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Chroniques Cinéma, Recommandé par IDDBD

Cendrillon (Théâtre) | Joël Pommerat

C’est l’histoire d’une très jeune fille, d’une promesse à une mourante, d’un malentendu, d’un deuil impossible et d’une histoire d’amitié. C’est un ancien récit, conte populaire au-delà du temps, revu et revisité par un auteur-metteur en scène talentueux. Il était une fois Cendrillon de Joël Pommerat.

Filmer le spectacle vivant : hérésie ou partage ?

En commençant cette chronique, j’ai en tête les images de pièces de théâtre diffusées par les télévisions dans les années 80/90 et filmées dans des dispositifs assez pauvres. Une caméra fixe face au plateau et quelques plans resserrés ici ou là. Sans être fabuleuses, elles avaient aux moins le mérite d’exister et de permettre à tous de découvrir les acteurs populaires dans des pièces sympathiques à défaut d’être incontournables. Mais depuis quelques années, des producteurs et éditeurs venus eux-mêmes du théâtre indépendant ou institutionnel développent une offre alternative beaucoup plus riche. Avec un vrai sens de la réalisation, bien souvent en collaboration directe avec les troupes, ils cherchent à mettre en valeur le travail des artistes sur des pièces parfois exigeantes. Bon… Les amateurs de théâtre vont peut-être râler un peu. Je partage votre point de vue : rien ne remplace la scène, le direct, ce jeu de dupe entre une troupe et son public, l’ambiance d’une salle, l’humain. Tous ces éléments font l’essence même de l’art dramatique. Difficile d’écrire le contraire. Même la lecture d’une pièce offre au final un sentiment incomplet. Il manque quelque chose. Toutefois, et sans perdre de vue ces réalités, livre ou captation sont de formidables opportunités de promotion, un moyen de rendre accessible à un plus grand nombre la forme théâtrale. Sans oublier qu’elle est l’une des premières pratiques artistiques en France, il me semble indispensable de proposer ce genre de choses en bibliothèques.

Revisiter le mythe

Cela permet ensuite de découvrir des auteurs-metteurs en scène d’une qualité indéniable tel que Joël Pommerat. Son Cendrillon fait exactement partie de ce genre de pièce qui mériterait d’être régulièrement mis en avant dans les collections. A noter que la version DVD est une captation spéciale du spectacle réinterprété et spécialement mis en scène pour le format. Il existe plusieurs façons de réinterpréter les contes ou les mythes comme Cendrillon. On peut y coller au maximum en se contentant de l’illustrer. C’est le parti le moins risqué et sans aucun doute le moins intéressant. Il également possible de l’adapter à ses attentes, à son public. On pense tous à Walt Disney qui en fit un joli bonbon rose. Efficace mais discutable. Ou alors, l’auteur intègre ses messages, ses représentations cachées pour récréer quelque chose d’inédit, utiliser la parabole du mythe pour évoquer un sujet tout autre. Le choix que fit Joel Pommerat pour ce Cendrillon. Tout commence par un malentendu. Malentendu. Le terme est juste. J’ai toujours apprécié la synonymie entre les verbes « entendre » et « comprendre ». Comprendre c’est écouter. Et c’est justement par l’impossibilité de comprendre la voix inaudible d’une mère mourante que « la très jeune fille » fait la promesse de ne jamais oublier de penser à elle, nuit et jour. La très jeune fille s’oublie dans ce deuil impossible acceptant alors les abus de sa nouvelle belle famille. De la cave d’une maison de verre où les oiseaux viennent s’écraser au bal d’un château où un jeune prince attend un coup de téléphone de sa mère, Joël Pommerat entraine le spectateur dans un entre-monde où réalisme, absurdité, fantasme et fantaisie sont au rendez-vous. Drôle, émouvante et toujours cruelle, cette pièce nous parle de notre rapport à l’autre, de notre relation à la mort, au deuil, au refus de la vérité. Le metteur en scène se plaît à jouer avec nos repères en redéfinissant les relations entre les personnages ou en introduisant des figures seulement évoqués dans le conte traditionnel. On pense notamment au père et au roi (jouer par le même acteur) qui semblent complètement perdus dans cette histoire. Dans un décor minimaliste qui suggère plus qu’il ne montre, la mise en scène bien filmé par un réalisateur inspiré est à la fois inventive et efficace. Les acteurs sont très bons. Mentions spéciales à Déborah Rouach qui joue une Cendrillon (Cendrier) à la fois lunaire et touchante bien loin des habituelles représentations et à Catherine Mestoussis en marâtre éructante refusant l’idée même de vieillesse. Je vous laisse avec des extraits du spectacle. Car le mieux avec le thêatre, c’est quand même de le regarder.

Cendrillon (théâtre) Création de Joël Pommerat D’après le mythe de Cendrillon Réalisation de la captation : Florent Trochel Editions DVD : Axe Sud Production Durée : 90′ Langue : VF A noter : le texte de la pièce est édité dans la collection de Poche Babel chez Actes Sud

Chroniques BD

La fille de la plage (Inio Asano)

Dans une petite ville de province japonaise, Koume Satô et Isobe Kosuke, collégiens de dernière année découvrent les joies et les plaisirs de l’amour charnel. Cependant, leur relation n’est pas basée sur l’amour mais plutôt sur le partage d’un mal-être. Inio Asano renoue avec le thème de la jeunesse en quête de repères dans un manga érotique de grande qualité (et pas seulement pour son côté érotique). Ma première rencontre avec Inio Asano, mangaka fort apprécié des critiques et du public, fut une franche déception. Pour plus de détails, je vous invite à lire ma chronique de Solanin. Malgré les imprécations de mon confrère Zorg, je n’étais pas vraiment enthousiaste à l’idée de me replonger dans l’une de ses œuvres. Mais, au hasard de la préparation d’une formation, je cherchais des exemples de cette nouvelle BD érotique dont l’approche consiste à intégrer le sexe au sein d’une histoire cohérente plutôt que passer son temps à empiler des situations scabreuses. Après Comtesse d’Aude Picault ou Les Melons de la colère de Bastien Vivès, j’entreprenais la lecture de La fille de la plage avec l’œil froid (enfin froid…) du type pas convaincu. Dans mes souvenirs (j’avoue… j’ai cliqué sur le lien inséré dans mon premier paragraphe), ma principale critique avait porté sur la narration. En revanche, j’avais été plutôt séduit par l’aspect graphique. Dès les premières planches, je suis immédiatement retombé sous le charme d’un univers esthétique évoluant entre douceur et contraste. D’un côté, le décor est très réaliste, quasi-photographique, de l’autre le mangaka propose des personnages aux corps longilignes mais aux visages ronds et expressifs. Ces disparités participent à l’instauration d’une atmosphère toute particulière où nos deux personnages principaux semblent constamment en décalage avec le monde dans lequel ils évoluent. Ce climat permet au récit de prendre toute sa mesure. L’histoire commence quelques heures après leur première relation sexuelle sur une petite plage sans charme. Elle, Koume Sato est une jeune fille ordinaire qui vient de subir une humiliation de la parti du beau gosse du collège. Lui, Isobe Kosuke, n’est pas originaire de la région et ne s’est jamais intégré dans cette petite ville de province. S’ils sont dans le même collège, ils n’ont rien en commun et leur histoire semble même fortement improbable… Mais contrairement à Solanin, j’ai été cette fois séduit et profondément touché par cette relation adolescente. Par la grâce d’une écriture tout en finesse répondant parfaitement à son univers graphique, Inio Asano nous entraine dans son monde où la découverte de la passion charnelle s’accompagne d’une mélancolie profonde. Ici, et surtout dans le premier volume, le sexe devient un moyen de s’échapper du quotidien, d’oublier ce “spleen” qui marque les deux protagonistes. A partir d’une base  simple, le mangaka développe son histoire dans un quasi huis-clos où les personnages secondaires jouent un rôle presque insignifiant. Hormis pour faire rebondir l’histoire, Inio Asano s’appuie surtout sur la relation psychologique entre ses deux héros. Si vers la fin du récit des figures prennent un peu plus de place, il s’agit toujours de mettre en avant cette danse subtile des corps et des esprits de Koume et Isobe. Le lien indéfinissable qui se créé entre eux devient peu à peu plus clair. En terminant la dernière page d’un ultime chapitre particulièrement réussi  – Asano a été l’assistant de Shin Takahashi (Larme Ultime) et il partage visiblement avec son maître l’art de conclure les histoires –  il nous reste une impression de sincérité étonnante et profondément marquante. Une belle réussite qui me permet surtout de prendre enfin la pleine mesure du talent de ce mangaka. Enfin. A découvrir : La fiche album chez Imho A lire : les chroniques d’Yvan et du9 A feuilleter : quelques extraits

La fille de la plage (2 volumes, série terminée) Scénario et dessins : Inio Asano Editions : IMHO, 2015 Éditions originales : Otta Shupan, 2009 Public : Adulte Pour les bibliothécaires : série courte de qualité, certaines scènes un peu crues peuvent heurter les publics jeunes (et leurs parents). Donc, sortez couverts !

Infos du jour

Salut Coyote…

Coyote est mort.

J’ai découvert Coyote avec le premier volume Litteul Kévin au Lycée. Il était l’un des rares auteurs BD d’humour – avec Gotlib – capable de me faire pleurer de rire en pleine librairie. A une époque, avec les copains, nous connaissions par cœur les meilleures répliques de ses histoires. Un « au revoir » s’accompagnait d’un « Bonne bourre » et les « Morue c’est affectueux, Kévin peut témoigner j’adore le poisson » n’étaient pas rares. Un de ses dessins ornaient même mon mémoire de maîtrise à la fin de mes études.

Un trait dans l’héritage direct d’un Uderzo passé à la mode Fluide Glacial, un sens de l’humour à la fois brute et tendre à l’image de sa personnalité, c’était un personnage de la bande dessinée francophone. Lors d’une dédicace à Angoulême, il m’avait expliqué qu’il imaginait ses personnages vivre leur vie en dehors de ses albums. Aujourd’hui Kévin, Chacal, Sophie, Mammouth et tous les autres doivent un peu tirer la tronche au Sli-bar. Allez les potos, vous n’êtes pas seuls à avoir le cœur gros.

Franchement, plutôt qu’exiger la peine de mort pour un oui ou pour un non, on ne devrait pas plutôt instaurer une obligation de vie pour les artistes qui nous font rire aux éclats, qui nous apportent simplement de la joie ? La vie est décidément mal fichue.

Entre nostalgie et tristesse, je le répète une dernière fois comme pour m’en persuader : Coyote est mort. Il va falloir faire avec.

Chroniques BD

Les aventures : planches à la première personne (Jimmy Beaulieu)

De 1998 à 2014, Jimmy Beaulieu, auteur important de la bande dessinée québécoise, a tenu des carnets. D’histoires au jour le jour, elles sont devenues peu à peu une véritable œuvre autobiographique témoignant de 20 ans de vie. Ou comment de Québec à Montréal en passant par Angoulême, le jeune Jimmy devint un  homme.

En 2012, Les Impressions Nouvelles, nous ont proposé un recueil des dessins érotiques issus des carnets de Jimmy Beaulieu, Le temps des siestes. En janvier 2015, elles réitèrent leur coup avec ce beau pavé de 350 planches regroupant les carnets personnels (accompagnées de pages inédites). Déjà publié en partie chez Mécanique Générale sous les titres Quelques Pelures, Le moral des troupes et Le Roi-cafard, c’est donc dans un même ensemble que nous retrouvons l’auteur du très très bon Comédie Sentimentale Pornographique (publié lui chez Delcourt en 2011). Au passage, je tiens à le remercier pour ce dernier titre. Car, grâce à ses mots-clefs bien sentis, il m’apporte un nombre de passage non-négligeable sur IDDBD. Je pourrais lui soumettre un certain nombre de futurs mots à retenir pour son prochain album s’il le souhaite. Merci le référencement intelligent…

Mais je digresse et je pense déjà avoir perdu quelques lecteurs. Et pourquoi n’aurais-je pas le droit aussi de raconter ma vie ? Après tout, ça ne marche pas si mal pour Jimmy Beaulieu. Il nous expose sa vie, sa famille, son départ de Québec la belle pour Montréal la gigantesque, son travail de libraire puis le lancement de Mécanique Générale (sa petite maison d’édition), ses premiers succès, ses premiers voyages en France et surtout, surtout sa vie sentimentale. Et qu’elle fut longue et compliquée durant des années ! Difficile d’être l’ami-confident (la pire des places) ou le presque-amant maladroit (vient juste après dans la hiérarchie des places à éviter).

Mais il me semblerait manquer de respect à l’auteur en vous gâchant la surprise par l’évocation des grands événements de son récit personnel. Car non, on ne dévoile pas la vie de Jimmy Beaulieu ! Il suffit de le laisser agir afin de se passionner pour cette existence à la fois normale et riche de rencontres, d’événements, d’échanges et de choix. Je ne sais pas si Jimmy Beaulieu est un québécois ordinaire  mais, à l’image du Paul de Michel Rabagliati (il est juste impossible de ne pas y penser en lisant cet album) on a juste envie de passer une soirée à refaire le monde en sa compagnie et de déménager pour la belle province.

Mais outre, les histoires parfois douloureuses, émouvantes, essentielles ou anecdotiques, c’est bien tout son talent d’auteur de bande dessinée qui transparaît dans ces planches. Jimmy Beaulieu possède un vrai sens du rythme, du cadrage ainsi qu’une aisance certaine pour évoquer en quelques mots ses pensées et impressions. Il laisse le domaine de l’impalpable, des sensations ou de la sensualité (les jolies filles de ses albums précédents n’ont pas disparues) à un graphisme liant figuratif, naïveté, réalisme et un bon soupçon d’érotisme. Le résultat est à la fois beau, émouvant et prouve à tous les amateurs de romans que l’imagination n’est pas tuée par le dessin (mon dieu que cet argument m’agace quand je feuillette cet album).

Pour terminer, je ne peux que vous recommander de plonger les deux yeux, le cerveau, les mains et tout ce que vous voudrez dans ce recueil d’histoires autobiographiques. Réalisées parfois après plusieurs années d’écart avec les événements racontées, elles montrent toutes la créativité d’un auteur québécois important et sa capacité à mettre en œuvre la force narrative de la bande dessinée. Plus qu’un documentaire nombriliste, il fait de son alter-égo de papier un nouvel antihéros à la fois touchant, drôle et parfois un peu stupide. Il est vraiment facile de s’identifier à ce personnage. A cet égard, il se situe au niveau d’un Michel Rabbagliati ou d’une Julie Doucet, autres grands fleurons de la BD francophone outre-atlantique. BD, Québec, qualité… Pas mieux.

Je remercie Les Impressions Nouvelles pour cette redécouverte.

Les aventures : planches à la première personne (one-shot)
Scénario et dessins  : Jimmy Beaulieu
Editions : Les Impressions Nouvelles, 2015 (25€)

Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : Complète bien les albums précédents de Jimmy Beaulieu.

Chroniques BD, Recommandé par IDDBD

Ulysse, les chants du retour (Jean Harambat)

Ô  lecteur, rappelle-toi le mythe d’Ulysse retrouvant son Ithaque dévastée par la cupidité des prétendants après 20 ans d’un exil douloureux. Rappelle-toi de son arrivée grimée par Athéna sous les traits d’un pauvre berger. Rappelle-toi de la reconquête du trône et du cœur de sa bien-aimée Pénélope. Découvre une relecture à la fois fidèle et originale de ce mythe fondateur de la culture occidental.

« Toutes les grandes œuvres sont des Iliades ou des Odyssées »

L’Odyssée ou « comment Ulysse a galéré pour rentrer chez lui après la guerre de Troie » fait partie de notre culture collective. Même sans avoir lu en profondeur les poèmes épiques du vieil Homère, qui n’a pas entendu un jour l’histoire du Cyclope ou l’effroyable récit des envoutantes mais mortelles sirènes ?

Dans Ulysse, les chants du retour,  Jean Harambat s’attaque à un plus de 2500 ans d’histoire littéraire. Il se concentre avec fidélité épisodes couvrant les aventures d’Ulysse sur Ithaque, soit les chants 13 à 24 (pardon XIII à XXIV ça fait plus classe) pour être précis. Mélangeant textes originaux et réinvention de dialogues, on retrouve les éléments narratifs qui ont fait de l’histoire d’Ulysse, un mythe traversant les âges : la figure du roi déchu,  la noblesse de la paysannerie, la fourberie des prétendants, la fidélité et la force de Pénélope, la vengeance implacable.

Côté graphisme, si j’ai parfois eu l’impression d’influence « Nouvelle BD » – notamment par trait et le traitement de la couleur qui rappellent un peu Christophe Blain ou Joann Sfar –  j’ai surtout apprécié le rappel de représentations issues des céramiques grecques antiques. A l’image de son écriture, Jean Harambat adapte avec modernité sans dénaturer. Résultat, l’ensemble est cohérent, fluide et efficace.

Mais quel est l’intérêt de cet album sinon une énième adaptation (réussie) d’un récit connu de tous ? Le lecteur attentif aura distingué ce petit détail surprenant sur la 4e de couverture : la présence d’une camionnette remplie de poule. Je ne suis pas spécialiste de nos amis gallinacés mais des poules au 10e siècle avant notre ère ça ne me choque pas. En revanche, une camionnette…

Le jeu de la double lecture

Quelle drôle d’idée ?! Non, rassurez-vous, Jean Harambat n’a pas craqué avant la fin ! Au contraire, il doit être assez content de lui avec son idée d’intercaler entre les chants homériques des petites histoires contemporaines où nous découvrons une galerie de personnage commentant le récit à leur manière. Ils sont historiens spécialistes des mythes grecs, bibliothécaire de l’unique établissement spécialisé sur Ithaque, cinéaste, ancien otage au Liban, journaliste, architecte, écrivain et j’en oublie sans doute.

Loin d’être des anachronismes, ces petites historiettes sont des respirations plus ou moins courtes qui créent le lien entre passé et présent, comme pour éclairer le fil rouge que forme cette histoire dans notre civilisation. En ajoutant ces petites passages, Il transforme complètement notre vision et, sans oublier la narration, il nous propose d’ouvrir les portes en nous fournissant des clés d’analyse. Ainsi, Ulysse, les chants du retour dépasse largement le cadre d’une mise en image de l’Odyssée.

Car ces différents aspects montrent les richesses de l’œuvre littéraire sans sa forme, sa construction et sa symbolique. Il interroge la figure héroïque d’Ulysse. Pourquoi est-il encore plus populaire qu’Achille, autre grand héros de la Guerre de Troie ? Pour son intelligence ? Ses aventures ? Pour ce côté ordinaire qui fait d’un roi grec un simple jouet du hasard, l’anti-héros qui peine à retrouver les siens. Là encore, on aborde des thèmes dépassant le temps. Le retour à la vie normale après de longues épreuves, revenir chez soi quand tout a changé durant son absence. Dans bien des aspects, ces mythes sont d’une incroyable modernité.

La qualité du travail de Jean Harambat repose là-dessus. Montrer la modernité, l’intemporalité des grands mythes fondateurs, donner des clefs, faire parler ensemble héros de l’histoire antique et humain du 21e siècle.  Un histoire universelle, grande et marquante. Un bel hommage. Superbe !

Un livre sélectionnée pour le FIBD 2015 et dans une moindre mesure, pour le prix « Hors les Murs » du festival de Darnétal 2015. Les votants sont les prisonniers des établissements de Haute-Normandie. C’est vous dire si le sujet du retour chez soi est parfois parlant.

A lire : les 32 premières pages sur le site d’Actes Sud

Ulysse, le chant du retour (one-shot)
Scénario et dessins : Jean Harambat
d’après Homère
Éditions : Actes Sud, 2014 (26€)

Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : Essentiel.

Chroniques Cinéma, Recommandé par IDDBD

Cause commune (Sophie Averty)

Fin 2009, une quarantaine de familles roms indésirables à Nantes, arrivent à Indre, une petite commune des bords de Loire. Dès le lendemain, le maire Jean-Luc Le Drenn décide de mettre un terme à ce qu’il appelle « la politique de la patate chaude », en refusant de les expulser à son tour. Grâce à l’engagement sans faille d’une poignée de citoyens et d’élus mobilisés par ce combat collectif et politique, les familles resteront 18 mois, avant qu’une solution digne et pérenne soit trouvée.

Récemment, une amie m’a envoyé un lien vers un article de Libération évoquant l’initiative d’un maire d’un village du Nord de la France. Ce dernier a déversé plusieurs tonnes de lisier sur un terrain occupé par un campement roms. Quelques jours plus tôt, nous avions évoqué ensemble les difficultés de proposer des œuvres abordant des thèmes polémiques, touchant ou marquant le spectateur par des partis pris « politique » (au sens de « vie de la cité ») tranchés. Peur de déranger ? Peur du conflit ? Peur du débat ? Peur de quoi au juste ? Telle était véritablement la question de notre discussion dont le point de départ avait été ce documentaire de Sophie Averty.

Sans aucune prétention, Cause Commune est un film interrogeant le spectateur sur sa place de citoyen et permet d’ouvrir le débat en dépassant l’unique question « roms ». Rôle de l’homme politique, de nos choix face à une situation jugée injuste, de notre implication à trouver des solutions sur le moyen ou le long terme… De nombreuses interrogations sont suscitées durant les 58 minutes proposées par Sophie Averty.  Le propos est juste car elle prend soin de ne pas lui donner une dimension politicienne. En effet, elle recadre l’idée dans son contexte, à l’échelle d’une politique et d’une réalité locale bien souvent éloignée des idéologies nationales. Rare sont les films qui réussissent cette pirouette entre citoyenneté et politique.

Sophie Averty (au centre) fut l’une des protagonistes de cette histoire

Pour la réussir, la réalisatrice relate les événements chronologiquement. Elle interviewe les témoins et les différents acteurs. Ce procédé archi-classique est très vite enrichi par des idées simples mais diablement efficaces. Elles permettent de replonger les protagonistes et les spectateurs dans l’esprit de l’époque. Je pense notamment à quelques scènes rejouées pour l’occasion, en particulier ce conseil municipal extraordinaire dans le gymnase. Émouvant moment de cinéma où des prises de sons faites ce jour-là sont diffusées, où l’élue relie le discours puissant écrit par l’ensemble des représentants de la ville, où l’on comprend que l’engagement politique peut avoir une vraie consistance. Mais je n’oublie pas non plus l’incrustation d’images animées où la projection en plein air sur les lieux où les roms avaient été accueillis.

Au final, les réponses du comment et du pourquoi sont presque simples. Naturel, humanisme, empathie, honte, aide, intégration, joies, échanges sont des mots qui reviennent souvent dans la bouche des fonctionnaires, élus ou simples citoyens de cette petite ville. Comme un camouflet à la politique du rejet, leur histoire est forte, profonde et surtout, le plus important, n’a pas abouti à une impasse. Cause Commune est un film qui rend hommage à tous ces gens qui donnent un sens aux valeurs de notre République. Les habitants d’Indre en particulier. Il donne confiance dans la vraie action politique. Si comme moi, vous avez parfois envie de laisser passer des événements, paroles ou actions qui vous indignent, alors un conseil, repassez-vous ce film où juste sa bande annonce. Face aux événements de janvier ou aux dernières élections où quelques néo-fachos populistes déguisés en gentil Oui-Oui font 30% des voix , ce film est un gentil remède, un exemple pacifique mais résolu, une bonne dose de bon sens pour vous faire lever de votre canapé et vous dire, aller, aujourd’hui je change quelque chose.

Respect.

A lire : l’interview de la réalisatrice dans Libé
A voir :
la bande annonce

Cause Commune
Réalisateur : Sophie Averty
Durée : 58′
Production /  Diffusion : Z’azimut films, TVR – Televiziunea Romana (Roumanie), Tébéo – Télévision Bretagne Ouest, Ty Télé, Télénantes
Année de production : 2013

Chroniques Cinéma

Le temps de quelques jours (Nicolas Gayraud)

Pour la première fois, un réalisateur a reçu l’autorisation de pénétrer dans le couvent de Notre-Dame de Bonneval, au cœur de l’Aveyron. Entre ces murs presque millénaires, il rencontre les sœurs de ce couvent et partage leur quotidien. Si au départ, le contact est difficile, il lie une relation particulière avec certaines d’entre elles. Ces dernières, ainsi que le chocolatier employé par le couvent, se livrent dans des discussions parfois surprenantes entre vérité, sourire et intériorité.

En toute honnêteté, la perspective d’entrer le temps d’un film dans un couvent et d’écouter parler des sœurs ne m’enchantait guère. Je suis un mécréant assumé. J’admire l’imagination débordante des religions modernes pour interpréter le monde et produire ou inspirer des œuvres incroyables. Mais bon, en ce qui concerne la foi, je suis dubitatif face à leur « vérité », c’est comme ça. Donc au départ, c’est avec une certaine appréhension que je m’apprêtais à passer 77 minutes d’un enfer terrestre peuplée de gentilles dames de 94 ans m’expliquant leur foi et le pourquoi du comment il fallait croire pour sauver son âme…

Et pourtant, malgré des défauts que j’évoquerais plus bas, ce film n’a pas arrêté de me surprendre positivement. Surpris par le témoignage de ces femmes rayonnantes d’une spiritualité apaisée dépassant largement le cadre étriqué de la religion. Le film tire toute sa force et son intérêt de leur présence. Sur les 26 sœurs peuplant ce couvent, elles ne sont que quelques une à apparaître devant la caméra (dont la mère supérieure). Évoquant tour à tour leurs rapports avec la société contemporaine, leur famille ou la notion très relative de liberté, elles possèdent une liberté de ton vraiment déstabilisante loin des clichés dont j’étais moi-même prisonnier. Durant plus d’une heure, on s’émeut, on s’interroge, on sourit aussi devant ce dialogue entre elle et la caméra. Derrière l’austérité du lieu et l’image sombre du convent, on découvre une humanité cachée débordante de vie qui met à mal nos certitudes.Cependant, si le film tire sa force des témoignages des sœurs, il n’en demeure pas moins limité sur quelques aspects de la réalisation. On ressent par exemple le manque chronique de temps. Sur ce point, le film porte bien son nom. La première image présente le couvent dans un plan d’ensemble. Niché au cœur d’une vallée, entouré par la forêt et les montagnes, ce lieu est enchanteur, hors d’âge et hors du monde. C’est une promesse d’un rapport particulier entre les habitantes et cet espace. Ce lieu forge aussi la communauté. Mais cette idée ne sera que très peu exploitée à l’image. Comme si le réalisateur ne s’était focalisé que sur cette parole par peur de rater, de manquer de temps. Ainsi, il n’épouse pas le projet dans son ensemble, n’inscrit pas cette communauté dans la continuité historique (le couvent existe depuis presque un millénaire) mais uniquement dans un présent. Frustrant pour le spectateur qui ne fait qu’entr’apercevoir ce lien.

Ensuite, le choix du réalisateur est d’intervenir uniquement via des panneaux noirs entrecoupant et rythmant les scènes. Il faut lui rendre hommage sur ce point, il ne cache pas les difficultés rencontrées durant le tournage, en particulier le refus de certaines sœurs d’être filmées. C’est une vraie confiance dans son spectateur. Cependant, si les premiers apportent une certaine information sur son état d’esprit, les suivants parasitent un peu le déroulement du film, « surcoupant » certains passages.

En conclusion, même s’il souffre de quelques petits défauts qui auraient pu le rendre incontournable, ce film tranche avec l’image habituelle et rend un bel hommage à ces religieuses. Loin de toute forme de prédication, Le temps de quelques jours est tourné au rythme tranquille de ces femmes qu’on peut admirer pour leur spiritualité positive, loin des heurts du monde. En filigrane, un message de tolérance qui appelle à une réflexion sur soi-même. Sur ce point, ce film est une réussite.

La bande annonce :

Le temps de quelques jours
Réalisation : Nicolas Gayraud
Durée : 77′
Production : La Vint-Cinquième heure, 2014
Edition DVD : Editions Montparnasse, 2015

Chroniques BD, Recommandé par IDDBD

Carnet du Pérou (Fabcaro)

En juillet 2012, Fabcaro entame un voyage vers le Pérou. Au grès de ses déplacements, il découvre un pays, un peuple et une culture qui lui étaient encore inconnus. De ce voyage est né un carnet. Un regard neuf d’occidental sur un monde nouveau. Une vision inédite et personnelle… Personnelle, oui, c’est bien le mot.

 Exercice de styles

Toujours à la pointe de l’actualité du 9e art, IDDBD vous propose aujourd’hui la chronique d’un album sélectionné à Angoulême… en 2014. Mais peu importe car comme celui-ci va bientôt être réédité, on ne fera semblant de rien. D’autant plus que KBD consacrera le mois de mars prochain à  6 pieds sous terre. Donc, voici un nombre non négligeable de bonnes raisons de se pencher sur ce drôle de livre.

Pourquoi « drôle de livre » ? Car, si vous me le permettez, Fabcaro est un clown. Ceci n’est pas une insulte mais un véritable hommage. J’aime chez ces personnages leur courageuse impudeur pour pénétrer dans notre monde bien rangé et mettre le plus grand bazar possible. Pour nous faire rire, nous émouvoir, nous permettre de pointer nos imperfections à travers les leurs. Tout  ce qu’a produit  l’auteur en commettant ce livre.

Le carnet de voyage, c’est la noblesse de l’écrivain, l’exotisme du voyageur, l’enivrante découverte et l’intériorité du regard, un genre aussi vieux que la littérature. Cet exercice montre toute la finesse, l’intelligence et la sensibilité d’un auteur. Les plus grands, auteurs de BD compris, s’y sont attelés. A son tour, Fabcaro débarque dans cet univers avec tout le sérieux nécessaire… et un petit détail qui ne trompe pas : son nez rouge.

Du non bon usage d’un carnet de voyage

Car oui, Monsieur, vous êtes un clown et cela vous va très bien !  Au-delà des apparences d’une couverture et d’un objet soignés, ce voyage dépasse  le carnet d’anecdotes qui n’intéressent que son auteur. La génération blog est devenue spécialiste du style et je n’apprécie pas forcément. Alors, quand un dessinateur s’amuse avec ça, on peut parler de plaisir. D’ailleurs, le lecteur un peu perspicace  comprend dès le départ qu’il y a un deuxième voire troisième degrés à la lecture, rien qu’au ton volontairement emphatique. Ça ne prend pas ! Quand on chasse son naturel, celui-ci revient au galop avec tous les copains ! Et Fabcaro en possède 2 ou 3 qui participent aussi à l’aventure. Au milieu des dessins de leur copain, Fabrice Erre, James, Gilles Rochier, bref, des bons gars de la bande de 6 pieds, tracent quelques traits bien sentis.

Au milieu de fanfaronnades de créateur content d’eux-même, l’auteur nous montre avec impudeur ses petites névroses de créateur et ses grosses plantades. Et même avec cette matière, il joue pour tout à fait nous perdre entre réalité et fiction. Ceci n’est pas un carnet de voyage, c’est du poil à gratter.

Cependant, même si cet album est un drôle d’objet fait d’une accumulation d’éléments disparates, il n’en demeure pas moins cohérent et paradoxalement très fluide dans sa narration. Tout s’enchaine avec beaucoup de naturel et Fabcaro fait preuve d’une vraie maîtrise du média. Graphiquement, il s’amuse avec les styles, du réalisme au dessin le plus naïf et caricatural possible. Tout est là, même les clins d’œil amusés aux autres grands « voyageurs » du 9e art…

Au final, si vous sortez de ce carnet avec un véritable point de vue sur le Pérou, un conseil : arrêtez l’humour et retournez lire Le Figaro. Normalement c’est grand sourire et envie de vous replonger dans cette drôle d’expérience. Récit foutraque, anecdotes d’écriture, notes de réalisation d’un album, recueil d’œuvres tout aussi diverses que variées, support de photomontage, blagues potaches… C’est un peu tout, rien et surtout un joyeux bazar ! Surprises, rires et bizarreries à toutes les pages sont au rendez-vous d’un livre qui est vraiment à l’image de la production éditoriale de son éditeur : de l’humour exigeant sur la forme comme sur le fond. Un vrai grand coup de cœur pour bédéphiles au sens de l’humour averti !

A lire : bientôt la synthèse sur KBD

Carnet du Pérou (one-shot)
Scénario et dessins : Fabcaro
Editions : 6 pieds sous terre, 2013
Collection : Monotrème (Mini)

Public : adulte
Pour les bibliothécaires : un (très) drôle carnet de voyage. Un livre d’humour intelligent, c’est si rare 

Chroniques BD, Recommandé par IDDBD

L’enfance d’Alan (Emmanuel Guibert)

Avant de débarquer dans la France en guerre de 1944, Alan Ingram Cope a passé son enfance dans le Sud de la Californie. Portrait d’un jeune garçon dans l’Amérique des années folles, de la grande dépression et de l’Avant-Guerre.

Une histoire d’amitié c’est avant tout une histoire…

Il existe bien des façons de raconter l’histoire. On peut se borner à extrapoler sur des batailles, des drames politiques et géopolitiques de notre passé. Je ne doute pas de l’importance de ces récits, ni même de leur intérêt pour comprendre le monde actuel. Mais ils se bornent souvent à la simple vision des « grands hommes » et négligent le quotidien, l’évolution des mentalités, des hommes et des femmes ordinaires. Non, pour moi l’histoire n’est pas qu’un simple enchainement de tueries et de haines.

Avec l’Enfance d’Alan, Emmanuel Guibert continue son cycle consacré à Alan Ingram Cope commencé en 2000 (La Guerre d’Alan, 3 volumes). Il raconte surtout l’histoire à travers le destin d’un homme simple, doté d’une personnalité teintée d’intelligence, de lucidité et d’autodérision. Ainsi, ce héros ordinaire, décédé en 1999, était le sujet idéal pour raconter une « autre histoire. »

Mais plus important encore, l’histoire de ces livres est avant tout lié à une amitié entre le vétéran et l’auteur de bande dessinée. Cette rencontre est essentielle dans la vie et dans l’œuvre d’un des auteurs les plus discrets de la génération Nouvelle BD. Discret mais pas moins talentueux. Véritable esthète de la BD, Emmanuel Guibert cultive son goût pour les rencontres et les contrepieds dans un univers créatif très varié. D’Ariol à la Fille du professeur, du Photographe aux Sardines de l’Espace, de la Revue Lapin (où il pré-publie La Guerre d’Alan) à Japonais, un recueil de texte illustré, il a montré au cours de sa carrière son incroyable palette graphique et narrative.

Voix d’Alan, trait d’Emmanuel

Avec cet album, Emmanuel Guibert renoue avec un style épuré et une composition simple. Il propose peu de dialogues mais des récitatifs qui composent la « voix d’Alan ». Sous la plume du dessinateur, il est le narrateur. Ce dernier raconte, explique, précise, part dans des digressions et nous renvoie à plus tard. Quelques pages plus loin, le fil de l’histoire reprend et nous nous retrouvons au sein d’une famille américaine de Californie du Sud avec ses histoires de famille, ses traditions, ses amitiés et ses drames aussi.

Dans ce monologue d’une grande fluidité, l’auteur cherche à laisser toute sa place au héros. Mais la touche Guibert demeure. Utilisant toutes ses qualités de dessinateur, il joue avec les codes de la bande dessinée. Capable de faire disparaître totalement le décor pour laisser la seule place aux personnages décrits dans un effet de zoom, il peut quelques pages plus loin nous proposer une planche d’un réalisme quasi-photographique d’une nature sauvage, d’une rue de banlieue ou d’un vieux cliché.

Ainsi, par ce jeu constant entre récit graphique et narration, nous sommes plongés dans cette histoire très personnelle. Peu à peu, elle devient la nôtre, nous nous attachons aux personnages et aux situations. A l’image d’une couverture tout en simplicité, l’œuvre réalisée par Emmanuel Guibert est passionnante, aboutie, profonde d’humanité. Une œuvre à l’image d’un auteur majeur de la bande dessinée contemporaine. Un album récompensé à juste titre du Prix des journalistes de l’ACBD en 2013.

A voir : la fiche album (avec des extraits) sur le site de L’Association

L’enfance d’Alan (one-shot)
D’après les souvenirs d’Alan Ingram Cope
Scénario et dessins : Emmanuel Guibert
Editions : L’Association, 2012 (19€)

Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : dans la continuité de La Guerre d’Alan, incontournable.

Chroniques BD

Zéro pour l’éternité (Hyakuta & Sumoto)

A la mort de leur grand-mère, Kentarô et Keiko apprennent la vérité : leur véritable grand-père était pilote de chasse dans l’armée japonaise durant la seconde guerre mondiale. Il est mort dans une opération kamikaze. Keiko demande à son frère de se lancer sur la piste de cet aïeul dont ils ne connaissent rien. Une occasion pour Kentarô désabusé par des échecs successifs à un concours de la magistrature de retrouver et de faire parler les vétérans qui ont bien connu Kyûzo Miyabe. Lâche ou héros ? Le jeune homme va trouver bien plus que des réponses.

Drôle d’histoire ?

Adapté de l’œuvre originale de Naoki Hyakuta, qui signe également le scénario du manga, Zéro pour l’éternité nous plonge dans les mythes de l’histoire militaire que sont les fameux Zéro, les avions de chasse de l’armée japonaise dont le créateur a fait l’objet de l’ultime film de Hayao Miyazaki, mais aussi de ces fameux Kamikaze, jeune pilote envoyé à la mort par une armée japonaise en déroute.

Le postulat de départ du scénariste, qui pose la question à travers le discours d’un personnage journaliste ami de Keiko, est de s’interroger sur la réutilisation du terme « kamikaze » pour nommer les terroristes. Les kamikazes japonais étaient-ils des terroristes ? Dès le départ, j’ai trouvé cette question pour le moins incongrue pour une série qui se veut historique.  Comment peut-on comparer  deux périodes qui n’ont rien à voir, deux situations géopolitiques et sociales totalement différentes ? C’est quand même la base de l’interrogation historique d’éviter ce genre de question qui ne font jamais avancer les choses… à moins de vouloir justifier une réponse qu’on devine rapidement évidente et mettre en avant un nationalisme historique exacerbé. « Gloire aux jeunes héros qui ont sacrifié leur vie pour leur pays » serait-on tenter de dire…

Mémoire militaire

Mais peu importe après tout, l’idée principale étant de nous raconter l’histoire de l’aviation militaire durant la guerre du pacifique à travers les yeux de l’un de ses pilotes. De ce côté-là, il faut admettre la réussite du projet. Durant les entretiens de Kentarô avec les vétérans, nous découvrons pas à pas les victoires du début (notamment l’attaque de Pearl Harbor) puis les défaites traumatisantes jusqu’à la folie des opérations sans retour. Honneur, courage ou lâcheté, survie sont autant de mots qui reviennent sans cesse au travers des différents chapitres. Les témoignages des vétérans forment des séries de flashbacks impressionnant ou émouvant. D’ailleurs, la qualité des dessins, très réalistes pour du manga, participent vraiment à la réussite de cet aspect de l’histoire.

Clairement, le scénariste souhaitait jeter des ponts entre les générations afin de faire passer une sorte d’héritage spirituel auprès des jeunes. La figure de Miyabe, héros de guerre ou véritable lâche, est le lien qui unit ce jeune homme paumé aux vétérans.  Dès les premiers mots du texte, on comprend : cette quête permettra à Kentarô de s’épanouir en retrouvant les vraies valeurs, celles qui parsèment les témoignages des vétérans. Cependant, l’articulation entre présent et passé est particulièrement maladroite. Si, comme je l’expliquais plus haut, les flashbacks sont très bien réalisés, j’ai trouvé en revanche le présent bien trop lisse et fade. L’histoire personnelle de ce pauvre Kentarô, personnage sans grande profondeur comparé à la figure de son grand-père, ne provoque pas beaucoup d’empathie pour ses doutes et ses douleurs. Mention particulière au passage presque obligé où il rencontre une jeune fille charmante au hasard de son enquête. Forcément l’amour est aussi au rendez-vous de cette reconstruction. Là encore, on aurait pu s’en passer. Finalement, on arrive presque à se dire que cette quête servirait juste de prétexte à l’étalage d’une histoire militaire teintée de pseudo-conscience d’héroïsme national.

Pour conclure, c’est sans doute la première fois depuis que je rédige des chroniques sur IDDBD que je me pose sérieusement la question de l’idéologie sous-jacente à une histoire. Véritable livre d’histoire ou prêche militaro-nationaliste déguisé ? Difficile de le dire. Cependant, le côté histoire des faits militaires est, je pense sans pouvoir complètement le vérifier, tout à fait intéressant. Zéro pour l’éternité est un docu-fiction intéressant à découvrir malgré un côté fiction qui pêche un peu par la faiblesse de son héros et sa construction maladroite. Je suis sans doute un des rares à ne pas trouver ce titre inoubliable.

Zéro pour l’éternité (5 volumes, série terminée)
Titre original : Eien No Zero
Scénario : Naoki Hyakuta
Dessins : Souichi Sumoto
Editions : Delcourt, 2010
Editions originales : Futabasha, 2010

Public : Ado-adultes
Pour les bibliothécaires : Série courte mais je reste réservé sur l’idéologie de l’histoire.

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