Archives par mot-clé : Yokaï

Chronique | Les monstres de Mayuko (Marie Caillou)

mayuko_couv_bandeauMayuko s’amuse à lancer des boules de neiges sur des statues représentant un Renard et un Tanuki, deux esprits du bestiaire fantastique japonais. Alors que sa mère vient de la coucher, un étrange personnage l’entraine avec lui. C’est le début de l’Odyssée dans le monde des esprits pour la petite fille. Un conte graphique étrange et pénétrant à la croisée de plusieurs univers.     

Le retour du lapin blanc

Comment ne pas penser à Alice au pays des merveilles en parcourant l’œuvre de Marie Caillou ? Même esprit fantasque, même plongée dans un univers à la fois absurde et contrôlé, même surprise à chaque coin de page. Mayuko suit le Kitsune dans un couloir et nous voici dans le terrier du lapin blanc. Un lapin blanc qui s’avère être un renard asiatique aussi malin que son voisin européen mais bien plus fourbe… et capables de métamorphoses !mayuko-detail

Dans cet album où rien n’est à sa place, tout est un fou comme ces « monstres », les fameux Yokaï japonais, qui parcourent ses pages. On trouve pêle-mêle quelques éléments les plus fameux de ce bestiaire fantastique :  Kitsune et Tanuki alcoolique qui se chamaillent, Tengu joyeux et volant au long nez, Kappa attirant les humains au fond de l’eau et j’en passe… Ils sont nombreux à croiser le chemin de la petite fille et à tenter de l’attirer dans leurs pièges. Bien plus amoral que l’œuvre de Lewis Caroll, on ne sait jamais vraiment où et quand la petite fille va atterrir.mayuko_marie-caillou Marie Caillou semble parfaitement maîtriser son sujet et savoir où son récit porte son héroïne. Les références à la littérature fantastique japonaise sont nombreuses, parfois même un peu trop, au risque de perdre le lecteur un peu profane. Sans être un spécialiste, les Yokaï est un sujet qui m’intéresse depuis ma découverte du travail de Miyazaki et la lecture de Shigeru Mizuki, grand spécialiste du genre en manga. Pourtant,  il m’a semblé très souvent passer à côté de certaines choses. Juste ce qu’il faut pour attiser ma curiosité. Bon, il faut juste cultiver un peu plus son jardin.

Un voyage graphique détonnant

Vu son thème, le dessin de Marie Caillou est fortement inspiré par la tradition graphique japonaise. On semble percevoir les anciennes estampes et les couleurs dominantes rouges, noir et bleu nuit renvoient à un univers très asiatique.mayuko-1

Cependant, son dessin ne se perd jamais dans les références, on retrouve ce ton particulier qui fait sa marque de fabrique. Si je n’ai pas particulièrement aimé son album précédent, La Chair de l’Araignée (scénario Hubert) j’avais été marqué par son dessin numérique qui, avec ses aplats de couleurs directes, ce trait fin presque chirurgical donne une ambiance particulière à ses histoires. Il évoque très bien le décalage, le malaise, la rêverie et convient donc parfaitement à cette histoire surprenante. Si les tenants de la tradition pensent que le numérique affadie le caractère du dessinateur, Marie Caillou démontre le contraire. Nous sommes par exemple bien loin du travail numérique de Morphine (je vais encore me faire un copain tiens !). Là, on ne peut qu’apprécier le caractère de ce graphisme tant il présente un vrai apport dans le récit. Marie Caillou nous propose donc un voyage dans des mondes bien différents. Un voyage littéraire entre réalité et fantastique, un voyage graphique entre monde asiatique et occidental, voyage technique entre tradition japonaise et univers numérique. Bref, un album qui vous surprendra de la première à la dernière page. A découvrir ! PS : Merci à Lisa pour le prêt, un peu longuet certes, mais je travaille à réduire ma PAL (qui a bien grossi avec Angoulême). A lire : la chronique de Choco, de Paka la chronique de Tristan chez B&O mayuko_couvLes monstres de Mayuko (one-shot) Scénario et dessins de Marie Caillou Editions : Dargaud, 2012 (19,99€)
Public : Ado-Adultes Pour les bibliothécaires : Un très bon livre... un lien intéressant entre bd asiatique et européenne
   

Espece en voie d’apparition

Mushishi - 8 tomes parus, série en cours (scénario et dessins de Yuki Urushibara, éditions Kana) Depuis quelques temps, je lis très peu de nouveaux mangas, surtout par manque d'information mais aussi d'intérêt pour les dernières sorties peu enthousiasmantes. Pourtant, il y a quelques mois, le hasard m'a encore joué un bien joli tour en me faisant tomber dans les mains (et ce n'est pas une métaphore) un petit bijou de poésie et d'imagination avec les aventures de Ginko, un expert dans la connaissance des mushi. Les mushi sont les êtres plus proche des origines de la vie (ce n'est pas moi qui le dit, c'est le héros dès le premier tome). Entre animal et végétal, invisibles à la plupart des êtres humains à l'exception des mushishi - les spécialistes des mushi (littéralement "maitre des insectes") -  ils vivent en plus ou moins bons termes avec les humains. Heureusement, les mushishi tel Ginko sont là pour enquêter et secourir les hommes bien souvent décontenancés par les conséquences surprenantes et parfois désastreuses provoquées par la présence de cette faune hétérogène dans leur environnement. Avec Mushishi, Yuki Urushibara signe à la fois une œuvre très originale et inscrite dans une certaine tradition. Originale par sa façon de raconter ses histoires, la mangaka ne privilégie pas l'action mais une certaine contemplation. A l'image de son héros impassible et doux, cigarette à la bouche, prenant le temps d'écouter les humains, de les guider et de leur faire comprendre les tenants et les aboutissants de leurs décisions vis-à-vis des mushi, elle ne force pas son récit et laisse le temps à son lecteur de profiter de l'atmosphère singulière. Même si les albums sont composés d'histoires courtes (pas plus de 50 pages en moyenne), on entre avec délice dans cet univers unique et pourtant marqué par des influences très nettes. Ainsi, en parcourant Mushishi, on retrouve la tradition des contes japonais fantastiques, parcourus des fameux yokaï, les esprits étudiés ou mis en scène par Hayao Miyazaki ou Shigeru Mizuki. D'ailleurs, Ginko n'est-il pas, à plus d'un titre, un avatar moderne de Kitaro le repoussant, lui-même passeur entre les vivants et les morts ? Alors Mushishi, pâle copie des Kitaro ou Chihiro ? Non, bien entendu. Car Yuki Urushibara offre avec son bestiaire surnaturelle un panel complet d'histoires sans cesse renouvelées (en tout cas pour l'instant). Toujours originales et d'une formidable poésie, elles vous surprendront à chaque détour de page. Au rythme de l'auteure ou du vôtre, les aventures de Ginko sont autant de fables (dramatiques parfois) aux thématiques ouvertes aussi nombreuses que les différentes espèces de mushi. Bref, vous l'aurez compris, un manga véritablement incontournable, œuvre à la fois différente et moderne. A lire : la critique de Krinein.com A découvrir : le site officiel de l'anime (en anglais)

Kitaro le repoussant

scénario et dessins de Shigeru Mizuki, éditions Cornélius

Petit, laid mais vaillant

Le grand public européen a découvert un des mangaka monument du Japon en 2007 par l’intermédiaire de NonNonba, premier manga à recevoir le prix du meilleur album à Angoulême. Dans le même temps, les éditions Cornélius, toujours avec le souci d’un travail éditorial impeccable, ont publié Kitaro le repoussant. Cette série, incontournable au Japon, est considérée comme l’œuvre majeure de Shigeru Mizuki. Amoureux des contes et des traditions populaires, le vieux mangaka (il est âgé aujourd’hui de 86 ans !) met en scène les fameux Yokaï. Vous savez les créatures fantastiques omniprésentes dans la culture japonaise.  Comment ça, non ? Si vous n’avez pas encore lu NonNonBa (malgré les conseils d’IDDBD), vous aurez déjà sûrement vu les films d’animations de Hayao Miyazaki comme Princesse Mononoke, Mon voisin Totoro ou Le Voyage de Chihiro. Ah ! Je le savais que les lecteurs d'IDDBD avait bon goût ! 🙂 Kitaro est le dernier descendant de la tribu des morts-vivants. Né borgne, sorti du ventre de sa mère morte et enterrée, accompagné d’un père se résumant à un seul œil (mais avec des bras et des jambes !!!), il est chargé de résoudre les conflits et incompréhensions entre humains et créatures surnaturelles. Petite métaphore pour parler de modernité et traditions. Genre d’anti-superhéros japonais, le petit mort-vivant, doté de pouvoir surnaturel que l’on découvre aux fils de ses aventures, joue son rôle avec sérieux et souvent au péril de sa vie et de son intégrité physique. Ses aventures le mènent vers des lieux incroyables (du cimetière à l’au-delà en passant par les îles du sud du Japon), affrontant ou s'alliant avec des créatures magiques et terrifiantes (le fameux bestiaire fantastique japonais mais aussi des personnages issus de la tradition occidentale) et se retrouvant dans des situations déconcertantes et/ou inconfortables. Souvent burlesques, toujours décalée, riches (elles ont bien souvent deux voire trois niveaux de lectures) et surprenantes, les histoires de Kitaro le repoussant sont des portes ouvertes vers une imagination débridée, celle de Shigeru Mizuki. En entamant une de ces histoires (il y en a environ 5 par album) vous ne saurez jamais où vos pieds vont atterrir. Si l'on sait à peu près comment les choses vont se terminer, les méandres des aventures de Kitaro sont bien souvent complexes. Rien de mieux pour attiser la curiosité des lecteurs. Malgré les années, la première publication date des années 60, le petit Kitaro n’a pas pris une ride et reste un monument du manga. Pour compléter votre lecture : Yokaï, dictionnaire des monstres japonais. Volume 1 : A-L par Shigeru Mizuki (le volume 2 est à paraître le 18 juin). Le manga présente plus de 500 yokaï. Passionnant pour les amateurs ! A noter : Kitaro le repoussant tome 5 paraitra le 26 juin.

Nononba : esprit : est-tu là ?

Nononba (scénario et dessin de Shigeru Mizuki, éditions Cornelius, 2006) Ce manga d'un auteur encore inconnu du grand public français il y a quelques mois a été récompensé du prix du Meilleur album 2006 à Angoulème en Janvier dernier. Epais, (414 p.), et publié dans la collection Pierre, Nononba est un pavé jeté dans la mare des publications BD française et dans celle des mangas tout court. Il faut évidemment aimer cette littérature et goûter aux plaisirs du manga dit "adulte" (rien à voir içi avec l'érotisme) pour apprécier pleinement ce gros volume en noir et blanc où l'action ne prime pas; mais quel plaisir,  quelle jubilation !... Mizuki est né en 1922 et se pose donc comme l'un des plus anciens créateurs de manga encore vivant. Il a eu une vie plutôt exceptionnelle, puisque malgré des aptitudes précoces au dessin,  pris jeune dans les  méandres de la guerre du pacifique, on nous explique dans sa bio (site Cornelius) qu'il a été mutilé et que prisonnier, il a vécu au sein de tribus autochtones avant de revenir au pays et de faire sa carrière de mangaka. Il a gardé de ces expériences et de l'accompagnement, enfant, d'une grand-mère portée sur la sorcellerie un fort penchant pour le surnaturel, thème de la plupart de ses ouvrages (les fameux Yokaïs, esprits frappeurs traditionnels), mais aussi une grande humanité que l'on retrouve très présente dans ses récits. Certaine scènes, tellement fortes, et aux dialogues si bien choisis ne peuvent d'ailleurs être que des moments vécus. C'est en grande partie ce qui fait la qualité de ce Nononba, du nom de la même grand mère complice de notre jeune héro Shigéru Muraki. Au niveau graphique, on cite souvent Taniguchi et ses trames très propres (trop ?) lorsqu'il s'agit de qualité dans le manga. Içi, nul classissisme au cordeau, mais plutôt un mélange entre souplesse d'un trait un peu gras et rigueur d'une trame fine souvent horizontale . Une sorte de mix improbable entre un Nakazawa, l'auteur de Gen d'hIroshima et un Taniguchi... Je ne peux résister à l'envie de vous proposer un extrait de philosophie pure, tirée des nombreuses cases consacrées aux moments de discussion entre Shigéru et son père. Mêlés au fil fantastique du récit et à sa poésie inhérente (la mer qui refloue, la séparation d'avec la petite fille, les discussions entre enfants...) , ces moments d'échanges intimes apparaissent finalement comme  ce que l'on fait de plus fort en littérature, ce qui porte aussi souvent un roman, et ceux-ci pourront rappeler aux plus cinéphiles l'ambiance de films de réalisateurs japonais comme Mizoguchi ou Imamura. ...Meilleur album ?... sans aucune réserve, et à mettre entre toutes les mains !! A lire aussi : chez le même éditeur : Kitaro le repoussant et 33 rue des mystères Pour aller plus loin : une présentation de l'univers des mangas adultes (fichier PDF) *photo de l'auteur provenant de son site officiel : http://www.japro.com/mizuki/

NonNonBâ : Meilleur album Angoulême 2007

(scénario et dessins de Shigeru Mizuki, éditions Cornélius) Shigeru Murata (alias Mizuki) vit dans le petit village de Sakaï-Minato. Dans le japon des années 30, les enfants passent leur temps à jouer à la guerre. Mais Shigeru, lui, dessine. Ses premières histoires sont inspirées par NonNonBâ, une vieille femme pauvre, mystique et superstitieuse que sa famille a recueilli chez lui. Cette femme va lui faire découvrir le monde des Yokaï, les fantômes, esprits et autres manifestations étranges qui peuplent les campagnes et les contes japonais. Chronique d’une époque, d’une société, de croyances ancestrales du japon, de vie quotidienne, on peut qualifier NonNonBâ de chef d’œuvre. Si comme moi, vous avez rêvé en voyant Mon voisin Tottoro,  tremblez devant les esprits du Voyage de Chihiro, combattu au côté de Princesse Mononoke, bref, découvert le cinéma d’animation japonais en compagnie de Miyasaki et des esprits qui hantent ses films, alors la lecture des 400 pages de NonNonBâ est pour vous. Avec le regard d’un enfant de 10 ans, vous entrerez dans le monde des Yokaï et de Shigeru Mizuki. Au rendez-vous angoisse, rire, révolte, bref tout ce qui fait le talent et les très grands auteurs. Avec cet album, prix du meilleur album à Angoulême cette année (pour ceux qui aurait oublié), les éditions Cornélius montrent leur très grand savoir-faire. Non seulement l’adaptation est de très bonne qualité (respect total de l’œuvre originale) mais en plus, ils nous livrent toutes les explications nécessaires pour décrypter correctement les nombreuses références et ainsi prendre la pleine mesure du talent de Mizuki. Messieurs, Dames, voici ce qu’on appelle un éditeur ! Un seul mot, lisez-le, vous manqueriez quelque chose de grand. De ces albums qui marquent leur temps et leur genre. Un chef d’œuvre quoi !