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Chronique | Berlin

2 volumes scénario et dessins de Jason Lutes Editions Delcourt (Seuil pour l'édition originale du vol.1 en 2002) Public : adulte Pour les bibliothécaires : une fresque romanesque assez incontournable dans son genre

"Berlin a été construite sur un marécage. J'espère qu'il en restera plus qu'un tas de cailloux."

1929, Marthe Müller est dans un train pour Berlin. Jeune artiste issue de la grande bourgeoisie, elle part prendre des cours dans une école d'art. Mais bien plus que de nouvelles approches artistiques,  elle va découvrir la réalité de la capitale allemande, lieu de toutes les rencontres, lieu où les déchirures de la société allemande se font chaque jour plus grandes entre les groupes politiques et religieux, une société où pointe déjà les germes d'une menace brune… Voici une œuvre singulière, un récit quasi-documentaire sur l’histoire de Berlin, non pas sous la dictature nazie, mais quelques années plus tôt, avant tous les évènements qui ont marqué l’histoire de l’humanité. Jason Lutes a réalisé une œuvre ambitieuse avec ces deux pavés d’une rare densité. Graphiquement, il fait dans la sobriété avec une approche bien plus voisine de la tradition ligne claire européenne (Hergé évidemment mais également les années 80 avec Floc'h, Ted Benoit) que de la BD américaine. Ici, tout est propre, efficace et détaillé… totalement dans l’esprit du récit lui-même. En effet, les grandes qualités de cette série repose sur une densité narrative rare pour de la bande dessinée et un graphisme trop fourni aurait sans doute alourdi la lecture d’une œuvre déjà conséquente. Conséquente est un mot un peu trop léger pour décrire le travail de Jason Lutes tant son approche micro-historique constitue un véritable travail de fourmi, un batîment construit de dizaine de milliers, voire de millions de pierre. Et ces pierre sont les berlinois eux-même. Capable de passer avec fluidité de l’intimité d’une famille juive-allemande aux bas-fonds de la rue, des ouvriers bolcheviques aux discours solennels des nazis, multipliant les personnages et décrivant leurs vies, leurs espoirs et leurs malheurs, Jason Lutes créé un monde et dresse le portrait d’une bulle urbaine, reflet des malaises, des espoirs et des blessures de la société allemande de l'entre-deux guerres. Le Berlin de cette période (1929-1930) – rarement traité dans les œuvres de fiction consacrées à l’Allemagne contemporaines – est un écosystème en mouvement bâti sur des paradoxes : les luttes entre les communistes et les nationalistes, l’arrivée des musiques américaines, les errements et les drames de la politique instauré par la maladroite république de Weimar, la misère de la crise économique, l’insouciance de la bourgeoisie, l’inquiétude des intellectuels… Ces paradoxes amènent des luttes rappelant que dans les écosystèmes, seuls les plus forts, les plus malins ou les plus opportunistes survivent, ils aident surtout à comprendre la situation en remettant en lumière le terreau qui fit basculer l’Allemagne dans le totalitarisme trois ans après les événements décrits dans Berlin. Si on peut discuter à propos de certains personnages parfois caricaturaux – ou représentatifs ça dépend des points de vue – cette série est une véritable leçon d’histoire. Rarement la notion de roman graphique n’aura aussi bien porté son nom. Des heures de lecture pour des thèmes forts abordés avec beaucoup de justesse. Dans le méandre de ces vies, on ne se perd miraculeusement pas et au détour des rues de Berlin on retrouve la grande histoire. En refermant ce livre, on ne peut s’empêcher de penser à l’après. Qu’adviendra-t-il de ces personnages ? On imagine leur avenir. Celui des juifs-allemands bein entendu, mais aussi des communistes, des marginaux, des artistes, des homosexuels, bref de tous ces gens qui pour une raison ou pour une autre ont pensé et vécu dans les rues de la capitale allemande, des êtres que l'ont a croisé sous le trait de Jason Lutes. Quand l’histoire devient autre chose qu’une image en noir et blanc ou qu’un son usé par le temps… A noter : cette chronique s'inscrit dans le Reading Comic Challenge de Mr Zombi. Un album qui entre dans l'option A mort les superhéros ! A lire : une interview de Jason Lutes sur ActuaBD à l'occasion de la réédition du volume 1 chez Delcourt (2008)

Bienvenue à Jobourg / L’info du jour

(scénario et dessins de Pascal Rabaté, Seuil, 2003) Aujourd’hui, IDDBD vous emmène en Afrique du Sud, à Johannesburg précisément, grâce à M. Rabaté. Patrick est un jeune français partit travailler chez un vieil ami de son père installé en Afrique du Sud. Il découvre Johannesburg, la ville à la criminalité galopante, aux peurs et aux délires sécuritaires constants. Mais au-delà des apparences, il y fait des rencontres (Doudou, Maria, Petra et bien d’autres…) et trouve une ville multiculturelle, vivante et, à l’image de la société Sud-Africaine, en construction permanente. Voyage initiatique à la découverte d’un autre univers et de soi-même, la première BD en couleur de Rabaté est une réussite (comme souvent avec Rabaté). Vivante, positive, elle prône l’ouverture et la tolérance. Bref, une très belle leçon de vie et de bande dessinée. Pour finir, j’oserai la rapprocher de Clichés : Beyrouth 1990 (déjà chroniquée ici). A lire : la chronique du BDparadisio L’info du jour - Miss pas touche Dans les magazines, le courrier des lecteurs est bien souvent d’un intêret très limité. Sauf dans le dernier Bodoï, où Sébastien Cosset, alias une partie des Kerascoët, annonce qu’Hubert, le scénariste de Miss pas Touche, travaille sur une suite au premier dyptique ! Mes vœux sont excaucés ! Bon, en revanche, pour d’obscures raisons ils ne travailleront plus sur Donjon Crépuscule, dommage ! L'info du jour - Kokor Souvenez-vous de Kokor, un autre de nos chouchous, il est l'invité d'honneur des 5e rencontres BD de Longvic près de Dijon du 30 mars au 1er avril. Allez découvrir les programmes des rencontres ! A voir : la page des rencontres A relire : les chroniques IDDBD de Balade, balade et des Voyages du docteur Gulliver

Découpé en tranches (Zep)

(scénario et dessin de Zep, éditions Le Seuil, 2006)

Le dernier Titeuf est sorti il y a quelques semaines. Héros récurrent de la BD franco-belge capable de détrôner le dernier Naruto de la première marche du classement Livres Hebdo, Titeuf divise le monde de la BD entre ceux qui détestent (vulgaire, niais...), ceux qui adorent et ceux qui s’en foutent. Moi, je suis du second groupe.

Pour en revenir au fait, non, ce n’est pas la chronique du dernier Titeuf mais bien celle de Découpé en tranches  de Zep que je tente désespérément de tapoter sur mon clavier. En tranches, c’est bien ainsi que se livre Zep. Un petit garçon devenu grand qui n’a toujours pas lâché ses rêves et son crayon de couleur.

A travers ces carnets, Zep aborde des dizaines de sujets sous le couvert de l’humour et parfois de la gravité : réflexion sur le monde, sur la vie, sur sa condition d’auteur, sur le temps qui passe (à travers la vie d’une guitare), sur l’art, sur sa génération, sur le potentiel de pouvoirs extraordinaires et bien d’autres choses (dont l’Amour). Il apparaît comme un être sensible, intelligent, un peu décalé (mais après tout Trondheim disait que les auteurs de BD étaient des enfants seuls qui se racontaient des histoires) bref il dévoile un peu de son jardin secret.

En tout cas, après cet album de Zep va peut-être réunifier le monde autour de son talent. Car même désabusée, ces chroniques sont drôles et émouvantes. J’adore !

David Donnat

A lire : la chronique de BD sélection

A voir : allez faites-vous plaisir allez sur le site de Zep et Titeuf

A lire : l’intégrale de l’album sur LeMonde.fr

Les pays des trois sourires & Mildiou (Trondheim)

Les pays des trois sourires (scénario et dessin de Lewis Trondheim, éditions L’association, 1997) et Mildiou (scénario et dessin de Lewis Trondheim, éditions Le Seuil)

Hommage à El Presidente Lewis Trondheim ! Auteur de dizaines d’albums cultes et qui arrivent encore à me surprendre, cet homme est un extra-terrestre nous pondant régulièrement des OVNI. Ok les deux albums que je vous présente datent un peu et vous vous dites : « le bib est à la rue, ce sont des BD cultes depuis des années » et vous n’aurez sans doute pas tort ! Mais voilà, quand on lit Le pays des trois sourireson ne peut être qu’emballé ! Cet album de 100 strips (de 3 à 4 cases environ) racontent les désagréments d’un village peuplé de souris, singes, lapins et autres animaux non répertoriés. En fait, des tremblements de terre détruisent peu à peu le pays. Les habitants décident donc d’envoyer un des leurs à la recherche de Dieu. Classique ? Non, terrible ! Absurde, décalé, drôle, cynique, bref du grand, du très grand Trondheim. Un album peu connu mais qui vaut le détour.

Et si votre libraire est un bon libraire (libraire pouvant être remplacé par bibliothécaire), il aura également dans ses bacs Mildioupublié au Seuil. Et là encore… Sous les traits des personnages de la série Lapinot vous assisterez à l’affrontement à mort (et à l’épée, du moins au début) entre Mildiou, l’infâme tyran (incarné par Richard) et Le Lapin désigné (par contrainte) héros du peuple soulevé (incarné évidemment par Lapinot). Décalé, drôle, cynique, bref du grand, du très grand Trondheim ! Mais je l’ai déjà dit ça !

Je n’ai qu’un mot pour conclure cette double chronique : Vivement Angoulême 2007 ! David Donnat L'info du jour Plantu, dessinateur du quotidien Le Monde, a reçu samedi le prix de L'humour vache, décerné au 25e Salon de la caricature et du dessin de presse et d'humour de Saint-Just-le-Martel (centre), pour ses derniers albums et ses oeuvres éditoriales quotidiennes. Comme de coutume, Plantu s'est vu remettre une vache, récompense toute symbolique puisque l'animal, après la cérémonie, est retourné à sa pâture limousine. (source : AFP) A visiter (indispensable) : l'excellent site de Plantu A lire : l'excellente interview de Plantu par Anne-Claire Jucobin sur evene.fr Après les excuses (plates) d'hier, IDDBD se devait de vous faire particulièrement plaisir aujourd'hui. J'espère que vous serez satisfaits par la chronique de David qui vous propose de découvrir deux albums de Lewis Trondheim pour le prix d'une (chronique). J'en en entend déjà qui souhaiteraient qu'IDDBD s'excuse plus souvent...

Blonde platine

(scénarios et dessins d'Adrian Tomine, éditions Le Seuil) Comme quoi, il n'y a pas que la BD dite expressionniste pour exprimer les sentiments ! Pour le prouver, voici Blonde platine, qui ravira les réfractaires au dessin "vite fait-bien fait" (nous, à IDDBD, on dit "spontané"...), les allergiques aux formes et aux couleurs de la "nouvelle BD" (qui reste encore à définir soit dit en passant...), les amoureux du trait classique, voire académique. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'Adrian Tomine maîtrise effectivement le dessin : un coup d'oeil à la couverture et aux planches suffit à s'en convaincre (l'auteur n'est pas un débutant, il publie aux USA, depuis maintenant neuf ans, une revue de BD dénommée Optic nerve...). Mais au-delà de l'apparence glacée du trait, les personnages des quatres histoires qui forment le recueil Blonde platine sont bels et bien vivants... et en souffrent, là sous nos yeux. Car Adrian Tomine sait appuyer là où ça fait mal et nous jeter à la figure (subtilement, jamais de manière explicite) le mal-être de ce jeune écrivain en mal d'inspiration qui tente, de manière assez pathétique, de renouer avec l'intensité de ses premières amours, ou les complexes terrifiants de ce jeune homme qui essaie, jour après jour, de séduire la blonde platine du titre. A chaque fois, dans chaque histoire, les rapports qu'entretiennent entre eux (et avec eux-mêmes) les personnages de Tomine sont complexes, intenses, palpables et tellement vrais qu'ils ne peuvent que nous toucher. Car les vies de ces gens banals ne sont soutenues que par un immense besoin d'amour... Blonde platine est une bonne alternative à tous ceux qui ont envie de s'ouvrir à une BD émotionnellement forte, à la limite du roman graphique ou plus exactement des nouvelles graphiques (l'éditeur est Le Seuil tout de même...), sans toutefois aller jusqu'aux formes les plus contemporaines du trait... A lire : l'excellente chronique de Frédéric Mairy sur le site A voir-A lire A lire (aussi) : la tout aussi excellente chronique de Fred sur le site Benzine