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Chroniques BD

Les aventures : planches à la première personne (Jimmy Beaulieu)

De 1998 à 2014, Jimmy Beaulieu, auteur important de la bande dessinée québécoise, a tenu des carnets. D’histoires au jour le jour, elles sont devenues peu à peu une véritable œuvre autobiographique témoignant de 20 ans de vie. Ou comment de Québec à Montréal en passant par Angoulême, le jeune Jimmy devint un  homme.

En 2012, Les Impressions Nouvelles, nous ont proposé un recueil des dessins érotiques issus des carnets de Jimmy Beaulieu, Le temps des siestes. En janvier 2015, elles réitèrent leur coup avec ce beau pavé de 350 planches regroupant les carnets personnels (accompagnées de pages inédites). Déjà publié en partie chez Mécanique Générale sous les titres Quelques Pelures, Le moral des troupes et Le Roi-cafard, c’est donc dans un même ensemble que nous retrouvons l’auteur du très très bon Comédie Sentimentale Pornographique (publié lui chez Delcourt en 2011). Au passage, je tiens à le remercier pour ce dernier titre. Car, grâce à ses mots-clefs bien sentis, il m’apporte un nombre de passage non-négligeable sur IDDBD. Je pourrais lui soumettre un certain nombre de futurs mots à retenir pour son prochain album s’il le souhaite. Merci le référencement intelligent…

Mais je digresse et je pense déjà avoir perdu quelques lecteurs. Et pourquoi n’aurais-je pas le droit aussi de raconter ma vie ? Après tout, ça ne marche pas si mal pour Jimmy Beaulieu. Il nous expose sa vie, sa famille, son départ de Québec la belle pour Montréal la gigantesque, son travail de libraire puis le lancement de Mécanique Générale (sa petite maison d’édition), ses premiers succès, ses premiers voyages en France et surtout, surtout sa vie sentimentale. Et qu’elle fut longue et compliquée durant des années ! Difficile d’être l’ami-confident (la pire des places) ou le presque-amant maladroit (vient juste après dans la hiérarchie des places à éviter).

Mais il me semblerait manquer de respect à l’auteur en vous gâchant la surprise par l’évocation des grands événements de son récit personnel. Car non, on ne dévoile pas la vie de Jimmy Beaulieu ! Il suffit de le laisser agir afin de se passionner pour cette existence à la fois normale et riche de rencontres, d’événements, d’échanges et de choix. Je ne sais pas si Jimmy Beaulieu est un québécois ordinaire  mais, à l’image du Paul de Michel Rabagliati (il est juste impossible de ne pas y penser en lisant cet album) on a juste envie de passer une soirée à refaire le monde en sa compagnie et de déménager pour la belle province.

Mais outre, les histoires parfois douloureuses, émouvantes, essentielles ou anecdotiques, c’est bien tout son talent d’auteur de bande dessinée qui transparaît dans ces planches. Jimmy Beaulieu possède un vrai sens du rythme, du cadrage ainsi qu’une aisance certaine pour évoquer en quelques mots ses pensées et impressions. Il laisse le domaine de l’impalpable, des sensations ou de la sensualité (les jolies filles de ses albums précédents n’ont pas disparues) à un graphisme liant figuratif, naïveté, réalisme et un bon soupçon d’érotisme. Le résultat est à la fois beau, émouvant et prouve à tous les amateurs de romans que l’imagination n’est pas tuée par le dessin (mon dieu que cet argument m’agace quand je feuillette cet album).

Pour terminer, je ne peux que vous recommander de plonger les deux yeux, le cerveau, les mains et tout ce que vous voudrez dans ce recueil d’histoires autobiographiques. Réalisées parfois après plusieurs années d’écart avec les événements racontées, elles montrent toutes la créativité d’un auteur québécois important et sa capacité à mettre en œuvre la force narrative de la bande dessinée. Plus qu’un documentaire nombriliste, il fait de son alter-égo de papier un nouvel antihéros à la fois touchant, drôle et parfois un peu stupide. Il est vraiment facile de s’identifier à ce personnage. A cet égard, il se situe au niveau d’un Michel Rabbagliati ou d’une Julie Doucet, autres grands fleurons de la BD francophone outre-atlantique. BD, Québec, qualité… Pas mieux.

Je remercie Les Impressions Nouvelles pour cette redécouverte.

Les aventures : planches à la première personne (one-shot)
Scénario et dessins  : Jimmy Beaulieu
Editions : Les Impressions Nouvelles, 2015 (25€)

Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : Complète bien les albums précédents de Jimmy Beaulieu.

Chroniques BD, Recommandé par IDDBD

Jane, le renard & moi (Arsenault & Britt)

Hélène est une fille à peine sortie de l’enfance qui subit harcèlement et intimidation de la part de ses « amies d’écoles ». Heureusement, pour l’aider à surmonter sa solitude, elle se réfugie dans le monde de Jane Eyre, dans le réconfort de sa mère et dans son imagination débordante. Avant de commencer cette chronique je tiens à remercier mes camarades de KBD qui m’ont poussé à relire Jane, le renard & moi sur lequel je m’étais arrêté distraitement il y a quelques mois. Fatigué, mal luné ou que sais-je ? J’avais lu et n’avais pas trouvé dans ces pages l’œuvre époustouflante dont tout le monde parlait. Je refermais donc l’album et passais à autre chose. A vrai dire, je suis peut-être un sombre blogolecteur de mauvaise foi mais il devait quand même me rester un soupçon de doute quand Mo’ proposa cet album à la lecture pour une future synthèse de KBD. Je m’inscrivais donc sur la liste en me disant qu’il faudrait bien une voix dissonante pour donner un peu de fil à retordre au rédacteur de la synthèse dominicale. Ainsi, installé sur mon canapé, je me replongeais dans la première bande dessinée du duo Isabelle Arsenault et Fanny Britt. Immédiatement, la magie opéra, m’emmenant dans cette école très commune où une enfant très commune se retrouve dans une situation, elle aussi, des plus communes. Retour vers le futur… et les mots de la petite Hélène, unique narratrice de l’histoire, qui résonne dans mon esprit. Ce sentiment de rejet que, vous, moi, elle, avons tous un jour connu avec plus ou moins de force. Et la cruauté des enfants. Et l’envie de trouver une échappatoire à l’ordinaire stupide et méchant. Les textes de Fanny Britt sont d’une justesse incroyable et prennent leurs aises grâce au travail d’illustration remarquable d’Isabelle Arsenault. Avec son utilisation très surprenante d’une couleur capable d’éclater au milieu d’un océan de gris, elle réussit à créer l’atmosphère nécessaire à l’épanouissement des mots. Une véritable osmose se créent naturellement entre les deux auteurs. Quand Hélène parle, le dessin d’Isabelle absorbe les non-dits, les descriptions, tout ce qui pourrait « polluer » ou alourdir le texte de Fanny. Mais quand le texte laisse toute la place, alors c’est une puissance créatrice – celle de l’imagination –  qui se réveille avec des doubles pages fantasmagoriques qui entrainent encore un peu plus le lecteur dans ce monde à la fois fabuleux et réaliste. Cette osmose entre les éléments graphiques et narratifs crée un album particulièrement fort, et surtout très juste. Tour à tour ou ensemble, les deux auteurs savent jouer sur les rythmes, sur la finesse des sentiments, sur les petits riens qui, sans être explicites, font toute la différence entre une simple histoire et un récit qui touche profondément. Et pourtant, si peu d’effets de style ! Beaucoup de simplicité – ou en tout cas d’épure – dans une forme qui définit pour moi toutes les qualités de la bande dessinée québécoise et plus largement nord-américaine. Si on connait depuis longtemps les qualités des auteurs américains, leurs cousins canadiens n’ont rien à leur envier. Avec un vrai souci du récit intime loin d’un nombrilisme de plus en plus pénible dans la BD européenne (dois-je vous reparler de Paul ?), une qualité graphique indéniable (ou de Jocelyn Houde ?), une forme d’autodérision et de fantaisie (au hasard Rémy Simard), on peut admettre qu’il se passe des choses Outre-Atlantique. Pour terminer sur Jane, le Renard & Moi, on ne peut être qu’admiratif devant ce travail d’une réelle justesse et d’un équilibre parfait. Un album qui saura toucher grand, petit, moyen, un travail à montrer aux apprentis auteurs. Ce récit parlera aux jeunes collégiens mal-à-l’aise dans leur peau, à leurs parents qui ont connu cela, à ceux qui l’ont fait subir aussi. Et puis, comme le monde n’est pas si noir, cette fable moderne a sa morale. Là aussi tout en naturel et en simplicité. A lire : les chroniques de Mo’, Lunch, Badelel et Bidib A découvrir : la fiche album sur le site de La Pastèque

Jane, le Renard et Moi (one-shot) Scénario : Fanny Britt Dessins : Isabelle Arsenault Editions : La Pastèque, 2012 Public : Tout public Pour les bibliothécaires : Vous ne l’avez pas encore ? En ados, en adultes, en jeunesse… ou vous voulez mais achetez-le ! Et faites ce qu’il faut pour le faire sortir !

Chroniques BD, Recommandé par IDDBD

Chronique | Paul au parc (Michel Rabagliati)

Dernière étape de nos chroniques de rentrée consacrés aux albums de La Pastèque, voici le dernier opus de la série phare de l’éditeur : Paul au parc de Michel Rabagliati.

La touche québecoise

Depuis 1999 et Paul à la Campagne, l’auteur québécois raconte les pérégrinations de son alter-ego de papier. Cet anti-héros a presque tous les visages de la vie, passant, d’un album à l’autre, du stade de l’adolescent boutonneux à celui d’adulte accompli. Pas vraiment de transition ni même de logique dans cet exercice mais des petites touches qui peignent l’existence sans détour. Des fâcheries aux grandes rencontres, des moments fondateurs aux drames du quotidien, Paul c’est une vie ordinaire raconté d’une façon… ordinaire.

C’est vrai, le dessin de Michel Rabagliati est effectivement très simple mais il n’en demeure pas moins d’une extrême rigueur. Maisons, quartiers, paysages, personnages, tout est graphiquement très cohérent. Un trait souple, des cases aérés, un rythme régulier et une espèce de joie de vivre qui irradie ses pages. Une joie communicative que je trouve assez propre à la bande dessinée québécoise.

Comment ? Les québécois auraient-ils une façon particulière de faire de la BD ? Bonne question. A l’aune de mes lectures récentes (et moins récentes), je me hasarderais à répondre par l’affirmative. Je n’ai pas vraiment d’éléments, juste l’impression d’une réelle fraîcheur due peut-être à une absence totale de prétention, une volonté de prendre la vie avec légèreté et surtout,  une capacité d’autodérision rare dans notre vieille Europe. Résultat, sous couvert d’une fausse légèreté, de nombreuses émotions (positives et négatives) passent dans leurs productions. Personnellement, j’adore.

La vie, la voix

Tout est là. Le dessin de Michel Rabagliati, une sorte de réalisme naïf, s’articule très bien avec l’écriture. Les deux éléments se répondent. Les récits de Paul ont une double voix : celle du souvenir symbolisé par le dessin et les dialogue – que l’on observe – et celle du narrateur, que l’on entend. Oui, on perçoit le son d’une voix à la lecture de ces albums. Que voulez-vous, j’entends la voix off de Michel commenter la vie de  Paul. C’est magique. J’ai l’impression de partager un moment d’intimité, comme si ce livre avait été écrit pour moi. Et puis comment imaginer un narrateur plus fiable ? Michel a vécu la vie de Paul puisque il s’agit d’une œuvre autobiographique. Conteur de sa propre vie, ses histoires frappent par leur fluidité. On passe, comme dans Paul en appartement, de la période des souvenirs à celle du temps présent avec grâce, humour et intelligence. Et toujours cette même recherche de simplicité, toujours cette volonté de nous raconter une histoire comme si elle était la plus extraordinaire du monde.

Pourtant, si on passe en revue les albums, rien ne semble plus ordinaire que cette vie là. Dans Paul au parc, Michel Rabagliati raconte une courte période de sa jeunesse. Il évoque son passage chez les Scouts loin des clichés habituels. Il nous parle des camps d’été, les copains, les éduc’. Et pourtant, nous ne sommes pas dans Martine chez les Scouts ou Scouts toujours. Michel Rabagliati ne se limite pas qu’à ce simple épisode. Il élargit notre horizon en évoquant non seulement sa vie familiale mais aussi la réalité politique et sociale de la vie d’un jeune québécois moyen dans les années 70 : l’arrivée de la télé couleur, les mouvements indépendantistes… et les premières copines. La grande histoire rejoint la petite… comme dans la vraie vie. Résultat, le lecteur perçoit mieux les nuances… et c’est souvent ces détails qui font les belles histoires.

Un seul conseil pour terminer : lisez Paul et soyez heureux !

A relire : la chronique « Les incomparables #1″ consacré à Paul et… Atar Gull.
A voir : l’interview pour l’exposition Paul à Paris (2010)
A parcourir : le site de Michel Rabagliati et la fiche-album sur le site de La Pastèque

Paul au Parc (et tous les autres de la série pendant qu’on y est !)
Scénario et dessins : Michel Rabagliati
Éditions : La Pastèque, 2011

Public : J’aurais tendance à dire tout public sur certains albums mais...
Pour les bibliothécaires : peut-on se prétendre bédéthécaire et ne pas avoir Paul dans ses rayons ? J’en doute. Une série tout simplement indispensable.

Chroniques BD

Les Incomparables #1 | Paul VS Atar Gull

Voici quelques temps déjà que cette idée me trotte dans la tête. Oh, rien de bien révolutionnaire : parler d’une BD non pas à partir de son histoire mais d’un de ses personnages. Chose étrange, la semaine dernière j’ai été incapable de rédiger un billet digne de ce nom sur l’excellentissime série des Paul du québécois Michel Rabagliati. Cette semaine, suite à des discussions intéressantes sur le blog de Mo’, je voulais parler d’Atar Gull, album qui ne m’a pas du tout enthousiasmé. Pareil ! Impossible de rédiger quelques choses de cohérents. Après avoir écrit deux pages sans queue ni tête, j’ai laissé tomber, un peu intrigué par ces deux échecs similaires sur des albums pourtant très différents.

Justement, ils sont différents, aucun points communs…

Et si c’était  ça la clef ?

Et si, pour rire, nous convoquions ces deux personnages de fiction pour une confrontation ? Qu’est-ce que ça donnerai comme chronique au final ? Alors juste pour s’amuser, je vous présente le premier (et peut-être l’unique) duel de cette nouvelle catégorie d’IDDBD : les incomparables !

A ma gauche : Paul. Québécois de Montréal né dans les années 60. Alter-ego de papier de son créateur, le très sympathique Michel Rabbagliatti. Paul, c’est 6 albums qui racontent une vie : la sienne. Paul est un genre de M. Jean  sans le côté parisien énervant. Son travail : graphiste, maquettiste, illustrateur. Il vit avec Lucie, sa très intelligente compagne et sa fille, Rose. Paul a de la famille, des amis, des emmerdes aussi. Bien entendu ce héros a de nombreux défauts mais aussi de grandes qualités dont les principales sont l’ouverture d’esprit et la dose d’autodérision qui manque à la plupart d’entre nous. Qualités qui lui permettent de prendre la vie comme elle vient, avec ses bons et ses mauvais côtés, sans s’illusionner sur ce qu’il est… ou n’est pas. Il a quelques regrets mais finalement, Paul est un humaniste qui s’ignore. J’exagère, c’est une personne simple qui sait faire attention aux autres.

A ma droite : Atar Gull. Prince d’une tribu africaine devenu esclave, donné comme cadeau à la fille d’un planteur. A la mort de son père, il n’a qu’un but… La vengeance ! Atar est né de la plume d’Eugène Sue au 19e siècle mais c’est Fabien Nury, nouveau scénariste hype de la BD franco-belge, qui l’a fait revivre sous le dessin de Bruno (Biotope, Michel Swing). Sous ses airs de statues, il est presque impossible de comprendre ce que ressent ce personnage singulier. Est-il simplement mué par la haine ou ressent-il véritablement les choses ? Qui est ce personnage, un fou dangereux, un tueur psychopathe incapable d’empathie ? Personnage dérangeant, impénétrable comme cette armure graphique qui l’entoure constamment. Seul son némesis, un dénommé Brulart, pirate et assassin de son état, semble percer à jour cet étrange personnage. A la fois terrifiant et froid, un robot avant l’heure.

A ma description, ces deux personnages sont différents autant sur le fond que la forme. Pourtant, en y réfléchissant un peu… Bon côté graphisme, pas de doute. Celui de Paul est influencé par la BD ligne claire des années 70-80, avec des traits caricaturaux pour les personnages mais plus de détails dans les décors. Globalement ça reste quand même très simple. Atar Gull en revanche dispose d’influences artistiques variées et fortement marquées par l’art africain. Ce personnage de golem sombre au trait si particulier rappelle les œuvres d’art premier. Cependant, le choix des couleurs l’entourant me semble si saugrenue qu’à la lecture je pensais sans cesse : « mais pourquoi diable a-t-il colorisé cet album ? ».

Au-delà de l’aspect graphique, ces personnages semblent toutefois partager quelque chose d’indéfinissable. Déjà, étant tous les deux les héros éponymes de leurs aventures, leurs histoires respectives reposent sur la réussite ou non de leur personnalité, de leur présence et leur charisme de « héros » de bande dessinée. Bien entendu, il est plus facile pour moi de se retrouver dans le personnage du québécois. Après tout, j’ai plus de chance d’être Paul qu’un prince esclave. Cependant, comme pour les univers imaginaires qui ne sont que des terreaux pour raconter des histoires, ça n’empêche pas l’ennui. Ce qui est intéressant dans le personnage de Michel Rabagliati, c’est sa faculté à se livrer sans ambages, sans se cacher ni prendre des chemins de traverse. Il montre, donne et reçoit avec la même intensité, n’élude aucun thème (même la mort comme dans Paul à Québec). L’auteur québécois se situe à la fois dans la ligne d’un Harvey Pekar par rapport au côté autobiographique de son œuvre mais aussi en rupture par son approche très positive. L’un est américain l’autre québécois, je ne sais pas si ça joue. En tout cas, Paul donne vraiment envie de traverser l’Atlantique à la nage, la rame et autres moyens plus ou moins rapides histoire de balancer quelque « hostie de calices » et autres « Tabernac ». Bref, lisez Paul et soyez heureux.

A l’inverse, alors qu’on cherche à me faire ressentir avec force la violence, le dégoût ou la compassion, on me livre un personnage déshumanisé comme Atar Gull. Comment puis-je adhérer au propos ? C’est pour moi un véritable frein qui me fait préférer – et de très loin – le personnage du pirate bien plus poétique et romantique que le héros principal. Hormis le fait que l’histoire soit plutôt bâclée sur la fin, il me semble quand même important dans un récit de ce genre qu’il puisse y avoir une accroche avec le héros. Rappelez-vous le Comte de Monte-Christo, l’un des plus grands récits de vengeance jamais écrit ! Atar Gull subit, puis agit comme un golem. Jamais il ne semble ressentir quoique ce soit. Il m’est donc impossible d’entrer confortablement dans cette histoire et d’être dérangé par quoique ce soit.

Voici donc le résultat de cette comparaison d’incomparable. Pourquoi j’aime Paul ? Parce qu’il est humain. Pourquoi je n’aime pas Atar Gull ? Parce qu’il ne l’est pas du tout. Pourtant ces deux personnages, par leur style de récit, sont des porteurs de vie, de sens, de ressenti. Si l’un m’entraîne, l’autre me laisse à quai.

Merci à vous d’avoir subi ce test dont l’intérêt est sans aucun doute discutable. Tiens et bien discutons-en justement !

Paul (7 volumes)
scénario et dessins : Michel Rabagliati
Éditions : La Pastèque
Public : Pour tous
Pour les bibliothécaires : indispensables, surtout Paul en appartement, Paul à la pêche & Paul à Québec.

Atar Gull (one-shot)
scénario : Fabien Nury d’après le roman d’Eugène Sue
dessins : Bruno
Editions : Dargaud
Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : Gros buzz cette année (sélectionné à Angoulême, comme Paul d’ailleurs) mais je demande à voir sur la durée. Pas certains que cet album vieillisse très bien.

Chroniques BD, Recommandé par IDDBD

Chronique | Les derniers corsaires (Houde & Richard)

Durant la seconde guerre mondiale, le lieutenant Woolf est le second du capitaine Wallis sur le Jason, un sous-marin de la Royal Navy prêt à partir en mission. Woolf est ambitieux et ne comprend pas pourquoi, après des années d’efforts, il n’a pas encore son propre vaisseau. Le destin ne va pas tarder à lui offrir des réponses…

L’appel du large est souvent un moyen bien utile de débuter une aventure. Rien de mieux que l’horizon pour se lancer dans des promesses : des jolies filles dans chaque port, du sang, des combats et des larmes. Bref, de quoi s’éloigner pour un instant de la froideur de nos écrans d’ordinateurs pour se chauffer un peu au soleil, sur le pont. Non vraiment, rien de mieux qu’un titre comme Les Derniers Corsaires pour souffler dans les voiles de notre imagination.

Pourtant, dans cet album dont les qualités m’ont rendu très difficile la rédaction de cette chronique, il ne s’agit pas de cela. Ici point de flibustiers mais  la marine militaire avec toute sa rigueur, sa discipline, son honneur, son mérite et sa confiance ne se gagnant que par modestie et travail. Dans ce sous-marin, il n’y a pas de place pour l’approximation. L’horizon est celui du périscope, le sang est dilué dans l’eau de mer, les combats se déroulent sous le secret des vagues dans un jeu de cache-cache mortel. Quant aux femmes : pas l’ombre d’une chevelure, parbleu !

Les derniers corsaires est une évocation des combats sous-marin durant la seconde guerre mondiale. Comme Soldats de Sable (cf chronique de la semaine dernière) Jocelyn Houde et Marc Richard, les deux auteurs québécois de cet album, n’ont pas pris le parti de la fresque historique majeure mais la petite histoire de quelques personnages. En fait, il s’agit surtout d’un récit d’apprentissage. Si le lieutenant Walter Woolf connaît la théorie du combat, il est vite confronté à la réalité et surtout au capitaine Wallis, alias Ed Le Puant. Ce personnage austère particulièrement réussi allie la sagesse du vieux briscard, la noblesse de l’homme d’honneur et la morgue de l’officier. On appréciera également le personnage du capitaine Fielding, fin stratège et orfèvre en combat sous-marin. En y repensant, il n’est sans rappeler le capitaine Stark (Chargez !!!) des Tuniques bleues. Bref, la narration repose essentiellement sur leurs rapports, parfois conflictuels, parfois cocasses, de maître à disciple. Par ce biais, le lecteur est entraîné dans les profondeurs du récit. Les situations s’enchaînent entre moments de tensions,  de guerres et instants de calme, voire de réflexions. Combats et stratégies sont démontrés et expliqués sans lourdeur, les situations sont amenées avec beaucoup de finesse, laissant la place à des rebondissements inattendus. Au bout du compte, tout est précis, orchestré, fluide. La construction en trois temps est impeccable, ça file, on veut en savoir plus. Bref, un récit aussi construit et pensé que les opérations décrites.

Cette super-précision pourrait être un frein à l’émotion. Or, c’est là qu’intervient le travail magnifique du dessinateur Jocelyn Houde qui n’est pas sans rappeler le Christophe Blain d’Isaac le pirate. Une référence ! A première vue pourtant, le trait est simple. Des trames garantissent une relative obscurité à l’ensemble, la couleur est simple également, jouant sur les tons chauds ou froids quand nécessaire. Mais plus on pénètre dans le cœur du récit, plus on s’aperçoit de la virtuosité du dessinateur. C’est puissant et beau quand nécessaire, dynamique ou contemplatif au besoin, ça accroche l’œil immédiatement. Les émotions comme la panique ou la honte sont palpables. Et que dire des brouillards ou des vagues, superbe ! N’ayant pas les qualités techniques pour juger de la qualité d’un dessin, je m’enthousiasme rarement autant sur un illustrateur. Mais il faut bien avouer que peut avant sa mort en 2007, Jocelyn Houde montrait une qualité époustouflante à chacune de ses cases. Loin des critères réalistes, il donnait pourtant une vraie présence à ses personnages et à ses histoires. De quoi laisser un goût très amer à tous les amateurs du 9e art qui aurait pu bénéficier de son talent. Je suis triste à retardement.

Je ne sais qu’ajouter de plus sinon vous inciter à découvrir cet album réédité par La Pastèque cette année. Un album magnifique dressant le portrait de héros méconnus, soldats de l’ombre sous-marine, adepte du jeu d’échecs. Des hommes vrais avec leurs faiblesses et leurs victoires. Un bel hommage par des auteurs québécois qui, une fois de plus, on pense à Michel Rabagliati ou Jimmy Beaulieu, nous gratifient d’un album tout simplement merveilleux. Merci !

Merci aux éditions La Pastèque pour cette découverte (j’ai beaucoup de chance avec cette maison d’édition)

A voir : la fiche auteur sur le site La Pastèque

Les Derniers Corsaires (one-shot)
Scénario : Marc Richard
Dessins : Jocelyn Houde
Éditions : La Pastèque, 2012 (première édition en 2006)

Public : Amateurs de livres historiques, Ado-adultes
Pour les bibliothécaires : Il y a tant de BD historiques qui n’ont aucun intérêt… Pour une fois que vous avez un bijou, sautez dessus sans attendre. Vos lecteurs vous remercierons !

Chroniques BD

Chronique | Comédie Sentimentale Pornographique

scénario et dessin Jimmy Beaulieu (Québec)
Editions Delcourt (2011)
Collection Shamphooing
Public : Adultes
Pour les bibliothécaires : un très bon album d’un auteur québécois. Pas essentiel dans un fonds moyen.

Histoire de Q

Je ne partage pas vraiment l’enthousiasme des foules sur le retour de la BD érotique. C’est vrai que  ça revient à la mode, d’ailleurs même les éditeurs de BD bien commerciales vendues chez Carrefour entre les légumes et les pots de haricots verts (bios de préférence) s’y sont récemment remis… Comme quoi les popotins, ça marche toujours.
Bref, c’est vous dire, si le titre « Comédie sentimentale pornographique » ne me donnait pas franchement envie de découvrir pour la première fois l’œuvre du québécois Jimmy Beaulieu.
Mais ne cherchez pas, en ce moment je suis difficile.
La preuve, j’avais tord.

Comédie Sentimentale Pornographique est même une très agréable découverte. Je ne sais pas dans quelle mesure Jimmy Beaulieu a été influencé par la « Nouvelle BD » européenne mais une chose est sûre, son album entre dans la droite ligne éditoriale de la collection dirigée par Trondheim. On retrouve un trait faussement simpliste, très énergique et expressif. Jimmy Beaulieu fait surtout preuve d’un réel talent d’écriture. Il fait cohabiter deux histoires qui ont uniquement deux points communs : une femme et un livre. La femme c’est Corrine, petite amie de Louis Dubois, réalisateur de film pour l’argent et auteur de BD pour le plaisir. Tous les deux sont fans des romans de Martin Gariépy, lui-même amoureux d’une lesbienne nommée Annie qui est en fait l’ex de …. Corrine ! Ah oui, j’oubliais, Louis quitte Montréal pour s’affranchir de la civilisation dans un hôtel perdu (qu’il vient d’acheter) d’une région perdue.

Comédie sentimentale pornographique est donc une suite de scènes et une série de portraits liées par ces hypothétiques fils rouges que sont l’amour, les souvenirs, les fantasmes, une sexualité très assumée. Mais ici, le sexe n’est pas bardé de toute moralité ou immoralité. Il est vécu bien simplement, à la fois comme plaisir, dialogue et terreau de créativité. En fait, l’album est bien plus « érotique » que « pornographique ». Car la créativité est aussi un thème récurrent de cet album. Entre l’écrivain et le dessinateur, l’un se nourrissant du souvenir fantasmagoriques de la petite amie de l’autre, la différence n’est finalement pas si grande. La présence d’un extrait du roman écrit par Martin à chaque début de chapitre fait écho à l’une des scènes où Louis parle de son travail à Corrine.

Je ne résiste pas à vous retranscrire le dialogue :

–    Sérieux ! J’comprends pas pourquoi tu t’entêtes à faire un nouveau livre ! T’en as déjà fait 10000 !
–    Pffff ! C’est du dessin ! ça intéresse personne! Les gens veulent qu’on leur raconte des histoires!
–    Mais c’est super beau !
–    Beau, beau… on s’en fout que ce soit beau… il y tellement plus que ça dans le dessin quand on a appris à regarder au-delà de la surface.

Si au début de l’album on se dit : où va-t-on ? On se laisse entrainer peu à peu par ces vagues de sentiments et de situations contradictoires. C’est très plaisant de parcourir les envies et les sentiments de ces personnages. Et pour reprendre les propos de Louis, sous le vernis du dessin érotique on trouve une grande pudeur chez des personnages auxquels on s’attache très rapidement. Si tous ont des manières différentes de chercher, tous sont en quête de sens  par l’écriture, l’isolement ou l’amour.

Pour conclure, Jimmy Beaulieu rejoint la longue liste des auteurs de BD québécois que je relirais avec plaisir ! Avec Comédie sentimentale pornographique, il signe un album d’une extrême finesse où vulgarité et voyeurisme sont complètement absents. Un très bel album où poésie et onirisme règnent en maître. Merci à Babelio et à leur opération Masse Critique de m’avoir fait découvrir cet album !

A découvrir : le blog de Jimmy Beaulieu

A lire : la chronique de Sud-Ouest

A lire : un entretien (rapide) avec Jimmy Beaulieu

A noter : cette chronique a été faite dans le cadre de l’opération Masse Critique de BabelioCliquez ici pour voir les autres critiques sur cet album

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