Chronique | Milady de Winter (T.1)

Pendue à un arbre totalement nue, la comtesse de la Fère n’est a priori plus qu’un cadavre. Mais miraculeusement, elle reprend vie et réussi à se dégager. Rentrant au château, elle apprend que son mari s’est enfui après lui avoir fait subir ce sort funeste. Qu’à cela ne tienne, elle part à son tour, pour oublier sa vie antérieure et surtout cacher son infamie. Finalement la comtesse est bien morte car une nouvelle femme est née de ces malheurs… Une femme aussi dangereuse que belle, l’espionne préférée de Richelieu, ennemie des mousquetaires… La légendaire Milady de Winter !

Adaptation, réinvention

Même si adapter Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas est un pari ambitieux, il n’est pas d’une folle originalité. Étant donné le nombre de films, livres, dessins animés et même bandes dessinées sur le sujet, réussir à faire quelque chose de véritablement différent n’est pas chose aisée. Mais prendre comme héroïne principale, la méchante de service, la femme la plus machiavéliques de la littérature classique, la belle et intelligente Milady de Winter est déjà en soi un sacré pari ! Une idée certes simple mais qu'il fallait osé. D'autant plus que c'est une excellente surprise car on redécouvre ce personnage sous un autre jour. Agnès Maupré réussi l'exploit de réinventer ce mythe tout ou gardant son essence. Un grand travail de réappropriation ! Cette Milady est une femme splendide à l’apparence aussi légère et gracieuse que le trait aérien et faussement naïf d’Agnès Maupré. Un  trait dans la même lignée qu’Aude Picault (Transat, Comtesse) ou Lucie Durbiano (Orage et desespoir, Le rouge vous va si bien) et surtout Joann Sfar avec qui elle a longtemps travaillé.  Mais sous ce masque se cache une écorchée, une romantique déçue, une femme originale qui porte sur le monde un regard d’une grande lucidité. Cynique pour les uns, charismatique pour les autres, opportuniste, vengeresse et manipulatrice, vous apprécierez sans aucun doute ce personnage finalement très humain, se laissant aller à ses envies dans l’intimité et totalement en contrôle lorsqu’elle sort dans le monde, capable de colère et d’amour sincère, capable de vengeance et d’érotisme.

Anti-héros et héroine

Mais une belle héroïne ne suffit pas pour réussir un album. Milady n'aurait pas cette présence sans la galerie de personnages issus de l’œuvre originale. Ils sont autant de miroirs déformant la belle. Et là, Agnès Maupré s’en donne à cœur joie en prenant le contre-pieds de l’imagerie populaire. D'Artagnan et ses amis mousquetaires, la Reine, le Duc de Buckingham, Constance, homme ou femme, chacun subira la férocité de la scénariste : quand la gente masculine apparait comme des phallocrates de première catégorie pris entre leurs pulsions sexuelles et leurs romantismes douteux, les femmes ne sont que manipulations, suffisances et imbécilités. L'idiotie, l'apparence et la morale sont les deux mamelles de l'univers de cet album. Finalement, un seul personnage secondaire semble s'en tirer avec les honneurs… le Cardinal de Richelieu ! Transformé en mentor (voire en double) de la belle espionne, il apparaît comme l'homme politique manipulateur et malin. Tout aussi cynique que sa protégée, on lui doit quelques unes des plus belles répliques du livre : « une homme d’état et une espionne ! Nous ne pouvons nous comporter comme si nous étions du genre humain ». Bref, un personnage plus à la hauteur de sa réputation ! Ces anti-héros apportent chacun une pierre pour comprendre le mur qui sépare notre héroïne du monde commun. Et qu'y voit-on ? Une femme résolument moderne, intrigante, contrainte par la vie à chercher une indépendance dans un monde dirigée par des lâches et des bandits. Finalement, on se pose une question : cette bd est-elle féministe ? Pour moi, c'est surtout un portrait passionnant de femme que je rapprocherai aisément de Martha Jane Canary, autre très bonne bande dessinée racontant la vie de Calamity Jane. Il y a une très grande force dans ces deux héroïnes mais chacune d'elle reste humaine et fragile même si la vie ne les y autorisent pas. C'est sans aucun doute la faiblesse du personnage de Milady mais en aucun cas de cet album. Pour conclure, on ne peut que vous conseiller la lecture de cet album. Une adaptation originale d'une très grande qualité. Beaucoup de rythme et un vrai plaisir de lecture. Même en connaissant l'histoire originale, les surprises seront au rendez-vous ! Une très grande maîtrise de la jeune Agnès Maupré. Série et auteure à suivre... et de près !
scénario et dessins : Agnès Maupré d'après Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas Editions : Ankama , 2010 Public : Ado-adultes Pour les bibliothécaires : alors que nous achetons a peu-près toutes les  catastrophiques adaptations littéraires en bande dessinée sous le prétexte que se sont des adaptations de grands livres, ne passons pas à côté de ce petit bijou !
palsechesA voir : la très bonne critique de Sébastien Naeco sur Le Comptoir de la BD A découvrir : le blog d'Agnès Maupré A lire : les 10 premières planches sur BD-Gest' A noter : cette lecture ayant été conseillé par Tristan de Bulles & Onomatopées, elle entre donc dans le cadre du challenge "Pal Sèches" de Mo'.

16 réflexions au sujet de « Chronique | Milady de Winter (T.1) »

  1. Alors je l'ai lue et je n'en garde pas un souvenir éblouissant… Mais j'ai acheté cette bd tout de suite car après avoir lu plusieurs fois les trois mousquetaires étant ado, j'ai toujours trouvé que ce qui arrivait à Milady était vraiment injuste et que tout le monde considérait qu'elle était méchante alors que faut quand même voir ce qui lui arrive la pauvre et comment la traitent les mousquetaires!!!

    C'est quand même une bd que je pensais relire, ne serait-ce que pour savoir si je compte lire la suite ou pas!!!

  2. Justement je ne sais plus trop… Peut-être le fait que du coup elle charge trop les hommes en contre partie!! Et je n'ai pas trop accroché au dessin non plus. Mais bon il m'a assez interpellé puisque je veux le relire pour mettre le doigt sur ce qui me gène justement!!

    1. C'est vrai qu'elle n'y va pas de main morte sur le plan des hommes. Mais les héros originaux sont des figures, seule la caricature peut vraiment égratigner leur image. Je trouve ça plutôt drôle.
      Pour le dessin, moi je le trouve plutôt réussi. Simple mais nerveux et gracieux. Comme je l'expliquais dans la chronique, ça se situe dans la lignée des auteurEs assez proche de l'esprit de Sfar (comme Lucie Durbiano publiée chez Bayou, la collection de Sfar justement). Rien de dérangeant et c'est plutôt agréable à regarder.
      Bon et bien tu me diras pourquoi bientôt alors !

  3. Le petit côté de l'époque des mousquetaires me laisse tenter par cette BD, même si je n'accroche pas trop au niveau du dessin, j'aime bien l'histoire qui n'a pas l'air d'être trop mauvaise ^^, a voir 🙂

    1. C'est dynamique et très plaisant comme écriture. Point de vue dessin, il faut aimer le style un peu déstructuré à la Sfar.
      Si tu es jeune dessinatrice (d'après ce que je vois) tu devrais y jeter un coup d'oeil, c'est un style graphique que l'on retrouve beaucoup chez les jeunes auteurs actuels (Kerascoet, Lucie Durbiano)
      A essayer si tu le trouves à la médiathèque.

  4. Eh bien j'essaierai de lire cette petite BD, le style du dessin simpliste ne me déplait pas plus que ça au final 🙂 souvent, la qualité du dessin ne fait pas forcément un meilleur scénario :p

    par exemple on peut très bien avoir de jolis dessins et un scenario tout moche 🙁

    1. Un bon dessin ne sauvera jamais un mauvais scénario mais l'inverse est possible 🙂
      Il ne faut JAMAIS s'arrêter au dessin. Personnellement, je serais passé à côté de dizaines de bonnes lectures sans ce principe.

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