Archives par mot-clé : Politique

Cause commune (Sophie Averty)

Fin 2009, une quarantaine de familles roms indésirables à Nantes, arrivent à Indre, une petite commune des bords de Loire. Dès le lendemain, le maire Jean-Luc Le Drenn décide de mettre un terme à ce qu’il appelle « la politique de la patate chaude », en refusant de les expulser à son tour. Grâce à l’engagement sans faille d’une poignée de citoyens et d’élus mobilisés par ce combat collectif et politique, les familles resteront 18 mois, avant qu’une solution digne et pérenne soit trouvée. Continuer la lecture de Cause commune (Sophie Averty)

Chronique | Le silence de nos amis (Powell, Long & Demonakos)

En 1966, Jack quitte San Antonio pour Houston avec sa famille pour devenir reporter cameraman pour une télévision locale. C’est ainsi qu’il rencontre Larry, jeune professeur et créateur de The Voice of Hope (La voix de l’espoir). Jack est blanc, Larry est noir… Dans cet état du Sud, cette frontière paraît infranchissable… Basé sur les souvenirs d’enfance de Mark Long, Le Silence de nos amis est un témoignage rare sur les luttes contre la ségrégation raciale dans les États-Unis des années 60. Rare car écrit du point de vue d’un homme blanc, témoin privilégié en tant que journaliste d’une époque violente et torturée. Pour le dessin, Mark Long et Jim Demonakos, co-scénariste, ont eu la bonne idée de faire appel à Nate Powell, l’auteur du magnifique et controversé (cf la synthèse KBD) Swallow me whole. En effet, ce dernier possède un trait réaliste capable de rendre un aspect documentaire à ce récit inspiré de faits réels. Cependant, Nate Powell n’est pas le genre de dessinateur à se contenter d’une simple illustration. Cet album porte les qualités que l’on trouvait déjà dans son album précédent. D’un même élan, cet auteur déjà récompensé par un Eisner Award peut nous offrir en quelques pages des moments de violences ou des instants simples de vie de famille en adaptant sa composition. Il alterne le rythme, s’inspire de Will Eisner en explosant les cases, dessine au simple crayon de papier au milieu d’un page encrée. Et surtout, il est capable de créerde splendides pages pleines plus expressives que de longs discours. Évidemment, le choix du noir et blanc pour raconter cette histoire parait logique. Là encore, il utilise son dessin comme un élément narratif. En alternant fonds noir et blanc pour ses pages, il donne une espèce d’équilibre entre ces deux contrastes. On peut croire au hasard... Côté scénario, Mark Long et Jim Demonakos sont restés d’une grande sobriété. Montrant sans équivoque les doutes envahissant Jack et la difficulté à aller contre l’ordre établi. Dans ces années-là, inviter un noir chez soi est impensable... Pourtant, Jack le fait. Ainsi, ce personnage devient une sorte de héros du quotidien. A travers le portrait d’un homme, de sa famille, de son entourage social et professionnel, les deux scénaristes montrent la grande histoire de la lutte raciale. Un vrai documentaire romancé. Et c’est un peu le défaut de cette histoire qui souffre pour moi d’un manque de côté épique et surtout d’un comparaison peu flatteuse avec l’un des plus beaux romans graphiques écrit sur le sujet des luttes pour la tolérance : Un monde de différence d’Howard Cruse (notre très ancienne "chronique" ici). Contrairement à ce pur chef d’œuvre, Le Silence de nos amis reste avant tout un récit autobiographique. Les personnages sont peu nombreux et souvent enfermés dans un rôle. Évidemment, ils mettent en avant le caractère exceptionnel de Jack. Mais nous restons beaucoup dans la description qui – même si elle est très précise – rend difficile l’identification au personnage. Les tentatives d’humanisation, en particulier avec le personnage de Julie, la petite sœur aveugle, tombent un peu à plat. On ne fait pas forcément le lien entre le récit principal et ces éléments. Pour ce type de récit historico-social c’est tout de même gênant et surtout frustrant. Finalement, le lecteur observe ce monde d’un peu loin : il voit les blancs bourreaux et les noirs victimes, se dit aussi que ça manque parfois un peu de nuance de gris, celles vues dans ce si beau dessin. Mais après tout, il est difficile pour moi de juger, français blanc du 21e siècle. J’aurais toutefois aimé entrer dans la tête de Jack. Au bout du compte, cette lecture, contrairement à Un monde de différence qui restera longtemps dans ma mémoire, ne m’a pas marqué. J’ai même dû relire quelques passages afin de rédiger cette chronique. Je le répète, mais c'est assez frustrant car c'est un sujet véritablement passionnant. Mais finalement, il ne nous apporte pas grand chose de plus. Le Silence de nos amis, titre tiré d’une très belle phrase de Martin Luther King, est une œuvre qui aurait pu, qui aurait dû, être une œuvre coup de poing. Finalement, son aspect descriptif laisse le lecteur loin des préoccupations de ses personnages. Heureusement, le dessin de Nate Powell est encore une réussite. Avec un sujet aussi porteur que la lutte contre la ségrégation raciale, il était important de réaliser une œuvre pleine. Dommage. A lire : les chroniques de BD Gest', de Sceneario, du blog Les Salauds et les lâches et celui, plus mitigé (ouf ! je ne suis pas le seul) de Cachou
Le silence de nos amis (one-shot) Scénario : Jim Demonakos & Mark Long Dessins : Nate Powell Edtions : Casterman, 2012 Collection : Écritures Public : Adulte Pour les bibliothécaires : Sur le même sujet, je préfère de loin Un monde de différence. Mais peu apporter sa pierre à un fonds.
 

Chronique | Une métamorphose iranienne (Neyestani)

Mana Neyestani raconte sa propre histoire, celui d’un simple illustrateur, auteur de dessin d’humour pour les enfants, qui par un malheureux concours de circonstance se retrouve au milieu d’une révolte ethnique en Iran. Son crime : avoir dessiné un cafard prononçant un mot en azéris, un dialecte turc. En quelques heures, il est confronté à la machine judiciaire iranienne.

Liberté de manipulation

Dire que les régimes autoritaires sont paranoïaques est un doux euphémisme. Si vous en doutiez, je vous conseille de lire ce récit dessiné par son protagoniste principal. Au cours de ces 200 planches, Mana Neyestani évoque ces mois qui auront complètement bouleversé sa vie. Il nous montre d’une manière hallucinante comment alors qu’il n’est un simple dessinateur de presse enfantine, il devient un coupable « facile » et idéal, comment il est le pion de multiples luttes politiques à tous les étages du pouvoir, comment un simple dessin peut être détourné afin de devenir un instrument. Tout ce qu’on lit est proprement inimaginable pour des européens habitués à une liberté d’expression ancrée dans des pratiques, fondement même de tous régimes démocratiques digne de ce nom. Pour nous qui hurlons à l’atteinte aux libertés à la moindre contrariété – justifiée ou non – cette métamorphose kafkaïenne est une petite leçon de réalisme. Car, c’est avec un certain effroi que l’on constate que des artistes, des intellectuels ou des journalistes dans des pays pas si éloignés du nôtre sont véritablement menacés à cause de leurs œuvres ou de leurs opinions… Bien entendu, à moins d’être véritablement dans une bulle, cette information n’est pas une nouveauté, des ONG nous le rappellent tous les jours. Cependant, il est bon d’être confronté à cette réalité même au travers d’une bande dessinée. Les persécutions, la pression des services de renseignements, la torture, l’enfermement, l’environnement carcéral, la parodie de justice et surtout cette liberté, relative, tant ces événements marquent à jamais l’existence et obligent à des solutions pour le moins radicales comme l’exil.

Aides (in)humanitaires

Chose grave, on constate également l’absence d’aide extérieure. Si aujourd’hui Mana Neyestani est en sécurité à Paris, où il est en résidence d’artiste à la Cité Internationale des Arts dans le cadre d’un programme de soutien à la liberté d’expression, il ne le doit qu’à sa bonne fortune, assez peu à l'aide des pays occidentaux. Là encore, alors que celui-ci est véritablement menacé dans son pays, les portes se ferment devant lui… mais aussi devant beaucoup d’autres. Car le cas Neyestani, intéressant par sa nature, n’est pas isolé. Ainsi, durant son périple, il est accompagné par plusieurs couples, tous en demande d’asile politique, tous confrontés à l’administration et, en dernier recours, aux passeurs. La main tendue, les droits de l’homme sont bafoués, aussi bien par les uns que par les autres. Paradoxalement, alors que les politiciens donnent aux artistes et à leurs œuvres une puissance surdimensionnée, leur statut apparaît bien fragile.

Journaliste ou auteur ?

Je dois éviter d’en dévoiler plus. C’est difficile car ce récit se colle complètement à la réalité du propos. C’est à la fois le principal intérêt de cette œuvre mais aussi sa faiblesse. Pour moi, elle se rapproche beaucoup plus du reportage journalistique. On sent en effet que cet album a été écrit par un illustrateur de presse. Il y a une certaine linéarité, peu de ruptures, c’est presque un travail minutieux d’exposition. Les événements sont relatés minutes par minutes. Malgré de bonnes idées, notamment le parallèle avec la métamorphose de Kafka qui est le « fil rouge » du récit, l’histoire reste essentiellement descriptive et n’est pas le fruit d’une écriture POUR la bande dessinée. D’ailleurs, le découpage n’est pas toujours une grande réussite. Il suffit de voir les petites flèches entre les cases, vestige d’un temps ancien permettant de suivre le fil du récit correctement, pour s’apercevoir que la maîtrise du média BD n’est pas totale. Graphiquement, là encore, on voit la formation de dessinateur de presse derrière les visages, avec des faces incroyables et très expressives. L’aspect « caricature » n’est pas loin. Mais cela n’enlève rien aux qualités esthétiques de l’œuvre. Au contraire, chaque planche est superbe et surtout, son dessin est parfaitement adapté à un tel récit. Les cases possèdent une réelle énergie. Ce dessin entre réalisme froid et caricature est une base solide pour le développement entre réalité et métaphore. Une métamorphose iranienne est une œuvre assurément forte. Malgré les défauts soulignés, c’est un album dont je vous recommande fortement la lecture. Récit témoignage, il permet de prendre conscience des véritables enjeux des mots « libertés d’expression » et combien cette valeur est importante. Pénétrer dans ce récit se fait assez naturellement, on est entrainé dans cette spirale infernale avec les protagonistes. Une œuvre dont la puissance pédagogique est indéniable. A lire : la chronique de Jérôme qui a influencé Mo', qui m'a influencé pour acheter ce livre ! Merci à vous 2 ! A voir : la fiche album sur le site de l'éditeur
Une métamorphose iranienne Scénario et dessins : Mana Neyestani Éditions: çà et là / Arte (2012) Public : Adulte Pour les bibliothécaires : une oeuvre intéressante, bon complément d'une œuvre comme Persepolis. A avoir si vous avez un budget suffisant.

Chronique | Berlin

2 volumes scénario et dessins de Jason Lutes Editions Delcourt (Seuil pour l'édition originale du vol.1 en 2002) Public : adulte Pour les bibliothécaires : une fresque romanesque assez incontournable dans son genre

"Berlin a été construite sur un marécage. J'espère qu'il en restera plus qu'un tas de cailloux."

1929, Marthe Müller est dans un train pour Berlin. Jeune artiste issue de la grande bourgeoisie, elle part prendre des cours dans une école d'art. Mais bien plus que de nouvelles approches artistiques,  elle va découvrir la réalité de la capitale allemande, lieu de toutes les rencontres, lieu où les déchirures de la société allemande se font chaque jour plus grandes entre les groupes politiques et religieux, une société où pointe déjà les germes d'une menace brune… Voici une œuvre singulière, un récit quasi-documentaire sur l’histoire de Berlin, non pas sous la dictature nazie, mais quelques années plus tôt, avant tous les évènements qui ont marqué l’histoire de l’humanité. Jason Lutes a réalisé une œuvre ambitieuse avec ces deux pavés d’une rare densité. Graphiquement, il fait dans la sobriété avec une approche bien plus voisine de la tradition ligne claire européenne (Hergé évidemment mais également les années 80 avec Floc'h, Ted Benoit) que de la BD américaine. Ici, tout est propre, efficace et détaillé… totalement dans l’esprit du récit lui-même. En effet, les grandes qualités de cette série repose sur une densité narrative rare pour de la bande dessinée et un graphisme trop fourni aurait sans doute alourdi la lecture d’une œuvre déjà conséquente. Conséquente est un mot un peu trop léger pour décrire le travail de Jason Lutes tant son approche micro-historique constitue un véritable travail de fourmi, un batîment construit de dizaine de milliers, voire de millions de pierre. Et ces pierre sont les berlinois eux-même. Capable de passer avec fluidité de l’intimité d’une famille juive-allemande aux bas-fonds de la rue, des ouvriers bolcheviques aux discours solennels des nazis, multipliant les personnages et décrivant leurs vies, leurs espoirs et leurs malheurs, Jason Lutes créé un monde et dresse le portrait d’une bulle urbaine, reflet des malaises, des espoirs et des blessures de la société allemande de l'entre-deux guerres. Le Berlin de cette période (1929-1930) – rarement traité dans les œuvres de fiction consacrées à l’Allemagne contemporaines – est un écosystème en mouvement bâti sur des paradoxes : les luttes entre les communistes et les nationalistes, l’arrivée des musiques américaines, les errements et les drames de la politique instauré par la maladroite république de Weimar, la misère de la crise économique, l’insouciance de la bourgeoisie, l’inquiétude des intellectuels… Ces paradoxes amènent des luttes rappelant que dans les écosystèmes, seuls les plus forts, les plus malins ou les plus opportunistes survivent, ils aident surtout à comprendre la situation en remettant en lumière le terreau qui fit basculer l’Allemagne dans le totalitarisme trois ans après les événements décrits dans Berlin. Si on peut discuter à propos de certains personnages parfois caricaturaux – ou représentatifs ça dépend des points de vue – cette série est une véritable leçon d’histoire. Rarement la notion de roman graphique n’aura aussi bien porté son nom. Des heures de lecture pour des thèmes forts abordés avec beaucoup de justesse. Dans le méandre de ces vies, on ne se perd miraculeusement pas et au détour des rues de Berlin on retrouve la grande histoire. En refermant ce livre, on ne peut s’empêcher de penser à l’après. Qu’adviendra-t-il de ces personnages ? On imagine leur avenir. Celui des juifs-allemands bein entendu, mais aussi des communistes, des marginaux, des artistes, des homosexuels, bref de tous ces gens qui pour une raison ou pour une autre ont pensé et vécu dans les rues de la capitale allemande, des êtres que l'ont a croisé sous le trait de Jason Lutes. Quand l’histoire devient autre chose qu’une image en noir et blanc ou qu’un son usé par le temps… A noter : cette chronique s'inscrit dans le Reading Comic Challenge de Mr Zombi. Un album qui entre dans l'option A mort les superhéros ! A lire : une interview de Jason Lutes sur ActuaBD à l'occasion de la réédition du volume 1 chez Delcourt (2008)

Chronique | Village Toxique

village_toxique_bd_jarry_otto_TScénario Grégory Jarry Dessins Otto T. Editions FLBLB & Le Nombril du monde (2010) Public : Adultes Pour les bibliothécaires : Une bonne acquisition. Dans la lignée de leurs albums précédents (13€)

Il ne faut prendre les gens pour des c... (mais il ne faut pas oublier qu'ils le sont)*

En 1987, l’état français avait sélectionné d’un commun accord avec lui-même 4 sous-sols afin d’accueillir les déchets nucléaires (et juste un peu radioactifs) générés par les centrales nucléaires. Comme par hasard - ce petit malin faisant toujours bien les choses - ces 4 régions étaient plutôt du genre rurales, en théorie pas trop habituées au grand charabia politico-financier… pour ainsi dire des péquenots. Oui mais, comment dire ? Il y eu comme un caillou dans le chabichou pour les grands penseurs technocrates. Dans les Deux-Sèvres – et les autres départements d'ailleurs – les « paysans » n’étaient pas tout à fait prêt à se laisser faire. Et c’est ainsi que la lutte commença…village_toxique_bd_jarry_otto_T_1 Nous avions quitté Grégory Jarry et Otto T. après La Conquête de Mars, une réécriture ucrhonique de l’histoire où les nazis partaient vers la planète rouge. Avant cela, nous les avions découverts avec une ré-interprétation tout aussi comique de la Petite histoire du Grand Texas. Aujourd’hui, c’est toujours avec un style et un humour propre à leur duo que nous les retrouvons dans un livre à mi-chemin entre la pochade grinçante et le documentaire cynique… Grégory Jarry et Otto T. jouent toujours sur ce décalage constant entre un petit texte court, documenté, descriptif, quasi-journalistique (le narrateur de Village Toxique est Yves Mourrousi c’est dire !) et ce dessin dynamique, réduit à la portion congrue (des ronds, quelques traits par-ci par-là) mais toujours très expressif.  On pourrait se dire : « oui bon maintenant on connaît ça va hein ! » et bien non ! Ca marche toujours. Plus on avance dans le récit, plus les textes deviennent précis et plus les dessins partent en vrille. Ce fossé est le moteur de cet humour à part. Mais il ne faut pas s’y tromper car sous un masque bon enfant, cet album aborde des thèmes dépassant l’histoire principale. Village Toxique est un livre politique, au sens le plus noble du terme, sur des notions comme l’engagement, le respect de l’autre, l’écoute, le partage, le devoir citoyen. Cette histoire d’éleveur de chèvres (ou de petits ouvriers) s’élevant contre les plus hautes autorités de l’Etat a des airs de Robin des Bois. Il faut l’avouer on aime bien prendre le parti du soi-disant plus faible. Cependant, cet album se veut engagé ET didactique. Ici, les traits d’humour ne sont jamais gratuits et les flèches font mouche mais elles sont surtout décochés avec le travail documentaire et le talent nécessaire pour toucher la cible. Au bout du compte, même si parfois c’est un peu jaune on sourit beaucoup et on s’attache à ces gens comme s’ils étaient nos voisins (surtout que pour ma part c’était le cas). Bref, encore une fois, les deux lascars des éditions FLBLB ont réussi leur coup : mettre le doigt sur une histoire qui a fait mal aux uns (les politiques) et montrer la grande solidarité des autres. Seul bémol, le nouveau format « album classique » que je trouve moins pertinent que leur petit format à l’italienne. Mais peu importe, en format à l’italienne, en classique, sur des pages des 3x3m ou sur écran, nous vous conseillons de lire ce très bon album. Un album rappelant aussi que la lutte pour vivre librement dans un monde sain n'est jamais terminée. A découvrir : le site des éditions FLBLB (retrouvez les dates de dédicaces) A découvrir : le spectacle du conteur Nicolas Bonneau tiré de cette histoire A lire : la page consacrée au livre sur le site de Sortir du nucléaire A lire : la chronique de Sceneario.com ps : le titre est une citation tirée d'un sketch des Inconnus (on a les références qu'on peut, hein !)

Chronique | Coupures Irlandaises

coupures_irlandaisesScénario de Kris Dessins de Vincent Bailly Futuropolis Public : à partir de 14 ans Pour les bibliothécaires : comme "Un homme est mort", indispensable pour toute bonne bédéthèque.

Les chansons des mômes de Belfast...

coupures-irlandaises_1En 1987, afin d’améliorer leur anglais, Christophe et Nicolas partent durant deux mois à Belfast, au milieu de l’Irlande du Nord et d’une guerre civil à peine apaisée. Dès les premiers instants, ils savent que la réalité du conflit va inexorablement les rattraper. Mais s’imaginent-ils vraiment où cela les mènera ? La vérité du conflit Nord Irlandais m’a longtemps été masquée par cette espèce de légende romantique que les français entretiennent souvent avec l’Irlande. Pour moi, c’était surtout des images sur des murs, des faits plus historiques que contemporains, des chansons (U2, Renaud, Soldat Louis…) et des matchs du tournoi des V nations. Bref, j’étais un peu comme ces deux jeunes et leurs parents, endormi dans le confort d'une vie sans souci. Et puis, à défaut de voir par moi-même, j’ai lu la réalité cruelle d’un peuple en constante guerre civile où les humiliations répondent à la peur. Réveil difficile. Dans Coupures Irlandaises, Kris raconte son expérience et cet éveil. En partie autobiographique, ce récit dresse le portrait de deux peuples et d’une cassure inexorable. Religions, statuts sociaux et économiques, tout est différence, tout est violence. Comme des passeurs entre les deux communautés, les petits français observent et constatent avec la légèreté propre au nombrilisme d’adolescent. Ils voient les efforts de certains et l’intransigeance des autres, voient la peine ravalée et l’inconscience des persécuteurs, prennent partie pour le peuple, admire la noblesse des populations brimées, bref s’attache… jusqu’à ce qu’une blague, une petite révolte bien loin du fait d’arme mettent le feu aux poudres. Ici se termine le récit autobiographique pour laisser place à une fiction tellement plausible. Ici se termine surtout l’Enfance. Car, les héros de cette histoire ne sont pas seulement Christophe et Nicolas mais toute la jeunesse irlandaise, des enfants protestants privilégiés aux catholiques en révolte, tous portent en eux le terreau de cette haine ordinaire. Ce récit est la fin de leur enfance à tous… « car dans la guerre, les enfants n’existent pas » (Kris). Graphiquement, le dessin de Vincent Bailly ne cherche pas à faire dans l’exagération. C’est simple et efficace, rappelant sous certains aspects le dessin de Baru (la couleur surtout). Il ne fallait pas trop en faire, il a su respecter l’écriture tout en retenu du scénariste. Comme souvent chez Kris, l'histoire du "petit peuple" est croqué dans sa plus grande noblesse. A l’image de son écriture, c’est en toute simplicité qu’il montre une vérité, celle qu’il a entr’aperçu il y a longtemps mais qu’il n’a toujours pas oublié. Les deux auteurs signent donc un témoignage très fort, à lire absolument pour (re)découvrir une réalité et comprendre un peu mieux ce conflit ancien. Juste un peu mieux, ou moins mal disons. Pour vous aider, n’hésitez pas à lire le très bon dossier documentaire à la fin de l’ouvrage. Loin d'être anecdotique, il vous parlera de cette Irlande loin des légendes et des clichés. A lire : l’impressionnante notice de wikipedia sur le conflit nord-irlandais A lire : La critique de BD gest

Engagez-vous qui disait !

Dol (scénario et dessins de Philippe Squarzoni, Les Requins Marteaux, 2006)

En 2006, un an avant l’élection de qui-vous-savez, un pavé plus que conséquent paraissait chez Les Requins Marteaux. Son auteur avait déjà signé auparavant un diptyque remarqué (et remarquable) : Garduno en temps de paix & Zapata en temps de guerre. Partant d'un petit village mexicain, il y évoquait la mondialisation et ne se privait pas de décortiquer et de critiquer toute la sauvagerie d'un système. Si, dans une boutade dont il avait le secret, Desproges se disait artiste "dégagé", Philippe Squarzoni se présente comme son contraire. Membre de la première heure du mouvement ATAC, il est de ces noms devenus incontournables lorsqu’on évoque une bd franco-belge militante.

Ainsi, après la mondialisation, Philippe Squarzoni s’attaque à la politique française des années Raffarin et reprend une formule déjà utilisée dans ses albums précédents. Dol est construit comme un reportage télé : multiples interviews de spécialistes face à la "caméra" (économistes, journalistes, sociologues, élus),  graphiques et images commentées, narration à la première personne, science du corrosif et de la question rhétorique. Tout cela dans un style graphique changeant, allant du montage d’images aux crayonnés les plus simples en passant par des caricatures élégantes et bien souvent efficace. Dans l’ensemble, les enchainements entre les sujets et les images sont naturels et la lecture se fait, avec concentration certes, plutôt facilement. Tout cela avec un seul souci : expliquer le plus clairement possible les éléments d'une politique complexe.

Cette façon d'utiliser la BD, comme support de démonstration d'idées politiques, la plonge dans un champ relativement nouveau. Bien entendu, la BD n’a pas attendue Philippe Squarzoni pour s’engager, beaucoup de grandes BD sont nés dans les pages de la presse quotidienne, mais Dol est véritablement un essai politique déguisé en bande dessiné… Je dirais même plus, une bande dessiné déguisé en essai politique. Ici, l’auteur utilise les règles narratives de la BD au profit de sa démonstration. Rythme des cases, gestion des effets,  les interviewés se succèdent face à la caméra et l’histoire se met en place... comme une œuvre de fiction ! Oui mais voilà, on parle politique et le narrateur nous le rappelle. Peu à peu, le message passe... Place au débat !

La politique étant une chose trop sérieuse pour être confiée à des blogueurs BD, le rôle d’IDDBD n’est pas d’analyser ce contenu. Ni même de dire si telle ou telle démonstration est fausse ou biaisé. Le point de vue est clair, chacun son opinion... L'intérêt de cet album est aussi dans sa forme. Cependant, Philippe Squarzoni pose avec une extrême rigueur, un humour juste et un talent certain de vraies questions et force le lecteur à la réflexion. Clairement, Dol n'est pas une bande dessinée faite pour se vider la tête, mais plutôt pour la remplir… C’est une définition assez juste d’un bon livre, non ?

A lire aussi : Garduno... et Zapata... (site des Requins Marteaux)
A découvrir : la fiche album et une interview de Philippe Squarzoni (toujours chez les Requins)

Attention : cette chronique s'inscrit dans le Challenge BD lancé par Mr ZOMBI et auquel participe IDDBD

Cercle vicié…

Le Cercle de Minsk (scénario de Frank Giroud, dessin de Jean-Marc Stalner, collection Graffica, éditions Glénat) Le 18 août dernier, IDDBD vous signalait la sortie du troisième opus de la série Le Cercle de Minsk, un passionnant récit de Franck Giroud (Azrayen, le Décalogue, etc...) mêlant Histoire, politique et philosophie. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, cinq jeunes soldats idéalistes, rescapés des Brigades Internationales au sein desquelles ils se sont battus en Espagne, tombent sur un trésor inestimable qui va peut-être (tout est dans ce "peut-être"...) leur permettre de changer la face du monde. Près de 60 ans après, que reste-t-il de leurs idéaux, de leur amitié... et du trésor ? C'est sur cette interrogation que Franck Giroud base l'intrigue qu'il bâtit lentement au fil des pages du Cercle de Minsk. Certains trouveront justement le rythme un peu trop lent. D'autres, comme IDDBD, aiment qu'on leur raconte des histoires qui laissent vivre leurs personnages, qui les laissent prendre de l'épaisseur pour nous les rendre plus crédibles encore. D'autant que le récit est régulièrement ponctué de coups de théâtre, de retournements de situations, de trahisons... De quoi vous tenir en haleine jusqu'à la dernière case ! Mais le Cercle de Minsk n'est pas seulement un bon thriller. Ce serait trop simple pour Franck Giroud de s'en tenir à cette seule dimension. Sans vouloir se lancer dans une exégèse qui serait aussi ridicule que vraisemblablement fausse (qui peut cerner les véritables motivations d'un auteur ?), la présence - tout au long de l'histoire - d'une étoffe liturgique juive brodée du Tétragram, semble nous indiquer que le Cercle de Minsk est aussi, à sa manière, un conte philosophique dans lequel Franck Giroud prend un malin plaisir à glisser quelques questions existentielles rendues plus digestes par l'action menée tambour battant... Certes, certes, mais le dessin dans tout cela ? Jean-Marc Stalner se lâche un peu plus dans ce troisième opus (par rapport aux deux premiers). Le trait est plus nerveux, moins hyper-réaliste, et colle donc bien au rythme plutôt mouvementé du récit et aux somptueux paysages amazoniens qui lui servent de décor. Et puis, reconnaissez qu'il est toujours agréable de lire une bonne histoire illustrée par un dessinateur qui ne se la joue pas "Maman, regarde comme je dessine bien !" à chaque case, un dessinateur qui se mette véritablement au service de l'histoire pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. Allez, entrez dans le Cercle et voyez comme vous en ressortirez : bousculés certes, mais épatés... A lire : quelques planches du troisième tome sur le site de Glénat A (re)lire : la fiche album du tome 1, et celle du tome 2

Un pour tous, tous pourris !

La malédiction d'Edgar (scénario de Marc Dugain, dessin de Didier Chardez, éditions Casterman, 2007) "Edgar aimait le pouvoir mais il en détestait les aléas. Il aurait trouvé humiliant de devoir le remettre en jeu à intervalles réguliers devant des électeurs qui n'avaient pas le millième de sa capacité à raisonner. Et il n'admettait pas non plus que les hommes élus par ce troupeau sans éducation ni classe puissent menacer sa position qui devait être stable dans l'intérêt même du pays. Il était devenu à sa façon consul à vie. Il avait su créer le lien direct avec le Président qui le rendait incontournable. Aucun ministre de la Justice ne pourrait désormais se comporter à son endroit en supérieur hiérarchique direct. Il devenait l'unique mesure de la pertinence morale et politique. John Edgar Hoover, à la tête du FBI pendant près d'un demi-siècle, a imposé son ombre à tous les dirigeants américains. De 1924 à 1972, les plus grands personnages de l'histoire des Etats-Unis seront traqués jusque dans leur intimité par celui qui s'est érigé en garant de la morale..." C'est ainsi que l'éditeur présente non pas la BD, mais le roman La malédiction d'Edgar, du même Marc Dugain (également auteur de La chambre des officiers, son premier roman paru en 1998, de Campagne anglaise et de Heureux comme Dieu en France). Car la première originalité de cet album est d'être une mise en image cinématographique (dixit le scénariste) du roman éponyme. On y retrouve, par séquences historiques, quelques grands moments de la vie d'Edgar J. Hoover, le mythique patron du FBI. Ces épisodes ont tous un lien avec un autre mythe américain : le clan Kennedy et plus particulièrement Joe Kenedy, le père de John et Ted. Et si l'on a pu parfois lire que les "aléas" de la famille Kennedy ressemblaient à une malédiction qui lui aurait été jetée, nul doute que le puissant Hoover y a apporté sa (peu modeste) contribution... La malédiction d'Edgar est un album passionnant, superbement et efficacement mis en image par Didier Charvez, qui donnera envie à ceux qui ne l'on pas encore fait d'en savoir plus sur l'histoire secrète des Etats-Unis au XXème siècle. Les plus courageux se lanceront ensuite dans la lecture du sublime American tabloïd de James Ellroy... A lire : l'album complet sur le site des éditions Casterman ! Il suffit de s'abonner au club Casterman (ce qui doit prendre environ 30 secondes...) A lire (aussi) : après celui des éditions Gallimard, le pitch de Casterman (plus centré sur la famille Kennedy que sur J. Edgar Hoover) : "Années 40 aux États-Unis, Joe Kennedy aspire depuis longtemps déjà à un avenir politique au plus haut niveau, mais sa fortune ne s’est pas faite sans quelques écarts de conduite… Projetant de mettre son aîné dans la course à la Maison Blanche, celui-ci meurt trop tôt emporté par la guerre. C’est donc son frère cadet “JFK” qui sera projeté malgré lui au devant de la scène, subissant l’ambition démesurée de son père. En suivant John Edgar Hoover, on découvrira les dessous de la montée en puissance d’un futur président, mêlant habilement relations avec la mafia et le tout Washington…"

Tronchet… Côté obscur

Houppeland 2 volumes ou édition intégrale (scénario et dessins de Didier Tronchet, collection Aire Libre, éditions Dupuis)

Imaginez un Noël perpétuel. Foie gras, dinde au marron, réveillon, blagues et cadeaux tous les soirs ! Un bonheur ? Pas si sûr… encore moins si vous vous trouvez à Houppeland.

Dans ce diptyque de la collection Aire Libre, le très fameux créateur du très ridicule Jean-Claude Tergal pousse le rire jusqu’à la jaunisse en mélangeant un conte de Noël et 1984 de Georges Orwell.

C’est en suivant Marcel, simple citoyen de la république de Houppeland, que l’on découvre cette société terrifiante peuplée de pères noël armés, surveillée par la fascisante brigade des joyeux drilles et dotée d’un esprit de Noël à faire pâlir les épisodes sombres de la France des années 40. Dans ce monde de joie institutionnelle, il est finalement assez facile de sortir du rang. Par amour mais aussi par tout un tas de quiproquo ridicule, Marcel devient La-queue-du-mari : l’ennemi public n°1…

On connaissait déjà l’humour très caustique de Tronchet mais avec Houppeland, il passe d’une gentille méchanceté à une authentique et violente caricature du genre humain. Peuplés de lâches, de suiveurs, de traitres ou de faux donneurs d’espoirs capable d’accepter l’inacceptable, de marcher derrière n’importe quel dirigeant atteint d’une quelconque lubie ou de participer aux exactions d’un pouvoir totalitaire, les deux albums de Houppeland ne ratent jamais l’occasion de nous rappeler les travers possibles de notre petit confort et de nos réjouissances obligatoires (ah ! les corvées… pardon les cadeaux de Noël !). Tout cela sous le couvert d’un humour toujours très décalé allégeant la lecture sans en ôter l’acidité du discours.

Bref, pour ceux qui doutait encore du talent de conteur d’histoires de Tronchet, où si vous n’avez jamais lu que les Jean-Claude Tergal, découvrez donc le côté obscur d’un auteur qui m’a souvent fait pleurer de rire. Une histoire politiquement incorrecte tirant à boulet rouge là où ça fait mal…et ça fait du bien !

A découvrir : le projet d’adaptation cinématographique.