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Chronique | Punk Rock Jesus (Sean Murphy)

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En 2019, un producteur de télévision a une idée géniale : cloner le Christ et en faire un héros de téléréalité ! Après avoir récupérer de l’ADN sur le célèbre Saint-Suaire de Turin, le projet J2 voit le jour. De quoi faire enrager un certain nombre de groupes intégristes…

Sombre Jesus

Punk Rock Jesus, voici un titre qui en dit long sur le degré hautement iconoclaste de cette série de Sean Murphy. Urban Comics nous proposent dans cette élégante intégrale de découvrir les 6 épisodes de ce récit d’anticipation venu tout droit de la collection Vertigo. Au programme : critique des pouvoirs religieux et médiatiques. Chouette ! En général, quand les américains traitent ces sujets, on se retrouve avec des œuvres à fort potentiel déjanté comme Preacher ou Transmetropolitan. Mais, dès les premières pages, le lecteur comprend vite que la comparaison s’arrête là. Graphiquement, on se situe plus du côté des romans noirs de B.M. Bendis avec des personnages sombres dans un graphisme sobre et réaliste. Ça sent le drame, la violence et la mort. Ça pue les manipulations, la dépression et le mal-être. Bref, on ne s’attend pas vraiment à rigoler. Et hormis le pétage de plomb de Chris – le fameux clone de Jésus (rassurez-vous je ne gâche rien, c’est sur la couv’) – il n’y a effectivement pas vraiment de raisons de se réjouir. Enfin, si, mais pas dans le sens d’un travail des zygomatiques.

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Comme toute bonne œuvre d’anticipation, Punk Rock Jesus n’est pas un outil de prédiction mais un moyen détourné pour parler de notre société contemporaine… Dans son monde, Sean Murphy décrit le poids des intégrismes religieux, l’intolérance, le contrôle des masses et en décor le danger du dérèglements climatiques. Rien de bien futuriste, non ? Dans cette série-métaphore, l’auteur évoque aussi son propre parcours. Catholique convaincu, il est devenu athée en 2003 et toute cette œuvre sonne comme un terrible pamphlet et une tentative très indirecte d’explication de la perte de ses croyances.

Intégrisme(s)

Pour cela, il abuse de personnages-clichés qui se révèlent être particulièrement pertinents dans sa démarche. Ils ont l’effet de bonnes caricatures : grossir le trait pour dénoncer. Entre le producteur machiavélique, la jeune vierge qui ne comprend que trop tard son erreur, le gros bras ancien tueur de l’IRA et la scientifique de génie se vendant afin de sauver le monde grâce à ses recherches, nous sommes amenés à voir toutes les facettes, et en premier lieu les plus sombres, de cette humanité qui bascule dans une folie religieuse de premier ordre.

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Au cours d’une histoire bien pensée où moments d’actions pures et phases d’introspection s’alternent avec un certain équilibre, les rebondissement ne manquent pas pour accompagner le lecteur. Chris est soumis aux aléas d’une existence qui le dépasse totalement. Quand il décide de prendre les choses en main, il bascule vers une réalité tout aussi crue avec toute la violence de ses 16 ans. Mais ce sont surtout les personnages et les évolutions de leurs psychologies qui présentent l’intérêt véritable de cet album. D’ailleurs et contrairement à ce que l’on pourrait penser, le personnage de Chris n’est pas véritablement un personnage principal. Il joue plutôt le rôle de plaque tournante. Tout tourne autour de cet astre, il est l’objet des désirs, des folies, des peurs et des espoirs. Car si Punk Rock Jesus est pamphlet violent (dans tous les sens du terme) contre la religion et les médias il se veut surtout une tentative d’exploration de la nature humaine. Les croyances ne sont-elles pas révélatrices de ce que nous sommes après tout ? Et avec cette fin à la fois ouverte et révélatrice, les questions ne cessent pas.

punkrockjesus_5Toutefois, je mettrais un bémol à cette lecture sur un point très précis. Il me semble que tout en basculant dans l’athéisme farouche, Sean Murphy ne peut s’empêcher de tomber aussi dans une certaine glorification de la science moderne. Et la croyance en une science toute puissante, capable de résoudre les problèmes qu’elle a elle-même créé, me semble tout aussi discutable que les croyances populaires en un messie sauveur… D’une certaine façon, on tombe d’une fascination à l’autre. Cependant, derrière toute cela, entre croyance en un dieu ou toute  puissante pensée humaine, le message final, symbolisé par le Dr Epstein, met en avant la nature profonde de l’homme…

Avec cette œuvre engagée, Sean Murphy signe une œuvre sombre et riche en débats. Dépassant le seul pamphlet, il propose une lecture des ressorts des croyances humaines. Contrat plutôt rempli au final. Sacrément fort.

A lire : les chronique de Champi et Choco

punkrockjesus_couvPunk Rock Jesus (one-shot)
Scénario et dessins : Sean Murphy
Editions : Urban Comics, 2013 (19€)
Editions originales : DC Comics (Vertigo)

Public : Adultes
Pour les bibliothécaires : une bonne référence, public plutôt ouvert nécessaire

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Dimanche KBD : Preacher (Ennis & Dillon)

Raaaah, pour terminer ce mois consacré à Dieu en bande dessinée  rien ne vaut une histoire bien trash, bien anti-conformiste, bien irrévérencieuse.

Et dans ce genre-là, Preacher est un album comme il faut ! Garth Ennis & Steve Dillon proposent avec le personnage du révérend Jesse Custer un road movie dejanté dans une Amérique entre enfer et paradis.

Une synthèse rédigée par mes soins.

Vous pouvez également retrouver la chronique sur IDDBD.

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Chronique | Habibi (C.Thompson)

Dans un pays du moyen-orient, entre modernité et tradition, la vie de Dodola et Zam est étroitement liée. L’un est un petit garçon orphelin, l’autre est une enfant qui fût vendue à son futur mari. Heureusement, ce dernier, scribe, lui a appris la lecture et de nombreuses histoires. Car la sagesse des anciens peut éclairer le présent.

Le retour du fils prodigue

J’avais quitté Craig Thompson en refermant Blankets avec un plaisir certain. Il y racontait une histoire d’amour, le choc culturel entre la croyance forte de ses parents et ses doutes de jeune homme en construction. A travers la rencontre de deux adolescents, il parlait de la découverte de l’autre. Déjà. En effet, Habibi, sous son air de conte des milles et une nuit évoque lui aussi le rapport à l’autre, au destin, à la croyance.

Mais voilà, des années sont passées depuis cet album qui avait connu un très grand succès dans nos contrées et les différences se font notables à la lecture de ce nouvel opus. Le dessin déjà a beaucoup évolué. En 2003, Craig Thompson arrivait avec un trait véritablement inspirée par le graphisme de la BD indépendante européenne, en particulier celui de David B. dans l’Ascension du Haut Mal. De grandes planches en noir et blanc, sortes de grands patchwork foisonnant, faisaient échos aux travaux du dessinateur du Cheval Blême. Dans Habibi, cette approche reste encore présente mais on y découvre aussi un style plus personnel. Une synthèse entre la BD américaine, européenne, et l’influence, volontaire vu le sujet, de l’art arabe, notamment de la calligraphie. Même si Habibi ne s’inscrit cependant pas dans une réalité géographique et historique, l’espace culturel est celui du monde arabe avec ses beautés et ses cruautés. Des décors superbes, des beautés érotiques qui sont merveilleusement rendus par le dessin tout en courbe renvoient à un personnage de Dodola magnifique. A la fois fière et fragile, elle est la lumière dans un monde muré dans l’obscurité, une espèce de prophétesse subissant les violences pour le salut de son âme sœur. On lui prend son corps pour de la nourriture, elle donne ses histoires pour nourrir les âmes.

Universalisme ?

Et là, il faut reconnaître le merveilleux travail d’érudition de Craig Thompson. Même si parfois, la multiplication de références essentiellement religieuses et le côté didactique de certains passages me gênent et m’agacent, il sait parfaitement en tirer parti. On pourrait penser que ces suites de paraboles sont un frein à la compréhension du récit. Il n’en est rien. Au contraire, elles apportent un angle nouveau et enrichissent un peu plus l’histoire (ainsi que le nombre de page de l’album : 672 planches !). Là encore, l’image du prophète accompagnant ses disciples vient à l’esprit. Habibi est une œuvre foisonnante, parfois même un peu trop tant elle est riche, abordant essentiellement le thème de l’humanité à partir de ses croyances, de ses espoirs et de ses folies (cf le personnage du pêcheur). Cependant, il évite l’écueil de l’ethnocentrisme par une approche œcuménique et non partisane. Les trois grandes religions monothéistes sont représentées et on constate avec joie qu’elles ont beaucoup en commun.

Riche par un graphisme inspiré par des multiples influences, riche par son histoire nourrie de croyances populaires et sacrées, Habibi est une œuvre se voulant universelle. Cependant, je ne suis pas certain qu’elle y parvienne au même titre que Blankets. Autobiographique, cet album touchait par sa simplicité. D’ailleurs, il a marqué beaucoup de lecteurs. Cette histoire d’amour, d’adolescence, de vie, résonnait en chacun. Au contraire, Habibi est une œuvre d’érudit. Elle manipule de nombreux concepts narratifs et graphiques qui peuvent laisser le lecteur habituel dubitatif. Autant il était facile de se laisser porter par Blankets, autant Habibi nécessite une vigilance constante de part son graphisme foisonnant et ses digressions multiples. Même s’il n’est pas nécessaire de connaître par cœur les différents livres des religions monothéistes pour le comprendre, l’universalité contée ici, ne l’est pas véritablement car il n’est pas à la portée de chacun. C’est pourquoi Habibi ne m’a pas marqué autant que Portugal ou Polina.

Habibi est un livre à découvrir par son message de tolérance et d’amour. Il s’agit d’une œuvre « cathédrale » manipulant beaucoup de concept tout au long de ses 672 pages. Malheureusement, cette érudition est parfois un peu trop prononcée et l’universalité prôné n’y trouve pas toujours sa place. Cela reste toutefois un album d’une très grande qualité.

kbdA découvrir : le site officiel du livre (en anglais)
A lire : la chronique de Lunch, celle de Mo’ et d’Oliv’
A voir : l’interview de Mediapart

A noter : ce livre fait l’objet de la lecture mensuelle de février pour KBD

 

Habibi (one-shot)
Dessins et scénario : Craig Thompson
Editions : Casterman, 2011 (24,95€)
Collection : Ecritures

Public : Adultes, ados bons lecteurs, érudits qui aiment la BD
Pour les bibliothécaires : un favori de la sélection d’Angoulême 2012, rien à dire, juste à acheter (malgré le prix !)

 

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Chronique | L’abbé Noir

dessins et scénario de Mattt Konture, Willy Tenia et Lilas
Editions Arbitraire (2011)
Collection Prompt
Public : amateur de BD alternative
Pour les bibliothécaires : petit album pas très cher (5€ seulement). Une bonne acquisition pour un fonds de BD alternative.

 

Ni père, ni fils, ni St-Esprit

Dans un monde où règnent vices, violences, corruptions, abus de pouvoir, injustices, un homme va tenter de rétablir la paix, l’amour et la justice. Cet homme c’est L’ABBE NOIR, le prêtre anarchiste…

Dans l’avant-propos de ce petit album (32 pages dans un format poche), on apprend que l’Abbé Noir est une idée d’Alysse Konture, la fille de Mattt. En fait, c’est avant tout un titre pour une BD à faire ensemble ; ensuite, c’est un impromptu de dessinateurs alternatifs, ultra-créatifs et totalement déjantés : Willy Tenia, Lilas et Mattt Konture, cultissime auteur de la bd alternative et surtout l’un des fondateurs de L’Association.

L’Abbé noir est donc une œuvre d’improvisation autour d’un personnage : un prêtre anarchiste… Et Ni Dieu ni maître alors ?! Pas d’inquiétude, nos trois auteurs ne sont pas à la peine pour trouver des explications et vous entrainer dans un univers très particulier. Tout ceux qui ont fait de l’improvisation en théâtre, musique ou danse, savent que c’est un art délicat où la nécessité du laisser aller peut vous entraîner dans des chemins divers et variés. De cette espèce de folie maîtrisée – car la technique est importante – peut jaillir du très bon comme du très mauvais, du cohérent ou de l’absurde. Et c’est bien tout l’intérêt de cet album.

A la rigueur, je dirais qu’on se fiche pas mal de l’histoire car c’est plutôt l’aspect créatif qui importe. Si vous aimez suivre les albums avec des lignes narratives excessivement claires, alors L’Abbé Noir n’est pas pour vous : arrêtez de perdre votre temps en lisant cette chronique. En revanche, si vous voulez assister à une expérience, à un laisser dessiner, alors vous serez entrainés dans ce tourbillon, rapide certes, mais qui pousse toujours le lecteur à tourner la page. Vous allez découvrir des planches particulièrement chargées, rappelant les pires bavardages de Gotlib et la construction spectaculaire d’un Robert Crumb. L’Abbé noir est de la pure bande dessinée, j’entends par là une véritable synthèse entre texte et dessin. Au fur et à mesure de l’avancée dans l’histoire, l’osmose entre les deux éléments se fait de plus en plus fort, jusqu’à cette ultime planche où on ne sépare plus éléments graphiques et textes.

Pour moi, au même titre qu’une œuvre comme Moins d’un quart de seconde pour vivre (de Trondheim et Menu), L’Abbé Noir est de ces albums qu’il est important de découvrir pour se faire une idée de ce qu’est ou peut être la bande dessinée. Ces livres qui font parti d’un parcours de découverte d’un genre, des objets qui dérangent, qui posent des questions, qu’on rejette ou qu’on adore. Ici, on parle de formes alternatives, bien loin de nos critères esthétiques habituels. Pour ouvrir et surtout apprécier un album comme celui-ci, il est nécessaire de les laisser à la porte et d’entrer sans apriori. Pas facile j’en conviens et je sais que beaucoup d’entre vous ne partagerons pas mon avis.

Peu importe, de toute façon une seule conclusion s’impose : Ni Dieu, ni maître !!!

A découvrir : le blog de Willy Tenia et le fanzine Béance Tubaire
A découvrir (aussi) : le blog de Lilas
A découvrir : le site des éditions Arbitraire

A noter : Merci aux éditions Arbitraires et Agents Littéraires pour cette découverte. Retrouvez cette chronique sur le site des Agents Littéraires.

Je suis cathare / Makyo, Calore

Je suis Cathare - Tome 2 : Impardonnable pardonné (scénario de Makyo, dessin d’Alessandro Calore, couleurs de Claudia Chec, collection Histoire & Histoires, éditions Delcourt, 2008)

C’est certain : le Da Vinci Code a largement décomplexé les opposants paranoïaques au complot apostolique romain, grand mystificateur historique et religieux pour bon nombre de mystiques illuminés. Depuis Dan Brown, les récits de méchants inquisiteurs pourfendeurs d’hérésie ont fleuri comme les plantes vénéneuses aux Enfers. Pourtant, la véritable hérésie serait de rattacher la série Je suis Cathare à cette veine largement exploitée, voire dénaturée.

Aux côtés de Guilhem Roché, vous entrez dans l’Histoire, la vraie… Certes, un brin romancée (le héros est tout de même détenteurs de pouvoirs de guérison…), mais l’Histoire tout de même. En tout cas, vous découvrirez – ou retrouverez (pour les plus érudits d’entre vous) – une page finalement assez méconnue de notre belle épopée française, celle du catharisme dans l’Occitanie du XIIIème siècle.

Evidemment, présenté comme cela, je doute que vous brûliez d’envie (sans mauvais jeu de mots s’agissant d’hérétiques…) de vous jeter sur le deuxième tome de cette série imaginée par le talentueux et imaginatif Makyo. Ce serait pourtant un impardonnable péché que de se priver de cette palpitante et mystérieuse aventure qui progresse à un rythme effréné. Car Makyo a trouvé le parfait équilibre entre l’action tourbillonnante et la psychologie de ses personnages, tous crédibles. Des réponses sont apportées, des révélations éclatent au grand jour… et de nouvelles interrogations naissent dans ce deuxième opus qui, contrairement à d’autres, n’est pas un tome de transition.

Quant au dessin de Calore, il est toujours à la hauteur de cette saga mystique : le trait et les plans servent l’histoire et nous tiennent au plus près des personnages et de l’action. Par ma foi, que voilà de la bien belle ouvrage !

A voir : les quelques planches du deuxième tome de Je suis Cathare sur le site des éditions Delcourt

A lire : huit planches sur le site BDGest