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Chronique | Une métamorphose iranienne (Neyestani)

Mana Neyestani raconte sa propre histoire, celui d’un simple illustrateur, auteur de dessin d’humour pour les enfants, qui par un malheureux concours de circonstance se retrouve au milieu d’une révolte ethnique en Iran. Son crime : avoir dessiné un cafard prononçant un mot en azéris, un dialecte turc. En quelques heures, il est confronté à la machine judiciaire iranienne.

Liberté de manipulation

Dire que les régimes autoritaires sont paranoïaques est un doux euphémisme. Si vous en doutiez, je vous conseille de lire ce récit dessiné par son protagoniste principal. Au cours de ces 200 planches, Mana Neyestani évoque ces mois qui auront complètement bouleversé sa vie. Il nous montre d’une manière hallucinante comment alors qu’il n’est un simple dessinateur de presse enfantine, il devient un coupable « facile » et idéal, comment il est le pion de multiples luttes politiques à tous les étages du pouvoir, comment un simple dessin peut être détourné afin de devenir un instrument. Tout ce qu’on lit est proprement inimaginable pour des européens habitués à une liberté d’expression ancrée dans des pratiques, fondement même de tous régimes démocratiques digne de ce nom. Pour nous qui hurlons à l’atteinte aux libertés à la moindre contrariété – justifiée ou non – cette métamorphose kafkaïenne est une petite leçon de réalisme. Car, c’est avec un certain effroi que l’on constate que des artistes, des intellectuels ou des journalistes dans des pays pas si éloignés du nôtre sont véritablement menacés à cause de leurs œuvres ou de leurs opinions… Bien entendu, à moins d’être véritablement dans une bulle, cette information n’est pas une nouveauté, des ONG nous le rappellent tous les jours. Cependant, il est bon d’être confronté à cette réalité même au travers d’une bande dessinée. Les persécutions, la pression des services de renseignements, la torture, l’enfermement, l’environnement carcéral, la parodie de justice et surtout cette liberté, relative, tant ces événements marquent à jamais l’existence et obligent à des solutions pour le moins radicales comme l’exil.

Aides (in)humanitaires

Chose grave, on constate également l’absence d’aide extérieure. Si aujourd’hui Mana Neyestani est en sécurité à Paris, où il est en résidence d’artiste à la Cité Internationale des Arts dans le cadre d’un programme de soutien à la liberté d’expression, il ne le doit qu’à sa bonne fortune, assez peu à l'aide des pays occidentaux. Là encore, alors que celui-ci est véritablement menacé dans son pays, les portes se ferment devant lui… mais aussi devant beaucoup d’autres. Car le cas Neyestani, intéressant par sa nature, n’est pas isolé. Ainsi, durant son périple, il est accompagné par plusieurs couples, tous en demande d’asile politique, tous confrontés à l’administration et, en dernier recours, aux passeurs. La main tendue, les droits de l’homme sont bafoués, aussi bien par les uns que par les autres. Paradoxalement, alors que les politiciens donnent aux artistes et à leurs œuvres une puissance surdimensionnée, leur statut apparaît bien fragile.

Journaliste ou auteur ?

Je dois éviter d’en dévoiler plus. C’est difficile car ce récit se colle complètement à la réalité du propos. C’est à la fois le principal intérêt de cette œuvre mais aussi sa faiblesse. Pour moi, elle se rapproche beaucoup plus du reportage journalistique. On sent en effet que cet album a été écrit par un illustrateur de presse. Il y a une certaine linéarité, peu de ruptures, c’est presque un travail minutieux d’exposition. Les événements sont relatés minutes par minutes. Malgré de bonnes idées, notamment le parallèle avec la métamorphose de Kafka qui est le « fil rouge » du récit, l’histoire reste essentiellement descriptive et n’est pas le fruit d’une écriture POUR la bande dessinée. D’ailleurs, le découpage n’est pas toujours une grande réussite. Il suffit de voir les petites flèches entre les cases, vestige d’un temps ancien permettant de suivre le fil du récit correctement, pour s’apercevoir que la maîtrise du média BD n’est pas totale. Graphiquement, là encore, on voit la formation de dessinateur de presse derrière les visages, avec des faces incroyables et très expressives. L’aspect « caricature » n’est pas loin. Mais cela n’enlève rien aux qualités esthétiques de l’œuvre. Au contraire, chaque planche est superbe et surtout, son dessin est parfaitement adapté à un tel récit. Les cases possèdent une réelle énergie. Ce dessin entre réalisme froid et caricature est une base solide pour le développement entre réalité et métaphore. Une métamorphose iranienne est une œuvre assurément forte. Malgré les défauts soulignés, c’est un album dont je vous recommande fortement la lecture. Récit témoignage, il permet de prendre conscience des véritables enjeux des mots « libertés d’expression » et combien cette valeur est importante. Pénétrer dans ce récit se fait assez naturellement, on est entrainé dans cette spirale infernale avec les protagonistes. Une œuvre dont la puissance pédagogique est indéniable. A lire : la chronique de Jérôme qui a influencé Mo', qui m'a influencé pour acheter ce livre ! Merci à vous 2 ! A voir : la fiche album sur le site de l'éditeur
Une métamorphose iranienne Scénario et dessins : Mana Neyestani Éditions: çà et là / Arte (2012) Public : Adulte Pour les bibliothécaires : une oeuvre intéressante, bon complément d'une œuvre comme Persepolis. A avoir si vous avez un budget suffisant.

Chronique | DMZ T.1 Sur le terrain

dmz01scénario de Brian Wood dessins de Brian Wood et Ricardo Burchielli Editions Vertigo, 2007 (2005) Série en cours (7 parus en France) Public : ado-adulte Pour les bibliothécaires : une série qui fonctionnera auprès des amateurs de comics mainstream...

Zone de cliché

Dans un futur proche, les Etats-Unis sont déchirés par une deuxième guerre civile. A New York, où les deux armées se font face, l’île de Manhattan est devenue une zone démilitarisée (DMZ). C’est là-bas que Matthew Roth est envoyé comme assistant d’un célèbre reporter de guerre. Mais dès leur arrivée les événements tournent mal... Avant de commencer cette chronique, je tiens à souligner que je n’ai lu que le tome 1, donc que mon avis ne se porte pour l’instant pas sur la série mais bien sur ce premier épisode. Ceci étant précisé je peux m’atteler à la tâche… J’aimerais dire, comme beaucoup de gens autour de moi, que j’ai été transporté dans l’univers de DMZ. En lisant les nombreuses chroniques concernant cette série à succès, j’ai entendu parler de claques, de politiquement incorrect, d’originalité… Si le postulat de départ est intéressant à défaut d’être complètement original (les situations de guerres civiles, il y en a quand même un paquet dans le monde de la BD). Transformer la grosse pomme en fruit pourri par la folie destructrice, c’est toujours plaisant à imaginer et à voir. Pourtant la multiplication des poncifs m’a totalement empêché d’entrer dans cette histoire. De la coupe de cheveux volontairement post-apocalyptique de l’héroïne médecin du monde, aux méchants journalistes exploiteurs du petit stagiaire, sans oublier les testostéronés militaires à la cervelle d’oiseau (et la reprise de la scène de Full Metal Jacket) … bref, on retrouve à peu près les clichés habituels du cinéma « gros bras » à l’américaine. Seul Matty, jeune anti-héros bien glandu au départ (vous m’envoyez dans la DMZ ? Vous êtes tarés ? Ok, j’y vais…) comprend, certes un peu lentement mais comprend quand même, qu’il va devoir apprendre à se débrouiller pour éventuellement revoir sa Normandie (non ce n’est pas le prénom de sa copine). Dans tous les cas, je vois mal en quoi cet album peut être une claque. Certes, vous me parlerez d’ambiance apocalyptique…  mais l’univers n’a jamais suffi à créer une histoire, c'est au contraire un terreau pour y développer des récits anecdotiques sans pour autant avoir un réel fond. Et c’est d’ailleurs ce qui se passe ici. Quels liens ? Quels fils conducteurs ? Des touches sans profondeurs, du joli spectacle qui n’égratigne pas beaucoup les consciences… Univers futuriste où les pourris sont  l’intelligentsia. Les pauvres sont évidemment les victimes… Rooooh ! Préparons la révolution alors ! Je suis bien embarrassé pour vous en dire plus car effectivement, je ne retiens que cet aspect des choses. Graphiquement, c’est d'une efficace réelle, dans la grande tradition du comics mainstream. Mais je dois avouer que je suis très loin de l’enthousiasme suscité par la lecture de séries comme Transmetropolitan qui, pour le coup, est une vraie claque politiquement incorrect. Ici pas de remise en place et surtout  aucune trace d’autodérision qui pourrait faire éventuellement penser que cette accumulation de clichés américano-occidentaux pourraient être une caricature. Mais l’humour s’est perdu dans un appartement de Manhattan aux vitres explosés et à l’horizon de soleil couchant… I’m poor lonesome  blogueur… A lire : la synthèse de K.BD Je dois cette lecture à la très fameuse Mo' la fée. Cette lecture rentre donc dans le cadre de son challenge Pal Sèches

palseches

Chronique : Transmetropolitan T1 Le Come-back du siècle

Transmetropolitan T1Scénario de Warren Ellis Dessins de Darick Robertson Editions Panini Public : 100% adulte et prêt à découvrir un univers pas comme les autres Pour les bibliothécaires : absolument incontournable si le budget peu suivre (car un peu cher 29€)

Finesse brute dans un monde de...

"En haut d’une putain de montagne : voilà que cet ignorant de baiseur de putes d’éditeur de mes deux m’appelle et me dit…"Transmetropolitan 1 Posons l’idée principale de cette chronique maintenant, sans attendre les présentations d’usage et les effets de style : Transmetropolitan est une bombe ! On divise souvent la BD américaine en deux courants : le mainstream autrement dit les super-héros avec les deux ogres DC Comics/Marvel et le graphic novel/underground avec des auteurs comme Crumb, Pekar, Eisner, une bande dessinée sans doute plus proche de la BD européenne. Pourtant depuis les années 70, au sein même du mainstream, a émergé tout un mouvement d’auteur prêt à vous sortir des œuvres de qualité se situant à la frontière du comics grand public et du mouvement underground. Alan Moore est sans aucun doute la figure la plus marquante de cette BD et ce n’est sans doute pas pour rien si le héros de Transmetropolitan, emprunte ses traits dans les premières pages (pour détail cf les images accompagnant cette chronique). alan mooreA l’image de l’œuvre (pharaonique) de l’hirsute anglais, Warren Ellis et Darick Roberston se sont eux aussi amusés à titiller les codes du comics tout en prenant un pied magistral avec leur espèce de journaliste évoluant dans cette mégalopole du futur gonflée au stéroïde. Spider Jerusalem, son nom et déjà tout un programme, pratique le  journalisme gonzo. C’est une méthode visant à s’immerger complètement dans son sujet en prônant l’ultra-subjectivité (vous pourrez lire l’explication sur wikipedia). De ce fait, chaque histoire est pour Spider Jerusalem et le lecteur, un moyen de se plonger à corps perdu au beau milieu de la société engendrée par nos descendants. Et croyez-moi ce n’est pas beaucoup plus fameux qu’aujourd’hui (je vous avais dit de ne pas laisser vos enfants regarder la Star Ac'...).  Pourquoi faire ? Mais pour simplement montrer la vérité. Finalement, tout irait pour le mieux si Spider Jerusalem n’était pas complètement allumé. Car le journalisme avec lui c’est coups de feu, insultes et folie douce. La quête de vérité chez ce personnage est destructrice aussi bien pour lui que pour les autres. Cependant, il n'est pas convenable de limiter Transmetropolitan à ce résumé. La série n’est pas une accumulation de baffes, gros mots et autres choses du même genre. Comme pour son "héros", il ne faut pas s'arrêter aux apparences. Les histoires sont aussi des prétextes pour porter un regard intelligent sur les travers actuels ou possibles (voire probables) de notre société. Si la plupart des aventures (12 en tout dans le premier volume, 6 volumes en tout) sont bruits et fureurs, d’autres témoignent en revanche d’une qualité d’analyse et d’écriture tout à fait certaine. Je pense en particulier au récit des Ressuscités abordant le thème de la mémoire et de l’histoire. On pourrait également évoquer l'hilarante analyse de la télévision ou encore l'immersion dans le salon des religions.  Toutes ces événements donneront lieu à des futurs articles et c'est à ce moment précis, quand Spider Jerusalem écrit qu'il est bien le plus dangereux... ou le plus authentique. Ensuite, c'est au lecteur d'interpréter. Par cet aspect, Transmetropolitan se démarque d’œuvre comparable comme Preacher ou Wanted, car son intérêt n’est pas seulement dans la caricature et la provocation mais bien dans les messages plus ou moins obscurs, plus ou moins moraux dont il est porteur. Bref, si vous en avez marre des types en collant, si Alan Moore vous fait rêver mais si Robert Crumb ce n’est pas encore pour vous, alors lisez Transmetropolitan ! Une œuvre à la fois jouissive par ses folies et intelligente par son écriture. A noter : cette chronique s'inscrit dans le challenge BD de Mr Zombi auquel IDDBD participe !

Et on dirait que…

Shooting war (scénario d'Anthony Lappé, dessins de Dan Goldman, éditions Les Arènes)

2011, John McCain a été élu président des États-Unis quelques années plus tôt. Tout le monde a oublié le nom du candidat adverse. Le bon vieux conservateur, héros de la guerre du Vietnâm, a fait ce qu'il avait promis : rétablir la paix au Proche-Orient. L'Iran bombardé, la situation devient apocalyptique.

C'est dans ce contexte, que Jimmy Burns, journaliste amateur blogueur, profitant d'un incroyable concours de circonstance, est envoyé en Irak par une chaîne d'info en continue afin de couvrir les évènements. Burns est loin d'imaginer la réalité du terrain !

Quand j'étais petit, j'aimais bien jouer au "Et on dirait que..." (vous aussi j'en suis certain). Imaginant des situations impropables ou la fiction dépassait de loin la réalité. Ici, Dan Goldman et Anthony Lappé ont fait la même chose : "Et si Barack Obama..." Nous voici donc dans un univers à la limite de la déraison.

A l'origine, Shooting War est un webcomic, une bd publiée sur le net. D'où un graphisme très "numérique" (couleurs & dessins) profitant des possibilités qu'offrent l'informatique (intégration de photos, retouches...). Chaque case est une oeuvre à part même si toutes ne sont vraiment pas de la même qualité. Graphquement, Dan Goldman a tenté d'imaginer une atmosphère proche-orientale en 2011.

Edité juste avant l'élection américaine ce livre est une caricature de la politique et des médias américains. Comme toute caricature, la ficelle (certains personnages) est parfois un peu grosse. Mais n'est-ce pas l'idée même de caricature ? Dans l'ensemble, l'univers imaginé est vraiment crédible. Pour preuve, quelques jours après avoir lu Shooting War, je voyais un reportage sur les robots de combats et leurs futurs évolutions... très proches des pages du webcomic et terrifiant.

Si, à mon goût, Shooting War n'est pas un incontournable, il réussit quand même à toucher au but : choquer ! Une oeuvre qui laisse également entrevoir toutes les possibilités offertes par Internet dans le développement de la BD.

A lire : le site officiel Shooting War