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Chroniques BD, Recommandé par IDDBD

City Hunter (Tsukasa Hojo)

Quand vous n’avez plus d’espoir, que la justice ou la police ne peuvent plus vous aider, alors laissez le message XYZ à la gare de Shinjuku. Car dans la jungle du quartier tokyoïte, le duo City Hunter règle les affaires sensibles. Derrière ce pseudonyme se cache le sage Hideyuki Makimura et l’exubérant Ryo Saeba. Un duo de choc dans une ville menacée par les cartels de la drogue sud-américains.

De Nicky à Ryo

City Hunter est surtout connu par le grand public grâce à son adaptation TV : Nicky Larson. Si cette version française a rendu service à la série et à l’introduction du manga en France en étant l’un des grands succès de la génération Club Dorothée (de 1987 à 1991), elle a également contribué à donner une image très décalée de l’œuvre originale. La faute à une censure et à un doublage farfelue qu’on hésite à qualifier de mythique ou de summum du ridicule. Il fallait donc se replonger dans le manga publié de 1986 à 1992 dans le Jump pour découvrir les  aventures originales de Ryo Saeba. Pour le replacer dans l’histoire du manga, il faut se rappeler que les années 1970-1980 sont un peu l’âge d’or de la bande dessinée japonaise contemporaine. Les jeunes auteurs nés dans les années 50 ou 60 bénéficient des avancées artistiques des pionniers d’après-guerre et font preuve eux-mêmes d’une grande créativité. Dragon Ball, Akira, La Rose de Versailles et City Hunter font partie des réussites majeures de cette période.

Schizophrénie à la japonaise

Le succès et le ressort même de cette série reposent sans conteste sur la personnalité de Ryo Saeba, le fameux « nettoyeur ». A la fois loup solitaire et joyeux drille, grand professionnel et détraqué sexuel, il est surtout clown qui cache sa sensibilité sous le couvert du n’importe quoi. En fait, l’apport même de City Hunter à la bande dessinée japonaise est justement la popularisation d’un héros porteur du fameux double héritage culturel (cf la première partie du texte de la formation manga). Ryo Saeba est à la fois la figure du samouraï chère à la tradition noble et bourgeoise de l’ère Edo, mais il est aussi l’héritier des personnages de récits populaires bénéficiant d’un rapport au corps très libre. Cette liberté est d’ailleurs souvent une source d’incompréhension pour le lecteur occidental de manga.  Ainsi, le lecteur de City Hunter sera constamment balancé entre scènes d’actions sérieuses et moments franchement décalés où sexualité et ridicule sont la règle. Comme symbole, le fameux Mokkori, instant de grâce ultime où Ryo Saeba réagit de manière très masculine à une situation d’excitation particulièrement érotique (pour lui). Bref, pour ceux qui ne connaissent pas… je vous laisse découvrir.

Belles formes et actions : l’art de Hojo

Durant 32 volumes, soit 336 chapitres, le cowboy au grand cœur fera régner la justice face à des adversaires toujours renouvelés à coup de gros flingues (Freud mon ami !) et de coup de poing. Même si globalement les ressorts sont toujours un peu les mêmes, Tsukasa Hojo a su entourer son personnage principal d’une galerie de second rôle tout à fait croustillant. En tête, ce faux second rôle qu’est Kaori (la fameuse Laura de l’adaptation TV française). La sœur de Hideyuki entre tragiquement dans la vie de Ryo. Sous ses airs de garçon manqué, elle prend une place prépondérante dans la série. Si City Hunter est un polar, l’auteur y fait entrer une histoire d’amour. Qui a dit que les garçons (public cible de ce manga à la base) n’aimaient pas les romances ? Cependant, cette dernière est bien cachée par le côté ouvertement érotique de la plupart des protagonistes féminins secondaires. Ce côté « belle forme » est une marque de fabrique chez Hojo. Pour rappel, il est également le créateur de jolies voleuses de Cat’s eyes. Ce choix assumé est particulièrement efficace grâce à l’approche réaliste de son dessin. En effet, il a su intégrer les codes graphiques du manga hérité de ses aînées tout en développant sa propre forme. Ainsi, on oublie (un peu) les caricatures et les grands yeux pour des personnages fortement sexués et des décors réalistes. Gardant un découpage très nerveux, Tsukasa Hojo donne beaucoup de rythme à ses aventures, ménageant avec efficacité moments d’actions et de rigolades. Et c’est vrai, on rit beaucoup tout en étant pris par les histoires (environ deux par albums). Pour conclure, un classique… et quel classique ! Bénéficiant d’une image brouillée en France, City Hunter n’en demeure pas moins une œuvre importante du shonen manga (même si je le conseille plutôt pour un public plus adulte). A la fois drôle et bourré d’action, ce manga a ouvert la voie à des personnages de « clowns nobles » (Eikichi Onizuka de GTO par exemple) et montre toutes les qualités graphiques et narratives d’un auteur incontournable. Bref, à découvrir… ou redécouvrir !

City Hunter (32 volumes, série terminée) Dessins et scénario : Tsukasa Hojo Editions : Panini, 2005-2012 (10€) Editions originales : Shueisha, Tokuma Shoten, 1986-1992 Public : Adulte Pour les bibliothécaires : Considéré comme un shonen (public ado garçon) à sa sortie. Pour moi un indispensable en rayon adulte. Sous réserve de pouvoir acheter les 32 volumes. Mais bon… un classique quand même !

Chroniques BD

Chronique | La Dynastie Donald Duck T1 (Carl Barks)

Dernière chronique de l’année pour IDDBD ! Dans mon sac de voyage, j’emporte quelques bonnes lectures qui vous retrouverez certainement durant le mois de janvier 2012. J’avais quelques albums sous la main ces derniers jours mais ils ne m’ont pas beaucoup inspiré. Pas du tout même. C’est pourquoi je me suis repenché avec nostalgie sur l’intégrale Carl Barks dont j’avais acheté le premier volume cette année. Pourquoi nostalgie ? C’est tout simplement l’un des premiers héros à avoir bercé mon enfance de lecteur de BD. Si vous lisez cette chronique, c’est grâce (ou à cause) de lui !

Qui ne connaît pas le plus célèbre des canards créé par Dick Lundy pour les studios Disney en 1934 ? Hystérique, colérique, malchanceux mais aussi courageux et espiègle, Donald Duck c’est un peu un monsieur tout-le-monde. De petits boulots en multiplication de dettes, il est comme vous et moi, bien souvent en galère. Mais chose incroyable, il se débrouille toujours pour se retrouver dans des aventures extraordinaires capables de lui faire oublier les multiples soucis de son quotidien. Faut dire qu’avec sa famille… Car Donald n’est pas seul à Donaldville la bien nommée. Il est accompagné par ses neveux (les fameux Castor Junior Riri, Fifi, Loulou), ses cousin Gontran Bonheur et Gus, sa jolie cousine Daisy, Grand-mère Donald, et surtout le non-moins célèbre Scrooge Mc Duck alias Onc’Picsou, le canard le plus riche du monde. N’oublions pas non plus Géo Trouvetou, les Rapetou ou Miss Tick

Mais tout ça, vous le connaissez aussi bien que moi. Sauf si vos parents communistes vous interdisaient de lire cette « littérature capitaliste », vous avez sans doute parcouru les multiples chasses au trésor ou les improbables aventures du quotidien dans l’univers Duck. Le titre de ce premier recueil, La Dynastie Donald Duck, n’est pas qu’un simple titre, c’est la réalité d’un univers riche développé presque exclusivement par un seul homme : Carl Barks. Celui que l’on surnommait affectueusement l’homme des canards a consacré 40 ans de carrière au palmipède à vareuse, a écrit plus de 700 histoires. Comme tous les grands auteurs, il a lui-même des héritiers. Citons l’américain Don Rosa et sa Jeunesse de Picsou.

Paradoxalement, les amateurs de bandes dessinées européennes voient plutôt d’un mauvais œil les publications Disney. Ersatz de sous-BD uniquement bonnes à figurer dans des magazines pour enfants vite lu et vite oublier ? On ne peut pas toujours leur donner tord, il y a beaucoup de choses inintéressantes. Cependant, les œuvres de Carl Barks sont marqués d’une griffe particulière qui les font immerger. Je crois qu’on appelle ça le talent.

En 60 ans (1950-1951 pour ce volume) certaines histoires sont devenues un peu désuètes. Cependant la plupart ont gardé beaucoup de dynamisme et d’intérêt. Si dans les formats courts (entre 10 et 15 planches pour la plupart) l’auteur n’a pas eu le temps de tergiverser, allant droit au but dans sa narration, les histoires aux formats plus longs (entre 30 et 40 planches) sont des véritables exemples de construction de scénarios. Il alterne péripéties et temps morts, suspense et révélations. Pas de doute, Carl Barks était un conteur. D’ailleurs 60 après, les enfants – je sais j’ai testé avec mes filles– accrochent très facilement à ses histoires (faussement) simples.

Mais à quoi reconnaît-on une bonne BD ? Allez, je suis certain que vous avez la réponse ! Je l’ai déjà dit en plus ! Bon ce sont les vacances alors je passe pour cette fois. Une bonne BD c’est une adéquation parfaite entre scénario et dessin. Est-ce le cas ici ? Oui, assurément car tout le travail narrative se retrouve également dans le dessin. Contrairement à plusieurs bande dessinée jeunesse européenne des années 60, le graphisme de Carl Barks n’est pas vraiment marqué par le temps. Si les décors simples mais réalistes sont ceux du monde des années 50 (comme les décors de Tintin par exemple), les caricatures cartoonesques n’ont pas pris une ride. Donald et ses camarades sont toujours en mouvement. Rien n’est statique même si le découpage est très classique. Comme ses histoires, Carl Barks signe un dessin d’une efficacité d’orfèvre, un travail d’artisan et d’artiste.

Pour ces fêtes, je vous conseille donc de vous repencher sur ce grand ancêtre de la bande dessinée américaine disparu en 2000. Cela vous permettra de jeter un autre regard sur des productions souvent mal connues par le public européen. Mais c’est vrai que Disney n’a autorisé la publication au format album que très récemment en Europe. Alors n’hésitez pas, jetez vous sur ces petits trésors d’inventivités. Il ne me reste plus qu’à vous souhaitez de joyeuses fêtes ! Et j’espère que le père Noël vous aura apporter quelques bonnes BD… Si il lit IDDBD, ça devrait le faire !

A voir : la fiche album chez Glénat
A lire : la biographie de Carl Barks sur wikipedia

Titre : La dynastie Donald Duck : sur les traces de la licorne et autres histoires (5 volumes parus)
Collection : Intégrale Carl Barks
Editions : Glénat, 2010, 29€
Editions originales : Disney

Public : Jeunesse
Pour les bibliothécaires : un grand classique de la bande dessinée mondiale. Un maître tout simplement.

Chroniques BD

Chronique | L’histoire du Corbac aux baskets

Un jour, le docteur Verlecorbo, pyschiatre, voit sonner à sa porte un étrange individu. Armand Corbackobasket a un problème. Il y a encore quelques mois, il était un homme comme vous et moi. Aujourd’hui il est couvert de plumes et ressemble à un corbeau. En fait, il est un corbeau. Mais le plus grave, ce qui ne pardonne pas, la chose la plus inimaginable possible, c’est qu’il porte des baskets !

Un conteur de l’universel

Dans la bande dessinée contemporaine, nous avons des formidables auteurs, des gens capables de nous  emmener dans leur univers, de nous émouvoir, de nous faire rire aux larmes et parfois même de  changer notre vision de la vie. Ce média et ses auteurs sont capables des mêmes petits miracles que les plus grandes œuvres d’art.

Pourtant, peu d’auteurs sont véritablement des conteurs comme Fred. Oui, je fais une différence entre un conteur et un raconteur. Fondamentalement, ils créent des histoires tous les deux, c’est vrai. Cependant, quand le second fait appel à notre raison et notre culture, le premier tire sur la bobinette de l’enfance, joue avec nos sens premiers.

Avec Fred, lire une histoire est comme jouer aux billes ou à la marelle, il y a à première vue une joie innocente et une absence de raisonnement qui en devient presque extraordinaire. Une innocence que l’on retrouve dans les deux personnages principaux de cette histoire, le psy comme Armand. Ici, nous sommes tout simplement portés par une espèce de magie informe, une auto-dérision constante qui nous fait perdre nos repères et qui ne lâche pas jusqu’aux dernières pages… et un peu après.

Un capharnaüm organisé

Mais comment fait-il ? Les magiciens partagent assez peu leurs secrets, nous ne pouvons qu’entr’apercevoir ce qu’ils daignent nous laisser. Qu’est-ce qui frapppe chez l’ami Fred ? Décrire son dessin est compliqué car c’est une espèce de joyeuses fêtes de soirées entre un Reiser et un Gébé (dont il fut acolyte chez Hara-Kiri) avec un Jean-Jacques Sempé venu par hasard parce qu’il a vu de la lumière. Tout cela donne un trait à la fois souple et précis, à la fois caricatural et réaliste. Mais son dessin fourmille avant tout de mille détails qui feront sourire les lecteurs les plus attentifs. Résultat, des planches graphiquement très fournies.

Des planches fournies aussi par une écriture omniprésente. Éléments graphiques au même titre que les dessins, ces bulles jouent sur le rythme de la lecture. Ainsi, on passe de très longs récits de la part du corbeau à des dialogues très courts et dynamiques. En fait, l’esprit des textes de Fred peut tout à fait être comparé à celui d’un Raymond Devos. On y retrouve la même recherche du plaisir du bon mot, de la plaisanterie suspendue sous les jeux de langage. Il y a comme un élan d’insouciance, d’une profonde légèreté teinté d’un bon brin d’anarchie.

Rire pour pleurer, pleurer pour rire

Et pourtant, sous cette étonnante légèreté, L’histoire du corbac aux baskets aborde des thèmes très lourds : xénophobie, culte de l’apparence, traditionalisme à outrance, folie…  Des thèmes qui sont encore (et même encore plus) d’actualité aujourd’hui. Mais pour éviter d’en pleurer, Fred décide de jouer sur la métaphore en faisant de « l’étranger » un corbeau rejeté sous un prétexte fallacieux : les indécentes (et bien pratiques) baskets ! Entre crises sociales et préjugées, Fred dresse un catalogue des situations et des phrases classiques de l’hypocrisie et du racisme ambiant. Quelques chansons de Zebda nous reviennent alors en tête. A la fois dérangeant par sa simple présence, unique détenteur de l’atteinte à la bonne morale et boucs émissaires évident,  rien ne sera épargné au pauvre Armand. Il est à son tour l’étranger, l’artiste, le jeune, le pauvre, le fou… Mais je ne vais rien vous dévoiler, sinon que les surprises et les rebondissements cocasses seront au rendez-vous sous l’égide de ce docteur étrange qui pratique une psychiatrie fredienne.

Vous l’aurez compris, je vous invite avec insistance à découvrir Fred, auteur majeur des années 80/90, malheureusement un peu oublié depuis l’avènement de la Nouvelle BD. Mais que ce soit avec L’histoire du Corbac au basket, L’histoire du conteur électrique, le Magic Palace Hotêl, Le Petit Cirque ou Philémon, lire les œuvres de cet auteur à la fois tendre et cruel est un rafraichissement total, un bonheur pour nos cerveaux englués de réalité visqueuse.  Par le biais du rire, Fred dénonce les travers de nos sociétés avec la grâce des artistes du bon mot. Car, il y a tout un plaisir de l’écriture, une volonté de montrer que la bande dessinée est avant tout un art narratif avant d’être un art uniquement graphique. Un chef d’œuvre couronné à juste titre par le Prix du meilleur album 1994.

scénario et dessin de Fred
Editions : Dargaud (1993)
Public : Ado-Adultes
Pour le bibliothécaires : si vous ne l’avez pas déjà c’est que vous avez un souci… Grand classique et prix d’Angoulême 1994

A lire : Fred, sa vie son œuvre sur wikipédia
A découvrir : une présentation de la série Philémon
A voir : la présentation de la retrospective Fred
A lire : La chronique de l’album dans la bodoïthèque

Chroniques BD

Chronique | New York Trilogie

scénario et dessins de Will Eisner
3 volumes : La Ville / Les Gens / L’immeuble
Editions Delcourt (2008)
Editions originales : Norton & Cie (1981, 1982, 1983, 1986)
Public : tous les amateurs de bande dessinée en âge de comprendre une planche de BD
Pour les bibliothécaires : Simplement incontournable.

« La grande ville n’est au fond qu’une ruche de béton et d’acier… »

Will Eisner est un génie. Oui, c’est la nouvelle de l’année ! Heureusement qu’IDDBD est là pour vous le rappeler. Oui, vous avez le droit de vous moquer. Mais est-ce que ça vous est déjà arrivé ? Savoir qu’un artiste est un mythe et pourtant être à chaque lecture surpris par son talent…

Je le savais pourtant. J’étais prévenu ! J’ai même lu des dizaines d’articles ou de livres là-dessus. J’avais des éléments de comparaison ! Pourtant en tournant les pages des trois volumes de New York Trilogie de Will Eisner, je ne pouvais m’empêcher de répéter : « c’est génial ! C’est génial ! C’est génial ! ». Au point d’obliger ma femme à aller lire son roman (un livre sans image) plus loin.

Pour recadrer cette trilogie dans son contexte, brève histoire de l’auteur. Après la seconde guerre mondiale (à laquelle il participe en tant que dessinateur), Will Eisner ne rencontre pas le succès escompté avec The Spirit, son pourtant fameux personnages de détective privé créé en 1939. En 1952, il abandonne la série et se consacre à son métier d’enseignants à l’école d’arts visuels de New York. Durant les années 60 et 70, il dessine peu de bandes dessinées. Mais son envie d’évoquer sa ville, sa population et son passé devient le ferment d’une nouvelle approche dans son œuvre. Elle forge surtout une période charnière de l’histoire de la BD américaine. En effet, en 1978, il publie A Contract with God (Un pacte avec Dieu) considéré comme l’un des premiers romans graphiques. Jusqu’à sa mort à l’âge de 87 ans en 2005, Will Eisner consacre la majorité de son œuvre à l’histoire du petit peuple New Yorkais.

New York Trilogie regroupe les nombreuses histoires publiées dans les albums Big City édités dans les années 80. Pour plus de précision concernant l’édition Delcourt, je vous invite à cliquer sur ce lien démêlant les tenants et les aboutissants de cette publication. Durant ces récits, parfois longs parfois courts, parfois muets ou bavards, Will Eisner croque avec un talent d’observateur hors du commun le folklore de la vie urbaine sous ses aspects les plus divers. Utilisant trois focales correspondant aux trois albums (Les Gens, La Ville, L’immeuble), il mélange poésie du quotidien et fantastique, situation improbable et analyse sociologique. Comme l’a fait Woody Allen au cinéma, il signe une véritable déclaration d’amour à sa ville et à toutes ses composantes.

Mais surtout, les pages de Will Eisner grouillent, virevoltent de vie. Il créé des planches audacieuses, n’hésitant pas à casser les codes de la bande dessinée classique, utilisant le texte comme un dessin et son trait comme une phrase. Un trait précis, efficace et dynamique doté d’un sens de la composition et de la mise en scène inimitable. Avec Will Eisner, une bouche de métro devient la scène d’un petit théâtre urbain et un immeuble le personnage central de la vie de quatre personnes d’origines diverses. Il ne suffit que d’un instant pour pénétrer dans l’atmosphère poussiéreuse et enfiévré de la rue new yorkaise. Dans cet espace de liberté, les éléments graphiques et narratifs sont intimement liés. L’art de la fusion texte-image qu’est la bande dessinée prend tout son sens. La modernité frappe et on contemple comme un enfant, en se taisant doucement. On prend un cours de BD. On rit et on pleure.

Et au milieu, ce personnage, un petit bonhomme incrusté dans les pages le nez sur un carnet de croquis, invisible mais présent : l’observateur du quotidien. Dans le dessin de Will Eisner, il y a, on le devine, des heures et des heures de regards sensibles posés sur le monde. Un regard d’artiste, un regard de génie furieusement poète.

A découvrir : le site officiel de Will Eisner (en anglais)
A lire : la biographie de Will Eisner sur Wikipedia
A (re)lire : la chronique de KBD sur Un Contrat avec Dieu brillamment rédigé par notre ami Champi

A noter : cette chronique s’inscrit dans le Reading Comic Challenge de Mr Zombi. Un album qui entre dans l’option A mort les superhéros !

Chroniques BD

Garulfo

scénario d’Alain Ayroles
dessins de Bruno Maïorana
Editions Delcourt (Terres de Légendes)
6 volumes

Cloaque Humanitaire

Il était une fois l’histoire d’une grenouille prénommée Garulfo. Exaspérée par sa modeste et fragile condition d’amphibien, il décida – car Garulfo était un mâle, les grenouilles n’étant pas les femelles des crapauds – de devenir ce qui se faisait de mieux dans la condition terrestre : un homme ! Après une rencontre avec Madame la fée (qui est soit dit en passant est autant bonne fée que la non moins fameuse Radada), le voici plongé dans la dure réalité du monde féodal et sauvage de l’humanité.

Qu’est-ce qui est bon dans Garulfo ? Et bien tout, rien que ça ! L’univers d’abord. Il se nourrit des contes de l’enfance et des adaptations de ces derniers, allant y chercher images et personnages afin de remanier le tout dans de sempiternelles galipettes scénaristiques. Ainsi, le récit prend une profondeur surprenante pour ce genre de bd, la multiplication des personnages, des références, des petits détails prenant soudainement une importance inattendue ajoute à chaque fois un peu plus de piment à une histoire à priori simple.

L’écriture ensuite, celle d’Alain Ayroles (à ne pas confondre avec François, plutôt édité chez L’Association), le papa du nom moins mythique De Capes et de Crocs. Ici aussi, on retrouve ce même plaisir des (bons) mots, des dialogues ciselés et des surprises à chaque coin de case. La douce naïveté de son personnage principal, la cruauté et l’idiotie de la race humaine fournissent sans cesse des situations décalées et logiquement humoristiques. Alain Ayroles prend un malin plaisir à décortiquer les contes et à malmener ses figures emblématiques (du pourfendeur de dragon à la princesse bimbo). Mais l’idée principale, prendre une grenouille comme héros principal d’un roman d’apprentissage, un des thèmes favoris des conteurs/auteurs depuis la nuit des temps, est déjà en soi très iconoclaste.

Et enfin, le dessin celui de Bruno Maïorana, superbe dessinateur s’amusant autant à glisser des détails qu’à créer des décors somptueux et variés. Vous vous baladerez dans les bois, les châteaux, dans l’antre d’une sorcière, vous exploserez de rire en découvrant les attitudes des personnages et serez peut-être intimidé et curieux devant des scènes grandioses. Et tout cela dans un univers graphique très cohérent.

Garulfo est, dans le bon sens littéraire du terme, une vraie farce. Entre conte et pièce de théâtre où rebondissements et situations farfelues se mêlent aux petites attaques sur les travers de l’humanité. Mais Garulfo, c’est surtout deux auteurs qui ont pris une immense plaisir à façonner leur petite histoire de grenouille découvrant les joies de l’humanité. Évidemment, ce plaisir est communicatif et se transmet au travers de la lecture des deux « livres » constituant la série (tome 1 à 2, puis de 3 à 6). Sans aucun doute, Garulfo laissera forcement une marque différente dans votre esprit. Celle d’un petit sourire et d’une espèce de nostalgie inhérente à l’univers des contes.

A lire : l’interview d’Alain Ayroles dans BD sélection
A lire : la chronique de Mo’ la fée

Attention : cette chronique s’inscrit dans le Challenge BD lancé par Mr ZOMBI et auquel participe IDDBD

Chroniques BD

Tempus benedictus fantasisticus

Légendes des contrées oubliées : édition intégrale ( scénario de Bruno Chevalier, dessins de Thierry Ségur, Delcourt, 1989)
De la ville de Gaedor à la Gorge des vents brûlants, du pays des Songes au Pic de la mer, cinq voyageurs,en quête d’un nouveau roi, s’avancent en terres inconnues et réveillent à leur passage les haines ancestrales des anciennes puissances. Leur odyssée est devenue une légende.

 

 Une quête, trois nains, un voleur elfe (un Lin), un barbare, de la magie, des puissances divines et voilà posés les jalons de la fantasy. Si comme moi, vous êtes nostalgiques d’une époque où ce genre n’était pas un catalogue de clichés pour « Gros Bill » basés sur la notion de toujours plus (de monstres, de magies , d’humours, de glandes mammaires), époque où les scénaristes enrichissaient leur univers sans réutiliser systématiquement les mêmes formules commercialement viables, bref, si vous aimez la fantasy, la vraie, alors Légendes des contrées oubliées est pour vous.

Proche de la pure illustration le dessin rappelle que cette série en 3 tomes date de la fin des années 80, il peut décontenancer mais très vite on y trouve un réel intérêt. Ne serais-ce que par cet univers unique qu’il crée peu à peu. Le scénario est, quant à lui, digne des plus grands récits de fantasy. Sans s’écarter des schémas classiques du genre, il donne pourtant au lecteur sa leçon de récit bien bâtit. Bien sûr, nous n’allons pas vous révéler ici la moindre parcelle du mystère entourant la quête des nains. Ce serait un affront au talent des auteurs.

Personnellement, je n’avais pas lu une œuvre aussi abouti (en BD) depuis le dernier tome du premier cycle de la Quête de l’oiseau du temps. Car bien entendu, la comparaison avec la mythique série du talentueux Loisel est incontournable. Et à la lecture, il est bien difficile de les départager. Dans l’une comme dans l’autre, on revient aux origines. La quête et l’aventure ne sont plus prétexte aux errements militaro-simplistes de ces dernières années, mais bien une découverte de l’univers, de soi-même et des autres.

Les personnages, bien qu’issues directement de la tradition – comme Hûrl le chevalier-tonnerre ou Bragon le héros de la Quête – ne sont plus des caricatures

mais bien des éléments d’un univers aux équilibres subtiles et compliqués qu’on ne peut résumer aux luttes entre bien et mal. Chaque personnage subira à son tour les aléas du destin.
Plus fort que tout, cette BD nous rappelle pourquoi, un jour, on a aimé la fantasy : pour ses nobles sentiments, ses élans chevaleresques et romantiques issus des romans médiévaux et des contes, pour ses messages positifs et humanistes, pour cette curiosité inhérente au genre. Voici, une BD digne de cet héritage
et qui est indispensable à toute bédéthèque !
Pour finir, je dois remercier un des lecteurs de la médiathèque (encore un qui me prouve combien mon métier est formidable), futur très grand auteur de BD, pour ce conseil. J’ai  malheureusement oublié son nom… Mais on en reparlera.

A découvrir : le mini-site de présentation du jeu de rôle issu de la BD

Chroniques BD

Rose manga

Pink ( scénario et dessins de Kyoko Okazaki, Casterman, collection Sakka ou collection Ecritures)

Après Helter Skelter, chroniqué durant le mois d’aout, voici une autre petite merveille d’une très grande dame du manga, Mme Kyoko Okazaki.
Pink raconte l’histoire de Yumi, jeune fille de 22 ans, employée de bureau le jour et prostitué la nuit. Contrairement aux apparences, Yumi a choisi cette double condition qui lui permet d’être indépendante de sa belle-mère détestée et de nourrir tranquillement son animal de compagnie : un crocodile !
Un jour, elle rencontre Haruo, un jeune étudiant, apprenti écrivain et accessoirement amant de sa belle-mère !
Vous l’aurez compris en lisant ce petit résumé, le ton de ce manga est à l’image de son héroïne largement décomplexé ! S’il avait été par un homme, sans doute l’aurait-on qualifié de machiste, sexiste etc… Mais voilà, Kyoko Okazaki est bien une femme et elle n’a pas peur d’aborder crûment, mais sans vulgarité, un thème comme la sexualité. Si de nos jours, c’est assez banal, en 1989, date de parution de Pink, c’est une première.

C’est par un ton désinvolte, comique mais aussi cynique – incarné par Keiko, la petite soeur très adulte de Yumi – que Kyoko Okazaki  aborde la société japonaise. Critique vis-à-vis du monde de l’entreprise, du culte de l’apparence (la cruelle belle-mère), de l’hypocrisie des « biens-pensants » (voir la scène très drôle où après un séance, Yumi voit un de ses clients sado-maso à la télé), du monde littéraire (avec le personnage d’Haruo, pauvre garçon très légèrement débordé par la folie douce de sa copine), elle n’oublie pas pour autant d’évoquer les rêves, les ambitions ou les douces folies de son héroïne.

Cruelle parfois, déjantée souvent, entière, l’œuvre de Kyoko Okazaki a ouvert les portes à un manga pour femmes plus adultes. Si aujourd’hui Mari Okazaki (Complèment affectif), Erika Sakurazawa (Diamonds), Fumi Yoshinaga (All my darling daughters) ou Kiriko Nananan (Blue, Everyday) et bien d’autres peuvent aborder des thèmes aussi variés dans leur josei (manga pour femmes adultes) c’est bien grâce à leur glorieuse ainée.

Pour résumé, c’est un manga incontournable à mettre entre toutes les mains. Encore une pierre contre le mur des idées reçues qui commence juste à se fendiller.
A noter : deux versions disponibles : l’une dans la collection Sakka, l’autre dans la « select » collection Ecritures.

A lire : à lire une critique du site de la collection Akata (c’est marrant ça, Delcourt fait une chronique sur un album Casterman !!! )
A lire : une critique de sceneario.com

Chroniques BD

Moins d’un quart de seconde pour vivre

(8 cases de Jean-Christophe Menu, 100 strips de Lewis Trondheim, L’association, collection Eperluette,1990, 1996 (réédition) ).

En 1990, JC Menu dessine quatre cases pour Lewis Trondheim. Ce dernier réalise alors 20 strips de 4 cases en réorganisant l’ordre de ces dernières et en ajoutant du texte. Puis trouvant le nombre de combinaisons trop faible, Trondheim demande à Menu de réaliser 4 cases supplémentaires. Avec 8 cases, il réalise 100 strips et l’une des toutes premières BD à contrainte volontaire artistique. Moins d’un quart de seconde pour vivre fut plus tard qualifié d’Oubapienne par anticipation. Oubapienne ? Kézaco ?

Et bien ceux qui n’ont pas dormi en cours de lettres, connaissent sans doute l’OULIPO, l’ouvroir de littérature potentielle, fondé (entre autres) par Raymond Queneau (Exercices de style, Zazie dans le métro). Le principe étant de se donner des contraintes pour réaliser une œuvre. En 1992, l’OUBAPO est créé sur le même principe : expérimenter de nouvelles façons de lire et de faire de la BD.

Toujours visionnaires et curieux, Trondheim et Menu offrent une œuvre déroutante et forcément brillante à leurs lecteurs, un pur exercice de style ! Si la répétition des cases peut gêner au départ, on entre rapidement dans cette multitude de petites histoires qui finissent par former un ensemble cohérent ! C’est terrible le talent. En tout cas, Moins d’un quart de seconde pour vivre est à lire pour au moins deux raisons : la première étant que c’est un bon album, la seconde pour son importance dans l’histoire de la BD contemporaine.

A lire : quelques explications sur l’Oubapo sur wikipedia
A découvrir : la page dédiée à l’Oubapo sur le site du CNBDI (avec pleins de liens intéressants ! )

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