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Chronique | Daddy’s Girl (Dreschler)

Lily est un ado américaine. Elle a deux sœurs, des parents, vit sa petite vie d’ado américaine moyenne. Seulement quand la nuit tombe et que tous dorment dans la maison, son père se glisse dans sa chambre. Lily doit devenir alors la « gentille  fille à son papa »…

Dire et montrer

Debbie Drechsler est une artiste touche-à-tout, peintre, graphiste, maquettiste, illustratrice et parfois, auteure de bande dessinée. Daddy’s girl est un recueil d’histoires paru initialement dans plusieurs revues américaines entre 1992 et 1996. C’est donc un travail sur le long terme pour l’auteur de Summer of love (également chez L’Association) mais surtout un travail de mémoire. Car, si tout n’est pas autobiographique, les événements racontés ici sont largement inspirés de son histoire personnelle. Dans la bande dessinée, les malheurs de l’enfance ont parfois été abordés de manière très indirecte par de jolies allégories ou des métaphores bien choisies. Je pense par exemple aux Trois Ombres de Cyril Pedrosa. Or, dans le cas de Daddy’s Girl, il n’y a justement pas de chemins détournés. Frontal et rude, aussi présent que ce père dans la chambre de sa fille, nous entrons dans le vif du sujet dès les premiers instants par cette histoire introductive Visiteurs dans la nuit aux pages crument violentes. Le graphisme choisi est tout sauf académique. Il est sombre et torturé, tout sauf « beau ». Et heureusement. En effet, il ne faudrait pas lier ce qui est de la perversion érotique comme peuvent l’être les travaux d’un Manara par exemple, à cette machine infernale de domination et de violence. Ici les formes du corps sont absentes ou déformées, les visages serties de lèvres surdimensionnées, le travail du noir – malgré quelques histoires en couleur ou bichromie - rend à chaque fois l’atmosphère lourde. Rien n’est serein dans cet univers. Mais cela n’empêche pas un sens de la composition et du cadrage intéressant qui donne une véritable dynamique à un dessin que l’on pourrait faussement croire figé.

La mécanique du pire

En suivant le personnage de Lily sur plusieurs années, nous découvrons au gré des histoires le phénomène et son fonctionnement : la solitude de la victime, l’angoisse de la découverte, son sentiment de culpabilité et surtout l’abominable normalité de son bourreau. Car si le père n’est pas omniprésent dans ce récit, sa figure est celle d’un homme plutôt simple. On l’imagine aisément jouant son petit rôle d’américain moyen dans sa communauté, lisant son journal le matin, faisant l’aumône aux pauvres. Qui pourrait dire qu’il viole sa fille dès qu’il est seul avec elle ? Personne. Et sans même chercher à faire passer ce message, Debbie Dreschler laisse une marque dans nos esprits. Le masque ordinaire de la cruauté. Certaines histoires sont particulièrement révélatrices comme, par exemple, celle des premières relations amoureuses entre Lily et un garçon. Relation qui est évidemment assez mal vécue par le père. Celui-ci lui rappelant sans cesse qu’il sera toujours le seul et unique homme de sa vie. On est ici dans la manipulation et le lavage de cerveau le plus pervers. La grande force de cet album est de ne pas se refermer sur le seul point de vue de l’inceste. Par le format d’histoires courtes, Debbie Drechsler s’offre la possibilité d’aborder la vie de Lily sous divers aspects et même parfois sous l’angle d’un autre personnage. Ainsi, on voit la jeune femme se forger par delà son malheur, rencontrer d’autres personnes, découvrir d’autres horizons. Le lecteur peut ainsi percevoir les évolutions de l’héroïne et voir comment cette dernière grandit malgré cette menace et ce lourd secret difficile voire impossible à partager, excepté avec son journal intime… ou en la dessinant sur des planches de bandes dessinées quelques années plus tard. Œuvre forte abordant un sujet difficile et complexe, Daddy’s girl est le récit d’une âme violée, déchirée par l’enfance mais qui malgré tout réussi à se relever. Un message dur, parfois difficilement soutenable mais qui cherche à montrer que les solutions sont possibles. A lire, à faire lire, à recommander pour que ce message passe enfin. A lire : l'interview de Debbie Drechsler et la chronique de cet album sur du9 A lire : la très bonne et très fine analyse sur leblog "Les lectures de Raymond" A noter : Cette chronique s'inscrit dans le Reading Comics Challenge de Mister Zombi. Option "A mort les super-héros" encore une fois...
scénario et dessins : Debbie Drechsler Editions : L'Association (1999) Collection : Eperluette Edition Originale : Fantagraphics Books / Drawn & Quaterly (1992-1996) Public : Adulte / ados prêt à lire ce genre de livres Pour les bibliothécaires : Oeuvre sans doute pas assez connu d'une auteur de grand talent. A acheter.

Elle ne pleure pas, elle chante…

(scénario d'Eric Corbeyran, dessins de Thierry Murat, d’après le roman d’Emilie Sarn, collection Mirages, éditions Delcourt)

Le Bib de Poissy, dont on peut aujourd'hui dévoiler l'identité (et oui, vous aviez tous reconnu David Donnat), nous fait partager un autre de ses coup de coeur. Comme toutes les autres chroniques que vous avez lu de lui, c'est du bon, du très bon même. Donc, à IDDBD, on le suit sans hésiter...

 

En apprenant le coma de son père suite à un accident de voiture, Laura n’est ni triste ni inquiète, elle est heureuse. Au chevet de ce dernier, elle lui dit tout ce qu'elle a gardé pour elle depuis toutes ces années, depuis qu’un soir il est venu dans son lit. Vengeance ultime et libératoire pour cette jeune femme qui doit réapprendre à vivre.

Eric Corbeyran est décidemment un touche-à-tout. Sa bibliographie tient à peine sur 40 pages (plus d’une centaine d’albums !) et il arrive encore à surprendre. Du fantastique (les Stryges) à l’heroic-fantasy (Weena) en passant par le surréalisme (la Digue) et son contraire (Sales mioches !), il a tout osé et parfois plus ou moins réussi. Nouveau pari : adapter en BD le très beau, mais très dur roman d’Amélie Sarn, Elle ne pleure pas, elle chante…. Réussi.

Elle ne pleure pas, elle chante… est une phrase prononcée par le père de l’héroïne pour parler des cris de Laura bébé. Témoignage de l’amour d’un père pour sa fille, elle résonne comme une interrogation tout au long de l’histoire. Car si Laura vient « vider son sac » auprès de ce père tellement haï, elle cherche la raison de tels événements, s’interroge sur les autres, son père bien entendu et sur elle-même surtout.

L’écueil de ce genre de récit est la possibilité de tomber dans le pathos mal gérés. Ici, la grande force du roman est aussi celle de l’adaptation BD. Si les émotions éclatent à la figure, l’histoire d’Amélie Sarn et d’Eric Corbeyran ne tombe pas dans le sordide mais devient une démonstration forte, pudique et sensible, des conséquences destructrices des agissements de ce père. On ne ressort pas indemne d’une telle lecture tant cette histoire vous prend dans ses rouages !

Cette vague d’émotion est également due à la mise en image remarquable de Thierry Murat. Des plans et des découpages superbes mais sobres, un rythme intense, un dessin et une mise en couleur sensible, bref une très belle humanité émanant de ces pages. J’adore !

Pour finir, il faut encore (une fois de plus) souligner la qualité de la collection Mirages de Delcourt.

Bon allez, promis, la prochaine fois, je fais une chronique plus légère !

  A voir : cinq planches sur le site des éditions Delcourt  

A lire : le roman d’Amélie Sarn

A lire (aussi) : la chronique de Marie sur sceneario.com