire. Supplément d’âme est un album construit comme cette fameuse solution pour sauver le monde. C’est une histoire multiple devenant unique, une cacophonie scénaristique se transformant par la magie de la bande dessinée en une fable humaniste. Cet album est une auberge espagnole… et irlandaise.

Il s’agit peut-être de sa plus grande faiblesse. C’est le pendant de la grande liberté de ton de Kokor. Plus que d’autres, il travaille souvent sur la corde d’une réalité contrariée, différente, jouant sur les interprétations. Evidemment, le lecteur apporte sa propre besace émotionnelle et Supplément d’âme aura des ressenties très différents selon le lecteur. Ainsi, de mon point de vue, cette histoire résonne d’une façon particulière mais certains d’entre vous resteront à la porte. Trop de symboliques, peu d’explications et un univers qui, par la force de choses, dérangera les plus cartésiens d’entre nous.

Insoutenable légèreté

Mais assurément, Kokor ne peut renier cet album. Il porte sa marque. On retrouve les éléments qui ont fait de Balade Balade ou des Voyages du Docteur Gulliver des albums à part dans le paysage de la BD. Cet auteur distribue de la légèreté avec délice. Et même dans les instants difficiles, il y a un éclat dans les yeux des personnages, une parole, une situation permettant de voir le bon côté de la vie. Quand les êtres courent après le temps, la solitude ou l’abandon permettent de réfléchir sur soi-même, de prendre ce temps qui manque, de penser au détail. Car dans cet univers, le moindre élément peut prendre une grande importance. Je ne dévoilerai rien de l’intrigue mais notre personnage solitaire est finalement bien entouré. Et je ne parle même pas de Willie et Camille

Dans cet esprit, Kokor écrit une histoire où l’insouciance traverse constamment les planches. Alternant moments de silences contemplatifs, dialogues surréalistes et réflexions sur notre rapport aux autres, Supplément d’âme en devient une sorte de fable universelle qui la rapproche un peu des œuvres de poètes comme Prévert, Tati ou Sempé. Si l’histoire se passe à Dublin, elle aurait pu se dérouler au Havre, Copenhague, Kyoto ou Johannesburg. Peu importe le lieu car la mise en scène, le côté clownesque des personnages, leur regard amusé sur les événements, le rire, l’esprit, tout est là pour raconter cette belle histoire. Nous n’avons plus qu’à nous laisser porter par un graphisme somptueux. J’ai lu beaucoup d’album de cet auteur et pourtant, j’ai été particulièrement surpris par ses planches. Non seulement, il livre un travail technique varié (classique, figuratifs, croquis) mais il multiplie les lieux (mer, ville, atelier, gratte-ciel, bureau, rue…) tout en créant des atmosphères très disparates par son travail sur la couleur. Depuis Les Voyages du Dr Gulliver, je reste particulièrement amateur de ses bleus. Et justement cette couleur, c’est le ciel et la mer, la liberté, le rêve… Assis face à l’océan, le personnage principal se noie dans l’azur en devenant homme-oiseau (selon Willie) ou homme-poisson (selon Camille) et nous emporte tous, lecteurs et personnages, avec lui.

En finissant cette chronique, je jette un œil aux paragraphes précédents. Encore une fois, je me laisse emporter par l’enthousiasme… mais quel bel album ! Kokor aime les fables humanistes, aime nous faire voyager dans son univers où même les choses graves ne le sont pas vraiment. Émouvant cet album est une grande réussite. Graphiquement, on joue ici dans la cour des très grands. En espérant que grâce à cette œuvre, Kokor son auteur gagne enfin la reconnaissance publique qu’il mérite depuis longtemps. En tout cas, on vous recommande ce Supplément d’âme !

A lire : la chronique de Mo’ et celle de Paka
A voir : la fiche album sur le site de Futuropolis

Supplément d’âme (one-shot)
Scénario et dessins : Alain Kokor
Éditions : Futuropolis, 2012 (19€)

Public : Ado-adulte
Pour les bibliothécaires : L’une de ses oeuvres les plus accessibles. Digne d’une bonne bédéthèque !

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Chronique | La traversée du Louvre (Prudhomme)

En flânant parmi les œuvres des grands maîtres ou les trésors artistiques des temps anciens, un visiteur peut facilement se perdre dans les allées du plus grand musée du monde. Dans ce lieu dédié au regard, c’est un maudit coup de téléphone qui sépare Jeanne de David…

Voyageur du regard

J’ai quitté David Prudhomme au matin d’un été grec, dans la torpeur méditerranéenne de Rebetiko. Entre les méandres de fumée et les vapeurs d’alcool, il racontait une musique profonde, tragique et indomptable, celle des bas-fonds de la société grecque, musique populaire synthèse d’une histoire complexe, musique nostalgique et belle comme une histoire triste, musique libre comme les hommes qui la joue.

Aujourd’hui, avec La Traversée du Louvre, je retrouve cet auteur dans un tout autre univers, prisonnier volontaire de ce musée monde aux murs tapissés d’œuvres d’art. Au milieu des Rembrandt, Géricault ou autre De Vinci, David Prudhomme s’offre – et nous offre – une déambulation inédite à la recherche de son âme sœur perdue. Il serait plausible de penser à un simple prétexte pour rendre hommage aux plus belles œuvres or, si cet album nous ouvre des portes, ce sont celles du regard du dessinateur, observateur du quotidien, traquant les détails et la beauté dans la normalité.

Car, dans ce silence, au milieu de la foule, il guette les attitudes de l’humain face aux œuvres parfois millénaires en se posant une question simple, fil conducteur de l’album : quels rapports entretenons-nous avec elles ? Mais loin de philosopher, David Prudhomme se contente de répondre avec ses moyens, ceux de la bande dessinée. Des moyens énormes quand on connaît les possibilités du dessinateur et de la bande dessinée en général… Regarder à travers les yeux de la Joconde, c’est possible ! Devenir un élément du radeau de la méduse, c’est possible ! Dans ce lieu de silence, l’auteur oublie peu à peu le discours, oublie son téléphone dans sa poche et laisse son trait s’étendre dans des cases s’ouvrant au fur et à mesure de la progression du récit. Le texte apparaît superflu tant son dessin est… simplement grandiose !

L’espace en discours

Peu d’auteurs de bande dessinée sont capables d’atteindre un tel niveau de maîtrise. Alliant simplicité et qualité dans la composition de ses images, David Prudhomme s’autorise de grands espaces. Le vide devient essentiel dans ses planches et permet au lecteur une respiration agréable. Comme face à un tableau, ce dernier peut se laisser aller à son gré à la contemplation ou à l’interprétation. Certains y verront de beaux dessins, d’autres des clins d’œil amusant, les plus fouineurs y trouveront eux-mêmes des explications que je ne saurais donner.

Cette utilisation graphique de l’espace n’est pas sans rappeler un certain Jean-Jacques Sempé. Et dans La traversée du Louvre comme dans les recueils du célèbre illustrateur, chaque planche est une surprise, une nouvelle étape, un hommage supplémentaire, une composition à la fois drôle, légère et profonde mêlant nostalgie, amour et humour. Il y a dans le trait de David Prudhomme une part de génie. La bande dessinée est-elle un art ? Peu importe car voici un grand artiste.

Pour moi, comme dans Rebetiko d’ailleurs, si cet album est un hommage à l’art, il se penche surtout sur ceux qui le font exister par leur travail ou leur regard. Tout au long de cet album une symbiose entre l’œuvre et le public devient évidente, l’art n’existant que par le regard du visiteur. Et pour l’observateur avisé, que nous sommes dans cet album, ce public « normal » devient une œuvre d’art à son tour, le temps d’une pose inconsciente ou d’une attitude évocatrice. Un beau message rendant accessible l’art à tous et pour tous.

Cantonner La Traversée du Louvre à un simple album-hommage au Louvre serait une erreur. Dans sa construction narrative et sa forme, cet album n’a pas à rougir face aux chefs d’œuvre intemporels qu’il décrit. Suis-je trop enthousiaste ? Sans doute. Mais je n’ai aucune autre excuse à faire valoir. Encore une fois, David Prudhomme me bouleverse par son génie graphique. Il nous offre son regard aiguisé pour nous montrer les beautés et les laideurs de ce monde. Après, Nicolas de Crécy, Marc-Antoine Matthieu ou Bernar Yslaire, David Prudhomme est le 7e auteur de bande dessinée à signer dans la collection dédiée à ce musée. Encore une réussite pour un album à lire absolument. Pour moi, simplement la bande dessinée de ce premier semestre 2012 !

A voir : l’exposition des planches originales à l’Accueil des groupes du musée du Louvre.
A lire : la chronique (toujours sublime) de du9.org

La traversée du Louvre (one-shot)
Scénario et dessins : David Prudhomme
Éditions : Futuropolis, 2012 (17€)

Public : Tout public
Pour les bibliothécaires : Indispensable !

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Chronique | Les Ignorants (Etienne Davodeau)

Ils sont amis, l’un est vigneron en Anjou, l’autre est auteur de bandes dessinées. Pendant un an, ils vont partager leurs vies. Le vigneron enseigne son art, le dessinateur explique son métier. Deux univers différents ? Oui… mais pas autant qu’on l’imagine.

Petite introduction bourrée d’aprioris (et c’est mal !)

Sur IDDBD, nous essayons depuis le départ de ne pas nous arrêter sur des idées reçues graphiques ou narratives concernant certaines œuvres. Souvent, sous des airs pas forcément engageant se cachait de petits bijoux que nous vous avons fait partager. Mais tenir ses engagements, ce n’est pas toujours évident ! Alors j’avoue ! Quand, j’ai entendu parler des Ignorants pour la première fois, j’ai immédiatement pensé : « ce n’est pas pour moi ». Comme c’est le moment des révélations honteuses, je dois avouer que le vin et moi, nous vivons chacun notre vie dans une douce ignorance mutuelle. L’un n’embête pas l’autre, chacun respecte le voisin. Alors franchement, lire les aventures d’Etienne Davodeau dans les vignes d’Anjou ne m’emballait pas plus que ça. J’avais déjà testé l’aventure viticole avec le manga Les Gouttes de Dieu et ça n’avait pas été très concluant.

Cependant, je n’ai pas oublié non plus les qualités de documentaristes de l’ignorant viticole. Rural ou Les Mauvaises Gens sont des œuvres particulièrement réussies posant un regard humaniste sur le monde. Des albums militants véritablement porteurs de messages, capables de changer un point de vue.

Art de l’échange

En ouvrant les premières pages des Ignorants, on retrouve immédiatement l’univers des « œuvres  documentaires » d’Etienne Davodeau. Toujours ce trait qui se refuse à l’académisme et qui oscille sans cesse entre croquis instantanée et travail minutieux. Un travail tout est en nuance de gris où l’on distingue presque la couleur du paysage d’hiver et le ciel bleu de l’été. Faute au très bon travail de lavis qui permet véritablement de donner une luminosité à l’ensemble. Côté découpage, là encore on retrouve les mêmes formules. L’humain est au centre des préoccupations et les longues discussions/interviews voient sont l’occasion de plans successifs tournant autour des protagonistes nombreux. Vous y retrouverez des vignerons anonymes, des auteurs célèbres et même des héros de bande dessinée… Toutefois, la vigne, personnage presque à part entière, n’est pas oubliée et les longues discussions laissent bien souvent la place à de très belles planches muettes montrant les moments clefs de cet échange improbable.

Car c’est bien d’un échange dont il s’agit ici. Enfin non, pas tout à fait. Car, comme je le laissais entendre plus haut, cette année d’apprentissages respectifs est aussi l’occasion de multiples rencontres, la plupart sympathiques, entre deux mondes curieux l’un de l’autre. Davodeau apprend, écoute et enseigne par l’exemple avant de devenir à son tour élève d’un viticulteur-professeur à la fois exigeant, militant et exalté. Fou pas si dingue, faisant preuve d’une connaissance remarquable dans de multiples domaines inhérents à sa tâche (biologie, géologie, agriculture, météorologie…) Richard Leroy est un personnage si enthousiasmant qu’il m’est arrivé parfois de me demander s’il était bien réel. Il est un quasi-personnage de fiction : homme l’été / ours l’hiver, bougon et sympathique, direct, droit, esthète. Toutes ses qualités et surtout ses défauts détonnent dans le petit monde de la bande dessinée. Son point de vue sur ses lectures, où il taille successivement un costard à Trondheim et Moebius (oui rien que ça) pour ensuite être bouleversé par le travail de Spiegelman, d’Emmanuel Guibert ou de Marc-Antoine Mathieu sont des grands moments de poésie et de sourires. Le candide n’est pas un naïf. Je regretterais juste qu’Etienne Davodeau, par pudeur sans doute, n’arrive pas à impliquer son avatar de papier aussi profondément que celui de Richard. Mais là, je chipote pour trouver quelque chose de négatif à dire.

Discours sur la création

Cela ne l’empêche pas encore une fois de poser sa patte si particulière sur son œuvre car bien plus que des rencontres successives, Les Ignorants est l’occasion pour lui de donner une réflexion personnelle sur la création. D’un frottement de deux univers se créé une espèce d’énergie qui irradie tout le livre, une idée qui plane au-dessus du lecteur… et si ces mondes étaient finalement les mêmes ?

A première vue, rien à voir entre le monde de la terre et celui du papier. Les points de vue et les valeurs sont différents. La scène de l’orage où le dessinateur s’extasie devant le ciel tandis que le vigneron s’inquiète pour ses cépages est particulièrement révélatrice. Mais en profondeur, au grès des discussions, on distingue avec surprises des éléments fondamentaux communs. En particulier les soucis liés à une certaine forme de créativité, à la recherche détail, du travail bien fait. Mais aussi – et je dirais presque surtout – le besoin de s’impliquer dans sa tâche comme en dehors, le besoin d’une honnêteté sans facilité pour que le résultat soit à la portée d’une attente un peu égoïste, pour que le livre ou la bouteille trouve un jour celui qui l’appréciera à sa juste valeur. Richard comme Étienne ne travaille pas en fonction des autres, mais surtout pour eux-même. Par vocation d’abord, par volonté ensuite.

Là encore, c’est une marque de fabrique de la maison, le militantisme de Rural ou Des Mauvaises Gens revient ici en force. A la fois artisan et artiste, Richard et Étienne sont deux passionnés d’un univers qu’ils connaissent par cœur, mais sont également ouvert sur le monde. Une leçon essentielle de vie. Les Ignorants est donc une œuvre qui dépasse largement le cadre qu’elle s’était fixée. Plus qu’un simple récit d’apprentissage parallèle, c’est avant tout une jolie réflexion humaine sur la créativité, le partage. Une douce façon de voir le monde. Un très beau livre dans lequel on pénètre pour vivre une très belle année en très bonne compagnie. En deux mots : Etienne Davodeau.

A lire : les chroniques de Mo‘, d’Yvan et de Tristan de Bulles & Onomatopées

Les Ignorants : récit d’une initiation croisée
scénario et dessins : Etienne Davodeau
éditions : Futuropolis, 2011 (25,50€)

Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : je l’ai dit et le redit ici : un parfait outsider pour le Fauve d’Or 2012… A suivre donc !

 

Chronique | L’accablante apathie des dimanches à rosbif

scénario de Gilles Lahrer
dessins de Sébastien Vassant
Editions : Futuropolis (2008)
Public : Adultes
Pour les bibliothécaires : un titre qui ne pâtira pas du temps qui passe. Incontournable à mon sens.

Viande froide

Brice Fourrastier est un dandy moderne. A 40 ans, cet humoriste remporte un large succès avec ses spectacles. Entre ses passages à la télé, ses tournées avec Jicé son éternel régisseur et ses nuits avec les plus belles filles du showbiz, ce pur hédoniste en profite un maximum. Il semble heureux même si des maux de ventre récurrents lui gâchent la vie. Après examen, ces douleurs sont très sérieuses, beaucoup trop. Le pronostic est clair : il lui reste 3 mois à vivre. Que faire ? Si certains se lamentent, Brice décide de se lancer dans une dernière aventure… LA toute dernière aventure…

L’Accablante apathie des dimanches à rosbif est un album qui m’a, passez-moi l’expression, retourné comme rarement. Deux fois en deux lectures. Parfois on se sent grandi par une lecture, ragaillardi par une émotion positive ou la sensation d’avoir découvert un livre incroyable. Cette sensation est rare mais c’est elle qui nous pousse à ouvrir un album inconnu, à aller plus loin dans la recherche de la perle rare. Mais L’Accablante Apathie ne fait pas partie de cette catégorie. Pourtant, je ne peux honnêtement pas vous dire que c’est mauvais. C’est même un bon album, bien écrit et peut-être même trop bien. Le scénariste a su alterner le rythme de l’histoire, laissant le larmoyant pour le début et la fin. Le reste est juste, souvent drôle, parfois un peu trop bavard même si ça correspond assez bien au personnage principal. Le trait est agréable, dans l’esprit de la collection Futuropolis : un mélange de classicisme et de nouveauté.

A ma plus grande surprise cet album m’a fait mal. J’en suis ressorti avec un sale goût dans la bouche, avec la sensation inverse de celle évoquée plus haut. Pas grandi, non, cassé plutôt par cette constante et impossible lutte contre la mort. Cette inexorabilité qui est accepté, non sans difficulté, par le héros. Étonnement, si certaines personnes angoissent à la simple pensée de la mort, ce n’est pas mon cas. Je trouve même la mort assez fascinante quand elle est la matière première d’une création artistique.

Mais alors pourquoi ce rejet ? J’avoue être dubitatif vis-à-vis de cette question. Une identification au personnage ? Pourtant nous n’avons rien en commun. Aurais-je sans le savoir pris sa place en me confrontant via les planches de l’album à la mort ? La regardant dans les yeux avec la sensation qu’elle a déjà gagné ? Un début d’explication peut-être. Ou alors c’est le cheminement du personnage : d’un côté, Brice veut rester ce qu’il est jusqu’au bout pour le public et pour ses proches ; de l’autre, sa situation est telle qu’il laisse poindre les larmes sous son maquillage de clown et se dévoile peu à peu jusqu’à la chute de la carapace du dandy. Oui, l’Accablante Apathie des dimanches à rosbif raconte cela : la rencontre entre le sourire de l’artiste et la détresse de l’humain et surtout comment il en arrive à lancer cet ultime adieu  en forme de pied de nez chargé d’amour et de tendresse à tous ceux qui l’ont aimé. Bouleversant.

Aurais-je trouvé ma clef pour apprécier cet album ? Assurément, l’Accablante Apathie des dimanches à Rosbif est un album marquant pour celui qui aura le bonheur ou le malheur de l’ouvrir. Dans tous les cas, on en ressort touché. C’est vrai, le sujet s’y prête. Mais il y a autre chose dans cet album qui restera pour moi un mystère. Incontestablement une réussite.

A lire : la magnifique chronique de D.Wesel sur BD’Gest
A lire : également : la non-moins efficace chronique de notre ami Mo’ ( a qui j’ai piqué des visuels, merci Mo’)

Chronique | La position du tireur couché

positiondutireurcouche_tardi_manchettedessins et adaptations de Jacques Tardi
d’après le roman de Jean-Patrick Manchette (1981)
Editions Futuropolis (2010)
Public : Adulte et amateur de roman noir
Pour les bibliothécaires : Manchette est un incontournable en RP, Tardi est incontournable en BD… ça résume la situation.

Voyage en Néo-Polar

Monsieur Chistian est un tueur à gages. Monsieur Christian veut raccrocher. Mais il oublie que dans son métier, il ne suffit pas de le dire pour pouvoir le faire…

Jean-Patrick Manchette est un auteur à part, hors des sentiers battus de la littérature, l’un des maîtres français du néo-polar. Avec Manchette, on aborde la littérature dans ce qu’elle a de plus noire et contestataire. Le néo-polar est un monde obscur, urbain, où l’extrême violence est la règle d’or, où les personnages sont des marginaux et des exclus, où l’histoire souligne les dérives de la bonne morale. Avec Manchette, c’est aussi l’écriture, chirurgicale, froide et malgré tout d’une grande complexité. Une écriture qui vous fait partir dans un univers glauque, froid et dérangeant. C’est l’écriture d’un virtuose.

Tardi est également un auteur à part, un auteur exigeant mais aimé du grand public grâce à des œuvres populaires de qualité. La liste de ses succès est très longue mais on y retrouve de nombreuses adaptations d’auteurs célèbres : Léo Mallet (Nestor Burma), Jean Vautrin (Le Cri du peuple) , Daniel Pennac (La débauche) sans oublier la magistrale illustration du Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline

Et puis il y a Tardi & Manchette. Tardi a déjà signé l’adaptation de Le petit bleu de la cote Ouest en 2005. Mais avant la mort de Manchette en  1995, les deux créateurs avaient déjà travaillé ensemble sur Griffu (1978). L’alchimie entre ces deux-là est diabolique. Il faut reconnaître que le positiondutireurcouche_tardi_manchette1dessin de l’un s’accommode parfaitement de l’écriture de l’autre. Le souci du détail, le noir pesant immédiatement sur les épaules du lecteur de la BD ou du roman et ce rythme faussement nonchalant menant, on le devine, vers le drame. Froidement mais régulièrement, la trame de l’histoire se déroule, les pages se tournent et l’atmosphère gagne en épaisseur. Et on se rend compte, dans l’adaptation de Tardi comme dans le roman original, que les détails, les sensations, l’environnement des personnages sont bien plus importants que l’histoire en elle-même. Les « héros » n’ont rien d’attachant, ils sont juste des bouts d’humanité jetables et interchangeables. Et pour faire passer cette impression, Tardi a su remplacer les mots par le dessin. Il a créé un récit de bande dessinée sans trahir l’esprit original. Comme si Manchette lui-même avait signé l’écriture de la BD… comme en 1978. Par cette réussite, l’album devient vraiment impressionnant et transporte le lecteur de bout en bout jusqu’à l’ultime et surprenant soubresaut d’un récit finalement marqué par la souffrance et la mélancolie.

Bref, grand amateur de l’œuvre de Jean-Patrick Manchette, un peu moins de celle de Tardi (mais tout de même), je suis ravi d’avoir pu redécouvrir un des romans les plus intéressants de l’œuvre du grand maître du néo-polar. La BD se départie du roman original tout en y restant très fidèle. Je remercie les éditions Futuropolis (et Mo’ aussi) pour m’avoir fait découvrir cet album. Une de mes très bonne lecture de l’année sans aucun doute !

A lire : l’article du Comptoir de la BD
A lire : la chronique de sceneario.com
A écouter : des extraits de l’interview audio de Tardi sur le blog de Futuropolis

Chronique | Sarah Cole, une histoire d’amour d’un certain type

sarah_cole_mardonscénario et dessins de Grégory Mardon
d’après la nouvelle de Russell Banks
éditions Futuropolis (2010)
Public : adulte
Pour les bibliothécaires : Grégory Mardon, auteur peu reconnu mais toujours très bon. Une valeur sûre !

Le Prince et la grenouille

Il est beau, musclé, calme, intelligent, riche et célibataire depuis peu. Le soir, il traine souvent dans ces bars huppés où se rencontre avocats et courtiers en bourse. Elle, la quarantaine, pas vraiment une gagnante de concours de beauté, divorcé, 3 enfants, une attitude qui cache difficilement son milieu social, populaire évidemment. Pour oublier la solitude et son boulot de mise en carton dans une imprimerie, elle sort avec ses copines. D’habitude, elle évite ce genre de bar huppé où se mêlent avocats et courtiers en bourse…

Grégory Mardon fait partie de ces auteurs peu connus des médias mais impeccablement régulier dans la qualité de leur travail. Je l’avais découvert avec Vagues à l’âme en 2000, récit biographique et imaginaire de son grand-père marin, un récit assez proche de Big Fish de Tim Burton. Depuis, c’est toujours avec plaisir que je découvre ses œuvres (Corps à Corps, Leçon de choses, Incognito…). Ici, Grégory Mardon s’attaque à l’adaptation d’une nouvelle très connue de Russel Banks, grand auteur américain dont l’un des thèmes de prédilection est la description du monde du petit peuple. Bref, c’est dire si le travail n’était pas aisé.

Dans ces cas-là, le plus difficile est de ne pas se laisser manger par l’œuvre originale. Or, Grégory Mardon évite cet écueil en très bon scénariste qu’il est. Comment ? Tout simplement en  en faisant le moins possible. Ici, les silences sont de rigueur et le trait, doublé d’un sens de la mise en scène et du découpage très précis, fait le reste. Les regards en biais, les sourires en coin, l’isolement de l’un et la vulgarité de l’autre, la lâcheté aussi… Tout cela est mis en exergue par une succession de cases, bien pensées, bien posées, silencieuses. Et c’est ainsi que les mots prononcés prennent sens dans la bouche des deux protagonistes jusqu’au moment où le monde des apparences et les fossés sociaux sont les plus forts. Les contes de fées sont pour les autres, ici, dans le monde de Russell Banks, et par appropriation dans celui de Grégory Mardon, les princes n’embrassent pas les grenouilles ou alors, c’est juste sous le coup d’une inspiration malsaine ou par pitié… jusqu’au moment où il se reveille de sa gueule de bois.

Encore une fois, Grégory Mardon est juste sur toute la ligne. Une très belle adaptation littéraire dans la lignée d’album comme Shutter Island ou Pauvres z’héros. Sans trop en faire, il restitue parfaitement l’atmosphère de cette étonnante et poignante nouvelle de Russell Banks.

A découvrir : la fiche album sur le blog Futuropolis
A lire : pour preuve qu’on ne dit pas toujours que des imbécilités sur IDDBD, voici la chronique du blog du journal Le Monde


A noter (encore une fois) :
Sarah Cole
fera l’objet d’une présentation (par votre humble serviteur) lors de la soirée Rentrée Littéraire du 5 novembre 2010 à la librairie La Compagnie des Livres à Vernon (27). N’hésitez pas si vous passez dans le coin (20h30 !). J’y présenterai également Château de Sable et Fais péter les basses, Bruno !

Chronique | Fais péter les basses, Bruno !

Dessins et scénario de Baru
Editions Futuropolis (2010)
Public : adulte et nostalgique des oeuvres de Michel Audiard
Pour les bibliothécaires : soyons sérieux, nous parlons de Baru là !

Farandole de biftons !

Quel est le point commun entre une bande de vieux cambrioleurs retraité des affaires, le sosie d’un footballeur célèbre et un petit immigré clandestin rêvant de jouer au football et plusieurs millions d’euros ? Aucun à priori… sauf cet album.

Sous ce titre bien étrange, et qui finalement n’a que peu de rapports avec le propos, se cache la nouvelle pépite du lauréat du prix de la ville d’Angoulême 2010. Vous présentez Baru serait presque une insulte tant cet auteur a signé depuis les années 80 des albums et des séries qui vous auront fait forcement rêver ou réfléchir, citons pour les plus connus L’Autoroute du Soleil (prix du meilleur album 1995), Le Chemine de l’Amérique (idem mais en 1991), Les Années Spoutnik (1999) , l’excellent et acide Bonne Année (1998) ou plus récemment Pauvres Z’héros adapté du roman de Pierre Pelot. Mais, je ne vais pas vous faire toute sa bibliographie, vous avez BD Gest’ pour ça. Fais péter les basses, Bruno ! s’inscrit dans une la continuité de l’œuvre générale de cet auteur talentueux et prolixe.

On retrouve l’univers de prédilection de Baru. On savoir celui du petit peuple, du populaire dans sa signification la plus noble. C’est un peu une marque de fabrique de la maison. Baru n’évoque pas très souvent les milliardaires ni les gens de la finance et lorsqu’il convoque la politique c’est rarement pour la caresser dans le sens du poil. Une fois de plus, il s’installe parmi les malfrats pour nous raconter son histoire. Une histoire simple de magot et de course-poursuite cache-cache, tout en rythme et ponctué par des dialogues qu’un certain Michel A. n’aurait pas renié.

Au milieu de cette farandole de gros flingues et d’arnaques, se baladent un jeune africain, doué pour le foot mais pas vraiment prêt à faire face au monde occidental. Ce jeune africain est un fil rouge dans l’histoire. Il est paumé et baladé au milieu de tout ça. Présent sans pour autant faire partie de l’aventure. Et pourtant, sans le savoir, il joue son petit rôle. Bref, chacun y trouvera l’allégorie qu’il peut.

Comme à son habitude, Baru ne se laisse pas porter par une quelconque mode. Son dessin reste le même. Pas de tentation de passage à la mise en couleur par ordinateur, pas d’inspiration manga ou comics comme on peut en voir un peu (trop ?) depuis quelques temps. Baru reste le même et ça reste d’une remarquable efficacité. On ne peut s’empêcher de rire devant les mines déconfites ou réjouies des personnages et de leurs « gueules » (de Zizou le malfrat à Paulo le vieux malfrat en costard, sosie de Baru ?). Bref, il y a une vraie joie dans ce dessin.

Dernière chose, et ce n’est que du domaine de l’interprétation, j’ai l’impression que Baru donne ici une petite leçon de vie à ses personnages et à ses lecteurs.  Il a fêté ses 63 ans cette année. Étrangement, c’est à peu près l’âge de ses héros principaux et on remarquera l’importance du rapport vieillesse/jeunesse (expérience/fougue) dans cet album (et jusqu’à sa conclusion). Peut-on y voir un message caché ? Celui d’un auteur de grande renommée aux jeunes venant après lui ? Bah, j’interprète vous dis-je !

Bref, Fais Péter les basses, Bruno ! c’est du Baru : efficace, drôle et acide. Baru, ne changez rien surtout ! Chez IDDBD, on vous le recommande (encore une fois)

A découvrir : les premières planches sur le site de Futuropolis
A lire : la toujours splendide et efficace chronique de Mo’ dans son bar à BD

A  noter 1 : cette chronique a été rédigé dans le cadre de l’Opération Masse Critique du site Babelio. Merci donc à Babelio et aux éditions Futuropolis. Notez qu’il n’y a aucune contrainte sur nos chroniques. J’ai gardé toute indépendance concernant les deux chroniques réalisés (lisez Macanudo c’est génial !)
A noter 2 :
Fais péter les basses, Bruno ! fera l’objet d’une présentation (par votre humble serviteur) lors de la soirée Rentrée Littéraire du 5 novembre 2010 à la librairie La Compagnie des Livres à Vernon (27). N’hésitez pas si vous passez dans le coin (20h30 !). J’y présenterai également Château de Sable et… l’album de ma prochaine chronique…

Chronique | Coupures Irlandaises

coupures_irlandaisesScénario de Kris
Dessins de Vincent Bailly
Futuropolis
Public : à partir de 14 ans
Pour les bibliothécaires : comme « Un homme est mort », indispensable pour toute bonne bédéthèque.

Les chansons des mômes de Belfast…

coupures-irlandaises_1En 1987, afin d’améliorer leur anglais, Christophe et Nicolas partent durant deux mois à Belfast, au milieu de l’Irlande du Nord et d’une guerre civil à peine apaisée. Dès les premiers instants, ils savent que la réalité du conflit va inexorablement les rattraper. Mais s’imaginent-ils vraiment où cela les mènera ?

La vérité du conflit Nord Irlandais m’a longtemps été masquée par cette espèce de légende romantique que les français entretiennent souvent avec l’Irlande. Pour moi, c’était surtout des images sur des murs, des faits plus historiques que contemporains, des chansons (U2, Renaud, Soldat Louis…) et des matchs du tournoi des V nations. Bref, j’étais un peu comme ces deux jeunes et leurs parents, endormi dans le confort d’une vie sans souci. Et puis, à défaut de voir par moi-même, j’ai lu la réalité cruelle d’un peuple en constante guerre civile où les humiliations répondent à la peur. Réveil difficile.

Dans Coupures Irlandaises, Kris raconte son expérience et cet éveil. En partie autobiographique, ce récit dresse le portrait de deux peuples et d’une cassure inexorable. Religions, statuts sociaux et économiques, tout est différence, tout est violence. Comme des passeurs entre les deux communautés, les petits français observent et constatent avec la légèreté propre au nombrilisme d’adolescent. Ils voient les efforts de certains et l’intransigeance des autres, voient la peine ravalée et l’inconscience des persécuteurs, prennent partie pour le peuple, admire la noblesse des populations brimées, bref s’attache… jusqu’à ce qu’une blague, une petite révolte bien loin du fait d’arme mettent le feu aux poudres. Ici se termine le récit autobiographique pour laisser place à une fiction tellement plausible. Ici se termine surtout l’Enfance. Car, les héros de cette histoire ne sont pas seulement Christophe et Nicolas mais toute la jeunesse irlandaise, des enfants protestants privilégiés aux catholiques en révolte, tous portent en eux le terreau de cette haine ordinaire. Ce récit est la fin de leur enfance à tous… « car dans la guerre, les enfants n’existent pas » (Kris).

Graphiquement, le dessin de Vincent Bailly ne cherche pas à faire dans l’exagération. C’est simple et efficace, rappelant sous certains aspects le dessin de Baru (la couleur surtout). Il ne fallait pas trop en faire, il a su respecter l’écriture tout en retenu du scénariste. Comme souvent chez Kris, l’histoire du « petit peuple » est croqué dans sa plus grande noblesse. A l’image de son écriture, c’est en toute simplicité qu’il montre une vérité, celle qu’il a entr’aperçu il y a longtemps mais qu’il n’a toujours pas oublié. Les deux auteurs signent donc un témoignage très fort, à lire absolument pour (re)découvrir une réalité et comprendre un peu mieux ce conflit ancien. Juste un peu mieux, ou moins mal disons. Pour vous aider, n’hésitez pas à lire le très bon dossier documentaire à la fin de l’ouvrage. Loin d’être anecdotique, il vous parlera de cette Irlande loin des légendes et des clichés.

A lire : l’impressionnante notice de wikipedia sur le conflit nord-irlandais
A lire : La critique de BD gest