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Chronique | Aâma T.1 (Frederik Peeters)

C’est au sommet d’un cratère volcanique sur une terre inconnue que se réveille Verloc. Il ne se souvient de rien, ou presque… Quand un étrange singe androïde prénommé Virgile le rejoint, il répond à ses questions en lui tendant un petit carnet. Un journal de bord écrit de la main même de Verloc… Une aventure qui débute dans un caniveau… Entamer la lecture d’un nouvel album de Frederik Peeters, c’est toujours un moment d’excitation pour moi. C’est un auteur qui m’accompagne maintenant depuis très longtemps. Un auteur que j’ai découvert quand j’ai commencé à travailler en bibliothèque et que j’ai toujours suivi depuis. Moi, je suis toujours bibliothécaire, lui est toujours explorateur d’horizon nouveau. Mais vous êtes bien placé pour le savoir car vous lisez IDDBD depuis longtemps (si, si !)

Retour vers le futur ?

Avec Aâma, l’auteur suisse revient à la SF, un genre qui lui avait plutôt réussi avec sa série Lupus. Pourtant, les liens entre les deux séries ne se font pas vraiment. Pourquoi ? La couleur déjà. Alors que Lupus était en noir et blanc, avec un trait épais et virevoltant dans des circonvolutions parfois étranges, Aâma est une œuvre au dessin réaliste (pour du Peeters) et composée dans une large gamme de couleur. Ce choix permet à Fred Peeters de donner une profondeur nouvelle à son récit car la couleur tend à créer des univers uniques, parfois saisissant, alors que son dessin s’est épuré depuis Lupus. On serait toutefois tenté de lier les personnages de Lupus et Verloc. Il est tout à fait possible d’y trouver des points communs : leur utilisation répétée de la drogue pour fuir la réalité (le shia), l’image du père, l’attachement à un côté désuet, le départ... Mais est-ce suffisant ? A trop vouloir de ressemblances ne risque-t-on pas de passer à côté d’Aâma ?

Sciences humaines

Ce premier chapitre ne nous ne donne qu'une partie les clefs d’une intrigue complexe. Débutant comme un pur récit de science fiction, Fred Peeters y ajoute l’ingrédient essentiel de toutes ses œuvres : l’humain. Si l’humanité est au centre du récit, sa frontière est extrêmement floue. En effet, les êtres vivants sont pour la plupart bourrés d’implants leurs permettant de contrôler leurs équipement mais aussi de survivre dans des environnements hostiles ou devenus instables pour leurs survies. Cette humanité est symbolisée par les trois personnages principaux : Verloc qui a décidé de retirer ses gadgets, le singe-robot fumeur de cigares Churchill et Conrad, l’étrange frère de Verloc, qui semble parfois le plus artificiel des trois avec ses vêtements rétro et son attitude froide. Chacun présente un visage bien particulier, un visage d'une humanité évoluée, un visage qui risque bien de changer dans les tomes suivants. Mais ce changement, on ne peut que le constater dès le début de ce premier volet. Quant à savoir comment ? Le lecteur est comme le personnage principal, il découvre le récit au fur et à mesure par les flasbacks successifs des lectures du journal de bord de Verloc. Un journal écrit sur un vrai carnet en papier dans un monde où les livres papiers sont devenus des pièces d’antiquité. D’ailleurs Verloc est libraire, chacun appréciera le clin d’œil (surtout en ce moment). Mais voilà, ce ne sont que des premières pièces et en refermant ce livre il nous tarde d’en savoir plus. On a la sensation que cette histoire ne sera définitivement close qu’en bas de l’ultime planche de l’ultime volume. Et encore… quand on connaît les albums précédents chargés de questions en suspens... Bref, j'avoue pour une fois ma frustration face à un album de Peeters. Ce n'est pas mauvais mais ce n'est pas fini... Je veux la suite (là vous devez m'imaginer en train de pleurer en trépignant sur mon clavier - j'ai pris des cours avec mes filles). Que vous dire de plus ? Si vous avez aimé Lupus, lisez Aâma. Nous sommes ici dans un registre à la fois identique et fort éloigné. Un livre qui s’inscrit dans la tradition de l’œuvre de Frederik Peeters mais aussi dans celle de la pure SF où la part philosophique n'est pas exclue. Mais c'est un livre frustrant car il constitue la première (et pour l’instant unique) pièce d’un puzzle ambitieux et passionnant, une aventure extra-terrestre qui nous entrainera loin dans les profondeurs de l’âme humaine. Œuvre majeure ou pas ? Patience… A voir : l'interview réalisée par BD Maniac à Saint Malo A lire : l'interview réalisé par Angles de vue A lire : l'analyse des planches par Fred Peeters sur Télérama A découvrir : le projet Aâma, blog tenu par Frederik Peeters  
scénario et dessins : Frederik Peeters Éditions : Gallimard (2011) Public : Adulte, amateurs de SF. Pour les bibliothécaires : sauf mauvaise surprise un futur must. A acheter si vos lecteurs apprécient cet auteur, sinon vous pouvez attendre la suite.

Un monde précieux

La cité saturne (scénario et dessins de Hisae Iwaoka, Kana, série en cours)

Dans un futur plus ou moins proche, la terre est devenue une zone inhabitable. Les habitants se sont donc réfugiés dans un anneau orbital entourant la planète à plusieurs millieurs de kilomètres de distance. Cet anneau est divisé en 3 niveaux, correspondant chacun à une strate sociale. Le niveau supérieur est composé des plus hauts dirigeants et des personnes les plus riches, les niveaux inférieurs étant réservés aux "gens du commun". C’est dans le niveau intermédiaire que Mitsu termine ses études. A peine sorti du collège, le voici recruté par le syndicat des laveurs de vitres. A priori, un petit job tranquille ? Sauf, qu’il ne s’agit pas de laver les carreaux de mamie ! Non, Mitsu et ses collègues sont chargés des vitres extérieures de la méga-structure. Autant dire que ce n’est pas un travail de tout repos ! Entre les chutes d’objet stellaires, les glissades, les UV et les vents, ce travail est même dangereux. D’ailleurs, 5 ans auparavant, le propre père de Mitsu est tombé. Depuis, le syndicat refusent systématiquement les contrats rares mais trop dangereux émanant du niveau inférieur. Ce dernier est donc condamné à la crasse des poussières stratosphériques. Voici donc Mitsu, avec le souvenir de son père en tête, faisant l’apprentissage d’un monde professionnel propre à ces métiers durs, où honneur, courage & humilité sont au rendez-vous.

Malgré des normes graphiques historiquement établies, l’univers du manga possède des dessinateurs avec des traits particulièrement reconnaissables. Je songe en particulier à des auteurs comme Taniguchi, Kiriko Nananan, Ebine Yamaji, Hiroaki Samura (L’habitant de l’infini). Au hasard de mon butinage hebdomadaire dans ma librairie, j’ai entr’aperçu ce petit manga au dessin arrondi et immédiatement un doute m’a assailli… J’avais déjà vu ça ! Ce dessin faussement naïf mais fourmillant de détail, cette atmosphère particulière plongée dans un univers cotonneux prenant, attirant, une atmosphère où réalisme et songe se retrouvent. Ah oui j’avais déjà vu ce dessin ! J’ai acheté ce premier volume et ce n’est que rentré chez moi que j’ai levé le mystère : YumenosokoHisae Iwaoka était donc cette formidable mangaka qui m’avait enchanté il y a deux ans avec ce one-shot déjà enthousiasmant !

C’est donc avec un apriori favorable que j’entamais complètement la lecture de cette Cité Saturne… et c’est avec ce même sentiment que je la refermais. Ce premier volume est assez classique pour un manga. Il pose les jalons de l’univers, situant les personnages principaux et secondaires et déroulant le fil rouge de l’histoire : le mystère entourant la chute de son père et indirectement la fascination du père et du fils pour la planète originelle. Mais la grande force de ce manga tient tout autant à sa construction solide qu’à la multiplication de trouvailles farfelues et poétiques symbolisés par les multiples découvertes de notre héros. L’extérieur regorge de détails et finalement, ce no man’s land apparaît bien plus peuplé que prévu. De souvenirs évidemment, mais aussi de rencontres avec les êtres improbables le peuplant et surtout avec les clients. Entrant indirectement dans l’intimité de ces gens, ces laveurs de carreaux bénéficient d’une liberté aérienne qui font d’eux des êtes à part dans cette civilisation enfermée et constituent peut-être un élément lui permettant de rester liée. Mais en ont-ils conscience ? Pas sûr. Certainement pas. Et pourtant, même s'il se l'explique mal, tous ces travailleurs de l'extrême sont attachés à cette façon de vivre un peu particulière. Finalement, avant d'être de la SF, La Cité Saturne parle avant tout de l'humain, de la vie.

Cette improbable histoire de laveurs de carreaux stratosphériques est entrainante, surprenante et d’une poésie qui semble propre aux œuvres d"Hisae Iwaoka. Une œuvre légère, simple mais loin d'être superficielle. Bref, une série à suivre (tome 3 prévu début mai 2010) et comptez sur nous pour ça !

Le côté obscur du manga

Les Larmes de la bête (scénario et dessins de Yoshihiro Tatsumi, Vertige Graphic)

Après Harvey Pekar et l'anthologie de son glorieux American Splendor, nous continuons de laisser la place aux anciens sur IDDBD (et croyez-moi, après mes aventures de la semaine dernière, les anciens assurent souvent bien mieux que les nouveaux et je ne parle pas que d'informatique).
Donc après les États-Unis, nous voici au Japon.

En 1957, un jeune homme de 22 ans et six autres compères, créént un atelier où naît une nouvelle forme de bandes dessinées. Leur idée ? Décrire le réel. Non pas graphiquement comme peuvent le faire les dessinateurs réalistes occidentaux, mais en décrivant la réalité des sentiments humains. La même année, le dit jeune homme alias Yoshihiro Tatsumi invente le terme de Gekiga (littéralement dessin dramatique) pour qualifier son travail. En donnant un nom au mouvement, reniant ainsi le terme de manga (littéralement image dérisoire), l’Atelier du Gekiga prend à contre-pied le traditionnel manga pour gamins largement remodelé par Osamu Tezuka.

Il ne cherche plus à faire rire ou à détendre le lecteur. Bien au contraire, cette nouvelle approche cherche à fouiller les recoins les plus obscurs de l'âme humaine. Toujours dans un univers adulte, le plus souvent dramatique, il ne recule devant rien et aborde des thèmes vraiment extrêmes, thèmes qui restent encore symboliquement violent pour notre époque (viols, suicides, fuites, folies, désespoir, sexualités contrariées voire très déviantes) tout en refusant toute caricature ou exagération graphique. Le Gekiga cherche à décrire non à arranger… Décrire jusqu’au dérangement. Les Larmes de la Bête, recueil de quatre nouvelles de Yoshihiro Tatsumi, n'échappe pas à cette règle.

Alors ne nous cachons pas : lire les Gekiga de cette époque c’est entrer dans une œuvre militante. C’est un cri au monde littéraire proclamant « nous avons grandi, nous pouvons parler d’autre chose ! ». L’influence de Yoshihiro Tatsumi et du Gekiga sont indéniables. Plus ou moins fortes évidemment. Il suffit de lire les œuvres d’auteurs comme Kazuo Kamimura (Lorsque nous vivions ensemble, 1972), Yoshiharu Tsuge (L’homme sans talent,1985), Hiroshi Hirata (Satsuma l’honneur des samouraïs, L’âme du Kyudo), Kyoko Okazaki (la créatrice du Josei, le manga pour femmes) et je m’arrête là parce que je ne vais pas vous faire une liste longue comme le bras, pour comprendre que les portes ouvertes par cet extrémisme ont permis aux génération suivantes de s’épanouir et d’offrir une alternative aux lecteurs.

N’allez pas croire que je renie le manga "classique", je suis le premier à aimer Nana ou à chroniquer Jackals. Mais lorsque j'ai lu Yoshihiro Tatsumi, j'ai eu l'impression de remonter aux sources d’une BD japonaise d'auteur. Je m'apercevais ainsi qu'il m'en manquait encore pas mal pour ne voir qu'une partie de l'ensemble. Bref, ô bonheur, il nous en reste encore beaucoup à lire ! Alors, n’hésitez donc pas à vous pencher sur ses nombreuses œuvres traduites en français (dernièrement L’Enfer chez Cornélius).

Rendez-vous mercredi pour une nouvelle page historique, mais contemporaine. Non, mais laissez, je me comprends ! 😉

A lire : le court entretien sur Arte.tv avec Yoshihiro Tatsumi
A lire : la chronique de Coup d’éclat sur du9.org