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Chronique | 3 grammes (Jisue Shin)

3_grammes-bandeauEn 2006, Jisue Shin est heureuse. Elle a 26 ans, la vie devant elle, un boulot d’illustratrice qui l’enchante et un petit ami adorable. La vie est belle. Mais un jour, elle remarque que son ventre a inexplicablement grossi. Après une série d’examen, le diagnostic tombe : cancer des ovaires. Première chronique BD de l’année sur un manhwa sensible et chargé d’espoir. Une petite réussite.

Carnet de voyage intime

3_grammes-couv3 grammes ce n’est rien au fond. Une plume, quelques grains de sucre. Mais pour Jisue Shin, c'est le poids d'une tumeur, d'une épreuve, d'un changement de vie. Pour, c'est une bande dessinée d’une très grande qualité. Son album est un carnet de voyage intime dans le monde à la fois inconnu et commun de cette maladie. Le lecteur suit le récit de ce parcours presque commun. Jisue Shin raconte et se met en scène : sa vie, le doute, le diagnostic, l’opération, les chimios, les cheveux, la famille, les amis, les voisines de chambre, la vie de l’hôpital, les envies d’ailleurs, les petits détails parfois drôles ou tristes… Tout est là et chacun d’entre nous aura malheureusement déjà lu ou entendu ces mots ailleurs. 3_grammes_image1Pourtant, Jisue Shin réussit à nous emmener avec elle dans son parcours par la qualité de son travail. Son dessin est particulièrement épuré mais multiplie les trésors d’inventions graphiques. Je pense notamment à cette remarquable mise en abyme avec ce livre dans le livre. L’album est composé d’une centaine de planches aux formes et aux tons variés. D’une page à l’autre on passe d’un simple coup de crayon noir à des croquis, des pastels, des lavis aux couleurs sombres comme la déprime, à des dessins pleine planche en forme d’apaisement. Tout y passe, tout est beau, tout est là : le talent, l’art de raconter en utilisant le dessin comme expression de l’inexprimable. On aime, forcément, car on y retrouve l’essence même de ce qui fait la force de la bande dessinée.3_grammes_image3

Au bout du chemin...

Mais, pour moi, la qualité essentielle de ce livre est encore plus simple. Du début à la fin, jamais le lecteur ne doute un instant de l’issu de ce combat. L’espoir, la joie de vivre malgré tout, l’optimisme 3_grammes_imageagréable de cette petite femme rendent ce livre forcement sympathique et porteur de message positif. Le sentiment d’empathie est immédiat et très fort car le personnage en lui-même, ses amis, sa famille inspire immédiatement la joie… paradoxe intéressant au vu du sujet.3_grammes_image2 En tournant les pages, on constate qu’en dressant son autoportrait, elle réussit à trouver les mots et les traits pour rendre son histoire simple et universelle. C’est vrai Jisue Shin est coréenne. Mais elle aurait pu être américaine, suédoise ou russe. Elle aurait pu être vieille également. Elle aurait même pu être un homme. Pour conclure, je vous invite vivement à lire et à partager ce manwha, bande dessinée coréenne qui sera mise à l’honneur cette année au festival d’Angoulême (je vous ferais un rapport). 3 grammes apportent un regard différent sur la maladie, faite d’espoir et d’optimisme. C’est surtout un album d’une très grande qualité prenant toute la mesure du média bande dessinée. Bref, lecture vivement recommandée. Pour rebondir : la chronique de Boule à Zéro sur le même sujet A voir : la fiche album sur le site de Cambourakis A lire : la chronique d'Yvan
recommande-IDDBD3 grammes (one-shot) Scénario et dessin de Jisue Shin (Corée) Editions : Cambourakis, 2012 (22€) Public : ado/adultes Pour les bibliothécaires : Très beau témoignage, manhwa d'auteur, intéressant dans un fonds.

Tripes gratuites

Jackals (scénario de Shinya Murata, dessins de Kim Byunh Jin, éditions Ki-oon, 6 tomes parus série en cours)

Amandine, ancienne collègue et fournisseuse officielle de manga « que j’aurais jamais ouvert ça », me l’avait bien dit : « euh, je te préviens, c’est un poil bourrin… ». Pour le coup, Amandine, je crois que ton analyse est suffisamment fine pour t'offrir un poste de chroniqueur chez nous !

C’est vrai, Jackals, ce n’est pas du manga de sensibles. Ceux qui pleurent en se cassant un ongle (bon c’est vrai ça fait mal !) et n’aiment pas croiser les cadavres de hérisson sur la route au printemps risque de voir leur élan calmé dès les premières (en fait dès LA première) pages.

Jackals se passent à la fin du XIXe siècle à Cicero City, une petite ville (américaine ?) tenue par deux bandes rivales : le clan Gabriela (italiens ?) et le clan Tenmouren (chinois). Friedlich Town (la ville de la paix) est une zone neutre où l’affrontement fait rage, c’est également le lieu de prédilection d’assassins-mercenaires, les Jackals, qui louent leurs services aux plus offrant. Bien entendu, le héros principal de cette histoire est l’un d’entre eux : un dénommé Nichol « Alligator » Heyward. Ce surnom d'Alligator provient d'un héritage de sa maman, une espèce d'épée-hachoir-bouclier assez impressionnant.

Bien entendu, il n’est pas évident de « vendre » ce genre de manga. Oui, il y a des combats à chaque chapitre ! Oui, ça gicle ! Oui, les héros sont balèzes et courageux ! Oui, on trouve de grosses épées (et celles-ci sont sacrément énormes) Oui, oui, oui on est dans les codes d’un manga profilé pour un certain public. Mais, j’ai presque envie de dire… et alors ?
Peut-on faire une œuvre de qualité dans ce genre-là ? Oui bien entendu. Et Jackals en est la preuve. Outre les scènes d’action efficaces de plus en plus spectaculaires, le scénario est suffisamment étoffé pour susciter un autre intérêt que « celui qui a la plus grosse » habituel à ce genre de récit. Entre rebondissements, blessures et fantômes du passé, codes d’honneur et désir de liberté, la tension est palpable et on se retrouve surpris à attendre la suite des aventures de ces faux méchants héros. Reste à savoir ce qui est faux, le méchant ou le héros…
Pour ceux qui intéressent un peu aux jeux vidéo, Jackals est paru dans le magazine Young Gangan de Square Enix. SquareSoft étant l’éditeur de la série des Final Fantasy. Nichol et son pote Foa ne sont pas sans rappeler les héros principaux de la mythique saga où même si les grosses épées sont de rigueur, la qualité des scénarii n’est pas à démontrer.

Pour conclure, Jackals n’est pas à lire si vous souhaitez parler philosophie, littérature où amourettes de lycéennes. En revanche, si vous souhaitez de l’action, du combat et malgré tout un scénario tenant sur autre chose qu’un timbre poste, alors c’est pour vous, sans aucun doute !
On remercie tous Amandine pour ce bon conseil ! Allez, si, si, j’insiste !

Et promis, ma prochaine chronique sera plus calme !

A lire : 20 pages sur le site de manga sanctuary

Contre l’oubli ou l’ignorance… et contre la barbarie

Femmes de réconfort - Esclaves sexuelles de l'armée Japonaise (par Jung Kyung-a, éditions 6 pieds sous terre et Au diable Vauvert)

Avec la sortie aujourd'hui de Femmes de réconfort, le manwah tord encore un peu le cou aux idées reçues sur la BD asiatique (et aux grincheux qui vont avec). Le sujet abordé est tout sauf léger puisqu'il s'agit, au travers de 264 pages, de raconter l'histoire méconnue de ces 200 000 femmes coréennes kidnappées, déportées, violées, battues, tuées, abandonnées pendant l'occupation de la Corée par le Japon, lors de la seconde guerre mondiale. Peu en ont réchappé, et les survivantes sont restées blessées, physiquement et psychologiquement.

Jung Kyung-a, jeune auteure coréenne, raconte avec ce livre l’histoire vraie de ces "femmes de réconfort", envoyées dans les camps de l’armée japonaise pour y servir d’esclaves sexuelles.

Les ouvrages abordant ce sujet douloureux de l’histoire commune du Japon, et de la Corée étaient jusqu’ici des travaux académiques et universitaires, s’adressant surtout aux chercheurs. Femmes de réconfort retrace les itinéraires poignants d’un médecin japonais chargé de la santé des détenues, d’une fille de colon hollandais et d’une jeune Coréenne, ces deux dernières étant toujours vivantes aujourd’hui. Tout en restant précis et documenté, ce récit expose désormais, par le biais de la bande dessinée, la réalité de ce drame au grand public... Edifiant.

Le style du dessin choisi par Jung Kyung-a n'est pa sans rappeler celui de Marjane Satrapi, du moins pour l'aspect dépouillé de toute fioriture laissant toute la place à l'émotion et au récit. En tout cas, il sert magnifiquement une histoire à découvrir absolument, tant il est vrai que l'oubli ou l'ignorance sont les supôts de toutes les barbaries.

A lire : l'interview de Jung Kyung-a sur le site de 6 pieds sous terre

Banzaï !

Nambul - Tome 1 : Invasion (scénario de Ya Sul Lok, dessin de Lee Hyun Se, éditions Kami, 2007)

Voici un manhwa (une BD coréenne) intéressante à plus d’un titre. Commençons par le dessin qui reprend bien entendu tous les codes de la BD asiatiques (notamment dans les expressions des personnages lors des courts intermèdes humoristiques qu’autorise l’histoire, ou les dessins très réalistes des véhicules, bâtiments et autres éléments architecturaux…).

Cela étant, le dessin est plutôt haut de gamme (dans le genre) et, surtout, la mise en scène des cases est particulièrement efficace : vous aurez l’impression d’assister à une vraie séance privée de cinéma tellement les effets et l’action sont bien rendus.

C’est formidable de tenir entre ses mains une petite salle de cinéma personnelle, me direz-vous, mais quel film y projette-t-on ? Aaaahhhhh ! Que n’avez-vous pas appris à parler coréen couramment ! Car vous sauriez que Nambul signifie littéralement « Conquérir le Sud » (bon, je dois vous l’avouer franchement, cette info, je l’ai honteusement piquée chez Kami, l’éditeur… alors que cela fait des semaines que je fais croire à ma famille et mes amis que je parle couramment le coréen…).

Bref, conquérir le sud, ça ne vous avance pas des masses non plus : quel sud, qui le conquière, qui est la victime, etc, etc ? Autant de questions que vous pouvez légitimement vous poser. Heureusement qu’IDDBD est là pour y répondre (je sais, les fleurs ne sont pas chères en ce moment…).

Nambul raconte l’histoire de l’invasion de la Corée par le Japon… en 1992 ! Nous sommes donc en pleine uchronie, vous savez, ce jeux d’histoire-fiction qui consiste à démarrer un récit par « Et si… » et qui enchaîne ensuite par les propositions les plus délirantes (du style « … Hitler avait gagné la guerre en Europe » comme dans le roman Fatherland de Robert Harris).

Ici, le principe est le même : « Et si, à la suite d’un nouveau conflit au Moyen-Orient, les ressources pétrolières du Japon étaient mises en danger et que le pays du soleil levant doive à tout prix, y compris la guerre, en trouver de nouvelles ? Il créerait de toute pièce une situation instable dans la zone d’exploitation pétrolière située en face des côtes coréennes (les plus proches des siennes) afin de trouver un prétexte pour y intervenir militairement… ».

Et le plus étonnant dans l’histoire, c’est que Nambul a été écrit en 1991 : c’était donc à l’origine un récit d’anticipation ! En tout cas, sachez que vous ne vous ennuierez pas une seconde en plongeant dans cette histoire palpitante qui sait habilement mêler la grande histoire et les destins croisés d’un voyou coréen, Hae-Sung, et de son frère, broker de talent dans une entreprise japonaise.

Et même si le ton est parfois un peu caricatural tellement l’auteur est obnubilé par le militarisme nippon, cela ne gêne en rien le lecteur occidental qui ne verra en Nambul, en définitive, qu’un excellent thriller uchronique. Tome 2 à suivre de très près…

A découvrir : la fiche album sur le site des éditions Kami, à partir de laquelle vous pourrez lire les sept premières pages de Nambul

Des pates oui, …mais du Ahn Do-Hyun !

Nouilles Tchajang (d'après l'oeuvre originale de Ahn Do-Hyun, adaptée par Chi Kuy-Sok et ByunKi-Hyun, éditions Dargaud, collection Made in, 2003)

Les nouilles Tcha-jang sont une spécialité chinoise préparée avec une sauce à base de viande, d'oignons et autres légumes. Ahn Do-Hyun né en 1961 a raconté au milieu des années 80 dans un livre sa condition de serveur de nouilles à domicile lorsqu'il était adolescent. C'est ce roman qui a été adapté en 2003. On a déjà eu l'occasion de parler de Chi Kyu Sok lors de la chronique de "L'amour est une protéine" sur ce même blog, et celle-ci se terminait par une note très positive. Cette adaptation courant sur 202 pages est d'autant plus à rajouter au crédit de l'auteur que l'on se trouve non seulement en présence d'un résultat graphique de qualité (de belles aquarelles sur un dessin à la foi sobre et souple), mais aussi devant une adaptation réussie, d'ailleurs saluée par l'auteur original lui-même. On reparlera en revanche de Byunki-Hyun, auteur de Lotto blues chez Hanguk plus tard, lors d'une prochaine chronique, car différencier la part du travail de chacun içi parait hasardeux. Cette autobiographie met en scène Ahn do-Hyun à l'âge de 17 ans, cherchant son premier emploi. Rapidement embauché comme livreur dans une échoppe fabriquant des pâtes, il nous conte sa différence, ses relations familiales, celles avec ses copains et sa difficile approche du sexe faible... jusqu'à la découverte de l'amour... le vrai. D'un ton très réaliste et poétique, "Nouilles tchajang" rappellera aux amateurs de cinéma asiatique les films coréens si particuliers de réalisateurs comme Hong Sang Soo. (voir une critique de la Vierge mise à nu). Les lecteurs d'Akira eux ne pourront s'empêcher un sourire complice durant le passage de la course de motos sauvage en ville, tandis que les rapports (durs) entre le père de Ahn Do-Hyun et sa mère pourront évoquer d'autres films d'auteurs japonais tels Nobody Knows ou Taste of tea , dans leurs analyses des relations familiales (les auteurs asiatiques sont très portés sur ce domaine en général).

... Beaucoup de mangas abordent le relations amoureuses ou familiales d'un point de vue adolescent. On peut s'y retrouver si notre âge correspond ou bien trouver cela un peu plus naïf si l'on est plus âgé. La technique d'un adulte comme Ahn Do Hyun qui raconte lui son adolescence passée intéressera sûrement d'avantage les mêmes adultes... C'est tout l'intérét d'un manwha comme Nouilles Tchajang, qui se pose au final comme une référence en matière de manga/manwha. A visiter (pour continuer dans cette voie) : le label Made in de Dargaud

Un Manwha adulte, qu’est-ce que c’est ?

L'amour est une protéine (scénarios et dessins de Choi Kyu-Sok, collection Hanguk, éditions Casterman) Quoi ? Un nouveau rédacteur dans IDDBD ? Mais ça devient l'autoroute de l'information içi !!  Comme quoi la passion ça a du bon et que comme disait l'autre veux sage :  "mieux vaut un blog bien rempli et efficace que dix peu visités !". C'est donc avec raison que je vais tenter de laisser les chroniques BD passionnées mais irrégulières de mon propre blog : le Blog d'Hectorvadair pour rejoindre l'équipe de joyeux lurons d'IDDBD. En espérant que mon rythme va retrouver au sein de cette team sa promptitude originelle. Hector. ... Découvert par hasard à la médiathèque de  Roanne (42) , ce manhwa (manga coréen) m'a d'abord attiré par sa couverture quelque peu bizarre. Normal me direz-vous ? Pas tant que ça. Il s'agit en effet d'un one shot, ou plus précisément d'un recueil d'histoires, et donc non pas d'une série telle qu'on a l'habitude d'en lire généralement dans la culture BD asiatique et japonaise plus précisement. Choi Kyu-sok est né en 1977 et c'est sa seconde publication française après un titre chez Kana en 2003 (collection Made in). L'éditeur décrit lui-même l'auteur comme ayant un trait novateur et une vision acerbe de la société. C'est le moins qu'on puisse dire. Les 6 histoires qui agrémentent ce recueil sont en effet toutes originales et assez dérangeantes. Il se dégage de leurs scénarios une atmosphère à la fois oppressante et provocante, qui nous lie très rapidement à l'auteur. La première (L'amour est une protéine) donne le ton. Celle-ci, mettant en scène trois copains qui commandent du poulet rôti et qui voient arriver le père du poussin rôti en sanglot nous plonge dans un délire comico-psychanalitique. Le style réaliste de Choi Kyu-sok, réhaussé parfois à l'ordinateur, avec des couleurs pastels de trés bon goût contre-balance le sentiment de malaise qui peut s'installer dans un premier temps. L'hommage au trait en noir et blanc dans Dinosaure Dooly au personnage créé par Kim Su-Jeong, bien que hors références puisque ce personnage n'a pas été traduit en France montre toute la force, la poésie et donc le talent dont est capable le jeune auteur sur ce récit de science-fiction. Cocaman, ou Ma décision, autres épisodes durs dans le ton nous donnent à lire des incursions du point de vue d'un jeune homme (l'auteur lui-même ?) dans la société coréenne moderne. On imagine sans mal une approche biographique dans la triste histoire de Cocaman, mais le contexte politique sous-jacent du deuxième récit ouvre des perspectives intéressantes quant à l'engagement de l'auteur de manwha. La dernière histoire : Aiguille de pin, se déroulant dans une Corée antique fleure bon les répères japonais d'autres récits de mangas du même style, et je n'ai personnellement pas pu  m'empêcher de penser, tant au niveau du trait que de certaines ambiances au Tajikarao de Jimpachi  Mori. Celui-ci fini de dérouler le tapis des thématiques et des différents styles abordés par Choi Kyu-Sok, sans oublier le Léviathan, conte acide et farce politique réalisé sous forme de tableaux peints. Ce qui, en fin de compte, sur 173 pages offre un bilan plus que positif pour une découverte. Un auteur dont on aura j'espère l'occasion de lire en tous cas d'avantage de récits dans le futur. A lire : la fiche album sur le site Casterman A lire (aussi) : la chronique de sceneario.com A découvrir : Bededazi autre blog sympa traitant de BD asiatiques.