Chronique | En chienneté (Bast)

en_chiennete_bandeauEn chienneté… être traité comme un chien… Cette expression est le point de départ du témoignage d’un auteur de BD venu animer un atelier dessin dans le quartier pour mineur de la prison de Gradignan. Rencontre improbable entre deux mondes qui se côtoient sans jamais véritablement se lier. Un album témoignage à la fois riche et modeste sur une parcelle de la vie de prisonniers.

Vers l'intérieur

recommande-IDDBDJ’ai rencontré Bast au festival d’Angoulême cette année (souvenez-vous) en faisant confiance à Mo’ et à ses toujours bonnes chroniques. Je n’avais pas lu son album et pourtant l’échange s’était fait autour de nos activités respectives. La sienne, couchée sur du papier, était à la fois du domaine du présent et du passé (avec pas mal d'avenir mais chut). La mienne commençait juste puisque j’avais le privilège d’intervenir dans le cadre de mes missions dans une maison d’arrêt. Le privilège de passer derrière ce mur. Oui, j'ai bien dit "privilège". Bien entendu, il serait malvenu de comparer nos deux expériences. Car, ce monde « du dedans » est bien plus varié qu’on ne l’imagine. Mais c’est tout de même avec un regard différent que j’ai ouvert cet album. Et j’ai aimé ce que j’y ai trouvé. Beaucoup. Tout d’abord, j’ai été frappé par la grande modestie de l’ensemble. Les planches sont composées presque exclusivement d'un gaufrier simple de 6 cases, donnant un rythme continue à la narration. Parfois, quelques pleines pages viennent casser cette cadence, renforçant leur impact. Le message est simple :  nous sommes dans la description des hommes, dans l’observation d'un lieu, d'un mini-théâtre où se joue une pièce, entre intimidation et confidence. Paradoxalement, cette absence voulue d’effet donne du sens. Bast pose un regard sans jugement et prend une certaine distance face aux détenus. On sent sa position d’intervenant, il pose une barrière symbolique entre sa vie et celle de ce monde intérieur aux règles établies et forcément très dures. en_chiennete1

Art/Mur

Mais cela n’empêche pas l’empathie et même une certaine forme de tendresse. Par dans ses approches graphiques et narratives tout en retenu, il montre un vrai talent pour décrire l’esprit de ces jeunes hommes, entre gros durs et petits garçons perdues… Certaines figures frappent même profondément. On pense à Jérôme, souffre-douleur de ses camarades, condamné pour homicide. La victime avait tenté de le violer... Les scènes se passent presque toutes au moment de l’atelier. Cet instant apparaît comme une bulle bien fragile face à un univers carcéral qui y pénètre constamment sous la forme d’un surveillant, de paroles mal contrôlés. Les lecteurs, les protagonistes et l'auteur lui-même n’oublient jamais le lieu. Et puis, l’atelier n’est finalement qu’une activité parmi d’autres dans cette ruche qu’est une prison. Les absences des détenus pour différentes raisons (parloirs, travail, jugement) renvoient l'intervenant à sa propre solitude, à sa propre impuissance. Malgré tout, Bast porte son petit monde avec toute l’énergie possible et tente, tel Sisyphe avec son rocher, de se battre contre l’impossible. Au détour d’une planche, on perçoit un espoir, une petite lueur, un moment qui aurait peut-être changé quelque chose. Rien n’est perdu, tout est toujours bon à prendre dans ce lieu, mais tout est constamment à recommencer.en_chiennete2 Finalement, sous un aspect d’une grande simplicité, En Chienneté est un album profondément touchant. Il donne des visages de papier à ces prisonniers perçus uniquement comme des statistiques dans des rapports sur l’état déplorable des prisons française. C’est un témoignage tout en subjectivité, mais pour moi, il s’agit d’un album citoyen que je conseillerais à toutes personnes faisant un jour office d’intervenant dans un lieu de détention. Un album réussi et humaniste. Pour comprendre. Un peu. A lire : les chroniques de Zaelle et Mo' A découvrir : le blog de Bast (à voir la vidéo portrait sur la droite) A voir : la fiche-album sur le site de La Boite à Bulles
en_chiennete_couvEn chienneté : tentative d'évasion artistique en milieu carcéral (one-shot) Scénario et dessins : Bast Editeurs : La Boîte à Bulles, 2012 (16€) Collection : Contre-Coeur Public : adultes, intervenants en milieu carcéral Pour les bibliothécaires : du très très bon témoignage et ce n'est pas si fréquent que ça dans le genre.

17 réflexions au sujet de « Chronique | En chienneté (Bast) »

  1. Très belle chronique pour une belle évasion.
    J’envie tes textes si clairs alors que les miens sont trop longs 🙂

    On a beaucoup aimé nous aussi à la maison.
    Je savais pas que tu étais passé de « l’autre côté ». Tes interventions consistent en quoi exactement ?

    1. Merci Lunch ! Les tiens sont très bien aussi. Tu es juste un grand bavard 🙂

      En fait, je suis biblitohécaire-référent de la maison d’arrêt depuis quelques mois. Pour l’instant, il s’agit surtout de remettre à flot la bibliothèque qui était à l’abandon depuis plusieurs années. Enfin, pas à l’abandon, mais il n’y avait pas de professionnels pour soutenir l’activité. Du coup, c’était Youkaïdi.
      En plus, je dois former l’auxiliaire-bibliothèque (le prisonnier qui s’occupe de la bib). Mais bon, ce sont des courtes peines, donc ça change régulièrement (quand je parle de Sisyphe dans ma chronique…)
      Pour terminer, on va mettre en place un certain nombre d’action en faveur des détenus. Pour l’instant c’est en discussion. Donc à voir.
      Mais c’est un sacré boulot pour un sacré univers !

  2. Bast souligne aussi se problème dans son livre. Les peines sont souvent courtes et il doit du coup reprendre tout son travail à zéro régulièrement, avec d’autres détenus.
    Pour autant, là où lui n’était là que pour animer un atelier, toi tu vas aussi laisser ton empreinte dans la bibliothèque pour tous les détenus qui vont l’utiliser, en plus de former plusieurs auxiliaires-bibliothèques.
    Quoiqu’il en soit, toutes ces personnes rencontrées, je suis persuadé que ces initiatives, visiblement de plus en plus courantes dans le milieu carcéral, resteront pour tous ceux qui les pratiquent des activités enrichissantes pour leur émancipation personnelle.

    Je te remercie pour le retour de compliment. Mais tu as raison : je dis en deux fois plus long ce que tu dis en deux fois plus court. Ma chronique de Bast n’y échappe pas 🙂

    1. Que veux-tu, c’est mon côté associal qui doit ressortir… 🙂

      Je ne sais pas, les interventions en milieu carcéral sont anciennes quand même. Peut-être en parle-t-on plus aujourd’hui. Après, vu l’état des prisons, il faut bien comprendre que la priorité n’est pas là. ‘fin ça c’est comme « à l’extérieur », la culture n’est pas prioritaire.

  3. Comme j’attendais de te lire sur cet album !! J’appréhende toujours autant quand je vois que tu achètes un ouvrage juste parce que tu me fais confiance ^^ Ouf pour celui-ci mais d’un autre côté, vu la qualité… je ne risquais pas grand chose ^^
    Tout à fait le genre d’album engagé qui me semble être pertinent. Pas besoin d’enrober le sujet d’une pseudo histoire fictive qui fait tourner au mélodrame et fait mouliner le lecteur autour de ces représentations. C’est ce que je reprochais à d’autres albums « engagés » (Inès me vient en tête car je me rappelle encore des échanges qu’on avait eu). Là, Bast ne s’est pas encombré de gadgets narratifs pourtant, je pense qu’il aurait eu matière. Pas besoin d’utiliser la violence (et pourtant, on sait tous que la violences en milieu carcéral est réelle) pour appâter le lecteur. Pas besoin de happy-end non plus (Ines n’aurait pas été meilleur s’il s’était conclu sur une fin positive). Juste ne pas prendre le lectorat pour une cloche, la sincérité des propos et du témoignage sont amplement suffisants.
    Un très bel album. J’espère qu’il pourra se réchauffer sous les feux de quelques projecteurs disons… sur la période qui va d’octobre 2013 à janvier 2014 ^^

    1. Ouais, moi je te fais confiance. C’est pas comme toi avec les « Paul »… 🙂
      Je partage en partie ton point de vue sur la simplicité qui renforce le propos. Je l’ai déjà dit mais j’apprécie de plus en plus une forme simple quand je lis quelque chose. Parfois l’ampoulé ne sert à rien. Je pense que la violence – même si elle est plutôt rare dans ce genre d’atelier (car hyper-surveillé quand même) – n’aurait pas eu sa place ici.
      Cependant, la fiction, et les formes métaphoriques ou suggestives qu’elle adopte peut, sous certaines formes, aider le propos.
      Je ne vais pas revenir sur Inès, on s’est déjà écharpé dessus – et d’ailleurs nous avons remis ça avec Bast ^^ – mais pour ma part, j’ai apprécié cette forme de huis-clos. Evidemment, je n’ai pas ton recul sur la question.

  4. Je sais que tu n’as pas aimé Mo’, mais je te trouve quand même virulente avec Inès. Et puis je trouve pas que ces deux albums soient comparables en fait…

    1. Pas comparable non, effectivement… au premier degré du moins 😛
      La violence conjugale et l’emprisonnement ne sont pas des sujets similaires.
      Mais je ne parlais pas de ce point de vue en fait. J’englobe les deux albums dans un genre plus large, celui des ouvrages engagés. Le taux d’implication des auteurs est important (Bast est intervenu pendant plusieurs années en milieu carcéral et D’Aviau avait trouvé – grace à l’opportunité de travailler sur Ines – de regarder en face un sujet qui l’a touché de près.
      L’un comme l’autre, ce ne sont pas des albums « anodins » et les sujets qu’ils abordent sont loin d’être traités de façon régulière. Pour les deux, il y a d’importants tabous, beaucoup préfèrent tourner le dos à ces sujets d’actualités, beaucoup préfèrent ne rien savoir et continuer à vivre avec leurs propres représentations sur la question, que ces représentations soient ou non fondés
      Et c’est pour cela que je fais le parallèle. Parce que justement, ces albums sortent des sentiers battus et que justement, ils permettent de briser un peu les tabous et les idées fausses. Et Inès finalement, ce que je lui ai toujours reproché, c’est de laisser les gens exactement au même point qu’ils étaient avant de lire l’album. Ce qui n’est pas le cas de En chienneté.

      1. Deux albums engagés certes, mais ils ne bousculent pas de la même façon Mo’. Le récit d’Inès est violent parce que Dauvillier voulait qu’on soit confronté à cette violence inhérente aux femmes (mais pas seulement) battues. Pour moi c’est réussi.
        Tu aurais préféré que ce ne soit pas une fiction ? Que l’album ait une portée plus « fait divers ayant réellement eu lieu » ? Eh bien pour moi, c’est du pareil au même et je l’ai perçu comme tel. Inès, ça pourrait très bien être vrai. Ces histoires-là sont forcément des drames pour ceux qui les vivent, et des fictions pour ceux qui les entendent.

        Après Mo’… je suis pas d’accord avec toi sur ce coup-là mais je t’aime bien quand même hein 🙂

  5. Je me permets juste de rajouter : pour moi Inès était une claque bien violente en pleine face. Et t’es là devant ton bouquin à rager de ne rien pouvoir faire alors que tout ça se déroule sous tes yeux !
    Je n’ai pas du tout cette sensation sur En chienneté. Pour moi les deux ouvrages sont pertinents dans leur forme et dans les témoignages qu’ils servent.

  6. Héhé Lunch ^^
    Mais c’est bien de ne pas être d’accord ! 😉
    Non, je ne voulais pas une fiction. Et puis la question n’est pas trop de ce que je veux ou ne veux pas d’ailleurs ^^ C’est le message qui, je trouve, ne va pas. Je l’entends comme « des femmes sont battues, des femmes meurent sous les coups de leurs conjoints, personne ne fait rien parce qu’il n’y a rien à faire ». Grosso modo ^^
    Le rôle de la voisine et du collègue de travail dans Inès sont justes… révoltants !! Et on retient quoi de ça ?

    1. Je n’ai pas perçu le même message, mais plutôt  » des femmes sont battues, des femmes meurent sous les coups de leur conjoint (oui Mo’, un seul, sans le « s » ça suffit largement), personne ne fait rien et ce n’est pas normal : prenez conscience que ça peut arriver à côté de chez vous, chez un voisin, une connaissance… agissez ! « 

  7. Et bien ce discours-là me plait bien (Lunch… ranges ta table, je ne voudrais pas que l’on se fâche à cause d’elle ^^)
    C’était aussi présent dans les propos d’Enna lorsqu’elle a mis son article en ligne. Mais c’est bien rare. Beaucoup de lecteurs ont été secoué mais on perçoit peu ou prou cette prise de conscience chez eux.
    Cela me fait souvent penser au lecteur-consommateur.
    Ensuite, quand on voit la difficulté d’intervenir sur ce genre de problématiques et l’absence de soutien des victimes, cette lecture m’avait choquée à l’époque. J’ai eu du mal à accepter la passivité des personnages secondaires de l’album je crois.

  8. Les personnages secondaires font partie du malaise. Ils contribuent à nous mettre en abîme, à nous mettre dans la situation du voisin qui n’agit pas. Si tu penses comme dans la citation que tu fais plus haut, je comprends que ça te révolte qu’ils ne se révoltent pas. Vu que je n’ai pas vu le même message, je ne les perçois pas de la même façon non plus… Oui ils sont spectateurs. Oui ils pensent qu’il se passe quelque chose… et non, ils n’agissent pas. L’auteur se sert de leur non-dit (mais aussi celui de l’ami qui vient à la maison, dans son cas c’est pire, il VOIT très bien que ça ne va pas) pour nous mettre mal à l’aise ET servir son propos. S’ils avaient agis et que l’histoire avait eu un « happy end » elle n’aurait pas tant défrayé la chronique justement, et elle aurait eu, je pense, moins d’impact.

    Enfin, je trouve qu’on dévie beaucoup du sujet initial : l’album de Bast.
    Je sais que Loïc Dauvillier a été très sollicité pour présenter son livre et a eu le soutien d’organismes contre les violences conjugales. J’espère qu’En chienneté aura le mérite de faire parler autours du sujet de l’incarcération, a fortiori des mineurs, autant qu’Inès a pu faire parler de la violences conjugale. Car c’est bien là l’essentiel de ces œuvres : qu’elles amènent à discuter.

  9. Ben pour le coup ça marche, Lunch ! C’est bien la première fois que je suis débordé par les commentaires ici !
    Bref, je partage complètement l’avis de Lunch sur la question d’Inès. Rien de plus, rien de moins.

    Mo’, je n’ai pas perçu ce message (je te cite : « des femmes sont battues, des femmes meurent sous les coups de leurs conjoints, personne ne fait rien parce qu’il n’y a rien à faire « ). Mais bien celui de Lunch. Pour le coup, je comprends notre différence de point de vue.
    Je ne vais pas en rajouter une couche parce que Lunch exprime très bien me ressenti (comme quoi tu vois Lunch, ça sert d’être bavard).

    Pour en revenir à l’avenir de En Chienneté, j’ai cru comprendre qu’il y aurait sans doute une expo autour de ce livre et qu’il trouverait sa place rapidement dans les prisons disposant d’une bibliothèque. En tout cas, j’aimerais bien trouver une façon de bosser dessus.
    Il trouvera certainement un écho favorable.

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