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Chronique | Lorna : heaven is here (Brüno)

lorna_bandeauComment rendre hommage aux films de séries B, au cinéma populaire fauché comme l’explique si bien Jean-Pierre Dionnet dans sa préface ? Prenez un scientifique arriviste, une version améliorée d’une célèbre pilule bleue, une femme géante (et nue), une actrice porno et le dessin de Brüno Une pub comme à la grande époque

Un graphisme à part...

J’ai quitté Brüno quelques mois après Angoulême 2011 après une lecture très dubitative d’Atar Gull, livre pourtant sélectionné l’an passé et couvert de critiques positives. Cette année, rien ne change vraiment, le livre de Brüno fait toujours partie de cette sélection – sur laquelle je ne reviendrais pas tant les absences me semblent trop évidentes pour être honnête – et je ressens encore un sentiment relatif de solitude devant mon clavier. lorna_brunoDécidément, l’auteur et moi-même n’arrivons pas à nous comprendre même s'il serait malhonnête de ma part de ne pas reconnaître sa singularité dans l’univers de la bande dessinée. Personne à ma connaissance ne possède ce trait noir à la fois économe et précis. Dans un certain sens, il me rappelle David B. au début des années 90. Et pourtant, comme dans son précédent album, je suis resté à la porte devant ses personnages aux visages figés de golems.  Impossible pour moi de franchir le pas, d’avoir un quelconque sentiment d’identification. Je ne vois pas des êtres mais des poupées qui sont posés sur le dessin. Et pourtant, tout au long de l’histoire, de vraies émotions traversent le récit : la détresse, la trahison, la passion amoureuse, la jalousie, la découverte, la peur… Mais voilà, le lecteur que je suis reste lecteur et ne passe jamais la barrière de l’émotion, celle qui porte plus loin. Femme VS poulpe, le titre d'un film ?

Ciné-nanar

Pourtant ce scénario/hommage aux films de séries B est véritablement réussi. Il  est construit pour monter en puissance au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. C’est un hommage alors certes on voit très bien les grosses ficelles d’un genre dont le leitmotiv est justement d'en abuser. Elles sont même mises en avant. Mais on s’en amuse vite et les pages se tournent facilement. Sorte de galeries de personnages au départ, avec une intrigue par flashback, tout se resserre et se noue peu à peu pour aller vers le plus en plus étrange. On passe ainsi de la crasse moite d’un désert rocheux aux bureaux luxueux d’un laboratoire pharmaceutique avec beaucoup de naturel. Perdu dans le désert L’histoire se construit, les pièces se mettent en place jusqu’à cette apothéose finale et cette dernière planche qui m’a, je l’avoue malgré mes réticences liées au graphisme de Brüno, beaucoup impressionné. L’hommage au cinéma est rendu jusqu’au bout avec les mots The End qui termine cette histoire, un véritable couperet laissant l’imagination prendre le relais du souffle et du message lancé entre les lignes de l’écriture. Cependant, à l’image du genre lui-même, l’histoire s’oublie plutôt vite (d’où le besoin d’une troisième lecture pour ma chronique) et laisse surtout dans l’esprit du lecteur le souvenir d’une atmosphère. On appelle ça un effet secondaire Et cela est lié, non seulement à l’écriture (avec des dialogues plutôt réussis) mais aussi au choix dans la couleur. Si sur Atar Gull, j’avais vivement critiqué la colorisation, sur Lorna, Brüno a fait le choix d’une bichromie noir et jaune. Choix pertinent car au final l’atmosphère oscille sans cesse entre les tons sépia d’une vieille photo et la chaleur tombante d’un soleil couchant sur les plaines du Texas, entre la fin du jour et le début de la nuit. Bref, ce choix de couleur participe à l’hommage volontaire presque caricatural au cinéma des séries B. Du bon gros films erotico-fantastico-horreur qui fait aujourd’hui sans doute plus rire qu’autre chose. Une petite piqure qui change tout Bref, si je reste toujours hermétique au trait de Brüno, je dois reconnaître la très bonne qualité de cet album. A la fois intéressant et bien construit, il rendra heureux les amateurs de séries B, fera passer un instant agréable au cinéphile et un bon moment de lecture aux bédéphiles avertis. Bref, une BD qui vaut quand même le détour.
Lorna : heaven is here (one-shot) Scénario et dessins : Brüno Editions : Glénat, 2012 (17,25€) Collection : Treize étrange Public : Adulte et amateur de nanars Pour les bibliothécaires : Pas incontournable mais intéressant dans un fond qui se veut de qualité.

Dimanche KBD : Atar Gull (Nury & Brüno)

Peut-on rêver mieux qu"un dimanche d'élection pour crier vengeance ? Et bien venez avec nous dans cette avant-dernière étape de notre thématique. Cette semaine, Lunch vous présente Atar Gull de Brüno et Fabien Nury. Un album sélectionné à Angoulême cette année mais qui a eu son lot de débat parmi les membres de KBD. Pour la synthèse c'est ici et pour relire la chronique d'IDDBD c'est là. Bon dimanche !

Les Incomparables #1 | Paul VS Atar Gull

Voici quelques temps déjà que cette idée me trotte dans la tête. Oh, rien de bien révolutionnaire : parler d’une BD non pas à partir de son histoire mais d’un de ses personnages. Chose étrange, la semaine dernière j’ai été incapable de rédiger un billet digne de ce nom sur l’excellentissime série des Paul du québécois Michel Rabagliati. Cette semaine, suite à des discussions intéressantes sur le blog de Mo’, je voulais parler d’Atar Gull, album qui ne m’a pas du tout enthousiasmé. Pareil ! Impossible de rédiger quelques choses de cohérents. Après avoir écrit deux pages sans queue ni tête, j’ai laissé tomber, un peu intrigué par ces deux échecs similaires sur des albums pourtant très différents. Justement, ils sont différents, aucun points communs… Et si c’était  ça la clef ? Et si, pour rire, nous convoquions ces deux personnages de fiction pour une confrontation ? Qu’est-ce que ça donnerai comme chronique au final ? Alors juste pour s'amuser, je vous présente le premier (et peut-être l’unique) duel de cette nouvelle catégorie d’IDDBD : les incomparables ! A ma gauche : Paul. Québécois de Montréal né dans les années 60. Alter-ego de papier de son créateur, le très sympathique Michel Rabbagliatti. Paul, c’est 6 albums qui racontent une vie : la sienne. Paul est un genre de M. Jean  sans le côté parisien énervant. Son travail : graphiste, maquettiste, illustrateur. Il vit avec Lucie, sa très intelligente compagne et sa fille, Rose. Paul a de la famille, des amis, des emmerdes aussi. Bien entendu ce héros a de nombreux défauts mais aussi de grandes qualités dont les principales sont l’ouverture d’esprit et la dose d’autodérision qui manque à la plupart d’entre nous. Qualités qui lui permettent de prendre la vie comme elle vient, avec ses bons et ses mauvais côtés, sans s’illusionner sur ce qu’il est… ou n’est pas. Il a quelques regrets mais finalement, Paul est un humaniste qui s’ignore. J’exagère, c’est une personne simple qui sait faire attention aux autres. A ma droite : Atar Gull. Prince d’une tribu africaine devenu esclave, donné comme cadeau à la fille d’un planteur. A la mort de son père, il n’a qu’un but… La vengeance ! Atar est né de la plume d’Eugène Sue au 19e siècle mais c’est Fabien Nury, nouveau scénariste hype de la BD franco-belge, qui l’a fait revivre sous le dessin de Bruno (Biotope, Michel Swing). Sous ses airs de statues, il est presque impossible de comprendre ce que ressent ce personnage singulier. Est-il simplement mué par la haine ou ressent-il véritablement les choses ? Qui est ce personnage, un fou dangereux, un tueur psychopathe incapable d’empathie ? Personnage dérangeant, impénétrable comme cette armure graphique qui l’entoure constamment. Seul son némesis, un dénommé Brulart, pirate et assassin de son état, semble percer à jour cet étrange personnage. A la fois terrifiant et froid, un robot avant l’heure. A ma description, ces deux personnages sont différents autant sur le fond que la forme. Pourtant, en y réfléchissant un peu… Bon côté graphisme, pas de doute. Celui de Paul est influencé par la BD ligne claire des années 70-80, avec des traits caricaturaux pour les personnages mais plus de détails dans les décors. Globalement ça reste quand même très simple. Atar Gull en revanche dispose d’influences artistiques variées et fortement marquées par l’art africain. Ce personnage de golem sombre au trait si particulier rappelle les œuvres d’art premier. Cependant, le choix des couleurs l'entourant me semble si saugrenue qu'à la lecture je pensais sans cesse : « mais pourquoi diable a-t-il colorisé cet album ? ». Au-delà de l’aspect graphique, ces personnages semblent toutefois partager quelque chose d’indéfinissable. Déjà, étant tous les deux les héros éponymes de leurs aventures, leurs histoires respectives reposent sur la réussite ou non de leur personnalité, de leur présence et leur charisme de "héros" de bande dessinée. Bien entendu, il est plus facile pour moi de se retrouver dans le personnage du québécois. Après tout, j’ai plus de chance d’être Paul qu’un prince esclave. Cependant, comme pour les univers imaginaires qui ne sont que des terreaux pour raconter des histoires, ça n'empêche pas l'ennui. Ce qui est intéressant dans le personnage de Michel Rabagliati, c’est sa faculté à se livrer sans ambages, sans se cacher ni prendre des chemins de traverse. Il montre, donne et reçoit avec la même intensité, n’élude aucun thème (même la mort comme dans Paul à Québec). L’auteur québécois se situe à la fois dans la ligne d’un Harvey Pekar par rapport au côté autobiographique de son œuvre mais aussi en rupture par son approche très positive. L’un est américain l’autre québécois, je ne sais pas si ça joue. En tout cas, Paul donne vraiment envie de traverser l’Atlantique à la nage, la rame et autres moyens plus ou moins rapides histoire de balancer quelque « hostie de calices » et autres « Tabernac ». Bref, lisez Paul et soyez heureux. A l’inverse, alors qu’on cherche à me faire ressentir avec force la violence, le dégoût ou la compassion, on me livre un personnage déshumanisé comme Atar Gull. Comment puis-je adhérer au propos ? C’est pour moi un véritable frein qui me fait préférer – et de très loin – le personnage du pirate bien plus poétique et romantique que le héros principal. Hormis le fait que l’histoire soit plutôt bâclée sur la fin, il me semble quand même important dans un récit de ce genre qu’il puisse y avoir une accroche avec le héros. Rappelez-vous le Comte de Monte-Christo, l’un des plus grands récits de vengeance jamais écrit ! Atar Gull subit, puis agit comme un golem. Jamais il ne semble ressentir quoique ce soit. Il m’est donc impossible d’entrer confortablement dans cette histoire et d’être dérangé par quoique ce soit. Voici donc le résultat de cette comparaison d’incomparable. Pourquoi j’aime Paul ? Parce qu’il est humain. Pourquoi je n’aime pas Atar Gull ? Parce qu’il ne l’est pas du tout. Pourtant ces deux personnages, par leur style de récit, sont des porteurs de vie, de sens, de ressenti. Si l’un m’entraîne, l’autre me laisse à quai. Merci à vous d’avoir subi ce test dont l’intérêt est sans aucun doute discutable. Tiens et bien discutons-en justement !
Paul (7 volumes) scénario et dessins : Michel Rabagliati Éditions : La Pastèque Public : Pour tous Pour les bibliothécaires : indispensables, surtout Paul en appartement, Paul à la pêche & Paul à Québec. Atar Gull (one-shot) scénario : Fabien Nury d'après le roman d'Eugène Sue dessins : Bruno Editions : Dargaud Public : Adulte Pour les bibliothécaires : Gros buzz cette année (sélectionné à Angoulême, comme Paul d'ailleurs) mais je demande à voir sur la durée. Pas certains que cet album vieillisse très bien.