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Chronique | Mur (Simone Bitton)

mur-simone-bitton2Une méditation cinématographique sur le conflit israélo-palestinien proposée par une réalisatrice qui brouille les pistes de la haine en affirmant sa double culture juive et arabe. Le film longe le tracé de séparation qui éventre l’un des paysages les plus chargés d’histoire du monde, emprisonnant les uns et enfermant les autres (synopsis producteur).

Note de début de chronique : Voilà ça commence ! Je vous avais parlé de changement, le plus éclatant étant celui-ci : IDDBD parle cinéma. Écrire sur le cinéma, c’est une première pour moi alors soyez gentil de ne pas être trop exigeant sur la forme. Nous en reparlerons quand nous serons à plusieurs centaines de chroniques. Pour l’instant, il faudra se contenter de ça.

mur-simone-bittonMur est un film documentaire mais le cinéma documentaire qu’est-ce que c’est ? Un reportage comme à la télé ? Non, pas vraiment. Ici, l’approche est celle d’un cinéaste, pas celle du journaliste. Si le journaliste démontre à coup d’interview, d’images d’archives, parfois de caméra cachée pour répondre à une question centrale, le cinéma documentaire (appelé aussi Cinéma du Réel ou Documentaire de création) est un regard posé à un instant T sur une situation. Bien souvent le déroulé du film suit la réalité et le réalisateur travaille « sans filet ». Il filme sans savoir ce qui se passera : la réalité s’impose et le documentariste travaille avec cette matière brute pour en faire son œuvre. Simone Bitton est franco-israélienne et revendique sa double culture juive et arabe. L’idée de ce film est venu en 2002 quand à la télévision, le ministre Israéliens de la défense a présenté ce « mur » comme une solution aux problèmes de la violence.

Il serait mal venue de na pas qualifier le film de Simone Bitton d’œuvre. Elle ne n’est pas seulement contenté de poser sa caméra et d’interviewer les gens. Son film est marqué par une recherche esthétique constante. Sur des musiques alliant tradition juive et arabe, de longs plans séquences montrent ce pays magique. Mais une image, symbole du film, frappe les esprits : un village sur les collines au loin, paysage magnifique et soudain des morceaux de mur qui se posent peu à peu, envahissant progressivement l’image jusqu’à remplir l’horizon de gris. C’est à la fois très simple et bien plus compliqué qu’il n’y paraît.

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La réalisatrice Simone Bitton

Outre ses longs plan séquence, la réalisatrice offre la parole aux gens du peuple. Scène ouverte, sans questions, juste une écoute de témoignages de ceux qu’on n’entend pas assez souvent. Ce ne sont pas des politiciens, ni des militants, juste des personnes comme vous et moi : habitants de Jérusalem ou de ses environs, psychiatre dans la bande de Gaza, ouvrier arabe du chantier de construction (notons l’ironie de la situation), habitant d’un kiboutz… israeliens et palestiniens mélangés. Ces personnes vivent le murs au quotidien, sa construction et les conséquences. Certains vivent près de ce mur, les autres le construisent, certains même l’ont pensé. Mais pas de discours extrémistes, simplement un constat :  l’inutilité de cette barrière. Le puzzle que forme ces témoignages est accablant. D’un côté, celui des juifs, on ressent cette peur constante de l’instabilité qui les pousse à chercher à se défendre jusqu’à s’enfermer et enfermer l’autre. On se prête alors à penser que la peur est bien mauvaise conseillère.  De l’autre, celui des arabes, on perçoit ce sentiment d’injustice et d’incompréhension quand le mur sépare les terres cultivées des cultivateurs, quand les personnes doivent parcourir plusieurs kilomètres à pied pour aller travailler, quand les citoyens israéliens n’ont plus le droit d’entrer dans les villages arabes. Chacun est sur ses gardes, chacun regarde l’autre et le dialogue semble presque impossible. Réalité du lieu, la plupart des témoignages se font en voix off. Peur de représailles ?

Finalement, le film montre toute l’absurdité d’un tel choix. Poreuse, cette barrière l’est assurément. Elle n’empêche ni la peur, ni la frustration de passer. Seul le dialogue et la rencontre se meurent, emprisonnant les uns, enfermant les autres… Et la Paix dans tout ça ?

Pour rebondir : comme la BD n’est jamais très loin je vous invite à découvrir l’album Faire le mur de Maximilien Le Roy (avec une préface de… Simone Bitton). Je laisse Mo’ ,  ainsi que Lunch et Badelel vous en parler avec leur brio habituel.
Vous pouvez également vous pencher sur la chronique d’IDDBD de Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) de Sarah Glidden

La Bande annonce

Mur, un film de Simone Bitton, 2004, 1h29min

Festival de Cannes: Sélection officielle Quinzaine des Réalisateurs
Festival International FIDMarseille: Grand Prix
Festival de Sundance: Prix spécial du Jury
Festival du Nouveau Cinema de Montréal: Prix ONF du Meilleur Documentaire

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Chronique | Dérives (Macola)

Tous les jours dans sa petite barque, Bouba part au large et pêche quelques poissons pour vivre. Rien d’extraordinaire, mais assez pour lui éviter le travail à la conserverie, enfermé comme les autres. Là-bas, ça sent le poisson mais pas la mer. Malheureusement, Bouba est confronté à l’arrivée des chalutiers-usines et à la fin d’un monde.

Après Aller Simple – un album qui m’avait plu à sa sortie mais dont j’avais oublié l’existence à ma grande honte – Dérives est la deuxième BD de l’auteur italien Piero Macola. Dans son premier récit, il racontait l’histoire d’un soldat errant dans une Italie en déroute. La 2e guerre mondiale était perdue, le monde s’écroulait. Dérives nous parlent sensiblement de la même chose. En effet, pas besoin d’être un éminent anthropologue pour percevoir dans ce second album une réalité qu’on nous présente depuis longtemps : les bateaux usines, le pillage aveugle des ressources marines et leurs désastreuses conséquences sur l’équilibre océanique… et sur ceux qui en vivent. Dérives met l’accent sur l’aspect humain des choses et la fin d’une pêche plus éco-responsable. Bouba est comme le dernier représentant d’une tradition. Lui aussi ère dans un monde sans repères. Certes, il n’est pas soldat mais juste un ouvrier de la mer.

Dérives : voici un titre bien choisi qui porte en lui bien des réalités.

N’allez pas croire que Bouba est un personnage victime. Non. Il a cette énergie communicative et simple des utopistes persuadés de pouvoir rendre leurs rêves possibles. Malgré tout. Malgré les signes qui ne trompent pas, les discussions et les témoignages. Car Piero Macola travaille comme un documentariste. Sa «caméra graphique» filme Bouba en quasi-continue et fait entrer dans notre champ de vision une galerie hétéroclite de personnages au gré des pérégrinations de notre anti-héros. Des inconnus, des collègues, des gars de la conserverie, un ami ou un paumé allant de petits boulots en petits boulots. Même s’ils semblent être là par hasard, ces présences rendent le propos – sinon l’émotion – encore plus juste. Non seulement, cette galerie donne une lecture quasi-universelle à l’œuvre, j’entends par là qu’un agriculteur, un ouvrier d’usine, un employé peuvent s’identifier ; mais en plus, par force de contraste, elle rend la solitude du personnage principal encore plus présente.

Pourtant Piero Macola ne cherche pas véritablement à dresser un portrait mais plutôt une ambiance. Car cet album brille par le ton si particulier de son traitement graphique. En effet, il joue énormément sur la lumière. Les couleurs sont dominés par un jaune-brun splendide qui rend à la fois une impression chaleur étouffante dominé par les sables marins. Son trait épais gagne en profondeur dans des plans larges, en particulier les plans d’horizons donc quelques lignes laissent deviner le profil de ses mastodontes qui lui gâchent la vue… et la vie. Bref, par l’utilisation de pastels (il me semble je ne suis pas un pro de la technique en dessin) il donne une texture particulière à ses dessins qui rappelle dans une certaine mesure le 5000km par seconde de Manuele Fior, autre artiste italien publié chez Atrabile (et prix du meilleur album en 2011). Cela créé une ambiance différente (méditerranéenne ?) traversant tout le récit, une sorte de troisième lieu entre la réalité et l’utopie. Le travail est là, la vie est rude mais finalement, tout se passerait comme dans une espèce de rêve étrange, comme dans un poème un peu triste :

« …jour après jour, nous demeurâmes là, sans brise, sans roulis, figés. Tel un navire peint sur une mer en peinture »

Je ne peux vous inviter qu’à découvrir Piero Macola et Dérives, une histoire humaniste dont le traitement simple – mais pas simpliste – rend son message universel. Pas un cri d’alarme, mais un témoignage de la déshumanisation du monde. Simple et ambitieux. Réussi.

A découvrir : le blog de Piero Macola
A lire : les premières planches de Dérives

Dérives (one-shot)
Scénario et dessins : Piero Macola
Editions : Atrabile, 2010
Collection : Flegme

Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : un beau roman graphique intéressant par son sujet mais pas vraiment grand public. Plutôt pour bibliothèques avec un fonds « confortable »

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Chronique | Solanin T.1 (Asano)

Taneda et Meiko débutent dans la vie. Jeune couple, ils découvrent les joies et les problèmes de la vie à deux et du monde du travail. Ils n’ont rien d’extraordinaire mais rêvent d’une vie loin du train-train quotidien… comme tous leurs amis.

Simple, beau…

Je commence souvent mes chroniques en vous disant que le hasard fait parfois bien les choses. J’aime bien prendre un album, ne rien en connaître et puis découvrir son histoire et son auteur. Chacun sa façon de se balader dans les rayons d’une bibliothèque. On y rencontre parfois de belles choses. Alors, qu’est-ce qui m’a attiré chez Solanin ? Déjà le titre qui m’a rappelé l’un de mes films préférés de Takeshi Kitano (Sonatine). Oui, je sais, c’est un critère un peu spécial mais que voulez-vous, l’effet madeleine de Proust oblige ! Bon d’accord, les deux œuvres n’ont strictement rien à voir. J’avoue. Ensuite, la couverture que je trouve très belle par sa simplicité et son originalité. Un jeune couple au loin dessiné sur une photo avec en filigranes quelques traits blancs. En ouvrant, on constate un dessin classique pour du manga. Mais ce dernier dispose d’un trait un peu particulier, me rappelant le dessin de Hisae Iwaoka (La cité saturne, Yumenosoko). L’auteur joue aussi beaucoup sur la lumière. Bref, j’ai apprécié ce que j’ai vu. Et sur ce point, je reste convaincu des qualités de cet auteur.

…mais creux.

En revanche, côté histoire, soyons clair d’entrée (enfin de milieu de chronique plutôt), il me semble avoir vu tous les poncifs du manga certes gentil (si ce n’est gentillet) mais pénible sur la longueur. Mais pourquoi tant de haine ? Non ami mangaka, je ne te hais point… Ton traducteur peut-être car quand je lis des phrases du type « Si jamais tu doutes de ton idéal parce qu’il te paraît irréaliste… il vaut toujours mieux risquer d’avoir des regrets en essayant que regretter de ne pas avoir essayé ». Et encore, là je fais dans la sobriété car il y a des grands moments de réflexions transcendantales destinées à comprendre la théorie générale de l’univers de mon 9m² avec cuisine. C’est simple, on dirait du Pascal (Obispo). Désolé si je suis un peu méchant – oui parce que quand j’évoque Obispo, en général, ce n’est pas un compliment – mais, je m’étonne qu’en 2006, on puisse encore nous servir ce genre d’album dont les principaux codes narratifs reposent encore sur ceux des années 80. Certes le dessin est moderne, certes nous parlons de jeunes des années 2000 mais globalement, en grattant un peu, on retrouve les mêmes préoccupations que dans un Maison Ikkoku (Juliette je t’aime). C’était bien à l’époque, mais depuis le monde de la bande dessinée a un peu changé. La comédie romantique c’est bien, mais pourquoi ne pas réfléchir à une façon nouvelle et élégante de présenter la chose ? On n’évite rien ! Les doutes s’enfilant sur des pages et des pages, le lacrymal en mode gros plan, le groupe d’ami avec le vieil étudiant, la copine dynamique, le rebelle, le faux dur… Bref, toute la famille est là ! Sous d’autres traits, mais toujours bien présent. Et je ne parle même pas des rebondissements (et de cette fin de premier volume surtout !!!!!) dont on se demande presque comment il a osé le faire tellement c’est du vu, revu et rerevu ! Lourd dans le plus mauvais sens du terme.

A trop tortiller

Comment ne pas comparer à Kazuo Kamimura et à son Lorsque nous vivions ensemble. Une oeuvre des années 70 évoquant un couple de jeune vivant sans être marié et dont les codes traditionnalistes de la société japonaise les brûlent peu à peu. Certes, c’est une œuvre qui est destiné à un public plus âgé, qui est un drame. Mais sur tous les plans, les qualités narratives rendent à cette histoire japonaise une universalité marquante. C’est une oeuvre dans son sens le plus noble. Avec Solanin, œuvre pour vieuex ados, on a juste envie de secouer un peu les personnages tout en se disant qu’ils sont un peu la victime d’un créateur qui a voulu ratisser large pour toucher un maximum de public. On navigue entre les berges du manga pour ados à succès (un brin de rêve de musique comme dans Nana ou Beck), de la comédie sentimentale classique et de la chronique de société (façon Everyday de Kiriko Nananan) sans jamais de véritable maîtrise. Résultat : on touche ces bords avec un tel fracas qu’il est impossible au bout d’un moment de ne pas voir les ficelles. Simplement puéril.

Vous l’aurez compris, Solanin n’est pas une œuvre qui se retrouvera dans mon panier de père Noël. Une œuvre aux beaux atours mais qui supportent assez mal la comparaison avec les références dont elle semble s’inspirer. Beaucoup trop de clichés pour se sentir concerner par l’histoire de ce jeune couple. En tout cas, je ne perdrais pas mon temps à lire le tome 2… ou alors vous serez convaincant dans les commentaires !

2 volumes (séries terminées)
scénario et dessins : Inio Asano
Editions : Kana (Dargaud), 2006
Collection : Made In
Edition originale : Shogakukan, 2006

Public : ados à partir de 14 ans
Pour les bibliothécaires : franchement inutile

autregens

Chronique | Les autres gens

Tout commence dans un café, Mathilde achète des cigarettes quant un inconnu lui demande 3 numéros pour jouer au loto. Le 1, le 2, le 3 et une promesse un peu folle… C’est un début, l’histoire d’une jeune étudiante parisienne, de ses amis, de sa famille, de ses préoccupations et de tout un tas de chose qui n’arrive pas qu’aux autres…

L’aventure d’une génération

Avant d’être un livre, Les Autres Gens est une aventure artistique commencée en mars 2010 sur Internet. Idée un peu farfelue de créer une télénovelas version bande dessinée directement sur le web. Thomas Cadène, instigateur et scénariste de cette aventure, propose ainsi le récit de la petite vie de parisiens chaque jour sur le site Les Autres gens.  Et chaque jour, un nouveau dessinateur prend le relais.

Du coup, cette aventure éditoriale est devenue un peu le fer de lance d’une génération d’auteurs. Ici, pas de grand manitou de la BD, pas d’auteurs historiques de l’Association, ni de la Nouvelle BD. Ici, on retrouve les auteurs nés dans la bulle Internet, ceux que l’on retrouve régulièrement au festiblog de septembre. Comme un symbole, c’est Boulet qui ouvre le bal du premier volume avec un magnifique prologue tandis que Bastien Vivès signe la couverture et les premières illustrations. Mais il ne faudrait pas limiter Les Autres Gens aux simples noms de Cadène, Boulet ou Vivès. En effet, chacun apporte sa pierre à l’édifice, donnant un élan supplémentaire à l’ensemble. Il est même étonnant de voir la grande continuité générale malgré la multiplication des graphismes. De Tanxxx avec son style « rock » noir et blanc à Vincent Sorel au trait naïf et coloré, on découvre une large palette picturale. Vraiment très amusant et surtout très surprenant !

L’art de la saga

Il faut le reconnaître, cette cohérence est avant tout liée au grand talent de scénariste de Thomas Cadène. Ce dernier maîtrise l’art du Cliffhanger en laissant des situations en suspend sans pour autant frustrer le lecteur. Tout commence simplement pour peu à peu s’étoffer avec l’entrée en jeu de nouveaux personnages. Tout comme la multiplication des graphismes, les protagonistes ne sont pas là pour compliquer le récit mais bien pour l’enrichir. Si l’histoire et les héros tournent principalement autour de Mathilde, le personnage principal, ils auront tous à un moment donné une petite part de lumière… Andy Warhol appliqué à la BD !

Là encore, c’est une caractéristique du format saga. Il est en effet relativement simple de pénétrer dans l’histoire et ce, à n’importe quel moment. A la base, c’est une publication destinée au web et, contrairement aux obligations du format album, Thomas Cadène n’a pas de contrainte physique, il bénéficie d’un temps illimité pour développer son récit et il sait l’utiliser. Du coup, le rythme est posé et les intrigues se déroulent petit à petit mais en évitant l’ennui. Les choses simples (et parfois difficile) de la vie qui ne pourraient par forcement apparaître dans un récit classique ont ici le temps de prendre tout leur sens et donnent une profondeur réaliste à l’écriture.

Une œuvre majeure ?

Cependant, si Les Autres Gens est une œuvre collective d’une nouvelle génération d’auteur, si elle se veut réaliste, elle n’en reste pas moins une œuvre « légère ». Alors oui, c’est le format, il est rare de voir du « lourd » dans une télénovelas. Mais, avouons-le, le tout semble très « parisien », le milieu décrit est surtout celui d’un petit cercle de privilégiés, pas vraiment proches des préoccupations véritables. C’est un univers peuplé d’étudiants, d’intellectuels, de cadres sup’, d’élites aux problèmes existentiels certains… Certes, chacun en prendra pour son grade mais finalement quoi de neuf sous le soleil ? Nous ne sommes clairement pas dans l’univers prolo-engagé d’un Rabaté, Baru ou Davodeau par exemple.

Ce qui est presque dommage tant on se dit que cette aventure pourrait forger l’œuvre collective majeure d’une génération. Vous savez ces œuvres intemporelles auxquelles les lecteurs s’identifient comme l’on pu l’être les grands magazines de publication des années 80 (Metal Hurlant, Fluide Glacial…) ou l’aventure de L’Association au début des années 90, des oeuvres qui donneraient presque leurs noms à des périodes. Mais on semble un peu loin de ces préoccupations. Qui sait ? C’est peut-être cette attitude qui marquera cette époque finalement !

Malgré tout, si on passe peut-être à côté d’une œuvre majeure, on en ressort pas moins avec un grand plaisir de lecture. Une série originale et fraîche qui apporte un peu d’originalité dans une édition classique ronronnante. Une jolie surprise et une aventure que je vous invite à découvrir en papier ou sur le web !

Scénario : Thomas Cadène
Dessins : Collectif
Edtions : Dupuis
Public : Ado-adultes
Pour les bibliothècaires : Un collecitf intéressant, indispensable

A découvrir : le site Les Autres Gens
A lire : la critique sur Sceneario.com
A lire : la chronique du tome 2 d’Yvan sur son blog

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Chronique | Berlin


2 volumes
scénario et dessins de Jason Lutes
Editions Delcourt (Seuil pour l’édition originale du vol.1 en 2002)
Public : adulte
Pour les bibliothécaires : une fresque romanesque assez incontournable dans son genre

« Berlin a été construite sur un marécage. J’espère qu’il en restera plus qu’un tas de cailloux. »

1929, Marthe Müller est dans un train pour Berlin. Jeune artiste issue de la grande bourgeoisie, elle part prendre des cours dans une école d’art. Mais bien plus que de nouvelles approches artistiques,  elle va découvrir la réalité de la capitale allemande, lieu de toutes les rencontres, lieu où les déchirures de la société allemande se font chaque jour plus grandes entre les groupes politiques et religieux, une société où pointe déjà les germes d’une menace brune…

Voici une œuvre singulière, un récit quasi-documentaire sur l’histoire de Berlin, non pas sous la dictature nazie, mais quelques années plus tôt, avant tous les évènements qui ont marqué l’histoire de l’humanité. Jason Lutes a réalisé une œuvre ambitieuse avec ces deux pavés d’une rare densité. Graphiquement, il fait dans la sobriété avec une approche bien plus voisine de la tradition ligne claire européenne (Hergé évidemment mais également les années 80 avec Floc’h, Ted Benoit) que de la BD américaine. Ici, tout est propre, efficace et détaillé… totalement dans l’esprit du récit lui-même. En effet, les grandes qualités de cette série repose sur une densité narrative rare pour de la bande dessinée et un graphisme trop fourni aurait sans doute alourdi la lecture d’une œuvre déjà conséquente.

Conséquente est un mot un peu trop léger pour décrire le travail de Jason Lutes tant son approche micro-historique constitue un véritable travail de fourmi, un batîment construit de dizaine de milliers, voire de millions de pierre. Et ces pierre sont les berlinois eux-même. Capable de passer avec fluidité de l’intimité d’une famille juive-allemande aux bas-fonds de la rue, des ouvriers bolcheviques aux discours solennels des nazis, multipliant les personnages et décrivant leurs vies, leurs espoirs et leurs malheurs, Jason Lutes créé un monde et dresse le portrait d’une bulle urbaine, reflet des malaises, des espoirs et des blessures de la société allemande de l’entre-deux guerres. Le Berlin de cette période (1929-1930) – rarement traité dans les œuvres de fiction consacrées à l’Allemagne contemporaines – est un écosystème en mouvement bâti sur des paradoxes : les luttes entre les communistes et les nationalistes, l’arrivée des musiques américaines, les errements et les drames de la politique instauré par la maladroite république de Weimar, la misère de la crise économique, l’insouciance de la bourgeoisie, l’inquiétude des intellectuels… Ces paradoxes amènent des luttes rappelant que dans les écosystèmes, seuls les plus forts, les plus malins ou les plus opportunistes survivent, ils aident surtout à comprendre la situation en remettant en lumière le terreau qui fit basculer l’Allemagne dans le totalitarisme trois ans après les événements décrits dans Berlin.

Si on peut discuter à propos de certains personnages parfois caricaturaux – ou représentatifs ça dépend des points de vue – cette série est une véritable leçon d’histoire. Rarement la notion de roman graphique n’aura aussi bien porté son nom. Des heures de lecture pour des thèmes forts abordés avec beaucoup de justesse. Dans le méandre de ces vies, on ne se perd miraculeusement pas et au détour des rues de Berlin on retrouve la grande histoire. En refermant ce livre, on ne peut s’empêcher de penser à l’après. Qu’adviendra-t-il de ces personnages ? On imagine leur avenir. Celui des juifs-allemands bein entendu, mais aussi des communistes, des marginaux, des artistes, des homosexuels, bref de tous ces gens qui pour une raison ou pour une autre ont pensé et vécu dans les rues de la capitale allemande, des êtres que l’ont a croisé sous le trait de Jason Lutes. Quand l’histoire devient autre chose qu’une image en noir et blanc ou qu’un son usé par le temps…

A noter : cette chronique s’inscrit dans le Reading Comic Challenge de Mr Zombi. Un album qui entre dans l’option A mort les superhéros !

A lire : une interview de Jason Lutes sur ActuaBD à l’occasion de la réédition du volume 1 chez Delcourt (2008)

Exit Wounds (Rutu Modan, Actes Sud, 2007)

Vie Israelienne

IDDBD avait déjà eu l’occasion de vous parler de BD israélienne (par exemple Ferme 54). Ce pays recèle des artistes talentueux, encore peu connus en Europe ou outre-Atlantique. Ce qui est, ma foi, bien dommage, surtout lorsque l’on découvre de petites perles telles qu’Exit wounds de Rutu Modan qui réussit à inscrire une très belle histoire d’amour et de paternité ratées dans le contexte géopolitique propre à Israël.

« Nomi, jeune appelée du contingent, surgit dans la vie tranquille d’un modeste chauffeur de taxi vivant replié sur lui-même, Kobi Franco. Le père du jeune homme serait la victime non identifiée d’un attentat kamikaze. Non sans réticence, Kobi accepte de suivre Nomi et tout deux se lancent à la recherche d’un homme avec qui Kobi avait coupé les ponts. Au fil de leurs pérégrinations se noue une relation très forte où chacun apprend à découvrir l’autre et à lui faire confiance. » C’est ainsi que BD Gest résume – de manière parfaite – ce one-shot émouvant et inteligent.

Tout y est : l’amour, les sentiments qui gravitent autour de la paternité, les non-dits, les ressentiments… et finalement l’espoir. L’espoir de vivre malgré tout. De vivre malgré les égoïsmes, les manques et les blessures. Mais bien entendu, comme toute oeuvre réussie, Exit wounds  dépasse et transcende son sujet premier et lui donne une portée universelle et humaniste : la vie présente plus forte que le passé…

Associé à un dessin atypique, très doux et fort à la fois, Exit wounds  est une bien belle BD comme savent nous les proposer les tout aussi atypiques éditions Actes Sud. En tout cas, une bien belle leçon d’humanité et d’humanisme. Venant d’Israël, tout un symbole…

A savoir : Exit wounds a été couronné, en janvier dernier, du Prix France Info de la Bande dessinée d’actualité et de reportage

700ème chronique d’IDDBD !

Le combat ordinaire - Tome 4 : Planter des clous (scénario et dessin de Manu Larcenet, éditions Dargaud, 2008)

Dans sa première chronique consacrée à la série Le combat ordinaire, IDDBD parlait d’une oeuvre tout à la fois humaniste, émouvante, tendre, sensible, grave, drôle, attachante, rageuse, désespérée… Comme la vie, quoi… Au quatrième et dernier tome (et oui, tout a une fin…), intitulé Planter des clous, ses adjectifs conviennent encore plus que jamais pour décrire Le combat ordinaire.

Marco, le héros, a grandi, passant d’un état de post-adolescent à celui d’homme au travers d’épreuves (ses crises d’angoisse, la mort de son père notamment) et d’expériences sentimentales nouvelles (l’amour, la paternité). Et ce qui aurait pu n’être qu’une série certes intimiste mais nombriliste – devient, sous le crayon (talent), le cerveau (intelligence) et le coeur (émotion) de Manu Larcenet, une description magnifique de ce qui nous fait « humain ». Chacun de nous peut se retrouver à un titre ou à un autre dans Marco ou l’un des personnages qui l’entoure.

Cette universalité, c’est la marque des grandes oeuvres d’art. Le combat ordinaire est une grande et magnifique oeuvre d’art. Quant à Manu Larcenet, il est un grand et magnifique artiste…

Le quatrième tome du Combat ordinaire sera dans vos bacs le 7 mars

A visiter (en attendant de lire le quatrième tome du Combat ordinaire) : le (très beau) site de Manu Larcenet

A lire : la fiche album sur le site Dargaud, ou vous pourrez découvrir 5 planches

A lire : l’interview de Manu Larcenet dans le magazine Avant-Première (éditions Dargaud)

Africa Queen

Aya de Yopougon (scénario de Marguerite Abouet, dessin de Clément Oubrerie, collection Bayou, éditions Gallimard)

IDDBD vous avait entraîné en Afrique en suivant la trace du talentueux Pahé, ce jeune gabonnais qui nous racontait sa jeunesse africaine et française sur un ton plutôt détonnant ! Et bien c’est reparti ! Non pas avec Pahé mais avec Marguerite Abouet, dont la verve est ici illustrée par un Clément Oubrerie particulièrement inspiré côté dessin. Nous rejoignons Aya, jeune fille de 19 ans, habitante de Yopougon, l’un des quartiers les plus chaud d’Abidjan, en Côte d’Ivoire. Vous ferez également connaissance avec sa bande de copines (Bintou et Adjoua, Féli et les autres…) et toute la cohorte des personnages hauts en couleur qui peuplent se coin d’Afrique plein de soleil, de « palabres », de joie de vivre, de fête, de musique… Comme avec notre ami Pahé, vous oublierez tous les clichés d’occidentaux bon tein qui nous encombrent la tête. Et croyez-moi, ce n’est qu’à regret que vous refermerez le troisième tome de cette série magnifique !

Marguerite Abouet a un talent rare pour nous dépeindre et nous faire aimer cette Afrique des années 70/80 où l’insouciance des jeunes de Yopougon répond avec insolence à celle, parfois plus complexe, des « vieux ». Tout ce petit monde se croise, se cotoie, s’entrechoque dans une ambiance que Clément Oubrerie nous dépeint d’un trait instinctif et vivant. On y est ! On s’installe à Yopougon ! Aya et les autres nous deviennent peu à peu familiers et tellement attachants. On partage alors, comme des invités privilégiés, leurs moments de fête, leurs angoisses (jamais désespérées comme ici), leurs colères, leurs rires… Aya de Yopougon, c’est juste un morceau de vie qui nous est offert en trois tomes dans lesquels on plonge corps et âme.

Et lorsque vous entendrez parler de l’esprit de Noël, cette période bénie de fraternité, d’amitié et de chaleur humaine que nous vendent à grand renfort de pathos nos médias occidentaux et notre société consumériste, vous ne pourrez vous empêcher de comparer avec la spontanéité simple des sentiments de vos amis de Yop City… Mon Dieu ! Combien il nous reste encore à apprendre de cette Afrique méprisée, berceau de l’humanité… dans tous les sens du terme…

A visiter : le site de la collection Bayou des éditions Gallimard

A lire : les chroniques des excellents sites Krinein et du9.org et celle, indispensable, du site afrik.com

Le chef-d’oeuvre continue…

Magasin Général - Tome 3 : Les Hommes (scénario et dessin de Loisel et Tripp, éditions Casterman)

« C’est le mois de mars à Notre-Dame-des-lacs. Partout la nature s’ébroue, l’énergie stimule les êtres vivants – les êtres humains comme les animaux. C’est aussi l’époque où les hommes du village reviennent de leur “campagne d’hiver”. Comment vont-ils comprendre et accepter l’irruption dans leur univers de Serge Brouillet, ce “Français de France”, qui s’est mis en tête d’ouvrir un restaurant dans leur village après avoir été recueilli au début de l’hiver par Marie, la veuve du magasin général ? »

C’est ainsi que les éditions Casterman présentent le troisième opus de Magasin Général. Mais le pitch ne suffit pas (pour une fois…) à restituer l’atmosphère si particulière de cette magnifique série scénarisée et dessinée à quatre mains par un Loisel et un Tripp décidément de plus en plus inspirés.

Il vous faudra donc prendre le temps de vous réinstaller au village et de redécouvir ses habitants… Monsieur le Curé est toujours là, mais il lui arrive de s’emporter contre le clan des vieilles biques de Notre-Dame-des-lacs et de faire de drôles de confidences à son ami… Gaëtan est toujours aussi serviable, mais lui aussi prend désormais quelques initiatives surprenantes que l’on attendait pas ! Effectivement, depuis votre dernier passage (au tome 2), bien des choses et bien des gens ont changé par ici… au-delà même de ce que l’on pourrait imaginer !

Certes, Marie tient toujours le Magasin Général mais son esprit semble plus virevolter autour de Serge qu’autour des boîtes de conserve et des livres de comptes ! Quand à Serge, je crois que, finalement, c’est celui qui vont surprendra le plus ! En tout cas, toujours plus que ces lourdauds d’hommes qui rentrent de leur saison d’hiver et dont la bêtise et la jalousie chamboulent tout au village, mais de manière si prévisible au fond…

Revenez donc vite à Notre-Dame-des-lacs, vous ne serez pas déçus. Nous, on y est déjà, et crisse, on veux pas en bouger… surtout qu’il nous reste encore au moins trois tomes à déguster bien blotti dans not’ cabane au fond des bois !

A lire : les chroniques d’IDDBD sur le premier et le second tome de Magasin Général

 

A lire : la fiche sur la série Magasin Général chez Casterman

A voir : quelques planches sur le site de Régis Loisel !

Gen d’Hiroshima

(scénario et dessin de Keiji Nakazawa, éditions Vertige graphic)

Il y a quelques semaines, IDDBD vous parlait de Maus, le témoignage en bande dessinée d’Art Spiegelman sur l’extermination des juifs par les nazis. Ce même Spiegelman a préfacé un manga japonnais, Gen d’Hiroshima, qui constitue certainement l’un des témoignages les plus poignant et terrifiant qu’il m’ait été donné de lire sur le bombardement atomique d’Hiroshima, le 6 août 1945.

Certes, le trait fait débat. Les puristes regretteront le style manga des années 70 (époque de la première publication, au Japon, de Gen aux pieds nus). Des coups de poings caricaturaux (avec d’énormes bosses qui apparaissent subitement…), des postures étranges lorsque les personnages sautent de joie, etc… Mais bon, il vous faut absolument dépasser ce qui se révèle, en définitive, un atout : le décalage entre le dessin un peu naïf (ou tout au moins exagéré parfois) et le propos renforce ce dernier et amplifie le malaise qui nait de la lecture de cette oeuvre majeure (10 albums, 2700 pages en tout…).

Le premier tome présente la vie de Gen, un jeune garçon de 10 ans, et sa famille à Hiroshima, durant les derniers mois de la seconde guerre mondiale. Personnellement, je n’avais jamais réalisé que si nous fêtons en Europe la fin de la guerre le 8 mai, le conflit avait duré bien au-delà au Japon. La vie des japonnais est alors misérable, surtout lorsque, comme le père de Gen, on est un pacifiste convaincu, seul au milieu d’une société hyper-militarisé. Chaque jour est une lutte pour trouver de la nourriture, ne pas se faire arrêter par la police, ne pas se faire enrôler dans l’armée pour aller mourir en martyr quelque part dans le Pacifique ou la mer de Chine…

Puis vient l’explosion de la bombe atomique. L’horreur. Un flash, une chaleur intense, la dévastation du souffle puis l’incendie, les radiations, les morts et, pire que les morts, les survivants dont certains voient leur peau fondre sur eux… Gen a eu de la « chance » (si l’on peut dire) dans le terrifiant malheur qui accable Hiroshima : il n’a perdu que son père, sa soeur, son petit frère… et ses cheveux. Mais l’enfer ne fait que commencer pour les hordes de rescapés : vomissements, brûlures, malnutrition, violence, mépris et cynisme de l’armée japonnaise. Le tableau est véritablement apocalyptique et se déroule, là, sous nos yeux…

Gen d’Hiroshima est, au même titre que Maus, une oeuvre essentielle. On n’en sort pas intact et le regard que l’on porte sur les Etats-Unis, le nucléaire, la guerre ne peut plus jamais être le même. Aussi, dépassez vos préjugés et lisez, lisez, lisez Gen d’Hiroshima. Ne serait-ce que pour savoir à défaut de ne pas oublier…

 

A lire : la chronique d’Océane Brunet sur Parutions.com