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Chroniques | The Wire (David Simon) / The Grocery (Singelin & Ducoudray)

chroniqueGrocery C'est l'histoire d'une ville en proie à la criminalité, à la violence et à la drogue. C'est l'histoire d'un quartier, au milieu de cette ville. C'est l'histoire d'anonymes ou de puissants qui se battent pour régner ou simplement survivre. Bref, d'une série télé à une bande dessinée, bienvenu à Baltimore.

Baltimore entre télévision et bande dessinée

C'est la première fois que je tente l'expérience d'une double chronique sur des supports aussi différents qu'une bande dessinée et une série télévisée. Mais l'occasion était bien trop belle pour passer à côté. Cet été, par le plus grand des hasards, j'empruntais à la bibliothèque les deux premiers volumes d'une série de BD dont j'avais vaguement entendu parler. Très vaguement. Dans le même temps, j'achevais avec bonheur la 5e saison de The Wire (Sur écoute en français). J'étais pris de nostalgie à l'idée de laisser McNullty, le plus écorché vif de tous les policiers irlandais de l'histoire de la télévision américaine. En ouvrant The Grocery, le lien dans mon esprit ne s'est pas fait immédiatement. Pourtant, peu à peu, je retrouvais des détails qui me mettaient la puce à l'oreille : les coins de rue, les vendeurs de drogue, les dealers, les gros 4x4 et cette violence inhérente au milieu. Trop de détails pour n'y voir qu'une simple inspiration. Pas un plagiat mais une vraie continuité. The Grocery, c'est une histoire parallèle dans un monde au graphisme assumé.

A body of an american

Mais je mets les choses à l'envers. Je vous parle de The Wire et du lien avec The Grocery sans évoquer toutes les qualités de cette série. Au début, The Wire est une fiction policière évoquant le combat des policiers de Baltimore contre les réseaux de ventes de drogue. David Simon, ancien journaliste au Baltimore Sun City Desk devenu scénariste, dresse une galerie de personnage dont la grande figure est le fameux McNullty dont je vous parlais plus haut. Alcoolique, divorcé, volage, mais enquêteur surdoué, il est un peu à l'image de ses collègues, sans repère. Au cours des cinq saisons, ce qui semble être une enquête policière se transforme peu à peu en radiographie de la société américaine : politique, argent, journalisme, système éducatif, valeurs... Tout y passe avec cette capacité qu'ont les américains à mettre le doigt sur leurs propres paradoxes. thewire_2 Comme souvent, cette série signée HBO - chaîne qu'on ne présente plus dans le monde des séries TV avec notamment Game of Thrones ou Six Feet Under – frappe fort avec un réalisme décomplexé. Rien n'est blanc, rien n'est noir, tout est plus ou moins crasseux. Chacun a ses propres raisons pour agir, tous ont des explications et les vrais pourris ne sont pas toujours ceux que l'on croit. C'est violent certes, souvent désespéré, mais l'humour n'est pas absent et parfois la lumière scintille un peu au milieu de ces rues sombres. Bref, The Wire bénéficie d'un scénario remarquable en même temps qu'une bande originale qui frise la référence absolue, de toute façon quant on utilise The Pogues ça ne peut être que recommandable. J'en profite d'ailleurs pour tirer mon chapeau et rendre hommage à Philip Chevron, guitariste du groupe irlandais et créateur de la mythique chanson Thousand are sailing qui nous a quitté hier.

Sur écoute, saison 4.2

The Grocery, la série dessinée par Guillaume Singelin et scénarisé par Aurélien Ducoudray, s'inscrit donc pleinement dans cet univers. Et je préciserais même un lien réel avec la saison 4, où les réalisateurs avaient fait un focus sur un groupe d'enfants/adolescents. Mais, il ne faut pas limiter  The Grocery à la série américaine qui l'a inspiré. En effet, les deux auteurs injectent leurs propres éléments pour créer une œuvre propre. Tout d'abord, ils prennent le parti de faire tomber un jeune candide dans ce monde de brutes. Elliott est le fils de l'épicier juif qui vient juste de racheter The Grocery, la boutique du coin de la rue. Il est tout neuf, tout gentil et très intelligent. Lui qui fait des concours d'orthographe, il joue rapidement le rôle de l'intellectuel du coin. Ah oui, j'oubliais. Eliott est une grenouille... d'ailleurs il a même un petit quelque chose d'Ariol, le petit âne d'Emmanuel Guibert. Bref, imaginez simplement Ariol dans une banlieue chaude... Je confirme, ça saigne.grocery2 Et pour saigner, ne vous fiez pas du tout au dessin qui peut apparaître au début comme enfantin. Je ne sais pas vraiment si on peut parler d'anthropomorphisme pour tous les personnages mais je crois que le choix est judicieux tant un rendu réaliste aurait pu être insoutenable. Le scénario en effet ne lésine jamais sur la violence réelle et symbolique. Âme sensible s'abstenir ! grocery1 Peu à peu, de nouveaux personnages entrent en scène : un vétéran de la guerre en Irak qui perd sa maison suite à la crise économique, un rescapé de la chaise électrique, nouveau caïd de la rue, une hispanique en quête de vengeance... Ces histoires singulières forment un tout et donnent une cohérence à l'univers. Tous les personnages sont liés les uns aux autres de près ou de loin, les actions des uns influencent la vie des autres et tous portent des cicatrices et sont prêts à rendre les coups qu'on leur donne. La fin du 2e tome est sans équivoque... Mais je m'arrête là pour ne pas vous gâcher les surprises et les rebondissements nombreux qui ne manqueront pas de vous donner envie d'aller plus loin. Personnellement, j'attends la suite avec une très grande impatience. A lire : les chroniques de Mo', de Tristan sur B&O Et pour finir : ceux qui ont vu The Wire reconnaîtront

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The Wire (Sur écoute) créé par David Simon 5 saisons (60 épisodes) 2002-2008

The Grocery (2 volumes – en cours) Scénario : Aurélien Ducoudray Dessins : Guillaume Singelin Editions : Ankama, 2011 Collection : Label 619 Public : Adulte Pour les bibliothécaires : les séries TV et BD sont indispensables pour une bédéthèque et une vidéothèque de qualité.

Mini-chronique | Le libraire de Belfast à la BPI

libraire_de_belfast Amis parisiens, vous avez bien de la chance ! Jeudi 16 mai à 20h la BPI projette dans le cadre de son cycle sur l’imaginaire des villes, le très bon film documentaire Le libraire de Belfast de la réalisatrice Alessandra Celesia. Ce film est bien plus qu’un portrait d’un vieux libraire nord-irlandais à la retraite. C’est celui de toute une communauté à la fois excentrique et terriblement touchante : un jeune rappeur à l’accent trop marqué, un punk dyslexique amateur d’opéra, une serveuse cherchant à percer dans la chanson… Dans ce film choral, les sensations et les éléments s’enchainent et se contredisent. Alessandra Celesia filme une communauté d’exclue d’une modernité réservée à des privilégiés. A la place, solidarité, simplicité, écoute, vivre ensemble… Tous ces mots et toutes ses valeurs transparaissent durant 52 minutes. Les valeurs, ce vieux libraire en a tant à transmettre alors il parle, de lui, de sa vie, de son plaisir charnel du contact avec le livre, de son esprit commercial qui ne l’a pas aidé à devenir riche. Sur son visage, le temps qui passe. Et en filigrane, avec l’écho des paroles de ses amis, la présence de cette ville, immuable et forte, pesante, avec son histoire furieuse. Voilà, ce film c’est un peu ça et beaucoup d’autres choses. Si vous avez l’occasion de le voir, à la BPI ou dans les collections de n’importe quelle bonne bibliothèque, n’hésitez pas ! 50 minutes de très bon cinéma. Plus d’info sur l’image ci-dessous et sur le site de la BPI. libraire_de_belfast_BPI
Le libraire de Belfast un film documentaire d’Alessandra Celesia Production : Zeugma Films, 2012 54min, VOSTFR A voir : la bande annonce sur le site de Zeugma Films

Dimanche KBD | Fell (Ellis & Templesmith)

Voici le temps de quitter la ville... elle est devenu trop petite pour l'équipe nombreuse de KBD. Pour terminer ce mois consacré à la jungle urbaine nous finissons avec le terrrrrrible Fell de Warren Ellis (le papa de Transmetropolitan) et Ben Templesmith (le papa de 30 jours de nuits). Si vous connaissez ces deux titres et pas encore Fell, alors c'est le moment de se jeter dessus. Si vous ne connaissez rien de tout cela, et bien c'est pareil ! De quoi découvrir la très grande diversité de la BD américaine. Je vous invite à découvrir la synthèse rédigée par  Champi... et puis de relire la chronique d'IDDBD pendant que vous y êtes. Bonne semaine !

Dimanche KBD : Koma (Peeters & Wazem)

Avant dernier arrêt pour ce mois consacré à la ville avec Koma, la série en 6 volumes de Pierre Wazem et Frederik Peeters. Koma est un conte moderne, où une petite ramoneuse découvre les secrets de... Non, je ne vous raconte rien. Je vous invite à lire la synthèse rédigée par Yvan. Et puis, vous savez ce que je pense des travaux de Fred Peeters, pas besoin d'en rajouter ! Si le cœur vous en dit, retrouvez notre (très) vieille chronique. Le temps passe... et heureusement.

Dimanche KBD : Soil

Il y a quelques semaines, nous vous présentions les premiers volumes de Soil, un polar fantastico-mystico-tordu comme savent si bien le faire les artistes japonais. KBD et Oliv', auteur de la synthèse de cette semaine, reviennent sur cette série très originale, un manga ultra-addictif comme on les aime. Bref, par ce joli dimanche du mois de mai où sortir à prendre le soleil ne vous servira à rien, je vous invite à découvrir cette nouvelle étape de ce mois consacré à la ville.

Dimanche KBD : TMLP (Ta mère la pute)

Ce mois-ci, KBD entame un mois consacré à la ville. Un thème qui nous a permis de varier les plaisirs et de vous faire découvrir des choses très différentes chaque semaine. Nous commençons ce mois avec Gilles Rochier et son TMLP qui a reçu le prix révélation au festival d'Angoulême 2012. Une vision d'enfance des cités qui nous a tous touché. Mais ça, vous le saurez en lisant la synthèse d'ouverture de ce mois que j'ai rédigé. Pour la chronique d'IDDBD, c'est ici. Bon dimanche, citoyens !  

Chronique | Temps mort (Gilles Rochier)

Le temps mort c'est maintenant. Le chômage se pointe comme pour tous les autres dans le quartier, copain rappeur usant ses semelles sur le bitume, joueurs de basket. Le temps mort c'est du temps, pour se reposer, pour réfléchir, pour déprimer aussi. Finalement, le temps mort c'est peut-être une occasion pour faire ce qui plaît vraiment... dessiner, faire de la BD. Pour de vrai. Au début du mois de janvier, nous avions consacré une chronique à TMLP (Ta mère la pute) de Gilles Rochier. Pour nous, son travail avait quelque chose d'indéfinissable. Un trait au premier abord maladroit mais dont la maîtrise et surtout la justesse prenait le lecteur à parti et l'emmenait là où il le voulait. Nous ne nous en cachons jamais, pas de raison de commencer aujourd'hui, Gilles Rochier fait désormais partie de nos auteurs "stars" sur IDDBD. L'objectivité de la présente chronique est donc tout à fait discutable. Mais entre nous, je m'en balance car je suis chez moi ! J'aurais pu consacrer une mini-chronique à Temps Mort, car j'ai parfois eu l'impression en la rédigeant que je redonnais encore une fois les mêmes arguments. Pourtant, cet album sonne lui aussi d'une manière particulière. Même s'il est plus ancien, il répond d'une certaine façon à son "p'tit frère". En effet, si TMLP évoque l'enfant et la jeune cité, Temps Mort raconte l'homme et le vieux quartier. Armé de son carnet de croquis ou simplement se déplaçant au gré de sa vie quotidienne, l'auteur/personnage parcourt la cité dans de multiples saynètes montrant un aspect de la vie dans les barres d'immeubles. On retrouve les mêmes qualités que dans TMLP. Gilles Rochier utilise la bande dessinée comme un documentariste utilise sa caméra, comme un regard sur le réel, sur la vie de tous les jours, comme un simple témoin, sans jugement, sa apriori. D'ailleurs, détail amusant, le lecteur voit la plupart du temps le héros de dos. Le travail du regard est là, renforcé par les multiples croquis qui ornent les pages. Elles ne sont pas là pour faire joli, elles illustrent le propos, renforçant l'impression de réalité immédiate. Le dessin prend alors toute sa force et devient aussi puissant que l'objectif du caméraman, dévoilant même des sensations particulières. On retrouve également le dessin si particulier de Gilles Rochier, celui qui donne tant de bonheur aux aficionados de la ligne claire année 80. Je suis certain que ces derniers ont dû s'étouffer à la cérémonie de remise des prix d'Angoulême quand TMLP a reçu le prix révélation. A bien y regarder, les immeubles sont droits, fouillés, détaillés parfois, on sent la rue et son atmosphère particulière tandis que les personnages sont de vraies gueules cassés, burinés par la vie, par les émotions, par le désœuvrement. Le contraste décor réaliste / personnages caricaturaux n'est pas sans rappeler certains grands noms de la ligne claire. Le spleen du personnage, fil conducteur du livre, est particulièrement bien rendu. Sans parler de poésie, on retrouve ce quelque chose d'indéfinissable, une justesse dans le propos, dans le trait, qui rend ce personnage attachant mais jamais nombriliste. Ce dessin particulier fait passer beaucoup plus de chose qu'une simple illustration car si on oubliait textes et dialogues, je pense que beaucoup de messages passeraient tout de même. Entre nous, ce serait bien dommage car certaines discussions valent bien qu'on s'y arrête. Finalement, cet album apparaît d'une très grande justesse. A travers un regard autobiographique, il tente de montrer la banlieue, ses figures, son quotidien, son humour et ses difficultés. Comme dans TMLP, il ne fait pas dans le misérabilisme, il montre tout simplement sans faire d'effets malvenues. Et puis, il y a ces croquis donnant encore un peu plus de réalité à l'ensemble. Un beau livre. Un de plus. A voir : la fiche album sur le site de 6 pieds sous terre
Temps mort (one-shot) Scénario et dessins : Gilles Rochier Couleurs : Jean-Philippe Garçon Editions : 6 pieds sous terre, 2008 (13€) Collection : Monotrème Public : Adulte Pour les bibliothécaires : J'espère que vous avez déjà TMLP... et bien le parfait complément.

Chronique | Soil (Kaneko)

Dans la petite ville de Soil Newtown, la famille Suzushiro a mystérieusement disparu. Le capitaine Yokoï et le lieutenant Onoda du commissariat de Kamikawa sont appelés sur les lieux. Mais ce qui pourrait être une enquête classique se transforme, devant l’accumulation de preuves et de pistes étranges, en un case-tête menant dans les secrets de la ville.

Chronique d’un jeu pour les grands

Parfois, je trouve qu’il y a des instants privilégiés pour rédiger des chroniques. Dans la foulée d’une lecture lorsque nous sommes encore dans l’enthousiasme ou quelques jours après quand il s’agit de trouver des arguments… Et puis ces heures qui correspondent à l’atmosphère spécifique d’un livre. Je commence cette chronique au moment où la plupart des gens se couchent. Au début de la nuit, l’heure des loups comme on dit, quand chacun retrouve son petit univers, au moment où les songes se confondent encore un peu avec la réalité. Il n’y a pas de meilleurs moments pour apprécier Soil. Cette ville de province, une ville nouvelle, pure création d’entrepreneurs qui l’ont depuis abandonnée, est un terrain de jeu idéal créé par l’imagination d’Atsushi Kaneko. Sorte de « monde idéal » où on n’est pas surpris de croiser la famille Ricoré de la publicité entourée de leurs gentils voisins prévenant et sympathiques. Chacun est gentil, respecte les lois et les règles de la communauté sous la houlette du délégué des habitants. Oui, ce Japon est idéal. Et c’est justement pour cette raison que Soil est un plateau parfait pour développer cette histoire. Tenez-vous prêt à jouer car un souffle suffit et l’équilibre se brise. Pour le lecteur, tourner un page sera déjà bien suffisant pour déclencher les catastrophes dans les méandres de rues rectilignes de cette ville-décor où les secrets anciens et les rancunes cachées sont un terreau d'indices et de soupçons en tous genres. Dans Soil, tous les personnages sont des suspects, tous ont leur part de mystères.

Un monde multi-face

Dans l’univers des mangas barrés, Soil n’est pas un simple faire valoir. Cette histoire pourrait être un pur polar, un récit fantastique ou d’horreur, une chronique sociologique du japon, un roman noir, un thriller terrifiant voire une bluette pour ados… Elle est tout ça à la fois sans incarner un style en particulier. Astushi Kaneko prend divers éléments de ces catégories et en fait un grand plat non pas indigeste mais déroutant. Il explore toutes les pistes pour rendre une œuvre d’une richesse rare pour ce genre de récit. On se perd dans les méandres d’une imagination qui utilise toutes les possibilités offertes. La ville de Soil est un phénomène, un monde parfait qu’Atsushi Kaneko va prendre un malin plaisir à démonter pièce par pièce… comme un enfant qui rit aux larmes en cassant ses jouets. Et dans le rôle de Ken et Barbie : deux policiers tout à fait opposés. Le capitaine Yokoï (dit Moumoute) est un vieux policier cynique, crade, passant la plupart de son temps à poser des questions sur la vie sexuelle de sa partenaire en se grattant tout ce qu’il est possible de se gratter sur un corps humain. Être pas forcément très sympathique au premier abord. Barbie c’est le lieutenant Onoda (dite La mocheté) : jeune policière timide en mal de reconnaissance, sa vie civile est un désastre complet. Elle est tenace et prête à tout pour résoudre l’énigme de Soil. Ces deux personnages sont à l’image de cette histoire, tout à fait prêt à s’en prendre plein la figure. Ce qui ne va évidemment pas tarder. Ils vont être tour à tour perdus, nous aussi, exaltés, nous aussi, en danger, nous aussi. Parfois, ils vont même disparaître sans prévenir avant de nous faire signe quelques chapitres plus loin. Nous n’avions rien vu. Bienvenus dans le jeu ! La construction à multi-facettes de cette histoire se révèle diabolique et elle ne vous permettra jamais de prendre toute la mesure des événements. Bien entendu, je ne vais pas trahir le mystère de cette enquête. De toute manière, les 6 premiers volumes n’apportent que des éléments bien obscurs. Des réponses, certes, mais aucunes qui vous permettraient de résoudre cette affaire… ou alors vous êtes dans la tête de l’auteur… Et franchement, dommage pour vous ! Côté graphisme, le dessin d’Atsushi Kaneko est très plaisant. Il s’éloigne très légèrement des canons habituels du manga en adoptant un trait plutôt réaliste et épais qui correspond parfaitement à l’univers particulièrement pesant de cette série. Vous l’aurez compris à la tombée de la nuit, je ne peux que vous conseiller cette lecture qui vous entrainera dans une enquête et un monde particulier, renfermé sur lui-même, où la ville est un gigantesque terrain de jeu, voire un personnage particulier, pour la folie créatrice de l’auteur. Une vraie bonne claque à la hauteur d’un Monster ou d’un Dragon Head. A lire… mais âmes sensibles s’abstenir ! A lire : la chronique du tome 1 sur Imaginelf et la critique de du9 A voir : la présentation vidéo sur le site d'Ankama, l'éditeur français de Soil
Soil (7/11 tomes parus) Scénario et dessins : Atsushi Kaneko Edition : Ankama, 2011 (8,55€) Collection : Kuri-Seinen Edition originale : Enterbrain Public : Ados-adultes Pour les bibliothécaires : une série relativement courte (11 tomes) et prenante. Une bonne série pour les adultes.
   

Chronique | New York Trilogie

scénario et dessins de Will Eisner 3 volumes : La Ville / Les Gens / L'immeuble Editions Delcourt (2008) Editions originales : Norton & Cie (1981, 1982, 1983, 1986) Public : tous les amateurs de bande dessinée en âge de comprendre une planche de BD Pour les bibliothécaires : Simplement incontournable.

"La grande ville n'est au fond qu'une ruche de béton et d'acier..."

Will Eisner est un génie. Oui, c’est la nouvelle de l’année ! Heureusement qu’IDDBD est là pour vous le rappeler. Oui, vous avez le droit de vous moquer. Mais est-ce que ça vous est déjà arrivé ? Savoir qu’un artiste est un mythe et pourtant être à chaque lecture surpris par son talent… Je le savais pourtant. J’étais prévenu ! J’ai même lu des dizaines d’articles ou de livres là-dessus. J’avais des éléments de comparaison ! Pourtant en tournant les pages des trois volumes de New York Trilogie de Will Eisner, je ne pouvais m’empêcher de répéter : « c’est génial ! C’est génial ! C’est génial ! ». Au point d’obliger ma femme à aller lire son roman (un livre sans image) plus loin. Pour recadrer cette trilogie dans son contexte, brève histoire de l’auteur. Après la seconde guerre mondiale (à laquelle il participe en tant que dessinateur), Will Eisner ne rencontre pas le succès escompté avec The Spirit, son pourtant fameux personnages de détective privé créé en 1939. En 1952, il abandonne la série et se consacre à son métier d’enseignants à l’école d’arts visuels de New York. Durant les années 60 et 70, il dessine peu de bandes dessinées. Mais son envie d’évoquer sa ville, sa population et son passé devient le ferment d’une nouvelle approche dans son œuvre. Elle forge surtout une période charnière de l’histoire de la BD américaine. En effet, en 1978, il publie A Contract with God (Un pacte avec Dieu) considéré comme l’un des premiers romans graphiques. Jusqu’à sa mort à l’âge de 87 ans en 2005, Will Eisner consacre la majorité de son œuvre à l’histoire du petit peuple New Yorkais. New York Trilogie regroupe les nombreuses histoires publiées dans les albums Big City édités dans les années 80. Pour plus de précision concernant l’édition Delcourt, je vous invite à cliquer sur ce lien démêlant les tenants et les aboutissants de cette publication. Durant ces récits, parfois longs parfois courts, parfois muets ou bavards, Will Eisner croque avec un talent d’observateur hors du commun le folklore de la vie urbaine sous ses aspects les plus divers. Utilisant trois focales correspondant aux trois albums (Les Gens, La Ville, L’immeuble), il mélange poésie du quotidien et fantastique, situation improbable et analyse sociologique. Comme l’a fait Woody Allen au cinéma, il signe une véritable déclaration d’amour à sa ville et à toutes ses composantes. Mais surtout, les pages de Will Eisner grouillent, virevoltent de vie. Il créé des planches audacieuses, n’hésitant pas à casser les codes de la bande dessinée classique, utilisant le texte comme un dessin et son trait comme une phrase. Un trait précis, efficace et dynamique doté d’un sens de la composition et de la mise en scène inimitable. Avec Will Eisner, une bouche de métro devient la scène d’un petit théâtre urbain et un immeuble le personnage central de la vie de quatre personnes d’origines diverses. Il ne suffit que d’un instant pour pénétrer dans l’atmosphère poussiéreuse et enfiévré de la rue new yorkaise. Dans cet espace de liberté, les éléments graphiques et narratifs sont intimement liés. L’art de la fusion texte-image qu’est la bande dessinée prend tout son sens. La modernité frappe et on contemple comme un enfant, en se taisant doucement. On prend un cours de BD. On rit et on pleure. Et au milieu, ce personnage, un petit bonhomme incrusté dans les pages le nez sur un carnet de croquis, invisible mais présent : l’observateur du quotidien. Dans le dessin de Will Eisner, il y a, on le devine, des heures et des heures de regards sensibles posés sur le monde. Un regard d’artiste, un regard de génie furieusement poète. A découvrir : le site officiel de Will Eisner (en anglais) A lire : la biographie de Will Eisner sur Wikipedia A (re)lire : la chronique de KBD sur Un Contrat avec Dieu brillamment rédigé par notre ami Champi A noter : cette chronique s'inscrit dans le Reading Comic Challenge de Mr Zombi. Un album qui entre dans l'option A mort les superhéros !

Le Jardin d’hiver

scénario : Renaud Dillies dessins : Grazia La Padula Editions : Paquet (Blandice)

Entorse au réglement

Avant propos de chronique : récemment, j’ai eu une (plusieurs en fait) discussions avec ma copine Mo’ la fée sur le pourquoi du comment chroniquer ou non des albums que je n’avais pas aimé. Si nos arguments se valent (si, si Mo’ j’ai aussi raison !) je dois avouer qu’un des siens est incontournable : la critique peut être tout à fait constructive si elle est faite honnêtement. Alors voilà, exceptionnellement, je vais aller un peu à l’encontre de l’esprit d’IDDBD et un peu étalé mon demi-scepticisme sur un album. Je m’en excuse d’avance mais là, j’en avais besoin. N’hésitez pas à râler si vous n’êtes pas d’accord, de toutes façons je ne répondrais pas aux mails d’insultes. 🙂
Donc oui, sceptique, je le suis (oui quand je critique je parle comme Maître Yoda) car quand j’ai refermé Le Jardin d’hiver j’ai regardé la couverture en me demandant si j’avais un chef d’œuvre entre les mains ou un ramassis de clichés… Renaud Dillies au scénario et Grazia La Padula au dessin racontent l’histoire de Sam, garçon de café dans un bar de jazz, solitaire paumé dans une grande ville où les regards soupçonneux sont les seuls véritables relations entre les êtres. Bien sûr, Sam a Lili, une jolie danseuse. Il pense qu’il l’aime. Enfin… il ne sait pas vraiment. Bref, Sam se traîne dans sa petite vie morne jusqu’au jour où une goutte tombe du plafond directement dans sa tasse de café. Bizarre !
Mettons nous d’accord immédiatement, le dessin et la couleur de Grazia La Padula sont absolument superbes. Surprenant, caricaturaux et absolument magnifiques ! Elle a su donner à cette ville une atmosphère pluvieuse et glauque qui m’a rappelé un peu les univers créés par Nicolas de Crécy. Quant au scénario... Je vais essayer d’exprimer mon sentiment sans dévoiler toute l’histoire, ce qui n’est pas simple vu l’épaisseur de l’intrigue. Le héros paumé coupé de sa famille, la fille belle et gentille, le petit vieux qui perd la boule, la ville violente et inhumaine… et une symbolique un peu (très) lourde quand l’horizon nuageux de la ville et du héros se dégage, la pluie laissant la place au beau temps après un rebondissement qui permet à Sam d’ouvrir enfin les yeux sur l’importance des « vraies choses »… Mouais, mouais, mouais. J’ai vraiment l’impression d’avoir vu ce schéma narratif des milliers de fois, au moins autant que la moitié des figures, principales ou secondaires, symboliques ou pas, qui hantent l’album.
Un peu partout sur le net, les gens évoquent une poésie sublime mais un dessin particulièrement difficile. Il ne correspond effectivement pas aux canons habituels du dessin à l’européenne, mais pour moi, loin d’être inaccessible, il est la grande force de cet album. En revanche, ce scénario ultra-lisible, où les surprises sont relativement rares, est beaucoup trop convenu. Pourtant, Mélodie au Crépuscule et Betty Blues, deux des albums de Renaud Dillies, sont des hommages magnifiques à la musique et aux rêves. Ils sont surtout d’une incroyable originalité !
Tout de même, quand j’ai refermé ce livre, je me suis demandé si je n’étais pas passé à côté de quelque chose. Après tout, c’est une question de sensibilité parfois ou d’état d’esprit au moment de la lecture. N’avais-je pas compris le message ? Alors je l’ai relu... encore une fois. Comme une évidence, mes impressions rebondissaient invariablement sur ce décalage malheureusement évident entre graphisme et écriture, gage d’une œuvre pas complètement aboutie à mon sens. Tout simplement dommage. Si vous avez lu et aimé (ou pas) cet album, n'hésitez pas à glisser un petit commentaire, histoire de voir... A lire : un avis totalement opposé au mien sur le blog de Choco Info K.BD Retrouvez la synthèse de Silence, le cultissime album de Didier Comès sur le blog du collectif de blogueur k.bd qu'IDDBD a rejoint récemment ! Pour replonger dans l'univers sombre des Ardennes belges et du sublime idiot, suivez le guide !!!