Chronique | Sous l’entonnoir (Sybilline & Sicaud)

Aline tente de se suicider en avalant des médicaments. Heureusement pour elle, elle échoue dans sa tentative. Quinze ans après, Aline/Sibylline raconte, son séjour à l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, à Paris. Sibylline est une auteure qui ne semble pas vraiment hésiter dans ses choix. Depuis son premier album, Nous n’irons plus ensemble au canal Saint-Martin, cette dernière a tenu à bousculer les habitudes. En 2008, elle signe Première fois, un recueil de 10 récits érotiques. Rare pour une fille auteure de BD ! Sur cet album c’est d’une façon bien différente qu’elle se livre. Si cette fois, elle n’enlève ni le haut ni le bas à son personnage, c’est pour lui faire enfiler un pyjama bleu et un entonnoir. En réalité, le personnage n’en est pas vraiment un et l’entonnoir n’existe pas. Mais Sibylline se met à nu et revient sur une courte période de son adolescence, un mois qui a compté dans sa vie. Dans la littérature, le cinéma et même la bande dessinée, l’hôpital psychiatrique a le plus souvent été raconté par un regard extérieur. Que se passe-t-il vraiment dans ces lieux mystérieux et inquiétants ? Sibylline, elle, nous le raconte de son point de vue de patiente. Sous l’entonnoir n’est pas une histoire de fous mais chez les fous. Il s’agit de dresser le portrait d’une communauté close, enfermée dans des lieux où l’horizon – et par conséquent l’avenir -  n’existe plus. De ce point de vue, le rendu graphique de Natacha Sicaud est un travail magnifique. Les décors minimalistes (quelques tables, quelques chaises) ne sont que des aplats de couleurs, des murs sans vie, froids. Sibylline ne fait pas le choix de raconter chaque histoires des humains habitant ce drôle de lieu. Elle les décrit, les regarde évoluer, entre parfois en contact sans jamais pouvoir véritablement comprendre leur existence. Ainsi, Sous l’entonnoir est composé de très courts chapitres qui constituent chacun de toutes petites touches de sa propre existence. A croire que ces hommes et ces femmes n’existent qu’à travers elle. L’alternance entre plan resserré et grands espaces de vide aide à mesurer toute l’importance du regard dans cet album. Regard sur soi, regard sur les autres. Car ne vous y trompez pas, Sous l’entonnoir est aussi un livre d’apprentissage. Après tout, le personnage n'est pas là non plus sans raison. Sans être l'incarnation de la folie elle reste une patiente comme les autres... avec ses problèmes et ses soucis. Faire un livre sur cette période, raconter cet événement douloureux et sans aucun doute fondateur d’une autre vie n’est absolument pas anodin. Faut-il du courage pour réussir à parler de tout cela ou est-ce au final une façon de faire la paix avec la vie d’avant, une façon définitive de combler ce vide immuable que l’on ressent tout au long du livre ? Car, après la folie, le vide est l’autre grand thème de cet album. Le vide intérieur qui empêche de grandir, l’absence de la mère qui par conséquent est incapable de résoudre les problèmes de l’adolescence, l’absence de parole laissant pourrir la douleur au fond de soi. Tout ce vide à combler donne à cet album toute son énergie. Sous une fausse simplicité, Natacha Sicaud et Sibylline offre une œuvre  véritablement aboutie dans le fond et la forme, une symbiose entre textes et dessins. La scénariste se donne entièrement et généreusement dans cette œuvre d’une très grande sensibilité. On ressent les choses, la douleur, la peine mais aussi les joies et ce sentiment d’apaisement qui conclut les quêtes abouties. Un album très fort ! A lire : les chroniques d'Yvan, d'Eric Guillaud et celui, surprenant, d'un maître de conf' en droit privé !
Sous l'Entonnoir (one-shot) Scénario : Sibylline Dessins : Natacha Sicaud Editions : Delcourt, 2011 (17,50€) Collection : Mirages Public : Adultes Pour les bibliothécaires : sélection officialle Angoulême 2012, un album important dans la lignée qualitative de cette collection (cf Pourquoi j'ai tué Pierre ? ou Elle ne pleure pas elle chante)
A noter : aujourd'hui, 4 janvier, IDDBD passe sur le blog 1blog1jour ! Merci à Franck pour sa sélection et bienvenu aux non-habitués qui passerait par ici 🙂  

8 réflexions au sujet de « Chronique | Sous l’entonnoir (Sybilline & Sicaud) »

  1. Merci pour le lien vers mon billet. D'autres concernent une "lecture juridique" de bandes dessinées : je suis preneur de références pour continuer sur cette voie!

    1. Je t'en prie. J'aime cette approche originale d'une lecture de BD. Je n'avais jamais imaginé le prendre sous cet angle. Pour des références… comme ça je ne vois pas mais si je vois quelque chose digne d'intérêt, je pense à toi 🙂

    1. Oui, si tu as l'occasion de lire ses précédents albums, n'hésite pas ! Nous n'irons plus ensemble au canal Saint-Martin est vraiment très bien.

  2. Voilà un album qui me tente mais… que vais-je encore trouver à y redire ^^ A vrai dire, j'appréhende un peu l'accueil que je suis susceptible de lui réserver… Qu'en pensez-vous Doc ??

    1. Quelques arguments : Sybilline écrit très bien et c'est autobiographique. Ensuite, pour être passé (en tant que visiteur) une fois par ce genre de lieux, j'avoue avoir ressenti certains aspects de ce qu'elle raconte.
      Je n'ai pas eu l'impression de voir des clichés… après… Je ne sais pas 🙂

  3. Ayant moi-même passé quelques semaines dans un endroit similaire, j'aurais envie de lire cette bd. J'ai moi même raconté mon expérience au moyen de dessins commentés sur ce blog: http://4semaines.wordpress.com/. Dans mon cas l'hospitalisation a été abusive (certains membres de ma famille ont réussi à me faire passer pour "fou" aux yeux des psychiatres, pour me faire comprendre qu'ils ne souhaitaient pas que je "m'émancipe")

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *