Archives par mot-clé : Seconde Guerre Mondiale

Zéro pour l’éternité (Hyakuta & Sumoto)

A la mort de leur grand-mère, Kentarô et Keiko apprennent la vérité : leur véritable grand-père était pilote de chasse dans l’armée japonaise durant la seconde guerre mondiale. Il est mort dans une opération kamikaze. Keiko demande à son frère de se lancer sur la piste de cet aïeul dont ils ne connaissent rien. Une occasion pour Kentarô désabusé par des échecs successifs à un concours de la magistrature de retrouver et de faire parler les vétérans qui ont bien connu Kyûzo Miyabe. Lâche ou héros ? Le jeune homme va trouver bien plus que des réponses. Continuer la lecture de Zéro pour l’éternité (Hyakuta & Sumoto)

Chronique | Vie de Mizuki (Shigeru Mizuki)

A plus de 80 ans et après une vie artistique particulièrement bien remplie, Shigeru Mizuki décide de se pencher sur sa vie. Pour cela, il utilise sa plume et le dessin si particulier qui ont su séduire des milliers de lecteurs à travers le monde. Une autobiographie fleuve… Continuer la lecture de Chronique | Vie de Mizuki (Shigeru Mizuki)

Chronique | Deux Généraux (Scott Chantler)

Comme promis, voici la première chronique consacrée aux éditions La Pastèque. Nous commençons avec Deux généraux, un album sorti le 22 août dernier. Un récit biographique de Scott Chantler, un auteur canadien à découvrir d’urgence (encore un !)

Hommage aux soldats

Dans deux généraux, Scott Chantler raconte l’histoire de Réginald Law Chantler. Oui vous avez bien lu, Chantler, comme l’auteur. Il s’agit en fait de son grand-père, officier vétéran de la seconde guerre mondiale. A l’image d’un album comme la Guerre d’Alan, l’auteur raconte le débarquement, la bataille de Normandie, la prise de Buron puis de Caen, bref, la grande histoire, à travers les yeux d’un de ses protagonistes. Mais pas seulement, car Deux Généraux est aussi une belle histoire d’amitié entre Law et John Hartwell Chrysler dit « Jack », deux officiers servant dans la même division :  la HLI (Highland Light Infantry of Canada). Les deux hommes sont très différents : l’un est calme, réfléchi, amoureux et pondéré, d’un flegme très britannique pour un canadien ; l’autre est en revanche plus impétueux et séducteur. Et pourtant, l’amitié est là, forte et belle, nécessaire aussi car… la guerre arrive. Et pourtant, Deux généraux n’est pas vraiment un récit de guerre au sens classique du terme. Bien entendu, la seconde guerre mondiale joue un rôle prépondérant dans cette histoire et se serait faire injure à ces soldats de la passer au second plan. Pourtant, elle se situe plus comme un révélateur des âmes de ces hommes. Je ne parle pas que de Law et Jack mais bien de l’ensemble de ces militaires canadiens. Le lecteur voit leur préparation, leurs angoisses avant le jour J, mais aussi des moments plus légers. On y découvre l’insouciance de l’avant-guerre et parfois, une certaine dérision. Si Deux généraux parlent des soldats, il évite l’écueil du guerrier. En ne faisant de ces personnages que des hommes ordinaires, il rend leurs actes, leur vie et leur mort d’autant plus admirables.

Un récit intelligent et sobre

deux_generaux_scott_chantlerCette histoire commence par une image assez forte. L’un des deux « géneraux », de dos, fumant une cigarette, est seul au milieu du champ de bataille. C’est terminé, la victoire est acquise. Mais à quel prix ? Un coup d’œil à cette couleur rouge, qui n’est utilisé que pour les batailles, et aucun doute. Le combat a été sanglant. Où sommes-nous ? Qui est-il ? Flashback. Naissance de Réginald et le récit d’une vie commence : jeunesse, adolecence, enrôlement, mariage, amitié… Deux généraux est construit comme un récit qui porte inexorablement vers cette première planche pourpre. Qu’est-ce qui pousse un homme normal à la guerre. Comme peut-il la vivre ? Des questions qui alimentent le récit. Une façon intelligente de donner envie au lecteur d’aller au bout de l’histoire. Sans cette pirouette scénaristique, Deux généraux aurait pu se révéler comme un simple récit descriptif… chose que certains critiques ont reproché à tort à La Guerre d’Alan. Oui, mais cet effet est bien présent et tout change. Scott Chantler se pose alors en auteur-narrateur, sa voix explique les événements, contextualise si besoin, aime à jouer parfois sur un côté décalé. Je pense par exemple à la comparaison des situations entre Canada et Allemagne durant la crise économique des années 30. Bref, il montre ses recherches et la maîtrisent de son sujet (son histoire est basée sur les carnets de son grand-père et ceux de la HLI). Résultat, cela apporte encore de la profondeur à l’ensemble. On ne s’ennuie pas, on est touché jusqu’au bout, jusqu’à la dernière planche. Cette écriture et cette structure pouvant s’avérer complexes, il fait le choix d’un graphisme sobre dans son trait et dans la constitution de ses planches basées sur un gaufrier 3x3 cases. Toutefois, il n’hésite pas à placer de grandes cases pleines pages renforçant l’impact de ces dernières. Petit bémol sur les personnages qui ont des faux-airs de Francis Blake et qui du coup, se ressemble un peu trop parfois. Globalement, on retrouve l’esprit des auteurs de romans graphiques canadiens – je pense à Seth surtout – avec un style qui mélange le figuratif dans les personnages et la grande précision dans des éléments de décors. Il suffit de voir cette abbaye anglaise pour en être persuadée. J’ai déjà parlé de la couleur mais l’utilisation du rouge dans les moments de tension et une idée simple mais qui produit un effet très efficace. Pour conclure, Deux Généraux est un bel hommage. D’un petit-fils à son grand-père, d’un homme du XXIe siècle à ceux du XXe. On ne peut qu’admirer la qualité de cet album. Bien pensé, bien construit, bien raconté. Le côté descriptif est vite gommé par un effet scénaristique simple. La qualité graphique et l’écriture font le reste. Il s’agit ici d’une belle histoire d’amitié, une belle histoire d’homme. Encore une fois, et après Les Derniers Corsaires, les éditions La Pastèque nous offre un bien bel ouvrage. Recommandé par IDDBD évidemment ! A lire : la chronique de BDGest' A voir : la fiche album sur le site de La Pastèque
Deux Généraux (one-shot) Dessins et scénario : Scott Chantler Editions : La Pastèque, 2012 Public : adulte, amateur de récit historique Pour les bibliothécaires : en plus d'être un témoignage fort, c'est aussi un très bon livre. Une porte ouverte pour le public traditionnel de la BD vers le roman graphique canadien.  

Chronique | Les derniers corsaires (Houde & Richard)

Durant la seconde guerre mondiale, le lieutenant Woolf est le second du capitaine Wallis sur le Jason, un sous-marin de la Royal Navy prêt à partir en mission. Woolf est ambitieux et ne comprend pas pourquoi, après des années d’efforts, il n’a pas encore son propre vaisseau. Le destin ne va pas tarder à lui offrir des réponses… L’appel du large est souvent un moyen bien utile de débuter une aventure. Rien de mieux que l’horizon pour se lancer dans des promesses : des jolies filles dans chaque port, du sang, des combats et des larmes. Bref, de quoi s’éloigner pour un instant de la froideur de nos écrans d’ordinateurs pour se chauffer un peu au soleil, sur le pont. Non vraiment, rien de mieux qu’un titre comme Les Derniers Corsaires pour souffler dans les voiles de notre imagination. Pourtant, dans cet album dont les qualités m’ont rendu très difficile la rédaction de cette chronique, il ne s’agit pas de cela. Ici point de flibustiers mais  la marine militaire avec toute sa rigueur, sa discipline, son honneur, son mérite et sa confiance ne se gagnant que par modestie et travail. Dans ce sous-marin, il n’y a pas de place pour l’approximation. L’horizon est celui du périscope, le sang est dilué dans l’eau de mer, les combats se déroulent sous le secret des vagues dans un jeu de cache-cache mortel. Quant aux femmes : pas l’ombre d’une chevelure, parbleu ! Les derniers corsaires est une évocation des combats sous-marin durant la seconde guerre mondiale. Comme Soldats de Sable (cf chronique de la semaine dernière) Jocelyn Houde et Marc Richard, les deux auteurs québécois de cet album, n’ont pas pris le parti de la fresque historique majeure mais la petite histoire de quelques personnages. En fait, il s'agit surtout d'un récit d’apprentissage. Si le lieutenant Walter Woolf connaît la théorie du combat, il est vite confronté à la réalité et surtout au capitaine Wallis, alias Ed Le Puant. Ce personnage austère particulièrement réussi allie la sagesse du vieux briscard, la noblesse de l’homme d’honneur et la morgue de l’officier. On appréciera également le personnage du capitaine Fielding, fin stratège et orfèvre en combat sous-marin. En y repensant, il n’est sans rappeler le capitaine Stark (Chargez !!!) des Tuniques bleues. Bref, la narration repose essentiellement sur leurs rapports, parfois conflictuels, parfois cocasses, de maître à disciple. Par ce biais, le lecteur est entraîné dans les profondeurs du récit. Les situations s’enchaînent entre moments de tensions,  de guerres et instants de calme, voire de réflexions. Combats et stratégies sont démontrés et expliqués sans lourdeur, les situations sont amenées avec beaucoup de finesse, laissant la place à des rebondissements inattendus. Au bout du compte, tout est précis, orchestré, fluide. La construction en trois temps est impeccable, ça file, on veut en savoir plus. Bref, un récit aussi construit et pensé que les opérations décrites. Cette super-précision pourrait être un frein à l’émotion. Or, c’est là qu’intervient le travail magnifique du dessinateur Jocelyn Houde qui n’est pas sans rappeler le Christophe Blain d’Isaac le pirate. Une référence ! A première vue pourtant, le trait est simple. Des trames garantissent une relative obscurité à l’ensemble, la couleur est simple également, jouant sur les tons chauds ou froids quand nécessaire. Mais plus on pénètre dans le cœur du récit, plus on s’aperçoit de la virtuosité du dessinateur. C’est puissant et beau quand nécessaire, dynamique ou contemplatif au besoin, ça accroche l’œil immédiatement. Les émotions comme la panique ou la honte sont palpables. Et que dire des brouillards ou des vagues, superbe ! N’ayant pas les qualités techniques pour juger de la qualité d’un dessin, je m’enthousiasme rarement autant sur un illustrateur. Mais il faut bien avouer que peut avant sa mort en 2007, Jocelyn Houde montrait une qualité époustouflante à chacune de ses cases. Loin des critères réalistes, il donnait pourtant une vraie présence à ses personnages et à ses histoires. De quoi laisser un goût très amer à tous les amateurs du 9e art qui aurait pu bénéficier de son talent. Je suis triste à retardement. Je ne sais qu’ajouter de plus sinon vous inciter à découvrir cet album réédité par La Pastèque cette année. Un album magnifique dressant le portrait de héros méconnus, soldats de l’ombre sous-marine, adepte du jeu d’échecs. Des hommes vrais avec leurs faiblesses et leurs victoires. Un bel hommage par des auteurs québécois qui, une fois de plus, on pense à Michel Rabagliati ou Jimmy Beaulieu, nous gratifient d’un album tout simplement merveilleux. Merci ! Merci aux éditions La Pastèque pour cette découverte (j’ai beaucoup de chance avec cette maison d’édition) A voir : la fiche auteur sur le site La Pastèque
Les Derniers Corsaires (one-shot) Scénario : Marc Richard Dessins : Jocelyn Houde Éditions : La Pastèque, 2012 (première édition en 2006) Public : Amateurs de livres historiques, Ado-adultes Pour les bibliothécaires : Il y a tant de BD historiques qui n'ont aucun intérêt... Pour une fois que vous avez un bijou, sautez dessus sans attendre. Vos lecteurs vous remercierons !

Chronique | Soldats de sable (Higa)

De mars à juin 1945, des milliers de civils japonais furent pris dans la bataille de l’archipel d’Okinawa. Simples civils, soldats, volontaires des groupes d’auto-défense, hommes, femmes ou enfants, c’est par leur regard que Susumu Higa raconte l’un des tournants de la sanglante bataille du Pacifique.

Un livre pour l’histoire

Pour moi, inculte notoire passant son temps à lire des livres avec des images, la bataille du Pacifique était surtout quelques lignes dans les livres d’histoire du lycée, des noms comme Kamikaze, Pearl Harbor ou Hiroshima par exemple. Ce recueil d’histoires était donc l’occasion de m’éclairer un peu en découvrant en plus le travail de Susumu Higa. Pour raconter cette histoire,  l’auteur n’a pas fait le choix de se lancer dans une grande saga militaire digne des reportages et films hollywoodiens sur le sujet. Au contraire, il a pris le parti des petits, de l’humain, de ceux et de celles qui ont subi les conséquences des choix des puissants. Par ce biais Susumu Higa, dont l’attachement à son île natale est si profond qu’il en a fait le lieu de toutes ses œuvres, dresse le portrait d’une dizaine de personnages, femmes, hommes et enfants. Il raconte même les histoires de ses propres parents. Sans doute un peu romancés, ces témoignages n’en demeurent pas moins véridiques et apportent un éclairage bien particulier sur une époque et une société. Un japon qui, au vu de ses récits, paraît clairement à la dérive à la veille de cette bataille.

Histoires ordinaires

En faisant ce choix, on pourrait penser que l’auteur manque d’ambition. Au contraire, évoquer une guerre uniquement par ses grandes manifestations m’apparaît personnellement beaucoup plus paresseux. Oui, la connaissance du fait est importante mais est-elle primordiale pour comprendre ? Pourquoi 100 000 civils sur 450 000 habitants sont-ils morts ? Pourquoi sur les 90 000 militaires morts du côté japonais (sur une armée de 110 000) 28 000 était des membres civils de groupe d’auto-défense ? Pourquoi ce massacre ? Pourquoi ce sacrifice ? Beaucoup de questions auxquelles une description des événements militaires serait bien incapable de répondre. La pertinence de l’approche de Susumu Higa apparaît alors dans le détail, dans le sous-texte permanent qui décrit d’une manière indirecte une société schizophrénique prise entre un militarisme forcené, un sens du sacrifice proche de la folie suicidaire et une volonté de survie, de conservation de la part de ses citoyens. Heureusement, il évite la moralisation facile du type « la guerre c’est mal » mais touche par l’héroïsme de ces êtres ordinaires. L’inquiétude et l’émotion sont vite au rendez-vous.  

Une juste progression

Susumu Higa fait le choix d’une très grande sobriété. Son trait est plaisant, fin et réaliste, il n’abuse pas d’effet. La composition est efficace, classique mais permet d’alterner le rythme. Même si Soldats de Sable est un recueil, il propose des récits relativement longs ce qui permet d’éviter la frustration inhérente au format. Surtout, si les nouvelles sont indépendantes, elles progressent chronologiquement. Ainsi, des prémisses de la bataille dans le premier récit, aux premières attaques puis à la débandade, la lecture entraîne progressivement dans le conflit. Nous perdons peu à peu les repères pourtant si clairs au départ, à l’image de ce volontaire du groupe d’autodéfense, vous serez perdu dans le flot des événements comme les personnages eux-mêmes ! Là encore, cela participe à l’intérêt du récit en rendant ainsi la perte du monde connu par la population japonaise encore plus amère. Soldats de Sable est une œuvre documentaire majeure dont la force réside dans sa grande sobriété. Pas de grandes envolées, juste la simplicité de l’humanité. Une œuvre qui porte un regard particulier sur un événement historique important. Un hommage aux disparus innocents de la seconde guerre mondiale. Une œuvre forte justement sélectionnée au FIBD d'Angoulême 2012. A lire : feuilletez les premières planches sur le site du Lézard Noir, le très bon éditeur de cet album. A lire : la chronique de Choco, notre spécialiste Japon sur KBD
Soldats de Sable (Suna no Tsurugi) Scénario et dessins : Susumu Higa Éditions: Le Lézard Noir, 2011 (21€) Public : Adultes Pour les bibliothécaires : une œuvre incontournable pour les bibliothèques au budget satisfaisant. Plus difficile pour les petites.
 

Chronique | Traits Résistants

traitsresistantsEditions Libel (2011)
De Marouf, sorte de Thierry la Fronde anti-allemand, à l’anthropomorphisme de La Bête est morte, de Coq Hardi au Téméraire, de Vaillant à Pif Gadget, des petits formats conservés à la Bibliothèque de Lyon aux histoires complètes, des petits traits tirés sur le passé à la loi sur les publications à destination de la jeunesse de 1949 ; plus de 70 ans après la débâcle française de 1940, des historiens, des journalistes mais aussi des professionnels des musées et des bibliothécaires se sont penchés sur la Résistance dans la bande dessinée. De ce travail commun est né à la fois une exposition, fruit de la collaboration entre le Musée de la Résistance Nationale (MRN) et le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, et cet élégant recueil de textes. Longtemps considérée comme de la sous-littérature, le 9e art a souvent démontré toutes ses qualités en matière de communication. De nos jours, c’est l’aspect publicitaire qui vient immédiatement à l’esprit. Les amateurs de Gaston Lagaffe se souviendront longtemps des publicités pour des orangeades, le bus, les appareils photos ou, plus noblement, l’UNICEF. Mais c’est oublier un peu vite l’époque pas si éloignée de l’utilisation de la bande dessinée comme outil de propagande politique. Et sur ce point, la France des années 40 et plus tard celle de la reconstruction ont été des époques particulièrement exemplaires. Outil capable de synthétiser texte et dessin, de s’adresser aux marges les moins instruites de la population, la bande dessinée – mais il n’est pas le seul média -  a fait l’objet d’un traitement bien particulier dont les conséquences ont longtemps résonné dans le paysage éditorial de la seconde moitié du 20e siècle. Ce recueil est surtout intéressant pour son approche historique. Ainsi, on découvre comment la loi sur les publications destinées à la jeunesse (1949) a freiné le développement d’une bande dessinée se démarquant du simple public enfantin. On voit la naissance et la mort des revues de publication, l’évolution notable de Vaillant vers Pif, les petites magouilles qui ont permis à certains journaux et auteurs (et non des moindres car dans le lot nous avons quand même le papa de la ligne claire) de faire oublier leurs petites collaborations ou de se garantir des livraisons de papier (denrée rare dans l’après-guerre). On découvre les journaux résistants et les collaborateurs (parfois changeant au cours du temps), les grandes figures comme Marijac et les premiers films d’animations européens (belges). On voit comment chaque camp a tenté de forger les esprits à coup de caricatures et de grandes figures tutélaires puis comment on a essayé de faire croire à une France unie contre l’ennemi durant l’occupation. On y voit l’omniprésence de la résistance puis son oubli avant un renouveau édulcoré. Bref, à travers ce livre, c’est non seulement l’image des partisans mais aussi celle de toute une société, une nouvelle société née des décombres de la guerre. A l’image de la France (et de la Belgique), la bande dessinée se relève et les cartes sont redistribuées.bêteestmorte Mais les auteurs de Traits Résistants ne se sont pas simplement contentés d’évoquer le passé, ils ont tissé des  nombreux liens avec une création contemporaine qu’ils citent assez régulièrement (Gibrat notamment). Un chapitre spécial est même consacré au travail de Stéphane Levallois autour de l’album La Résistance du Sanglier contant la vie de son grand-père résistant. Un chapitre montrant toute l’importance du devoir de mémoire. On peut également y découvrir les œuvres des auteurs invités à travailler sur le sujet pour l’exposition. En tant que bibliothécaire, j’ai également beaucoup apprécié le texte de Henri Champanhet consacré au dépôt légal et la conservation des petits formats à la Bibliothèque Municipale de Lyon… mais bon là, c’est un peu subjectif. Pour conclure, Traits Résistants est un très beau travail d’érudition qui saura passionner les plus férus d’histoire de la bande dessinée. Pour les autres, la lecture pourrait être un peu plus complexe même si les nombreux chapitres abordent des thèmes pouvant être lus pour eux-mêmes. De plus, il est important de souligner la très grande qualité d’édition de l’ouvrage, ce qui facilite grandement sa lecture. Je remercie les Agents littéraires et les éditions Libel pour cette découverte.

Chronique | Raspoutitsa

scénario et dessins de Dimitri Albin Michel (1989) Public : Adulte Pour les bibliothécaires : Très bon album au graphisme vieilli. Peu plaire aux amateurs de la BD classique des années 70/80. Pas de nouvelles éditions récentes cependant.

Voyage vers la douleur

C’est au milieu de la collection de la médiathèque que je suis tombé sur cet album. Je ne flânais pas, j’auscultais le fonds histoire de voir s’il était possible de faire un peu de place dans des bacs un peu trop serrés. Je ne vais pas vous parler de la longue plainte du bibliothécaire qui, comme le jardinier à la fin de l’hiver (enfin je crois), doit tailler un peu les arbustes pour qu’ils repoussent encore plus beaux. Nous, en bibliothèque, on appelle ça du désherbage… Mais l’idée est un peu la même. Mais bon là n’est pas mon propos. En passant machinalement les albums un à un, je découvre Raspoutitsa. Bien usé par les lectures que l’on devine nombreuses. Bien usé également par le temps :  le graphisme, le découpage,  la couleur rappelant les meilleurs Buck Danny. D’ailleurs la première planche est un survol d’avion de guerre… Clin d’œil ? Vraisemblablement, les (r)évolutions des années 80/90 ne sont pas passées par là.  Achevé d’imprimer : 1989. Oui effectivement, ça se confirme. Et puis cet auteur, Dimitri… ça ne me dit pas grand-chose… Bon, un exemplaire candidat pour un monde meilleur alors…  Malgré tout, je lis la première planche. Un ton direct, pas de bulles ou si peu, un récit à la troisième personne ciselé, concis, efficace. Oui c'est efficace, ça saute aux yeux. Des choix de plans et détails du dessin pas besoin d’en lire beaucoup pour le voir. Gardons-le sous le coude alors, histoire de se faire une idée plus précise. Raspoutitsa c’est l’histoire de Steinbek, un soldat allemand fait prisonnier par les russes après la bataille de Stalingrad. Mais Steinbek aurait pu s’appeler Hans ou Dieter… Il n’est pas un héros, juste un pauvre type comme tous les autres soldats. Il aurait même pu être russe, ou anglais... Mais l'histoire a dit qu'il ne serait pas le vainqueur cette fois-ci. Certes, c’est la fin de sa guerre mais pas celle de son calvaire. Une longue marche à travers la Russie s’annonce pour tout les vaincus. Une marche vers la Sibérie et surtout vers la mort et la folie. Finalement, cet album, je l’ai terminé. Je n’avais jamais entendu parler de l’événement historique dont il traite. Sans doute pleure-t-on moins les soldats de "l’autre camp" ? Après tout, ils étaient les "méchants". Dimitri replace la grande histoire au niveau de l’humain, loin des habituels points de vue sur la guerre. Ici on parle de survie dans cette boue née de la fonte des glaces (la raspoutitsa en russe), de l'abandon face à la mort et au destin, de faiblesse… d'humanité. Dimitri n’abuse pas des effets. Ici, ce n’est pas de l’art, c’est de l’artisanat. Les techniques de la BD sont appliquées à la lettre en cherchant l’optimisation du récit. C’est touchant et marquant. Beau. Pas superbe ni magnifique mais réalisé avec le talent de celui qui connait son métier. Pour la petite histoire, Guy Mouminoux alias Dimitri (alias Sajer) est né en 1927 à Paris. En 1942, il est enrôlé dans l’armée allemande (tiens, tiens). Il racontera cette histoire dans son œuvre majeure : Le soldat publié en 1967. Il commence la BD en 1946 et signe rapidement des histoires dans les magazines tels que Cœur Vaillant, L’Equipe Junior, Bravo puis plus tard Pilote, Tintin, Charlie Mensuel, L’Echo des Savanes… A partir de 1987, il signe des albums indépendants (dont Haute Mer en 1993). Bref, le parcours de M. Dimitri est une vraie histoire de la BD. (source : Dictionnaire de la BD, de Henri Fillipini) En tout cas, je m’aperçois encore une fois qu’il ne faut jamais se fier aux apparences. Malgré un dessin surprenant, pas à votre goût, dépassé ou trop moderne, une bonne histoire bien racontée peut vous emmener où elle veut. Il est bon de fouiller dans les bacs à BD des bibliothèques, dans les vieux cartons poussiéreux ou sur les étagères des bouquinistes, on tombe parfois sur des petites mines de plaisir… Comme quoi, et je me tue à le répéter, un bon livre restera un bon livre. De votre grand âge Dimitri, vous nous donnez encore une leçon. Merci. A lire : la bio-bliographique de Dimitri sur BD Gest'

N’oublie pas non plus

Le pays des cerisiers (scénario et dessin de Fumiyo Kouno, éditions Kana, 2006) Entre la chronique d'hier et celle d'aujourd'hui, vous allez penser qu'IDDBD s'est transformé en mausolée à la mémoire des victimes de la barbarie. Tel n'est pas notre ambition même s'il est bon, au milieu des tonnes de BD de divertissement que nous lisons, de nous arrêter sur quelques oeuvres plus sérieuses, plus émouvantes. Les hasards de mes lectures (bien que je ne crois pas au hasard...) ont voulu que je lise à la suite Auschwitz et Le pays des cerisiers. Comme vous avez pu le lire hier, le premier traite de la Shoah. Dans Le pays des cerisiers, Fumiyo Kouno aborde l'après Hiroshima, 10 ans, 30 ans puis 60 ans après la Bombe. Contrairement à Auschwitz ou à Gen, le dessin de Fumiyo Kouno ne traduit presque pas (à quelques cases près) les effets terrifiants de l'irradiation. Son trait est celui du manga classique, presque romantique, à la limite du Shojo c'est dire ! Mais Le propos ! Le récit ! Quelle claque ! Et l'on comprend peu à peu ce décalage volontaire entre la forme très douce et le fond d'une très grande violence émotionnelle. Le récit s'attache aux victimes, celles du 6 août 1945, pudiquement évoquées, mais surtout les hibakusha, les personnes irradiées mais survivantes. Pour combien de temps, dans quelles conditions ? Comment transmettre la mémoire en même temps que la volonté de construire un avenir meilleur ? Ce sont ces réponses que nous donne à voir Fumiyo Kouno... Ce manga one-shot constitué de trois chapitres (dont on découvre qu'il s'agit d'une même histoire...) est un petit bijou précieux comme savent les fabriquer certains auteurs dont la sensibilité n'a d'égal que le talent. Le pays des cerisiers conduit aussi à réfléchir un peu sur cet étrange fait qui transforme des libérateurs, célébrés à juste titre comme des héros partout dans le monde, en bourreaux dont on atténue les horreurs commises les 6 et 9 août 1945 à Hiroshima et Nagasaki, horreurs qui ont pourtant perduré plusieurs décennies après le largage des bombes. Etrange monde où les bourreaux d'hier deviennent victimes et où les victimes se muent parfois en prédateurs implacables... Etrange monde, vous avez dit étrange ? Comme c'est étrange... A lire : la fiche très intressante rédigée par la Bibliothèque Municipale de Lyon avec deux liens pour en savoir plus sur le thème d'Hiroshima dans le manga et la biographie de Fumiyo Kouno A lire : l'évidemment excellente critique de du9.org (qu'est-ce que c'est rageant qualité de ce site !)

N’oublie pas

Auschwitz (scénario et dessins de Pascal Croci, éditions Emmanuel Proust, 2002) Au travers de l'histoire d'un couple de juifs, pourchassé de nos jours (en 1993) par la police politique yougoslave, Pascal Croci raconte le quotidien de l'horreur d'Auschwitz. L'auteur a rencontré de nombreux survivants de la Shoah avant de nous livrer ce récit "coup de poing" très documenté et poignant. Car le destin emblématique de Cessia et Kazik est celui de ces six millions de juifs et de ces centaines de milliers d'autres (tziganes, opposants politiques, témoins de Jéhovah, handicapés physiques et mentaux, homosexuels) qui ont péris dans les camps de la mort nazis, dont Auschwitz. Je ne crois pas que beaucoup de mots soient nécessaires pour vous encourager à lire cet album dont le récit et les dessins sont tout simplement magnifiques, lumineux malgré le poids du sujet. Il peut paraître superflu à certains de se replonger dans cette histoire là. Malheureusement, l'Histoire ayant une fâcheuse tendance à se répéter, à bégayer diront certains, il n'est pas inutile de se remettre en mémoire ses épisodes les plus terrifiants. Comme souvent, ce qui est arrivé aux juifs hier est susceptible de survenir à chacun d'entre nous aujourd'hui, certes pour d'autres raisons que la seule appartenance ethnique ou religieuse. Quoique, ce qui nous semble hypothétique, éventuel, "virtuel" pour nous, population occidentale confortablement installée dans un mode de vie destructeur pour tout ce qui l'entoure, ne l'est peut-être pas tant que cela pour d'autres, "moins bien lotis" comme l'on dit pudiquement (j'adore cet euphémisme qui protège tellement bien notre conscience) : populations du Darfour, d'Afrique en général, d'Asie, d'Amérique latine dont tout le monde se fout royalement de savoir si elles souffrent ou pas, si elles meurent ou pas. Regardons les choses en face deux minutes : le silence face aux drames quotidiens de miliards d'humains est aussi assourdissant que celui qui prévalait il y a plus de 60 ans face au génocide planifié du peuple juif. Mais que voulez-vous bonnes gens, de nos jours, même les bégaiements de l'Histoire s'exportent. Sans doute un autre des bienfaits de la mondialisation... Mais ça, c'est un autre sujet. Vraiment ? A lire : l'excellente critique de l'album Auschwitz sur sceneario.com A (re)lire : la chronique d'IDDBD sur Maus d'Art Spiegelman

Nury/Cassaday : qui êtes-vous vraiment ?

Je suis Légion - Tome 3 : Les trois singes (scénario de Fabien Nury, dessin de John Cassaday, éditions Les Humanoïdes Associés, 2007) Décidément, IDDBD ne vous lache pas avec le style historico-fantastique ! Après Croisade, voici le troisième et dernier tome de l'halletante série Je suis Légion. Vous ne connaissez pas ? Pas de souci, jetez un coup d'oeil à la chronique du 17 avril 2007 d'IDDBD. Pour les autres, ceux qui ont lu les deux premiers tomes, je n'ai pas besoin de faire l'article : le scénario de Fabien Nury - dont l'action se déroule pendant la seconde guerre mondiale - est on ne peut plus efficace et intelligemment mené. Quant au dessin de John Cassaday, son trait et ses cadrages cinématographiques collent parfaitement à l'ambiance du récit et à l'angoisse omniprésente. Sans rien dévoiler de ce troisième tome palpitant, sachez tout de même qu'il se révèle plus surprenant que ce que vous auriez pu imaginer à la lecture des précédents. Fabien Nury est encore une fois redoutablement efficace et son inventivité ne paraît pas avoir de limite lorsqu'il s'agit de jouer avec nos pauvres nerfs... Que ce soit pour le récit ou le dessin de John Cassaday, vous aurez compris que la série Je suis Légion est un "indispensable" dans la liste des BD que vous vous devez de découvrir absolument ... Incontournable ! A lire : la fiche album sur le sites des Humanos A lire : l'excellente critique sur le site Actuabd (et l'interview de Fabien Nury)