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Info du jour | Mort de Fred

fred-bandeauIl y a presque un mois, j’écrivais ma tristesse au sujet de la mort de Didier Comès. Aujourd’hui, l’ami Fred nous quitte à son tour. Le voilà parti dans son pays de conteur éclectique pour reprendre le titre d’une monographie qui lui a été consacré il y a un ou deux ans. Voilà, Fred est mort.

histoire conteur eclectiqueC’est difficile à croire.

Mais c’est comme ça.

Ça arrive même aux meilleurs d’entre nous.

Il est parti comme d’autres de cette génération d’auteurs qui ont changé le visage de la bande dessinée. Il entre dans l’histoire avec les Moebius, Comès et tous les autres que je n’ai pas le cœur à citer. Cette génération disparaît, à nous de ne pas oublier la qualité de leur travail. Laissons un moment nos piles de nouveautés impossibles à faire disparaître pour se pencher le temps d’une parenthèse dans ces univers qui, je l’espère, traverserons les âges. Lisons-les, achetons-les dans nos bibliothèques, proposons-les et écrivons de chouettes chroniques qui donneront envie à d’autres de les lire, de les acheter, de faire de beaux billets…

Sans Fred, le monde sera un peu moins joli, moins joyeux et moins enclin à se laisser porter par l’esprit libre des rêveurs. Fred était de cette engeance, il était même un spécimen rare, de ceux qui savent partager leurs folies douces. Je ne reviendrais pas sur son parcours, il est si grand, même si beaucoup l’avait un peu oublié.

Allez, je vous invite à lire L’histoire du Corbac aux Baskets… rien que pour le plaisir !

Salut Fred !

 

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Chronique | Ghostopolis

Avec Ghostopolis, Doug TenNapel nous fait faire un plongeon la tête la première dans le royaume des morts. Quand un ado atteint d’une maladie incurable est recherché par un chasseur de fantôme fatigué amoureux d’une jolie spectre, on se dit que les vivants et les morts ont encore des choses à se dire…

Priorité aux personnages

Au départ, tout paraît simple dans cette histoire. Le dessin est inspiré d’une ligne claire dépouillée dans un style que j’ai trouvé assez proche d’une série comme Seuls. La couleur est elle aussi particulièrement simplifiée (mais pas simpliste). Les décors du monde humain sont eux aussi assez minimalistes.  Quant aux personnages : Frank Gallows, le chasseur de fantôme déprimé, a tout du privé cynique à l’américaine tandis que Garth est l’ado boutonneux un brin scatophile de service. Bref, Ghostopolis se présente comme une bonne BD ado fantastique relativement classique et efficace.

Mais la maladie incurable de Garth, le condamnant quasi-irrémédiablement à une mort certaine, creuse une première fissure dans ce récit… une fissure que Doug TenNapel ne cesse de creuser par la suite. Au moment où Garth est expédié par mégarde dans le royaume des morts par Frank, ce n’est pas seulement l’intrigue principale qui se lance mais toute la galerie de personnages.

Ghostopolis peut se lire comme un récit d’aventure-fantastique. Mais outre l’histoire qui se veut assez classique, le vécu antérieur des personnages (le background pour mes amis rôlistes) apportent une vraie finesse à l’ensemble. Dans des récits mal pensés, les personnages sont des marionnettes sans passé voire sans avenir une fois lue la dernière page de l’album. Bien souvent, ces histoires sont construites autour d’un ou deux personnages principaux, dédaignant les seconds rôles. Mais pas Ghostopolis. Au contraire, Garth, Frank, Claire, Vaugner et les autres sont tous des éléments d’un même récit. Chacun a sa place, chaque place est importante. Résultat, le scénario s’en trouve enrichi. Finalement, tout cela semble logique car Ghostopolis parle avant tout de l’être humain.

Une fable moderne et farfelue

Et oui ! Parler du monde des morts est un moyen malin d’évoquer la condition humaine. Non, je ne prendrais pas des airs à la Malraux. Mais, au cours de leurs aventures dans le royaume des morts, nos protagonistes se retrouvent face à face avec leurs propres contradictions… sans oublier celles de leurs aïeux… Et bien oui, ne croyez pas que les morts oublient ! Je ne trahirais pas les multiples intrigues, les tenants et les aboutissants de l’ensemble de cette œuvre, ce serait vous gâcher le plaisir.

Car se promener dans ce monde est un vrai plaisir. Ghostopolis, la capitale du royaume des morts, constitue un ensemble de trouvailles farfelues. Du simple sourire au franc éclat de rire, Doug TenNapel a créé un univers joyeux habité par des peuples haut-en-couleur (plus ou moins belliqueux), des dangers symbolisés par des prédateurs assez surprenant et ses propres règles (méta)physiques. Par exemple, les vivants ne sont pas soumis aux normes habituelles de la physique terrestre. En gros, les vivants sont des fantômes au pays des morts. Simple, mais un élément de scénario original.

Tout au long du récit, l’auteur joue avec les mythes… et leur fait des misères dès qu’il le peut tout. Il multiplie les bonnes répliques sans jamais en abuser. Ces dernières tombent au bon moment et ne semblent pas faire partie d’un cahier des charges. L’art du comique est de parfois ne pas trop en abuser sous peine d’écoeurement. Mais hors de ces dialogues et de cet humour noir  parfaitement taillés, l’auteur possède un don pour les enchainements de situations. Les temps morts sont peu nombreux et le récit se déroule très naturellement. Les intrigues se dénouent et les vérités éclatent les unes après les autres… de quoi tenir en haleine.

Finalement, Ghostopolis apparaît comme une véritable fable dont les différents thèmes (la vie, la mort, l’amour, le destin, le regret, la puissance…) sont abordés avec maîtrise et pudeur. Comme dans toutes fables, on n’échappera pas à une morale finale. Là encore, plutôt bien maîtrisée. Si ce livre est destiné essentiellement à un public jeune (12-16 ans), les plus âgés apprécieront la qualité de sa construction. Une très bonne surprise !

A lire : la chronique de Choco
A découvrir : le blog de Doug TenNapel

Ghostopolis (one shot)
Scénario et dessins : Doug TenNapel
Editions : Bragelonne, 2011 (22,90€)
Collection : Milady Graphics
Edition originale : Scholastics, 2010

Public : Ado… et vieux ados
Pour les bibliothécaires : Indispensable dans un fonds pour adolescents.

A noter : cet album a été sélectionné aux Eisner Awards 2011 dans la catégorie « Meilleure BD pour adolescents)

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Chronique | Daytripper : au jour le jour (Moon & Ba)

Bras est un journaliste chargé d’écrire les nécrologies d’hommes et de femmes célèbres dans un quotidien de Sao Paulo. Il caresse le rêve de devenir, comme son père, un illustre écrivain. Il attend le jour où sa vie débutera vraiment… Mais quand ? A 32, 11 ou 72 ans ? L’existence est un jeu… et Bras a plusieurs vies.

Daytripper est un album dont l’ambition est d’explorer la vie à travers ses possibilités. Multiples, profondes, faites de rencontres et de coups du sort, de bonheurs, d’amitiés, d’amours…  de l’apprentissage de la mort aussi. Celle des autres, et puis la sienne qui viendra tôt ou tard. A ce petit jeu, Bras, le héros de cette histoire singulière imaginée par deux frères jumeaux, a une place tout à fait particulière.

En effet, dans un machiavélique jeu de contraste, Fabio Moon et Gabriel Ba ont décidé d’évoquer la mort pour parler de la vie. Bras trouve la mort à la fin de chacun des 10 chapitres que compte ce livre : 10 chapitres, 10 âges de la vie, 10 morts, 10 possibilités.

Alors Bras, deviendra-t-il un politicien véreux avant d’être médecin puis écrivain. Changera-t-il de sexe, de pays, de siècle ? Non. Il n’y a qu’un seul et unique Bras. Étonnement, malgré ses morts multiples, son existence reste la même. Cela tient à deux idées simples mais géniales : l’unité des personnages secondaires et l’unité de lieu. La famille, les amis, les enfants, la ville ou les lieux de vacances ou le rapport aux autres, tout est toujours présent. A chaque nouveau chapitre, Bras est encore là, comme si ses disparitions passées ou à venir n’étaient que des morts de jeux vidéo. Vous savez comme dans les jeux de rôles où l’on sauvegarde avant d’attaquer le boss… « Et si on disait que j’étais pas mort en fait. » Je l’écrivais dans la présentation… cette vie n’est qu’un jeu.

Toutefois, ça ne veut pas dire que le lecteur doit oublier ce qu’il a vu à la fin de chaque chapitre. Daytripper est un album, pas un recueil de nouvelles. Chaque mort met fin à un mini-récit mais devient une étape supplémentaire de la narration. Le récit progresse dans de nouveaux éclairages même si le lecteur ne suit pas le personnage d’une manière chronologique. La construction s’avère finalement complexe et fine, un puzzle formant un tout.

Résultat, encore par jeu de contraste, le rôle des personnages secondaires donnent une réalité à ce mortel-immmortel dont les choix sont paliés par un redémarrage constant. D’ailleurs, dans un chapitre, Bras n’existe qu’à travers les yeux de ses proches. Il meurt sans qu’on puisse le voir.

Au bout, chacun mettra un peu de soi dans cet album. Certains y verront peut-être une vaste fumisterie où l’effet de désordre cherche à rendre profond des réflexions de bas étage. Pour d’autres, dont je fais partie, c’est un album OVNI parlant de la vie, de l’existence à travers le rapport aux autres, de l’amitié, de l’amour, de la passion, de l’innocence ou du respect. Ce n’est pas un hasard si la préface a été signée par Cyril Pedrosa, auteur du fabuleux Portugal, et la postface de Craig Thompson, auteur des non-moins fameux Blankets et Habibi. Il y a une filiation entre ces trois auteurs, un humanisme qui rend leurs personnages quasi-universels. Comme dans l’album de Pedrosa, les deux frères font de ce personnage un faire-valoir pour ceux qui l’entourent. Son existence, ses choix, les événements de sa vie tiennent autant à lui qu’aux autres. De cette façon, l’objectif ambitieux de ces deux auteurs est atteint. Comme deux sages, ils donnent leur vision d’artiste sur la vie. Personnelle évidemment mais tellement positive.

Pour conclure, cet album me rappelle la lecture de Replay de Kim Grimwood, un livre où par contraste la mort cherche à expliquer la vie. Un livre positif et puissant à l’image de Daytripper. Une œuvre à découvrir, à faire lire, à discuter. Une œuvre majeure récompensé par l’Eisner Award de l’histoire complète en 2011.

En post-scriptum à cette chronique, je souhaiterais remercier mon libraire qui m’a conseillé avec enthousiasme cet album. On ne le redit pas assez, mais c’est quand même un beau métier libraire… presque aussi bien que bibliothécaire ! Allez les voir !

A voir : la preview sur BD Gest’
A lire : la chronique de 1001BD.com et celle de Jérôme

Daytripper : au jour le jour (one shot)
Scénario : Fabio Moon
Dessins : Gabriel Ba
Edition : Vertigo-Urban Comics, 2012 (22€)
Collection : Vertigo Deluxe
Edition Originale : Vertigo/DC Comics, 2011

Pour le public : A partir de 16 ans
Pour les bibliothécaires : l’un des albums les plus enthousiasmant du printemps 2012, forcément incontournable !

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Chronique | Sous l’entonnoir (Sybilline & Sicaud)

Aline tente de se suicider en avalant des médicaments. Heureusement pour elle, elle échoue dans sa tentative. Quinze ans après, Aline/Sibylline raconte, son séjour à l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, à Paris.

Sibylline est une auteure qui ne semble pas vraiment hésiter dans ses choix. Depuis son premier album, Nous n’irons plus ensemble au canal Saint-Martin, cette dernière a tenu à bousculer les habitudes. En 2008, elle signe Première fois, un recueil de 10 récits érotiques. Rare pour une fille auteure de BD ! Sur cet album c’est d’une façon bien différente qu’elle se livre. Si cette fois, elle n’enlève ni le haut ni le bas à son personnage, c’est pour lui faire enfiler un pyjama bleu et un entonnoir. En réalité, le personnage n’en est pas vraiment un et l’entonnoir n’existe pas. Mais Sibylline se met à nu et revient sur une courte période de son adolescence, un mois qui a compté dans sa vie.

Dans la littérature, le cinéma et même la bande dessinée, l’hôpital psychiatrique a le plus souvent été raconté par un regard extérieur. Que se passe-t-il vraiment dans ces lieux mystérieux et inquiétants ? Sibylline, elle, nous le raconte de son point de vue de patiente. Sous l’entonnoir n’est pas une histoire de fous mais chez les fous. Il s’agit de dresser le portrait d’une communauté close, enfermée dans des lieux où l’horizon – et par conséquent l’avenir –  n’existe plus. De ce point de vue, le rendu graphique de Natacha Sicaud est un travail magnifique. Les décors minimalistes (quelques tables, quelques chaises) ne sont que des aplats de couleurs, des murs sans vie, froids.

Sibylline ne fait pas le choix de raconter chaque histoires des humains habitant ce drôle de lieu. Elle les décrit, les regarde évoluer, entre parfois en contact sans jamais pouvoir véritablement comprendre leur existence. Ainsi, Sous l’entonnoir est composé de très courts chapitres qui constituent chacun de toutes petites touches de sa propre existence. A croire que ces hommes et ces femmes n’existent qu’à travers elle. L’alternance entre plan resserré et grands espaces de vide aide à mesurer toute l’importance du regard dans cet album. Regard sur soi, regard sur les autres.

Car ne vous y trompez pas, Sous l’entonnoir est aussi un livre d’apprentissage. Après tout, le personnage n’est pas là non plus sans raison. Sans être l’incarnation de la folie elle reste une patiente comme les autres… avec ses problèmes et ses soucis. Faire un livre sur cette période, raconter cet événement douloureux et sans aucun doute fondateur d’une autre vie n’est absolument pas anodin. Faut-il du courage pour réussir à parler de tout cela ou est-ce au final une façon de faire la paix avec la vie d’avant, une façon définitive de combler ce vide immuable que l’on ressent tout au long du livre ? Car, après la folie, le vide est l’autre grand thème de cet album. Le vide intérieur qui empêche de grandir, l’absence de la mère qui par conséquent est incapable de résoudre les problèmes de l’adolescence, l’absence de parole laissant pourrir la douleur au fond de soi. Tout ce vide à combler donne à cet album toute son énergie.

Sous une fausse simplicité, Natacha Sicaud et Sibylline offre une œuvre  véritablement aboutie dans le fond et la forme, une symbiose entre textes et dessins. La scénariste se donne entièrement et généreusement dans cette œuvre d’une très grande sensibilité. On ressent les choses, la douleur, la peine mais aussi les joies et ce sentiment d’apaisement qui conclut les quêtes abouties. Un album très fort !

A lire : les chroniques d’Yvan, d’Eric Guillaud et celui, surprenant, d’un maître de conf’ en droit privé !

Sous l’Entonnoir (one-shot)
Scénario : Sibylline
Dessins : Natacha Sicaud
Editions : Delcourt, 2011 (17,50€)
Collection : Mirages

Public : Adultes
Pour les bibliothécaires : sélection officialle Angoulême 2012, un album important dans la lignée qualitative de cette collection (cf Pourquoi j’ai tué Pierre ? ou Elle ne pleure pas elle chante)

A noter : aujourd’hui, 4 janvier, IDDBD passe sur le blog 1blog1jour ! Merci à Franck pour sa sélection et bienvenu aux non-habitués qui passerait par ici :-)

 

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Dimanche KBD : Ma Maman est en Amérique…

Et voilà, juillet et le mois consacré à la mort sur KBD se termine ici.

Pour clore en beauté cette thématique particulièrement bien choisie pour cette période, nous vous proposons cette semaine Ma Maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill d’Emile Bravo. Une œuvre particulièrement troublante qui a enthousiasmé les collègues de KBDiens.

Merci à Yvan pour cette synthèse particulièrement réussie.

C’est par ici !

A la semaine prochaine pour un nouveau mois à thème consacré à la bande dessinée jeunesse… ne cherchez pas, il n’y aucun rapport :-)

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Dimanche KBD | Welcome to the death club

Durant ce mois de juillet, nous continuons nos publications KBD autour de la mort. Cette semaine, c’est moi qui m’y suis collé avec Welcome to the Death Club de Winschluss. Un ouvrage bourré de fantaisie et d’humour noir. Un digne héritier des Idées Noires de Franquin !

Alors si vous aimez la mort, si vous aimez l’humour, entrez dans ce club ouvert à tous !

Vous pouvez également relire notre chronique ici.

Et puis, comme nous avons oublié de vous le signaler la semaine dernière, retrouvez aussi la synthèse de Dix de Der rédigée par Mo’ (et la notre ici).

Bon dimanche à tous !

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Dimanche KBD : L’Accablante apathie des dimanches à rosbif

Il règne comme un air de légèreté en ce début d’été alors avec l’équipe de KBD nous nous sommes dit qu’il fallait remédier au problème en travaillant ce mois-ci sur le thème de la mort. Cette semaine nous vous proposons de découvrir (ou redécouvrir) L’Accablante apathie des dimanches à Rosbif, l’histoire d’un comique qui se retrouve confronté à son dernier lever de rideau. Une oeuvre très forte qui m’a profondément marqué.

Pour découvrir la synthèse réalisée par Yvan c’est ici.

Pour relire la chronique d’IDDBD, c’est par là.

Chronique | L’accablante apathie des dimanches à rosbif

scénario de Gilles Lahrer
dessins de Sébastien Vassant
Editions : Futuropolis (2008)
Public : Adultes
Pour les bibliothécaires : un titre qui ne pâtira pas du temps qui passe. Incontournable à mon sens.

Viande froide

Brice Fourrastier est un dandy moderne. A 40 ans, cet humoriste remporte un large succès avec ses spectacles. Entre ses passages à la télé, ses tournées avec Jicé son éternel régisseur et ses nuits avec les plus belles filles du showbiz, ce pur hédoniste en profite un maximum. Il semble heureux même si des maux de ventre récurrents lui gâchent la vie. Après examen, ces douleurs sont très sérieuses, beaucoup trop. Le pronostic est clair : il lui reste 3 mois à vivre. Que faire ? Si certains se lamentent, Brice décide de se lancer dans une dernière aventure… LA toute dernière aventure…

L’Accablante apathie des dimanches à rosbif est un album qui m’a, passez-moi l’expression, retourné comme rarement. Deux fois en deux lectures. Parfois on se sent grandi par une lecture, ragaillardi par une émotion positive ou la sensation d’avoir découvert un livre incroyable. Cette sensation est rare mais c’est elle qui nous pousse à ouvrir un album inconnu, à aller plus loin dans la recherche de la perle rare. Mais L’Accablante Apathie ne fait pas partie de cette catégorie. Pourtant, je ne peux honnêtement pas vous dire que c’est mauvais. C’est même un bon album, bien écrit et peut-être même trop bien. Le scénariste a su alterner le rythme de l’histoire, laissant le larmoyant pour le début et la fin. Le reste est juste, souvent drôle, parfois un peu trop bavard même si ça correspond assez bien au personnage principal. Le trait est agréable, dans l’esprit de la collection Futuropolis : un mélange de classicisme et de nouveauté.

A ma plus grande surprise cet album m’a fait mal. J’en suis ressorti avec un sale goût dans la bouche, avec la sensation inverse de celle évoquée plus haut. Pas grandi, non, cassé plutôt par cette constante et impossible lutte contre la mort. Cette inexorabilité qui est accepté, non sans difficulté, par le héros. Étonnement, si certaines personnes angoissent à la simple pensée de la mort, ce n’est pas mon cas. Je trouve même la mort assez fascinante quand elle est la matière première d’une création artistique.

Mais alors pourquoi ce rejet ? J’avoue être dubitatif vis-à-vis de cette question. Une identification au personnage ? Pourtant nous n’avons rien en commun. Aurais-je sans le savoir pris sa place en me confrontant via les planches de l’album à la mort ? La regardant dans les yeux avec la sensation qu’elle a déjà gagné ? Un début d’explication peut-être. Ou alors c’est le cheminement du personnage : d’un côté, Brice veut rester ce qu’il est jusqu’au bout pour le public et pour ses proches ; de l’autre, sa situation est telle qu’il laisse poindre les larmes sous son maquillage de clown et se dévoile peu à peu jusqu’à la chute de la carapace du dandy. Oui, l’Accablante Apathie des dimanches à rosbif raconte cela : la rencontre entre le sourire de l’artiste et la détresse de l’humain et surtout comment il en arrive à lancer cet ultime adieu  en forme de pied de nez chargé d’amour et de tendresse à tous ceux qui l’ont aimé. Bouleversant.

Aurais-je trouvé ma clef pour apprécier cet album ? Assurément, l’Accablante Apathie des dimanches à Rosbif est un album marquant pour celui qui aura le bonheur ou le malheur de l’ouvrir. Dans tous les cas, on en ressort touché. C’est vrai, le sujet s’y prête. Mais il y a autre chose dans cet album qui restera pour moi un mystère. Incontestablement une réussite.

A lire : la magnifique chronique de D.Wesel sur BD’Gest
A lire : également : la non-moins efficace chronique de notre ami Mo’ ( a qui j’ai piqué des visuels, merci Mo’)

Chronique | Raspoutitsa

scénario et dessins de Dimitri
Albin Michel (1989)
Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : Très bon album au graphisme vieilli. Peu plaire aux amateurs de la BD classique des années 70/80. Pas de nouvelles éditions récentes cependant.

Voyage vers la douleur

C’est au milieu de la collection de la médiathèque que je suis tombé sur cet album. Je ne flânais pas, j’auscultais le fonds histoire de voir s’il était possible de faire un peu de place dans des bacs un peu trop serrés. Je ne vais pas vous parler de la longue plainte du bibliothécaire qui, comme le jardinier à la fin de l’hiver (enfin je crois), doit tailler un peu les arbustes pour qu’ils repoussent encore plus beaux. Nous, en bibliothèque, on appelle ça du désherbage… Mais l’idée est un peu la même.

Mais bon là n’est pas mon propos. En passant machinalement les albums un à un, je découvre Raspoutitsa. Bien usé par les lectures que l’on devine nombreuses. Bien usé également par le temps :  le graphisme, le découpage,  la couleur rappelant les meilleurs Buck Danny. D’ailleurs la première planche est un survol d’avion de guerre… Clin d’œil ? Vraisemblablement, les (r)évolutions des années 80/90 ne sont pas passées par là.  Achevé d’imprimer : 1989. Oui effectivement, ça se confirme.

Et puis cet auteur, Dimitri… ça ne me dit pas grand-chose… Bon, un exemplaire candidat pour un monde meilleur alors…  Malgré tout, je lis la première planche. Un ton direct, pas de bulles ou si peu, un récit à la troisième personne ciselé, concis, efficace. Oui c’est efficace, ça saute aux yeux. Des choix de plans et détails du dessin pas besoin d’en lire beaucoup pour le voir. Gardons-le sous le coude alors, histoire de se faire une idée plus précise.

Raspoutitsa c’est l’histoire de Steinbek, un soldat allemand fait prisonnier par les russes après la bataille de Stalingrad. Mais Steinbek aurait pu s’appeler Hans ou Dieter… Il n’est pas un héros, juste un pauvre type comme tous les autres soldats. Il aurait même pu être russe, ou anglais… Mais l’histoire a dit qu’il ne serait pas le vainqueur cette fois-ci. Certes, c’est la fin de sa guerre mais pas celle de son calvaire. Une longue marche à travers la Russie s’annonce pour tout les vaincus. Une marche vers la Sibérie et surtout vers la mort et la folie.

Finalement, cet album, je l’ai terminé. Je n’avais jamais entendu parler de l’événement historique dont il traite. Sans doute pleure-t-on moins les soldats de « l’autre camp » ? Après tout, ils étaient les « méchants ». Dimitri replace la grande histoire au niveau de l’humain, loin des habituels points de vue sur la guerre. Ici on parle de survie dans cette boue née de la fonte des glaces (la raspoutitsa en russe), de l’abandon face à la mort et au destin, de faiblesse… d’humanité. Dimitri n’abuse pas des effets. Ici, ce n’est pas de l’art, c’est de l’artisanat. Les techniques de la BD sont appliquées à la lettre en cherchant l’optimisation du récit. C’est touchant et marquant. Beau. Pas superbe ni magnifique mais réalisé avec le talent de celui qui connait son métier.

Pour la petite histoire, Guy Mouminoux alias Dimitri (alias Sajer) est né en 1927 à Paris. En 1942, il est enrôlé dans l’armée allemande (tiens, tiens). Il racontera cette histoire dans son œuvre majeure : Le soldat publié en 1967. Il commence la BD en 1946 et signe rapidement des histoires dans les magazines tels que Cœur Vaillant, L’Equipe Junior, Bravo puis plus tard Pilote, Tintin, Charlie Mensuel, L’Echo des Savanes… A partir de 1987, il signe des albums indépendants (dont Haute Mer en 1993). Bref, le parcours de M. Dimitri est une vraie histoire de la BD. (source : Dictionnaire de la BD, de Henri Fillipini)

En tout cas, je m’aperçois encore une fois qu’il ne faut jamais se fier aux apparences. Malgré un dessin surprenant, pas à votre goût, dépassé ou trop moderne, une bonne histoire bien racontée peut vous emmener où elle veut. Il est bon de fouiller dans les bacs à BD des bibliothèques, dans les vieux cartons poussiéreux ou sur les étagères des bouquinistes, on tombe parfois sur des petites mines de plaisir… Comme quoi, et je me tue à le répéter, un bon livre restera un bon livre. De votre grand âge Dimitri, vous nous donnez encore une leçon. Merci.

A lire : la bio-bliographique de Dimitri sur BD Gest’