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Chronique | Kuzuryû (Shôtarô Ishinomori)

Kuzuryû est un apothicaire itinérant. Dispensant ses services aux quatre coins du Japon de l’ère Edo (1603-1868), il peut, moyennant 90 ryô, devenir un tueur à gages. Mais sous ce paradoxe se cache en réalité une quête plus complexe, celle de son passé et de son avenir…

Un maître du manga moderne

Publié à partir de 1971 dans le magazine bimensuel Big Comic, Kuzuryû fait partie des œuvres majeures de Shôtarô Ishinomori, auteur important du manga moderne. Élève puis collègue de Tezuka, il signe notamment Cyborg 009 (disponible chez Glénat) ou Hokusaï (Kana). Hors bande dessinée, il est également le créateur de San Ku kaï, la première série japonaise débile à succès comme nous les aimions (l’ancêtre de X-Or et autres Bioman). Disparu en 1998, Shôtarô Ishinomori laisse derrière lui une œuvre foisonnante dont je ne vais pas faire le détail ici. Je vous laisse découvrir.

Comme le souligne Karyn Poupée dans la postface de cette intégrale de plus de 650 planches, Kuzuryû s’inscrit dans la grande tradition japonaise du Jidaïgeki Jidaïmono pour les mangas – ou plus simplement drame historique. Véritablement ancré dans l’époque Edo qui précède l’industrialisation massive du Japon (ère Meiji), ces histoires sont pour les japonais une manière de s’inscrire dans leurs traditions et constituent un retour aux sources. N’oublions pas que cette série a été écrite seulement 25 ans seulement après la fin de la seconde guerre mondiale dans un japon qui recherche encore des repères.

Ainsi, Kuzuryû repose sur des normes très établies : précision dans le détail historique, dans les descriptions des pratiques sociales, des combats de sabre... Mais la figure héroïque demeure l'élément le plus important. A la différence du Gekiga (littéralement dessin dramatique), il ne s’agit pas ici de montrer le rapport d’un individu commun face à une société  contemporaine cruelle mais de plonger une figure héroïque dans un tourbillon de rebondissements (au sens théâtral du terme) entrainant avec lui le lecteur. En orfèvre du manga, Shôtarô Ishinomori maitrise parfaitement cette démarche.

La voie du héros

Kuzuryû, le personnage principal remplit particulièrement bien son rôle. Charismatique, il répond parfaitement à l’idée que l’on peut se faire du héros japonais. Dans un certain sens, on retrouve les traits de Zatoïchi ou de Miyamoto Musashi . Vagabond sans attache, humain recherchant l’excellence, il est à la fois guérisseur et meurtrier. Il bénéficie d’une aura de mystères et de contradictions qui s’effrite au fur et à mesure de l’avancée du livre. Comme tous les héros, il doit dépasser ses limites physiques et psychologiques pour atteindre son but. Sa quête personnelle s'en trouve renforcée. Mais cette tâche s'annonce compliquée. Kuzuryû traverse 25 chapitres plutôt longs qui permettent de se ménager du temps pour développer de vrais petites histoires. Là encore, Shôtarô Ishinomori s’inscrit dans la grande tradition du manga classique : une histoire principale qui avance par touches successives avec des chapitres relativement indépendant mais se nourrissant des précédents. Et effectivement, si chaque partie possède sa propre intrigue, toutes servent l’histoire principale par un détail, un personnage récurrent ou une avancée majeure. Résultat, ça  progresse et il difficile se sortir du tourbillon des aventures de l’apothicaire-tueur à gages. Physiquement, le poids du livre et sa longueur peuvent être dissuasifs (je l’ai lu en 2 soirs). Cependant, cette volonté constante de faire progresser l’histoire sans pour autant sacrifier à la précision de l’intrigue rend l’ensemble passionnant. L’univers est riche à la fois de sa multitude personnage mais aussi de l' imagination d'un auteur qui paraît sans cesse se renouveler. Les surprises sont donc de mises. La vie et la mort sont le lot quotidien des personnages, bons ou mauvais. Folie, mort, traitrise, perversion sont au rendez-vous et tout cela décrit parfois d'une manière très crue. Dans Kuyzuryû, il n'y a pas beaucoup d'instant de relâche. Tout est très sérieux ici, la dérision n’existe pas. Graphiquement, le temps a fait un peu son œuvre. On sent l’influence d’Osamu Tezuka avec un certain nombre de codification graphique et une composition parfois un peu désuète. Mais la série a 40 ans, ne l’oublions pas. J’ai particulièrement apprécié les adaptations du trait en fonction des besoins. Réaliste et précis en accord avec les principes du Jidaïgeku – un genre qui se veut narratif et descriptif – et plus figuratif quand il se dépouille pour se recentrer sur les pensées, les rêves ou les actions des personnages. Bref, un dessin en harmonie avec son sujet. Le signe d’une grande maîtrise de l’artiste. Kuzuryû est une œuvre intéressante et passionnante. Intéressante pour son caractère patrimonial évidemment, passionnante par la grande qualité de sa réalisation. Un univers riche créé par un auteur historique du manga moderne. Bref, à lire absolument par sa culture de bédéphile ou pour son plaisir personnel… ou les deux ! A lire : la chronique de BDGest' et celle d'Yvan
Kuzuryû (one-shot) Scénario et dessin : Shôtarô Ishinomori Editions : Kana, 2011 (18€) Collections : Sensei Public : Adulte, amateur de récit de samouraï Pour les bibliothécaires : un one-shot intéressant pour un fonds se voulant très représentatif. Pas indispensable pour les petites structures (sauf si vous avez des amateurs de manga plus anciens)

Chronique | Kaze, cadavres à la croisée des chemins

Japon, 1603. Jiro, un charbonnier, tombe par hasard sur un cadavre transpercé d’une flèche, gisant à la croisée des chemins. Témoin de cette découverte, Kaze, rônin de passage,  décide de mener sa propre enquête, dut-elle mettre à mal « l’ordre établi ».

Les deux chemins

Pour une fois, je vais commencer par la fin, histoire de combler un petit sentiment d’absence qui subsiste une fois ce livre refermé…  Ce sont des points de suspension, un petit vide comme lorsqu’on sort d’un espace où les règles du jeu nous sont apparus à la fois précises et floues. Comment l’expliquer clairement ? Disons qu’au court de cette lecture,  l’impression de marcher sur une corde ne m’a jamais quitté. Car, plus qu’une histoire de samouraï détective, Kaze est un récit qui oscille constamment entre les cultures orientales et occidentales. Il suffit de voir le sous-titre pour comprendre l'idée force de cet album. L’enjeu ici est donc de savoir si cette corde imaginaire est un lien ou une limite. Prenons le personnage principal par exemple. Matsuyama Kaze est  lui-même une double figure. Véritable représentant du samouraï errant cherchant à accomplir une improbable quête afin d’effacer son passé, il répond également aux caractéristiques habituelles du privé à l’anglo-saxonne : malicieux, à la fois fidèle et insoumis, tête brûlé et invincible. Bref, le héros à la présence rassurante et au charisme certain. Imaginez un peu Humphrey Bogart  avec un katana à la place du flingue arborant crânement un chignon en guise de chapeau mou !  Oui, ça fait un choc.

Alternances

Au départ, Kaze est l’adaptation du roman Death of the Crossroad (La promesse du samouraï en français) écrit par Dale Furutani, un américain d’origine asiatique. Ce dernier y mélangeait savamment deux  genres propres à chaque culture : d’un côté le récit de samouraï, de l’autre le polar à l’américaine basé sur l’intrigue et l’action. Chacun ayant ses propres codes narratifs avec ses habitudes et ses lecteurs, il semblait difficile de les faire cohabiter. Mais voilà, tout en se plongeant  dans le japon féodal, le lecteur se retrouve au milieu d’une véritable enquête moderne avec recherches de preuve, rebondissements et autres coups fourrés. On se dit alors que nous sommes bien loin des récits traditionnels japonais mais c’est sans compter sur ce rythme particulier, alternant les moments de calme et d’action, les moments de contemplations et d’actions. Ce rythme ne se base pas seulement sur une volonté narrative, elle répond à l’un des principes de l’art asiatique : la notion de plein et de vide. Le vide mettant en exergue le plein. Ecoutez la musique traditionnelle japonaise, vous vous rendrez compte de son importance. Importance, qui, comme le souligne Scott McCloud dans L’Art invisible, existe aussi dans les structures du manga. Et non, ce n’est pas un hasard !

Représenter sans (se) trahir

Reste l’histoire en elle-même. Bon, avouons-le, l’intrigue principale n’est sans doute pas à la hauteur des plus grands polars. Hormis quelques sous-quêtes, tout est cousu de fil blanc. C’est sans aucun doute la faiblesse principale de l’œuvre. Mais l’intérêt de cet album ne réside pas forcement dans le polar mais d’abord dans le portrait fidèle – presque ethnographique – du japon des débuts du shogunat Tokugawa. Il révèle ainsi une société très hiérarchisée, presque bloquée par les traditions et encore traumatisé par la guerre qui a pris fin juste quelques années plus tôt avec la bataille de Sekigahara. Et l’importance de cette bataille n’a absolument rien d’anecdotique, il s’agit même d’une des clefs du récit. Pour finir, je finirai par le début (rappelez-vous j’ai commencé par la fin, logique non ?). Il faut souligner la très belle adaptation réalisée par Vincent Duteuil. Cet auteur belge ne se contente pas d’illustrer le roman, il y a créé un style à base de gros traits au fusain et d’aquarelles. Si son dessin prend une forme asiatisante, il ne cède toutefois aucunement à une facilité qui aurait pu paraître évidente : utiliser un style manga. Mais non. Il est resté fidèle à son statut d’auteur européen et a gardé les spécificités de l’école européenne (en particulier dans le découpage). A l’image de Dale Furutani, il opte pour la même corde suspendue entre deux univers et donne à son livre un aspect artistique beaucoup plus intéressant. Pour conclure cette longue chronique et répondre à la question posé plus haut, Kaze, cadavre à la croisée des chemins, est une œuvre passerelle entre deux cultures. Se nourrissant de chacune, Dale Furutani puis Vincent Dutreuil ont réussi à créer un univers à part, passionnant par sa forme, intéressante par son aspect descriptif et plus anecdotique sur l’intrigue. Malgré ses faiblesses, on en ressort troublé et, pour ma part, enchanté. Un très joli album pour une maison d’édition qui nous a habituée à des œuvres graphiquement audacieuses (cf La Revanche de Bakamé). A lire : la fiche album sur le site de la Boite à Bulles A découvrir : les premières pages sur Digibidi A lire absolument : la contre-chronique de ma copine Mo’ (ça va débattre dans les chaumières !) A noter : Merci aux éditions La Boite à bulles et Les Agents Littéraires pour cette collaboration. Retrouvez cette chronique sur le site des Agents Littéraires.

adaptation et dessins : Vincent Dutreuil d'après le roman Death of the Crossroad de Dale Furutani Editions : La Boîte à Bulles (2011) Collection : Champ Libre Prix : 17€ Public : Ado-adulte Pour les bibliothécaires : une très jolie adaptation, premier volume d'une série de 3. Cependant, j'attendrai de voir l'évolution de la série avant de faire un choix.

L’habitant de l’infini

(scénario et dessins d’Hiroaki Samura, 18 volumes, série en cours. Casterman, collection Sakka)

Petite histoire personnelle. Parfois, en tant que responsable du fonds BD (manga et comics compris), je suis obligé, pour connaître un peu ce que j’achète, de lire des choses qui ne me donnent pas franchement envie. Je sais, j’ai un métier parfaitement horrible… Pour information, avant de partir dans les lieux communs du genre « les bibliothécaires lisent toute la journée » je fais ça le soir bien calé dans mon lit, la journée je n'ai pas le temps, je travaille. Enfin passons… Ayant acheté, L’Habitant de l’infini, classique du manga de samouraï, j’ai emprunté les 3 premiers tomes pour les lire, me faire une idée et passer ensuite à autre chose... Mais voilà, dans la vie on a parfois des surprises... (et c’est tant mieux !) Pour commencer, présentons les deux personnages principaux. Manji est un ronin, un samouraï errant qui a bafoué le bushido (la voie du guerrier en traduction littérale) en tuant son maître (un despote des plus vils) qui l’utilisait comme un vulgaire assassin. Suite à son acte, sa tête fût mise à prix et il dût massacrer une centaine de policiers (dont le mari de sa soeur). Manji est un bien gentil garçon. Sa vie bascule lorsqu'il rencontre une prêtresse qui lui fait don du Kessentchu, le ver de l’immortalité. En gros, un parasite lui permettant de réparer son corps. L’histoire débute au moment de sa rencontre avec Lin, l’héroïne. Cette jeune fille de 16 ans est l’héritière d’un dojo (une école d’escrimeur) et veut venger le meurtre de ses parents perpétré par les membres du Ittôryu, une école d’escrimeur prônant une escrime sans règles ni contraintes. Manji, qui a juré de tuer 1000 scélérats pour racheter ses fautes, décide d’accepter d’aider Lin. L’habitant de l’infini est donc l’histoire d’une vengeance. A la lecture des deux premiers tomes, on est dans un schéma simple : l’Ittoryu d’un côté (méchant) et les héros (gentils) de l’autre. Si les dessins sont d’une splendeur à couper le souffle, fins, subtils, précis (les scènes de combat sont digne d’un horloger) on se dit qu’il n’y aura pas de surprises avec le scénario. Et puis arrive le tome 3... Splendide, merveilleux,sublime, époustouflant ! Un tome qui réconcilie le sceptique et le scénariste tout en donnant une profondeur aux personnages. Enfin, on dépasse cette banale histoire de vengeance. Dans cet album, Lin rencontre Kagehisa Anotsu, le jeune commandant du Ittoryu... Et les certitudes tombent... mais je vous laisse découvrir la suite.

A partir de là, il est difficile de décrocher de ce récit qui nous fait découvrir à sa manière la culture et l’histoire du japon féodal. Plusieurs dizaines de protagonistes intéressants (j’avoue être particulièrement sensible au personnage de Hyakurin, cf la couv' du tome 6) viennent peu à peu se greffer à cette histoire. Les dessins se font de plus en plus beaux, l’action de plus en plus haletante. On peut décrocher de Lin/Manji pour suivre d’autres héros durant plusieurs chapitres. De quoi donner de bonnes heures de lecture avec les 18 tomes et cette série en cours.

En revanche, on tient dans les mains un vrai seinen qui ne rappelle en rien les gentils mangas pour ado. Âmes sensibles prenez garde car même si la violence fait partie du monde des escrimeurs, certaines scènes sont parfois difficiles.

En tout cas, merci au hasard car moi, j’adore !

A lire : la page très complète de wikipédia A lire : la critique du tome 1 sur sceneario.com

Satsuma, l’honneur des samouraï

(scénario et dessin de Hiroshi Hirata) 1753, Japon. La plupart des samouraï de la province de Satsuma vivent dans la misère. Les mœurs et les caractères sont rudes et la vie des plus misérables est faite d’injustices. Un jour, le shogun (l’équivalent du premier ministre) demande à la province d’accomplir des travaux de renforcement des digues d’une région voisine victime des crus d’un fleuve. Manœuvre politique pour affaiblir davantage Satsuma, les samouraïs hésitent entre déshonneur (accepter de travailler comme manœuvre) et révolte. Satsuma, l’honneur des samouraï est un classique du gekiga.  Loin des normes du manga, ce genre s’attache à restituer le mieux possible la vie quotidienne et la réalité des faits. En lisant les annexes à la fin de chaque tome on s’aperçoit de l’énorme travail de documentation effectué par Hiroshi Hirata. Grand avantage de ce genre, ils cassent les images romantiques répandues en Europe à propos des guerriers japonais. Rude, violent, fier parfois (souvent) à l’excès, ce manga traduit une réalité peu commune et conte l’histoire d’un drame, le sacrifice de milliers de samouraï venus porter secours à des populations sinistrées.   Toutefois avertissement : la réalité relatée au cours de cette histoire est sans détour. Ainsi on découvre un univers ultraviolent où le moindre problème se règle le sabre à la main. Si certaines images pleines pages sont véritablement des chefs d’œuvres, d’autres sont véritablement crue(lle)s. Le tout premier chapitre ouvre bien le débat. L’auteur y décrit un rite où une armée de samouraï se disputent le foie d’un condamné à mort, ce n’est à mon avis pas le meilleur choix pour donner envie de lire la suite, mais bon, je ne suis pas mangaka…   Cependant à côté de cela, il y a des histoires touchantes et profondes faisant de ce manga une super lecture (en particulier dans les tomes 4 et 5). En revanche, à éviter pour les âmes trop sensibles !     David Donnat     A lire : la très bonne critique sur benzinmag.net    L'info du jour Après l'excellente chronique de David (ben quoi ? on a le droit d'être fier des chroniqueurs d'IDDBD quand ils sont bons, non ?), nous restons dans la BD asiatique. Et pour cela, rien de mieux que de se rendre à Saint-Malo... A Saint-Malo ? Et ouais ! Du 3 au 5 novembre, c'est le festival Quai des Bulles à Saint-Malo. Vous pourrez y rencontrer 23 auteurs des éditions Paquet dont deux coréens : Park Hee Jung, l'auteure de Fever et d'Hotel Africa, et Hong Jong Hyun, l'auteur de TaeGuk (le tome 4 sortira à Saint-Malo !). Stan Sakaï, le célébrissime (et génialissime) auteur de Usagi Yojimbo, le lapin samouraï (le tome 9 sortira fin octobre...), sera également présent au sein du team Paquet ! Alors, où qu'on va du 3 au 5 novembre ?