Chronique | Lorsque nous vivions ensemble (Kamimura)

Cette chronique n'est pas une première main, j'entends par là qu'elle a déjà été publié sur le très bon site Culturopoing.com. Je voulais la rapatrier ici histoire de... Bref, c'est un peu comme acheter un livre qu'on a déjà lu, histoire de l'avoir près de soi. J'aime beaucoup cette série. Du coup, ça m'a permis de prendre quelques jours de congés après la merveilleuse discussion dans les commentaires de Morphine. Au passage, les commentaires ne sont plus modérés. Je vous expliquerai pourquoi dans un billet futur. En attendant bonne lecture !

L'amour est une fumée faite de la vapeur des soupirs (W.Shakespeare)

Étonnamment, malgré la multiplication des prix et le travail de parutions/traductions de certains éditeurs français, le manga traîne encore cette réputation de sous-BD industrielle, sans saveur ni grande qualité artistique, incapable de renouveler les codes instaurés par Osamu Tezuka. Comme si la BD européenne, je ne parle même pas de l’américaine, n’avait pas elle-même son lot de pseudo-albums à normes établies. Heureusement, les chefs d’œuvres et les grands auteurs existent, il suffit de peu de choses pour les rencontrer.
Il ne faut parfois pas plus qu’une alchimie de messages paradoxaux pour être curieusement attiré par un livre sur les étagères d’une librairie. Un dessin de couverture joyeux, respirant un bonheur simple, aux allures presque « chabadabadesques » ; un titre intriguant, mélange de nostalgie, de regrets et de drames ; et me voici, sortant de mon dealer de bonnes histoires narrativo-séquentielles avec Lorsque nous vivions ensemble dans un sac (recyclable évidemment, mes libraires sont des gens bien). Dans les années 1970, Kyôko et Jirô vivent en couple dans un petit appartement tokyoïte. Elle est graphiste, lui est illustrateur. Tous les deux travaillent durs sans pour autant voir leurs efforts récompensés. Mais peu leur importe, ils vivent ensemble, sans tirer de plan sur l’avenir, parce qu’ils sont jeunes, parce qu’ils s’aiment. Un détail cependant, un simple détail : ils ne sont pas mariés. Si à notre époque cet état a une importance cruciale pour un nombre assez limité de personnes et de fonctionnaires du FISC, dans la société nippone des années 70, il n’en est pas ainsi. Mentant sur leur relation, se cachant aux yeux des « gens bien », ce « déshonneur » est une charge lourde à porter, pour lui, pour elle, pour eux. Il suffit de voir la conjugaison du verbe dans le titre pour comprendre l’importance de cette charge, qui forcément, pèsera de tout son poids au moment de faire des choix primordiaux.
Paru en 1972, ce gekiga, forme ouvertement opposée à la notion de manga par l’approche réaliste de ses histoires, est sans aucun doute l’une des œuvres la plus importante de Kazuo Kamimura. Surtout connu dans le monde pour le dessin de Lady Snowblood (scénarisé par le maître Kazuo Koike) manga qui aurait inspiré Kill Bill, mais aussi en France pour la magnifique fresque féministe Le Fleuve Shinano (éd. Asuka), c’est avec cette œuvre monumentale (près de 1600 pages en 3 volumes !) chroniquant une jeunesse nipponne à la fois torturée et magnifique que Kamimura entre dans la sphère des auteurs incontournables.Cependant, ce dernier ne reste pas prisonnier de ses héros principaux. La richesse de cette œuvre provient également de la galerie de personnages secondaires, du petit voisin au patron, du médecin à la folle, du collègue « intéressé » aux parents manipulateurs. Par les yeux de ses deux protagonistes, Kamimura dresse un portrait cruel, violent, sexuel aussi, parfois morbide mais sans détour ni facilité d’une société japonaise dénuée de compassion. Kamimura n’épargne rien, ni à ses lecteurs, ni à ses personnages. En substance, son message à la jeunesse de son époque est peu optimiste mais assez clair : Kyoko et Jirô, tels des Roméo et Juliette, séparés par une société où ni la jeunesse ni la modernité ne peuvent l’emporter sur les traditions, n’ont qu’à se battre avec leurs propres démons pour assumer leur liberté. Quitte bien entendu à se perdre en chemin.Si la galerie de personnages disparaît peu à peu avec la montée en puissance de l’intrigue, atteignant son paroxysme avec un deuxième volume absolument remarquable, l’histoire gagne en introspection, le dessin se fait symbolique et les voix intérieures de Kyoko gagnent sur le silence de Jirô. Le combat s’intensifie quand les solutions se réduisent.
Graphiquement, le dessin de Kamimura est de ces dessins dont la simplicité cache l’absolue maîtrise. De ces dessins dont un seul trait peut être plus évocateurs que mille pages noircies. Un dessin faisant de Lorsque nous vivions ensemble un de ces livres qui frappent, choquent, marquent. De ces livres qui n’ont pas peur d’aller au bout d’eux-même. Pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. A lire : la chronique de Choco et l'excellente analyse du site Littérature Graphique.
Lorsque nous vivions ensemble (3 volumes, séries terminées) Scénario et dessins : Kazuo Kamimura Editions : Kana, 2009 Collection : Sensei Public : adulte Pour les bibliothécaires : fait partie des essentiels dans une collection manga pour adultes.

8 réflexions au sujet de « Chronique | Lorsque nous vivions ensemble (Kamimura) »

  1. Je viens de découvrir ce site David et je suis impressionné par le nombre de chroniques et la variété des styles abordés. Je ne suis pas un grand adepte de tous les genres ou du moins de certains titres, Littérature Graphique est parfois un peu trop sélective et c’est peut être un tort mais face à la production parfois indigeste du secteur j’ai trouvé cela nécessaire. Il est vrai néanmoins que certains titres mainstream méritent d’être commentés.

    Pour revenir à Lorsque Nous Vivions Ensemble j’apprécie particulièrement la référence que vous faites aux personnages secondaires ou du moins extérieurs au couple que je n’ai pas mentionnés dans mon article, préférant me focaliser sur l’oeuvre de Kamimura. Ils ajoutent au récit un échange, un échange étrange avec le réel. Ils permettent à la narration de se structurer autour de thèmes assez forts dans une sorte de succession d’histoires courtes finalement intimement liées dans une histoire plus globale celle du couple. Merci pour ce regard différent qui m’ouvre les yeux sur la multitude d’aspects que revêt ce triptyque. Je vais « feuilleter » IDDBD assez régulièrement. A bientôt.

    1. Bonjour et merci pour ce commentaire. C’est toujours plaisant d’avoir de nouveaux lecteurs attentifs.

      J’ai déjà parcouru littérature graphique et j’apprécie beaucoup la finesse d’analyse dont vous faites preuve. Je comprends votre approche, en même temps, c’est compliqué de se forcer à faire des chroniques sur des albums dont on ne voit pas l’intérêt. De notre côté, c’est vrai que nous essayons d’aborder des genres et des thèmes différents. Le fait d’être bibliothécaire doit un peu jouer dans cette approche j’imagine. Mais c’est vrai que j’essaye de ne pas me limiter aux saintes chapelles du 9e art… même si je n’ai jamais caché mes difficultés face aux superhéros 🙂
      Pas facile la vie de blogueur !

      Pour en revenir à nos moutons, effectivement, je trouve cet aspect intéressant car renvoyant notre couple à cette solitude particulière. Mais c’est une série, outre sa longueur, d’une très grande richesse. Bien des aspects sont passés sous silence dans ma chronique. C’est une oeuvre à relire plusieurs fois.

      En tout cas, merci encore et à très bientôt !!

  2. Je vous dit à très vite alors, je lis d’ailleurs votre Chronique sur l’oeuvre quasi-documentaire de Lepage. Pour en revenir rapidement aux ouvrages commentés sur Littérature Graphique, ce n’est finalement pas tant une question de genre qui constitue le critère de sélection bien au contraire. Le 9ème Art est un art qui s’est forgé par la culture populaire, par les supers héros, le dessin de presse. C’est simplement la surproduction qui est décévante. Elle étouffe des auteurs qui ont des choses à raconter. Avoir l’envie et le talent de raconter, je crois que c’est l’essence de la Bande Dessinée, qu’il s’agisse de manga, de comics ou de série à grand tirage, l’article sur Naruto ou Bakuman le montre, un prochain sur Batman également. Je retourne à votre chronique. Bonnes lecture et Bon Festival International de la Bande Dessinée, il débute demain, et les expositions de Mickey et Donald à Brecht Evens et sa Boite à Gand regroupant les oeuvres des auteurs flamands de Bande Dessinée alternative en passant par Jean C. Denis et Urderzo, ce Festival a des choses à raconter.

    1. Oui le festival s’annonce intéressant en matière d’expo (vous oubliez l’expo Comès aussi). Je m’y suis rendu l’an passé et je remets ça cette année. J’espère avoir le temps de faire quelques articles « live » pour donner mes impressions.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *