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Chronique d’été #5 | Goshu le violoncelliste (Takahata)

goshu1 Goshu est un jeune violoncelliste inexpérimenté. Très timide, il est particulièrement maladroit et met à mal l’exécution de la 6e symphonie de Beethoven par son orchestre. Piquant une colère noire, le chef lui reproche son manque de concentration. Il doit faire des progrès rapidement. Goshu se retire alors dans sa petite maison au milieu de la campagne pour s’exercer. Tour à tour, les animaux viennent le visiter pour lui faire découvrir les aspects cachés de son travail et de sa propre personnalité. Nous continuons nos chroniques d’été (rassurez-vous plus que trois), avec un petit film destiné au jeune public réalisé par Isao Takahata en 1981. Adapté d’une nouvelle du romancier Kenji Miyazawa, Goshu le violoncelliste est une fable champêtre à première vue plutôt anodine. Les enfants y verront une succession de situation plutôt drôle où des animaux apparaissent les uns après les autres (un chat, un coucou, un Tanuki, une souris) pour embêter ce pauvre Goshu dans ses répétitions. Mais le co-fondateur des studios Ghibli, réalisateur de Pompoko, de Mes Voisins les Yamada et surtout du fabuleux (et lacrymal) Tombeau des lucioles (1988), est un réalisateur qui aime, sous le couvert de l’humour, évoquer les choses importantes de la vie. Et ce film d’à peine 1 heure aborde des notions bien plus importantes qu’une simple farandole d’animaux. Même si l’animation a pris quelques années (j’avais 1 an à la sortie du film), la réalisation est particulièrement fluide et soignée. Elle devait même être novatrice pour l’époque. Je n’ai pas vraiment de souvenir de cette qualité pour des films de cette période… enfin, je ne suis pas vraiment une référence. Pour les décors, l’équipe d’Isao Takahata a produit au lavis et à l’aquarelle un lieu particulièrement enchanteur, voire magique. goshu3 Goshu est un personnage particulièrement intéressant. Timide, renfermé, solitaire, il est frappé de mutisme au contact des autres. Bref, il représente parfaitement l’adolescent avec ses terreurs, ses colères et surtout, ses blocages. Pour se retrouver, il n’a que cette cabane sobre au milieu d’une charmante campagne japonaise. Et pourtant, même les animaux, seuls véritables habitants de ces lieux (nous ne croiserons jamais d’humains), semblent encore le déranger. C’est donc, en forçant un peu les choses que chacun va lui apporter son aide : expression de sentiments aussi puissants que la colère ou la compassion, prise de conscience du rythme, du travail, de l’effort… Par des chemins détournés, ils rendent ce personnage meilleur, plus ouvert. Meilleur humain… et aussi meilleur musicien. goshu2 Avec ce film, Takahata répond à sa manière à une question importante de la vie d’un artiste : comment transcender la technique pour donner de l’âme à sa création ? Le réalisateur trouve une réponse à travers ce personnage adolescent à fleur de peau : ouverture aux autres, capacité à outrepasser ses propres barrières, ne pas avoir honte d’exprimer ses sentiments, se nourrir des sentiments des autres, être plus humain… La science du « lâcher-prise » et du don de soi. Une belle recette pour une belle morale. Ceux qui ont touché à l’artistique auront sans doute leur avis sur la question. Pour terminer, je n’ai malheureusement pas eu la chance de voir ce film en version originale. Il semble qu’il n’existe pas de version française sous-titrée en DVD, ce qui est bien dommage. Sans être l’œuvre majeure du maître (voir Le Tombeau des Lucioles) et même si elle est destinée aux plus jeunes, il serait tout de même intéressant de découvrir cette œuvre dans sa version d’origine. Ô toi, éditeur de DVD, pense aussi au grand gamin qui a bien ri en voyant la petite bataille entre Goshu et le chat ! Merci. La bande annonce (en VO)
goshu_afficheGoshu le violoncelliste un film d'Isao Takahata (Japon, 1981) d'après la nouvelle de Kenji Miyazawa Durée : 1h03mn

Chronique d’été #3 | Le Tableau (Laguionie)

le_tableau_bandeau Il était une fois un tableau représentant une forêt et un château. Ce tableau était peuplé d'êtres de peinture : les Toupins, entièrement peint, les Pafinis auxquels ils manquaient des couleurs et enfin les Reufs qui étaient encore des esquisses. Les Toupins se sentant supérieurs méprisaient et maltraitaient les autres. Mais dans l'ombre, un toupin et une pafini tombèrent amoureux. Par un heureux hasard, un petit groupe parti à la rechercher le peintre pour qu'il termine son tableau et gomme ainsi les différences. le-tableau-4 Après la grosse machine américaine et le savoir-faire japonais, nous continuons cet été consacré au cinéma d'animation avec une production signée Jean-François Laguionie. Dans le monde de l'animation, la production française est toujours un cas un peu à part. Produisant moins que les deux grands centres mondiaux que sont les Etats-Unis et le Japon, la France cultive une certaine exception dans la forme et le fond. Entre Michel Ocelot (Kirikou) ou Sylvain Chomet (Les Triplettes de Belleville) qui sont les portes drapeaux du genre, on saisit rapidement la différence d'approche. Jouant sur l'atmosphère, sur des techniques d'animation très différentes, voire désuètes parfois, sur des scénarios parfaitement écrits, l'animation française s'appuie également sur une grande tradition et sur une formation sûre. Reste des moyens beaucoup moins important d'où une production moins régulière. Du coup, dans les vagues américaines, le spectateur passe parfois à côté de très bons films. Et si Le Tableau a eu son petit succès d'estime, ce fut moins le cas côté spectateur. Heureusement, nous sommes là pour remettre un petit coup. 🙂 le-tableau-2 Car voir ce film, c'est se plonger dans un univers parallèle durant un petit plus d'1h. Comme toute bonne fable, nous échappons aux cadres strictes de la logique et de la science (des personnages de peintures qui traversent des tableaux) tout en restant ancré dans des thématiques de notre société humaine. En effet, nos héros font face à des réalités particulièrement parlantes et qui sont aussi les moteurs des grandes histoires : racisme, domination, révolte, guerres absurdes, amours contrariés, quête de soi, inspiration et bien sûr arts. Tout cela contenu dans un monde qui rappelle constamment les tableaux des grands peintres de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. On pense notamment à Modigliani dont le peintre héros de cette histoire s'inspire profondément. le-tableau-5 Techniquement, si le réalisateur a fait le choix du numérique, il s'applique à reproduire un décor en 2 dimensions. Il coupe les perspectives et appuie sur les traits comme il s'agissait d'un pinceau. Ainsi, contrairement à la plupart des films d'animations grands publics (on peut aussi parler de cette approche en BD), nous n'avons pas les couleurs et les textures parfaites. S'ajoute à cela quelques passages en prise de vue réelle dans l'atelier du peintre où les personnages évoluent. Là encore, le réalisateur créé un monde à part, différent du reste du film, un environnement mystérieux et surprenant alors qu'il s'agit d'une simple maisonnette. Comme je l'expliquais plus haut, il faut prendre cette histoire comme un conte avec ses défauts et ses qualités. Certains pourraient critiquer l'aspect parfois un peu naïf des personnages. Je ne suis pas d'accord. Chacun à sa propre personnalité et parlera aux grands comme aux petits. Chacun y trouvera un plaisir différent. L'un avec les dessins, l'autre avec l'histoire d'amour, le suivant pour cette quête du créateur et les multiples visages de la création. L'univers est riche, l'animation aussi et l'histoire vous emportera. Une très belle réussite du réalisateur de Gwen et le Livre de sable, Le Château des singes et L'Île de Black Mór. A découvrir : le site du film
le_tableau_couvLe Tableau Réalisateur : Jean-François Laguionie Scénario : Anik Le Ray France, 2011, 1h16mn

Chronique | Polina

polina-couvscénario et dessins : Bastien Vivès Éditions : Casterman Collection : KSTR Public : Amateur de romans graphiques et de grandes bandes dessinées Pour les bibliothécaires : Simplement incontournable

"Les Gens ne voient pas ce qu'on ne leur montre pas"

Polina Oulinov a 6 ans. Elle passe son examen d’entrée dans une école de danse classique. En face d’elle, Bojinsky, le maître tant redouté. Quelques positions, quelques commentaires désobligeant et c’est le début d’une relation particulière entre un maître et son élève. Il est toujours émouvant de refermer un livre et de se dire que l’on a vécu un moment extraordinaire de lecture. Je ne pensais pas le vivre avec un album de Bastien Vivès. En effet, Le Goût du chlore n’avait été pour moi qu’une lecture sans intérêt où l’écriture était supplantée par une volonté de montrer une virtuosité graphique. Je cherche encore les clefs de cet album sous réserve qu’il y ait vraiment une porte d’entrée. Les suivants m’avaient plus intéressée sans pour autant me transporter. Mais Polina… Oui Polina est une œuvre remarquable digne de figurer dans toutes les librairies, médiathèques publiques et bédéthèques personnelles. Graphiquement, Bastien Vivés oublie ses effets et joue sur l’instantanéité et sur l’épure. Sa grande maîtrise lui permet par de simples traits noirs de rendre un graphisme somptueux, élégant et dynamique. Sa danseuse en noir et blanc, tâche noire sur le nez, est à la fois belle et laide, gracieuse et frivole, femme et enfant. Lorsqu’il montre la danse, les dessins se font mouvement et classe. Ce graphisme est un langage qui remplace aisément les mots, laissant aux dialogues la superficialité des choses. Ici, l’histoire se raconte sur des regards, des gestes, des envolés de corps dansant. Mais contrairement au Goût du Chlore, l’écriture est bien présente. Quand les nageurs n’étaient que traits et couleurs, les personnages de Polina ont une existence. Il les fait naître et vieillir. On s’émeut de leur vie, de leurs déboires et illusions perdues, de leurs choix ou de leur réalisme mais surtout, on est frappé et presque envieux de cette relation indescriptible. Un lien presque magique… karmique.

Polina n’est pas un livre sur la danse mais plutôt sur la création et la transmission artistique. Polina aurait pu être actrice, chanteuse ou dessinatrice. Les questions auraient sans doute été les mêmes. L’apprentissage et le cheminement de l’artiste sont au cœur du récit. Au détour des pages on y rencontre le don, la mémoire, le doute mais aussi le hasard sous le couvert de rencontres fortuites. Chaque élément joue son rôle dans les méandres de la construction de la vie artistique de Polina et de ce scénario où l’on se demande parfois, si l’auteur n’a pas laissé ses personnages décidés pour lui. A de rares exceptions, qualifié un livre de chef d’œuvre est exagéré. Il n’y aura certes pas un avant et un après Polina. Cependant, est-il encore possible de parler avec autant de justesse de la création, de la transmission et des rapports humains entre un professeur et son élève ? Pas impossible mais désormais difficile. Une œuvre magnifique et bouleversante. Une œuvre sur les artistes fait par un magnifique créateur. A lire : la chronique d'Yvan sur BD Gest' A découvrir : le blog de Bastien Vivès A voir : l'interview de Bastien Vivés

De l’art et du cochon…

UpSkirt (scénario et dessin de Totoz et Nunusse, collection Révolution, éditions Carabas, 2007)

Prenez deux loosers bien grattinés : un peintre qui refuse, par principe, de vendre son âme aux marchands du temple de l’art contemporain, et un petit teigneux dont le seul talent est de vouloir à tout prix coacher son compère pour se faire un max de blé. Le premier, c’est Totoz, le catogan au vent, mal rasé et vivant dans un appartement qui relève plus du squatt que du petit home cosy. Le deuxième, c’est Nunusse, lunettes noires constamment vissées sur le nez, mal rasé et vivant dans le squatt de son pote Totoz qui ressemble de moins en moins à un appartement.

Ajoutez à ce duo de « poissards » quelques personnages pas piqués des hannetons. Tenez, voilà le "gros", obsédé par les photos qu’il prend de nanas rencontrées via Internet, prêtes à tout pour se voir décerner le titre de modèle du siècle (version cordelettes et bottes de cuir...). Et puis, il y a aussi Tchoupi, un artiste peintre au coeur pur, parcourant le monde en creusant son sillon, jusqu’au jour où il bute sur une caillasse de taille : une directrice artistique aux dents aussi longues que son hypocrite amour de l’art...

Secouez tout ça entre les soirées branchées organisées par des galeristes vulgaires (« Plus de chatte ! Plus de chatte ! ») et les sauteries du milieu parisien (« Je vois le vent comme une dynamique aléatoire qui s’inscrit dans une perspective fragmentaire... ») et vous obtiendrez UpSkirt, une chronique acide (et lucide) du petit monde de l’art contemporain.

Décapantes, drôlissimes, jubilatoires : telles sont les aventures de Totoz et Nunusse, servies par un dessin nerveux et une mise en scène efficace en diable ! Ah ! J’allais oublier le détail qui tue, la cerise sur le gâteau : les extraits hallucinants de Zantar, le fils de la jungle, qui ponctuent l’album... UpSkirt, c’est jouissif vous dis-je !

Bon réveillon à tous les lecteurs d'IDDBD !

Louvre, révolu……

Les Sous-sols du Révolu : extraits du journal d'un expert. (scénario et dessins de Marc-Antoine Mathieu. Co-éditions Futuropolis, Musée du Louvre) Après l'extraordinaire Période Glaciaire de Nicolas de Crécy, le musée du Louvre continue d'ouvrir ses portes au petit monde de la BD et au talent de ses auteurs. Dans Période Glaciaire, un corps expéditionnaire d'historiens et de chercheurs redécouvraient le continent perdu d'Europa à la travers des peintures enfouies dans des vestiges oubliés. Cette fois-ci, nous suivons Eudes Le Volumeur, expert, dans son travail d'étude et d'inventaire des fonds du musée du Révolu, anagramme du véritable nom oublié depuis des générations. Nous voici donc entrainés dans un surprenant voyage dans les entrailles de la gigantesque bête. Et croyez-moi, si il est un auteur capable de jouer avec les codes narratifs de la BD, d'en modifier votre perception et même d'agir directement sur l'objet livre en lui-même, c'est bien Marc-Antoine Mathieu ! Car, avec lui, ne vous attendez pas à une banale visite, pas de temps mort, ni le temps de bailler aux corneilles comme avec la plupart des guides, non ! Chaque chapitre est une nouvelle expérience originale et inoubliable : mise en abyme, travail sur les nuances de noir et de blanc, réflexion fine sur l'art et bien entendu clin d'œil amusant et acide sur "l'art séquentiel". Ceux qui ont déjà lu Julius Corentin Acquefacques ne seront pas surpris par toutes ces trouvailles narratives. Les autres, les chanceux, vivront une expérience étrange car, non content de flatter notre œil, Marc-Antoine Mathieu aime jouer aevc nos cerveaux. Véritable extraterrestre de la BD, il nous sert encore un OVNI dont il a le secret. Décidément, cette série consacrée au musée du Louvre est d'une trés grande qualité (artistique et éditoriale). Quand on sait, qu'après Nicolas de Crécy et Marc-Antoine Mathieu, les deux illustres inconnus que sont Emmanuel Guibert (La fille du professeur, Le photographe) et Bernard Yslaire (Sambre, XXe ciel.com) préparent à leur tour un album, on en salive d'avance ! A lire : les critique de sceneario.com et Krinein.com A découvrir : un site sobrement personnel sur MAM.