Chronique | Polina

polina-couvscénario et dessins : Bastien Vivès Éditions : Casterman Collection : KSTR Public : Amateur de romans graphiques et de grandes bandes dessinées Pour les bibliothécaires : Simplement incontournable

"Les Gens ne voient pas ce qu'on ne leur montre pas"

Polina Oulinov a 6 ans. Elle passe son examen d’entrée dans une école de danse classique. En face d’elle, Bojinsky, le maître tant redouté. Quelques positions, quelques commentaires désobligeant et c’est le début d’une relation particulière entre un maître et son élève. Il est toujours émouvant de refermer un livre et de se dire que l’on a vécu un moment extraordinaire de lecture. Je ne pensais pas le vivre avec un album de Bastien Vivès. En effet, Le Goût du chlore n’avait été pour moi qu’une lecture sans intérêt où l’écriture était supplantée par une volonté de montrer une virtuosité graphique. Je cherche encore les clefs de cet album sous réserve qu’il y ait vraiment une porte d’entrée. Les suivants m’avaient plus intéressée sans pour autant me transporter. Mais Polina… Oui Polina est une œuvre remarquable digne de figurer dans toutes les librairies, médiathèques publiques et bédéthèques personnelles. Graphiquement, Bastien Vivés oublie ses effets et joue sur l’instantanéité et sur l’épure. Sa grande maîtrise lui permet par de simples traits noirs de rendre un graphisme somptueux, élégant et dynamique. Sa danseuse en noir et blanc, tâche noire sur le nez, est à la fois belle et laide, gracieuse et frivole, femme et enfant. Lorsqu’il montre la danse, les dessins se font mouvement et classe. Ce graphisme est un langage qui remplace aisément les mots, laissant aux dialogues la superficialité des choses. Ici, l’histoire se raconte sur des regards, des gestes, des envolés de corps dansant. Mais contrairement au Goût du Chlore, l’écriture est bien présente. Quand les nageurs n’étaient que traits et couleurs, les personnages de Polina ont une existence. Il les fait naître et vieillir. On s’émeut de leur vie, de leurs déboires et illusions perdues, de leurs choix ou de leur réalisme mais surtout, on est frappé et presque envieux de cette relation indescriptible. Un lien presque magique… karmique.

Polina n’est pas un livre sur la danse mais plutôt sur la création et la transmission artistique. Polina aurait pu être actrice, chanteuse ou dessinatrice. Les questions auraient sans doute été les mêmes. L’apprentissage et le cheminement de l’artiste sont au cœur du récit. Au détour des pages on y rencontre le don, la mémoire, le doute mais aussi le hasard sous le couvert de rencontres fortuites. Chaque élément joue son rôle dans les méandres de la construction de la vie artistique de Polina et de ce scénario où l’on se demande parfois, si l’auteur n’a pas laissé ses personnages décidés pour lui. A de rares exceptions, qualifié un livre de chef d’œuvre est exagéré. Il n’y aura certes pas un avant et un après Polina. Cependant, est-il encore possible de parler avec autant de justesse de la création, de la transmission et des rapports humains entre un professeur et son élève ? Pas impossible mais désormais difficile. Une œuvre magnifique et bouleversante. Une œuvre sur les artistes fait par un magnifique créateur. A lire : la chronique d'Yvan sur BD Gest' A découvrir : le blog de Bastien Vivès A voir : l'interview de Bastien Vivés

7 réflexions au sujet de « Chronique | Polina »

    1. Oh oui ! Un très gros coup de coeur même.
      Comme je l'explique dans la chronique, il a laissé tomber le m'as-tu-vu pour vraiment faire de la BD, c'est à dire raconter une histoire.

  1. ah ben.. j'hésitais carrément à le mettre dan sma commande bibliothèque. Mais après ta critique, je me dis "pourquoi pas ?". J'ai déjà deux ou trois BD de Vivès (que je n'ai même pas lues en plus -__-') mais bon… Je me laisserais presque tentée.

    1. De professionnel à professionnel, je pense que cet album est vraiment un incontournable. Non seulement parce que Vivès est un auteur qui a le vent en poupe (malgré les bémols que j'ai pu donné) mais aussi parce que cette BD marque vraiment un tournant (enfin j'espère pour lui) dans sa carrière. C'est un peu comme le Pilules Bleues de Peeters.
      Vu ce qu'on lit partout, tu auras certainement des demandes dans quelques temps.
      Il y a des moments pour hésiter, là tu ne prends aucun risque. Ce n'est pas une série qui pèsera sur ton budget en plus 🙂

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