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Chroniques BD, Recommandé par IDDBD

Les vieux fourneaux (Lupano & Cauuet)

Antoine, Emile et Pierre sont de vieux amis, de très vieux amis, de très très très vieux amis même. Ancien syndicaliste, vieil aventurier ou anarchiste profond, ils ont tous les trois des personnalités et des caractères bien particuliers. A la mort de Lucette, la femme d’Antoine, ils se retrouvent après des années sans se voir… mais ce n’est pas l’unique évènement. En effet, un secret vieux de plusieurs dizaines d’années se révèle… et lance nos camarades sur les routes accompagnées de Sophie, petite-fille d’Antoine, enceinte… et qui a hérité du bon caractère de sa grand-mère (c’est de famille).

Retour vers le passé

Nous avions commencé l’année sur IDDBD en vous proposant mon coup de cœur pour de l’année 2013, le très bon Mon ami Dahmer de Derf Backderf. Pour la dernière chronique annuelle, on remet le couvert la série qui nous aura marqué en 2014 : Les vieux fourneaux de Wilfrid Lupano au scénario et Paul Cauuet aux dessins (et couleurs).

On entend ici et là que la bande dessinée d’humour classique pour adulte se perd. Convenu, facile, lourd sont des adjectifs qui reviennent souvent dans les discussions. C’est vrai que si on se limite aux collections qui passent en revue toutes les professions (en particulier de la fonction publique) qui sont à l’humour ce que la musique militaire est à la musique, qu’on admet que la grande époque de Fluide Glacial est plutôt derrière nous (pas complètement mais…) et qu’on ne peut vraisemblablement pas obliger Goossens à faire 5 ou 6 albums par an, il faut avouer qu’on se marre de bon cœur avec plus de difficultés qu’il y a plusieurs années. Pourquoi ? A l’aune de l’histoire de la BD adulte, on pourrait éventuellement l’expliquer par le fait qu’elle est sortie définitivement du carcan « jeunesse » dans lequel elle était empêtrée avec les années Gotlib et consort… Je vous dis ça mais en fait, je n’en sais rien. Est-ce que les formules des anciens ne se perdent pas au fil du temps ?

Racines du rire

Visiblement, ce n’est pas le cas avec Les Vieux fourneaux. Pour rappel, cette série a presque reçu un quasi-plébiscite lors du prix des libraires 2014 (et pour la 2e fois consécutive au même scénariste d’ailleurs). Comme disait ma grand-tante Agathe : c’est dans les vieilles marmites… mais vous connaissez la suite. En lisant les deux premiers albums, j’ai immédiatement pensé à l’amour que l’on porte souvent aux vieux emmerdeurs dans les histoires en France. Les deux papys du Muppet show, les anciens du village corse d’Astérix et bien entendu, les héros de Les Vieux de la Vieille », roman de René Fallet adapté en 1960 par Gilles Grangier (avec Jean Gabin notamment). Trois vieux caractériels, une histoire bornée de bons mots et de franches rigolades…

Oui, je vous assure, il y a un air !

Oui, Les Vieux fourneaux, c’est exactement ça : des dialogues du tonnerre qui sentent le Michel Audiard, des quiproquos et des coups de sang pour finalement aboutir à une belle histoire d’amitié mais aussi de transmission avec la nouvelle génération – par le personnage de Sophie – qui semblent bien valoir la première. Au passage, les deux « pétages de plomb » en 4e de couverture proviennent bien du seul personnage féminin de – de 80 ans de cette histoire. Au bout du compte, on rit et on s’amuse avec ces personnages qui ne se refusent plus rien. Des dialogues et un scénario vraiment bien servi par un dessin comme seule la BD franco-belge est capable de sortir. Un dessin héritier des meilleures années Spirou où le réalisme s’accompagne de vraies caricatures (franchement nos héros ont des vrais gueules) tout en conservant un vrai dynamisme. C’est vraiment agréable, lisible tout en étant détaillé. Il y a parfois du Franquin dans le dessin de Paul Cauuet.

La place du vieux clown

Mais au-delà des apparences comiques, cette série ne propose pas uniquement une galerie de clown. Ses personnages ont une vraie histoire, positive ou négative, que chacun emporte avec lui. Ne pas profiter de leur expérience, de leur vécu, aurait été une vraie erreur de scénario. Cet écueil, Wilfrid Lupano l’évite avec beaucoup de maestria et en fait même le principal moteur de ses deux albums. Autre point fort, et je terminerai cette chronique (et l’année 2014) sur ce point, il ne s’agit pas ici de parler de vieux nostalgiques. Les personnages, même s’ils ont certaines préoccupations de leur âge, reste très ancré dans le monde actuel. Certes, il y a leur lien avec Sophie, la jeunesse prenant le relais un peu utopiste de leurs vieilles idées, mais ils sont toujours bien présent et tiennent leur rôle de vieux sages, de vieux philosophes… ou plus simplement de vieux emmerdeurs (oui, j’ai dit deux fois emmerdeurs dans cette chronique mais ils le valent bien). Bref, une place que l’on ne laisse plus beaucoup au 3e ou 4e âge aujourd’hui. Je pense en avoir assez dit pour cette série. Ouvrez, lisez, riez… On ne fait pas plus simple. Je n’aurais qu’un mot pour terminer cette chronique : bonne année 2015 à vous tous ! A lire : la synthèse des Kamarades de K.BD

Les Vieux fourneaux (2 volumes, en cours) Scénario : Wilfrid Lupano Dessins et couleurs : Paul Cauuet Editions : Dargaud, 2014 (12€) Public : Ado-adulte Pour les bibliothécaires : Prix des libraires 2014. Indispensable !

Chroniques BD, Recommandé par IDDBD

Chronique | Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ? (Zidrou & Roger)

Catherine a 72 ans, elle est veuve. Elle vit avec son fils, Michel, 43 ans, handicapé suite à un accident de voiture. La vie d’avant, Catherine y pense de temps en temps mais cela fait si longtemps. Au fil de ces petites histoires du quotidien, nous découvrons une héroïne, une vraie, de celle qu’on ne trouve pas dans les livres…

Le combat ordinaire

Il y a bien longtemps que je n’avais pas lu une BD franco-belge « classique » avec autant de plaisir. Posons les cartes sur la table, ce magnifique album bénéficie déjà du très fameux label Recommandé par IDDBD. Comment dire ? Il n’y a rien à jeter. Ni la très belle écriture de Zidrou, décidément très inspiré pour évoquer les handicaps ou la maladie (cf l’excellentissime série Boule à Zéro), ni le dessin de Roger qui par sa simplicité et une très belle mise en couleurs répond parfaitement aux propos de l’album. L’idée n’est pas d’entrer dans un pathos malvenu mais bien de parler d’un quotidien, du bon comme du mauvais, de désacraliser le handicap sans un discours démagogique et mensonger.

Pendant que le roi de Prusse… est constitué de mini-chapitres, sorte de pièce de puzzle évoquant des instants de la vie de ces deux personnages. Michel est un gros bonhomme, adepte de puissance 4, de Playstation, d’éclairs au chocolat, de gilet à capuches… et de films pornographiques (si, si). A côté de lui, Catherine, une maman, une vraie, petite par la taille, grande par l’amour, prête à tout pour aider son fils malgré les difficultés et les frustrations. Le mot qui vient immédiatement à l’esprit au fil de ces petites histoires est justesse. Justesse dans le propos, dans les sentiments et dans tout ce qui n’est pas dit mais largement évoqué par des regards, des impressions, des couleurs. Un « non-texte » qui fait toute la différence. Rassemblés, ces nouvelles dressent un portrait tout en finesse à la fois drôle et émouvant. Capables de nous faire rire (la scène du vidéo-club) ou pleurer (au choix), elles se répondent, s’enrichissent, permettent de comprendre l’historique de cette vie. Au final, on ne peut qu’admirer cette petite femme bien plus forte que mille super-héros réunis, bien plus belle que mille héroïnes top-model à air-bags intégrés et string en peau de dragon. Elle a la force du quotidien, du temps qui passe.

Je vais arrêter là cette chronique bien trop élogieuse, pas la peine d’en rajouter. Ce billet est court mais pour une fois, je n’ai pas d’autres arguments que « Lisez Pendant que le Roi de Prusse…« . Simplement. Pour passer un bon moment. Pour lire un bon livre. Pour pleurer. Pour rire. Et le plus important, pour rencontrer une belle personne, une vraie gentille, une grande âme, de celle qu’on ne rencontre pas assez souvent. Peu importe qu’elle soit de papier car au fond, des Catherines, il y en a des milliers. Mais ces dernières ne font jamais de bruit, ne demandent jamais rien. Alors rendons leur hommage, à notre façon, par un sourire ou une larme, par la lecture d’un livre.

A lire : la chronique de Zaelle sur 9eart, la chronique de Ginie (B&O)et celle de Choco
A voir : la fiche album chez Dargaud

Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ? (one-shot)
Scénario : Zidrou
Dessins : Roger
Editions : Dargaud, 2013 (14,99€)

Public : ado, adultes
Pour les bibliothécaires : simplement indispensable. Sans aucun doute une des meilleures BD de l’année 2013.

Chroniques BD

Les Incomparables #1 | Paul VS Atar Gull

Voici quelques temps déjà que cette idée me trotte dans la tête. Oh, rien de bien révolutionnaire : parler d’une BD non pas à partir de son histoire mais d’un de ses personnages. Chose étrange, la semaine dernière j’ai été incapable de rédiger un billet digne de ce nom sur l’excellentissime série des Paul du québécois Michel Rabagliati. Cette semaine, suite à des discussions intéressantes sur le blog de Mo’, je voulais parler d’Atar Gull, album qui ne m’a pas du tout enthousiasmé. Pareil ! Impossible de rédiger quelques choses de cohérents. Après avoir écrit deux pages sans queue ni tête, j’ai laissé tomber, un peu intrigué par ces deux échecs similaires sur des albums pourtant très différents.

Justement, ils sont différents, aucun points communs…

Et si c’était  ça la clef ?

Et si, pour rire, nous convoquions ces deux personnages de fiction pour une confrontation ? Qu’est-ce que ça donnerai comme chronique au final ? Alors juste pour s’amuser, je vous présente le premier (et peut-être l’unique) duel de cette nouvelle catégorie d’IDDBD : les incomparables !

A ma gauche : Paul. Québécois de Montréal né dans les années 60. Alter-ego de papier de son créateur, le très sympathique Michel Rabbagliatti. Paul, c’est 6 albums qui racontent une vie : la sienne. Paul est un genre de M. Jean  sans le côté parisien énervant. Son travail : graphiste, maquettiste, illustrateur. Il vit avec Lucie, sa très intelligente compagne et sa fille, Rose. Paul a de la famille, des amis, des emmerdes aussi. Bien entendu ce héros a de nombreux défauts mais aussi de grandes qualités dont les principales sont l’ouverture d’esprit et la dose d’autodérision qui manque à la plupart d’entre nous. Qualités qui lui permettent de prendre la vie comme elle vient, avec ses bons et ses mauvais côtés, sans s’illusionner sur ce qu’il est… ou n’est pas. Il a quelques regrets mais finalement, Paul est un humaniste qui s’ignore. J’exagère, c’est une personne simple qui sait faire attention aux autres.

A ma droite : Atar Gull. Prince d’une tribu africaine devenu esclave, donné comme cadeau à la fille d’un planteur. A la mort de son père, il n’a qu’un but… La vengeance ! Atar est né de la plume d’Eugène Sue au 19e siècle mais c’est Fabien Nury, nouveau scénariste hype de la BD franco-belge, qui l’a fait revivre sous le dessin de Bruno (Biotope, Michel Swing). Sous ses airs de statues, il est presque impossible de comprendre ce que ressent ce personnage singulier. Est-il simplement mué par la haine ou ressent-il véritablement les choses ? Qui est ce personnage, un fou dangereux, un tueur psychopathe incapable d’empathie ? Personnage dérangeant, impénétrable comme cette armure graphique qui l’entoure constamment. Seul son némesis, un dénommé Brulart, pirate et assassin de son état, semble percer à jour cet étrange personnage. A la fois terrifiant et froid, un robot avant l’heure.

A ma description, ces deux personnages sont différents autant sur le fond que la forme. Pourtant, en y réfléchissant un peu… Bon côté graphisme, pas de doute. Celui de Paul est influencé par la BD ligne claire des années 70-80, avec des traits caricaturaux pour les personnages mais plus de détails dans les décors. Globalement ça reste quand même très simple. Atar Gull en revanche dispose d’influences artistiques variées et fortement marquées par l’art africain. Ce personnage de golem sombre au trait si particulier rappelle les œuvres d’art premier. Cependant, le choix des couleurs l’entourant me semble si saugrenue qu’à la lecture je pensais sans cesse : « mais pourquoi diable a-t-il colorisé cet album ? ».

Au-delà de l’aspect graphique, ces personnages semblent toutefois partager quelque chose d’indéfinissable. Déjà, étant tous les deux les héros éponymes de leurs aventures, leurs histoires respectives reposent sur la réussite ou non de leur personnalité, de leur présence et leur charisme de « héros » de bande dessinée. Bien entendu, il est plus facile pour moi de se retrouver dans le personnage du québécois. Après tout, j’ai plus de chance d’être Paul qu’un prince esclave. Cependant, comme pour les univers imaginaires qui ne sont que des terreaux pour raconter des histoires, ça n’empêche pas l’ennui. Ce qui est intéressant dans le personnage de Michel Rabagliati, c’est sa faculté à se livrer sans ambages, sans se cacher ni prendre des chemins de traverse. Il montre, donne et reçoit avec la même intensité, n’élude aucun thème (même la mort comme dans Paul à Québec). L’auteur québécois se situe à la fois dans la ligne d’un Harvey Pekar par rapport au côté autobiographique de son œuvre mais aussi en rupture par son approche très positive. L’un est américain l’autre québécois, je ne sais pas si ça joue. En tout cas, Paul donne vraiment envie de traverser l’Atlantique à la nage, la rame et autres moyens plus ou moins rapides histoire de balancer quelque « hostie de calices » et autres « Tabernac ». Bref, lisez Paul et soyez heureux.

A l’inverse, alors qu’on cherche à me faire ressentir avec force la violence, le dégoût ou la compassion, on me livre un personnage déshumanisé comme Atar Gull. Comment puis-je adhérer au propos ? C’est pour moi un véritable frein qui me fait préférer – et de très loin – le personnage du pirate bien plus poétique et romantique que le héros principal. Hormis le fait que l’histoire soit plutôt bâclée sur la fin, il me semble quand même important dans un récit de ce genre qu’il puisse y avoir une accroche avec le héros. Rappelez-vous le Comte de Monte-Christo, l’un des plus grands récits de vengeance jamais écrit ! Atar Gull subit, puis agit comme un golem. Jamais il ne semble ressentir quoique ce soit. Il m’est donc impossible d’entrer confortablement dans cette histoire et d’être dérangé par quoique ce soit.

Voici donc le résultat de cette comparaison d’incomparable. Pourquoi j’aime Paul ? Parce qu’il est humain. Pourquoi je n’aime pas Atar Gull ? Parce qu’il ne l’est pas du tout. Pourtant ces deux personnages, par leur style de récit, sont des porteurs de vie, de sens, de ressenti. Si l’un m’entraîne, l’autre me laisse à quai.

Merci à vous d’avoir subi ce test dont l’intérêt est sans aucun doute discutable. Tiens et bien discutons-en justement !

Paul (7 volumes)
scénario et dessins : Michel Rabagliati
Éditions : La Pastèque
Public : Pour tous
Pour les bibliothécaires : indispensables, surtout Paul en appartement, Paul à la pêche & Paul à Québec.

Atar Gull (one-shot)
scénario : Fabien Nury d’après le roman d’Eugène Sue
dessins : Bruno
Editions : Dargaud
Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : Gros buzz cette année (sélectionné à Angoulême, comme Paul d’ailleurs) mais je demande à voir sur la durée. Pas certains que cet album vieillisse très bien.

Infos du jour

Dimanche KBD : L’histoire du corbac aux baskets

Vous avez aimé la chronique d’IDDBD sur L’histoire du corbac aux baskets ? Alors voici du rab’ avec la synthèse de KBD. De quoi vous replongez dans le récit farfelu et poétique de Fred. Un des chefs d’oeuvre de la bande dessinée des années 90, justement récompensés par le prix du meilleur album 1994.

Au passage, nous accueillons 2 petits nouveaux dans l’équipe : David Fournol et Mr Zombi. Bienvenus à eux ! Rappelez-vous, nous sommes toujours prêt à accueillir des petits nouveaux.

Pour retrouver l’équipe de KDB et Armand Corbakobasket, c’est ici.

Et pour la chronique d’IDDBD, c’est là.

A la semaine prochaine pour la dernière du mois consacré aux fauves d’or.

Chroniques BD

Chronique | L’histoire du Corbac aux baskets

Un jour, le docteur Verlecorbo, pyschiatre, voit sonner à sa porte un étrange individu. Armand Corbackobasket a un problème. Il y a encore quelques mois, il était un homme comme vous et moi. Aujourd’hui il est couvert de plumes et ressemble à un corbeau. En fait, il est un corbeau. Mais le plus grave, ce qui ne pardonne pas, la chose la plus inimaginable possible, c’est qu’il porte des baskets !

Un conteur de l’universel

Dans la bande dessinée contemporaine, nous avons des formidables auteurs, des gens capables de nous  emmener dans leur univers, de nous émouvoir, de nous faire rire aux larmes et parfois même de  changer notre vision de la vie. Ce média et ses auteurs sont capables des mêmes petits miracles que les plus grandes œuvres d’art.

Pourtant, peu d’auteurs sont véritablement des conteurs comme Fred. Oui, je fais une différence entre un conteur et un raconteur. Fondamentalement, ils créent des histoires tous les deux, c’est vrai. Cependant, quand le second fait appel à notre raison et notre culture, le premier tire sur la bobinette de l’enfance, joue avec nos sens premiers.

Avec Fred, lire une histoire est comme jouer aux billes ou à la marelle, il y a à première vue une joie innocente et une absence de raisonnement qui en devient presque extraordinaire. Une innocence que l’on retrouve dans les deux personnages principaux de cette histoire, le psy comme Armand. Ici, nous sommes tout simplement portés par une espèce de magie informe, une auto-dérision constante qui nous fait perdre nos repères et qui ne lâche pas jusqu’aux dernières pages… et un peu après.

Un capharnaüm organisé

Mais comment fait-il ? Les magiciens partagent assez peu leurs secrets, nous ne pouvons qu’entr’apercevoir ce qu’ils daignent nous laisser. Qu’est-ce qui frapppe chez l’ami Fred ? Décrire son dessin est compliqué car c’est une espèce de joyeuses fêtes de soirées entre un Reiser et un Gébé (dont il fut acolyte chez Hara-Kiri) avec un Jean-Jacques Sempé venu par hasard parce qu’il a vu de la lumière. Tout cela donne un trait à la fois souple et précis, à la fois caricatural et réaliste. Mais son dessin fourmille avant tout de mille détails qui feront sourire les lecteurs les plus attentifs. Résultat, des planches graphiquement très fournies.

Des planches fournies aussi par une écriture omniprésente. Éléments graphiques au même titre que les dessins, ces bulles jouent sur le rythme de la lecture. Ainsi, on passe de très longs récits de la part du corbeau à des dialogues très courts et dynamiques. En fait, l’esprit des textes de Fred peut tout à fait être comparé à celui d’un Raymond Devos. On y retrouve la même recherche du plaisir du bon mot, de la plaisanterie suspendue sous les jeux de langage. Il y a comme un élan d’insouciance, d’une profonde légèreté teinté d’un bon brin d’anarchie.

Rire pour pleurer, pleurer pour rire

Et pourtant, sous cette étonnante légèreté, L’histoire du corbac aux baskets aborde des thèmes très lourds : xénophobie, culte de l’apparence, traditionalisme à outrance, folie…  Des thèmes qui sont encore (et même encore plus) d’actualité aujourd’hui. Mais pour éviter d’en pleurer, Fred décide de jouer sur la métaphore en faisant de « l’étranger » un corbeau rejeté sous un prétexte fallacieux : les indécentes (et bien pratiques) baskets ! Entre crises sociales et préjugées, Fred dresse un catalogue des situations et des phrases classiques de l’hypocrisie et du racisme ambiant. Quelques chansons de Zebda nous reviennent alors en tête. A la fois dérangeant par sa simple présence, unique détenteur de l’atteinte à la bonne morale et boucs émissaires évident,  rien ne sera épargné au pauvre Armand. Il est à son tour l’étranger, l’artiste, le jeune, le pauvre, le fou… Mais je ne vais rien vous dévoiler, sinon que les surprises et les rebondissements cocasses seront au rendez-vous sous l’égide de ce docteur étrange qui pratique une psychiatrie fredienne.

Vous l’aurez compris, je vous invite avec insistance à découvrir Fred, auteur majeur des années 80/90, malheureusement un peu oublié depuis l’avènement de la Nouvelle BD. Mais que ce soit avec L’histoire du Corbac au basket, L’histoire du conteur électrique, le Magic Palace Hotêl, Le Petit Cirque ou Philémon, lire les œuvres de cet auteur à la fois tendre et cruel est un rafraichissement total, un bonheur pour nos cerveaux englués de réalité visqueuse.  Par le biais du rire, Fred dénonce les travers de nos sociétés avec la grâce des artistes du bon mot. Car, il y a tout un plaisir de l’écriture, une volonté de montrer que la bande dessinée est avant tout un art narratif avant d’être un art uniquement graphique. Un chef d’œuvre couronné à juste titre par le Prix du meilleur album 1994.

scénario et dessin de Fred
Editions : Dargaud (1993)
Public : Ado-Adultes
Pour le bibliothécaires : si vous ne l’avez pas déjà c’est que vous avez un souci… Grand classique et prix d’Angoulême 1994

A lire : Fred, sa vie son œuvre sur wikipédia
A découvrir : une présentation de la série Philémon
A voir : la présentation de la retrospective Fred
A lire : La chronique de l’album dans la bodoïthèque

Chroniques BD

Attila le Hun, le trois…ième tome des aventures rocambolesques…

Le fléau de Dieu – Une aventure rocambolesque d’Attila le Hun (scénario de Manu Larcenet, dessin de Daniel Casanave, couleurs de Patrice Larcenet, collection Poisson Pilote, éditions Dargaud, 2006) Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il adviendrait de vous si vous aviez pu obtenir tout ce que vous souhaitez, là, d’un seul coup ? Oh, je devine votre réponse : “Trop de la balle !”, “Mazette, mais je serais positivement comblé !”, “Zarma, comment que j’me la pèterais, zyva !”, etc, etc… Ne vous emballez pas trop vite, chers lecteurs, ou vous pourriez connaître le triste sort d’Attila le Hun ! Attila le Hun ? Le fléau de Dieu ? Quel rapport entre ce (déjà) sauvageon massacreur de civilisations (et accessoirement de civilisés) et votre situation de nabab doté d’un coup de maguette magique de tout ce qu’un être humain normalement constitué peut souhaiter ? Le rapport, c’est justement l’album scénarisé par Manu Larcenet : il s’introduit dans la vie mouvementé du “Round Up” des Steppes au moment précis où celui-ci finit son Grand Oeuvre, à savoir la conquête du monde connu de l’époque. Ce moment émouvant se situant dans la Beauce, c’est à partir de cette morne plaine que l’on va suivre la rocambolesque aventure d’Attila. Car, une fois que l’on a réalisé tous ses rêves (en l’occurence de conquête, mais je compte sur vous pour y coller vos propres fantasmes…), ce qui guette l’heureux élu du destin… c’est la dépression ! Plus aucun but dans la vie (ah ! Conquérir le monde !), plus de défi à relever (la prochaine province sera-t-elle mieux préparée que la précédente à la vague d’assaut des pullulants Huns ?), aucun challenge à l’horizon (on ne va quand même pas réattaquer les provinces conquises, non ? Si ?) et voilà notre Premier des Huns avec le moral dans les chaussettes. L’errance commence, parfois accompagné (son dernier des fidèles vaut le coup, ou plutôt les coups devrais-je dire !), souvent seul. Puis c’est l’introspection qui finira par l’ultime défi qu’a trouvé à relever le Fléau : conquérir Dieu lui-même ! Contrairement à ce que vous pourrez lire ici ou là, je trouve cet album à la hauteur des deux précédentes aventures rocambolesque (Freud et Van Gogh) : on y retrouve l’intelligence du propos de Manu Larcenet et aussi beaucoup de la qualité de son dessin (assuré cette fois par Daniel Casanave). Et comme d’habitude, le récit présente différents niveaux de lecture, ce qui permettra à chacun d’y trouver son plaisir… A voir : quelques planches sur le site de la collection Poisson Pilote

Chroniques BD

Les cinq conteurs de Bagdad

(scénario de Fabien Vehlmann, dessin de Frantz Duchazeau, couleurs de Walter, collection Long Courrier, éditions Dargaud)

Pourquoi lisons-nous des bandes dessinées ? Y avez-vous déjà pensé ? Seulement pour nous divertir ? Ou aussi pour y trouver « autre chose » ? Et quoi ?

Les cinq conteurs de Bagdad ne répondra peut-être pas à toutes ces questions, mais ce magnifique album vous aidera intelligement à trouver vos propres réponses. A la fin de ce récit initiatique qui va conduire cinq personnages hors du commun (Tarek, Wahida, Anouar, Nazim et Ahmed) de Bagdad jusqu’au bord du monde, au pays des Djinns, un dialogue nous éclaire. Nazim, le conteur populaire des marchés de la capitale babylonienne, nous interpelle. Lui, il parle des histoires qu’il raconte. Nous, à travers ses mots, nous nous demandons si les BD ne seraient pas « de petits récits divertissants [fabriqués] avec coeur, c’est tout« . Le séduisant Tarek lui (nous) répond – de manière plus intellectuelle, moins populaire – que ce serait plutôt « des histoires [destinées à ] changer la manière de voir les choses de ceux qui les [lisent], [car] changer le regard sur le monde, c’est déjà changer le monde« …

Personnellement, je crois que les deux points de vues sont non seulement possibles mais absolument nécessaires et souhaitables ? Pourquoi ? Je préfère laisser le dernier mot à l’humble (mais non moins intelligent) Nazim : « Continuez à me mépriser, moi et mon public de merde ! Ces gens qui ont le mauvais goût de ne chercher qu’un peu de rêve et de soleil après une foutue journée de travail ! Mais quand à force de raconter des histoires que nul ne comprend, vous vous retrouverez entre vous, tellement entre vous que vous serez tout seuls, alors revenez m’expliquer comment vous parviendrez à changer le monde ! ».

Et si, après tout, cet avertissement valait aussi pour la littérature, les arts, la politique… la vie tout simplement ?

A lire : la fiche album sur le site de Dargaud (avec 5 planches à découvrir)

A lire (aussi) : la très bonne critique (comme d’hab’) sur sceneario.com (celle-là, elle est de Berthold)

A lire (enfin) : l’intéresante chronique de Sarah sur le site clochettes.net

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