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Chronique | Le Nao de Brown (Glyn Dillon)

NAObandeauNao Brown travaille à temps partiel dans un magasin de jouets design pour les grands (des arts toys). Nao Brown est métisse, anglaise par sa mère, japonaise par son père. Ce dernier est retourné dans son pays depuis quelques temps déjà. Nao Brown est également illustratrice même si les temps sont durs. Nao Brown recherche l’amour. Nao Brown recherche surtout la paix car, sous ses airs sympathiques et un peu bohème, elle a un TOC caché… Violemment caché. Et le Nao de Brown dans tout ça ? C’est un portrait tout en finesse d’une quête d’identité.

The English Touch

Il faut se rendre à l’évidence, la bande dessinée anglaise possède un don pour nous sortir des pépites, de véritables auteurs OVNIS capables de nous produire des œuvres aussi surprenantes qu’admirables. Plus que des scénaristes de la trempe d’Alan Moore ou de Neil Gaiman, on pense immédiatement à une créatrice comme Posy Simmonds (Gemma Bovary, Tamara Drew…) qui a su faire entrer en contact la littérature classique et la bande dessinée. nao-de-brown2Comme son ainée, Glyn Dillon – qui est au passage le frère du non moins talentueux Steve Dillon – parle de ses contemporains avec un humour très anglais, fait d’auto-dérision, de bons mots, de situations cocasses et de beaucoup de subtilité. Auto-dérision, subtilité, humour, sensibilité caractérisent parfaitement le travail du cadet des frères Dillon sur Le Nao de Brown.

Le charme d’une héroïne

Ces mots définissent tout autant le personnage principal que le récit lui-même. De toute manière, il est très difficile de séparer les deux car, excepté durant le conte philosophique d’Abraxas, Nao est présente sur l’ensemble des planches. Et j’avoue que ce n’est pas pour nous déplaire car ce personnage présente toutes les caractéristiques d’une parfaite héroïne. nao-brown-detailLa réussite la plus éclatante est graphique. Belle au naturel, touchante en pleurs, lumineuse souriante, terrifiante dans ses moments les plus violents, Nao est vivante sur le papier. Elle est simplement charmante. Cela tient bien entendu au merveilleux travail de dessinateur de l’auteur. Et ce qui est valable pour son héroïne l’est tout autant pour l’ensemble de son œuvre. Le travail d’aquarelliste est simplement époustouflant de la première à la dernière planche. L’univers graphique est à la fois très réaliste dans son trait et ponctué par une composition de planche très structuré, très complexe, qui donne véritablement un rythme au récit. Dillon joue sur les changements de couleurs. Les ambiances se transforment d’une case à l’autre… surtout au moment des fameuses crises.

Cercle complexe

Car cette belle jeune femme cache un lourd secret : un TOC. Nao n’est pas affublé de petits gestes psychotiques répétés à l’infini mais de véritables troubles de la conscience qui la pousse à s’imaginer faire des actes hyper-violents aux personnes qu’elles croisent. Oui, sous des airs de calme et de sérénité, Nao Brown est possiblement une psychopathe… Évidemment, cela a un impact sur son comportement et le rapport qu’elle entretient avec les autres… et surtout les hommes. Ainsi, dans cette quête initiatique vers soi-même, le lecteur suit le parcours, les rencontres, les aléas de la vie de cette jeune femme qui n’est pas tout à fait ce qu’elle semble être.

Pas passionnant me dites-vous ? A première vue peut-être. Seulement, Glyn Dillon ne se contente pas de cela. En effet, il introduit dans son récit un certain nombre d’éléments – comme le cercle par exemple qui est présent deux fois dans le nom même du personnage principal -  mélangeant métaphore, spiritualité, réflexions sur l’art, la création ou la philosophie. Ces éléments, un nombre importants de petits détails visibles ou subtils, font l’essence même de cette histoire singulière, la structure et aide le lecteur à se passionner pour ce très long récit parfois exigeant. Ils peuvent dérouter – et à la lecture de certaines critiques ce fut le cas – mais sont pour moi tout l’intérêt de ce livre.Nao-Brown-1

Parfois complexe, tout comme peuvent l’être les récits de Posy Simmonds, le Nao de Brown fait partie de cette famille de livres dont la richesse permet de le redécouvrir à chaque lecture. De quoi nous donner envie de déménager pour Londres, histoire de croiser Nao dans une rue ou un pub, histoire de discuter avec elle, de comprendre un peu mieux les liens complexes qui font l’existence. Très beau. Un livre qui a reçu le prix du jury au FIBD d’Angoulême 2013. Je souligne également le très bon travail d’édition d’Akileos qui mérite amplement ce prix pour fêter ses 10 ans. A lire : la chronique de Lunch et Mo’nao-de-brown-couv  
Le Nao de Brown (one-shot)recommande-IDDBD Dessins et scenario : Glyn Dillon (Grande-Bretagne) Edition : Akileos, 2012 (25€) Edition originale : SelfMadeHero, 2012 Public : Adulte, amateur de roman graphique Pour les bibliothécaires : Ah ! Voici l’exemple même de livres compliqués à faire sortir. A acheter si vous avez un public bédéphile exigeant. Sinon… le dessin aidera beaucoup !  
 

Trois temps

Bottomless Belly Button (nombril sans fond) (scénario et dessins de Dash Shaw, traduction de Sidonie Van Den Dries, Editions Ça et là)

"Notre histoire, Le nombril sans fond, commence par une légère altération du graphique familiale lorsque – après 40 ans de mariage – la mère et le père Loony annoncent leur divorce."

Voici le pitch de ce pavé (720 pages) réduit à l’extrême. La problématique du récit est aussi simple : quelles seront les réactions de la famille face à ce chamboulement ? Partant de ce principe, le jeune auteur (seulement 25 ans !) de cette œuvre singulière nous convie à une semaine de vacances dans la maison familiale des Loony, sur une plage des États-Unis. Un endroit paradisiaque ? Oui… et non.

Car dans cette famille assez classique où les parents ne sont pas plus maladroits que les autres, je demande les enfants (de l’aîné au benjamin): Dennis, journaliste au chômage, émotionnellement fragile, marié à Aki et père d’Alex ; Claire, fraichement divorcée et mère de Jill, une ado assez classique dans le genre, et enfin Peter, le benjamin de la famille (la vingtaine tout de même), mal dans sa peau, puceau, cinéaste raté, représenté sous la forme d’une grenouille durant tout le récit. Voici planté le tableau et le récit démarre sur ces 700 pages pouvant en décourager plus d'un.

Peu à peu elles défilent et la qualité de l’album semble évidente. Malgré son jeune âge, Dash Shaw maitrise complètement les codes de la bande dessinée, jouant sur le rythme, travaillant sur de subtiles mises en abyme ou sur des flash-back d’un passé envahissant, variant les plans et les points de vue, taillant au cordeau les histoires de chaque personnage et leurs psychologies. L’auteur laisse aux choses, aux évènements et aux personnages le temps de se répondre. C’est fascinant de voir les héros se confronter sous nos yeux. Le rythme se prend, comme une semaine au bord de la mer, alternant moments de folies douces et contemplations. On ne s’ennuie jamais ce qui, sur de genre de pavé, est assez rare pour être souligné. Bien sûr, il y a quelque écueils liés à la jeunesse de l'auteur (dessins, abus de certains effets) mais dans l'ensemble le récit est parfaitement mené.

Encore une fois (c’est un peu comme Frederik Peeters, ça revient souvent), les éditions çà et là on fait un travail d’adaptation remarquable sur le contenu comme sur le contenant. Un papier magnifique, couvertures et dos splendides ! Un bien bel écrin pour le meilleur roman graphique de l’année selon le New York Times. En France, ce statut se confirme, car on retrouve cet album dans presque toutes les sélections de prix de ce début d’année : Angoulême, Association des critiques de BD, Prix Libération… Bon, je sais ces prix sont parfois (souvent) relatif, mais avec Bottomless Belly Button, Dash Shaw apparaît déjà comme un grand auteur. A suivre évidemment.

A voir : la page dédié à Bottomless Belly Button sur le site des éditions çà et là (avec un extrait à télécharger)

A découvrir : le site de Dash Shaw (in english)

A lire : la chronique (avec pleins de mots compliqués) sur Chronic’art

A lire : la chronique (plus modérée) de du9.org

A faire : voter pour Jibé et Sans Emploi pour la révélation Blog