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Un monde précieux

La cité saturne (scénario et dessins de Hisae Iwaoka, Kana, série en cours)

Dans un futur plus ou moins proche, la terre est devenue une zone inhabitable. Les habitants se sont donc réfugiés dans un anneau orbital entourant la planète à plusieurs millieurs de kilomètres de distance. Cet anneau est divisé en 3 niveaux, correspondant chacun à une strate sociale. Le niveau supérieur est composé des plus hauts dirigeants et des personnes les plus riches, les niveaux inférieurs étant réservés aux "gens du commun". C’est dans le niveau intermédiaire que Mitsu termine ses études. A peine sorti du collège, le voici recruté par le syndicat des laveurs de vitres. A priori, un petit job tranquille ? Sauf, qu’il ne s’agit pas de laver les carreaux de mamie ! Non, Mitsu et ses collègues sont chargés des vitres extérieures de la méga-structure. Autant dire que ce n’est pas un travail de tout repos ! Entre les chutes d’objet stellaires, les glissades, les UV et les vents, ce travail est même dangereux. D’ailleurs, 5 ans auparavant, le propre père de Mitsu est tombé. Depuis, le syndicat refusent systématiquement les contrats rares mais trop dangereux émanant du niveau inférieur. Ce dernier est donc condamné à la crasse des poussières stratosphériques. Voici donc Mitsu, avec le souvenir de son père en tête, faisant l’apprentissage d’un monde professionnel propre à ces métiers durs, où honneur, courage & humilité sont au rendez-vous.

Malgré des normes graphiques historiquement établies, l’univers du manga possède des dessinateurs avec des traits particulièrement reconnaissables. Je songe en particulier à des auteurs comme Taniguchi, Kiriko Nananan, Ebine Yamaji, Hiroaki Samura (L’habitant de l’infini). Au hasard de mon butinage hebdomadaire dans ma librairie, j’ai entr’aperçu ce petit manga au dessin arrondi et immédiatement un doute m’a assailli… J’avais déjà vu ça ! Ce dessin faussement naïf mais fourmillant de détail, cette atmosphère particulière plongée dans un univers cotonneux prenant, attirant, une atmosphère où réalisme et songe se retrouvent. Ah oui j’avais déjà vu ce dessin ! J’ai acheté ce premier volume et ce n’est que rentré chez moi que j’ai levé le mystère : YumenosokoHisae Iwaoka était donc cette formidable mangaka qui m’avait enchanté il y a deux ans avec ce one-shot déjà enthousiasmant !

C’est donc avec un apriori favorable que j’entamais complètement la lecture de cette Cité Saturne… et c’est avec ce même sentiment que je la refermais. Ce premier volume est assez classique pour un manga. Il pose les jalons de l’univers, situant les personnages principaux et secondaires et déroulant le fil rouge de l’histoire : le mystère entourant la chute de son père et indirectement la fascination du père et du fils pour la planète originelle. Mais la grande force de ce manga tient tout autant à sa construction solide qu’à la multiplication de trouvailles farfelues et poétiques symbolisés par les multiples découvertes de notre héros. L’extérieur regorge de détails et finalement, ce no man’s land apparaît bien plus peuplé que prévu. De souvenirs évidemment, mais aussi de rencontres avec les êtres improbables le peuplant et surtout avec les clients. Entrant indirectement dans l’intimité de ces gens, ces laveurs de carreaux bénéficient d’une liberté aérienne qui font d’eux des êtes à part dans cette civilisation enfermée et constituent peut-être un élément lui permettant de rester liée. Mais en ont-ils conscience ? Pas sûr. Certainement pas. Et pourtant, même s'il se l'explique mal, tous ces travailleurs de l'extrême sont attachés à cette façon de vivre un peu particulière. Finalement, avant d'être de la SF, La Cité Saturne parle avant tout de l'humain, de la vie.

Cette improbable histoire de laveurs de carreaux stratosphériques est entrainante, surprenante et d’une poésie qui semble propre aux œuvres d"Hisae Iwaoka. Une œuvre légère, simple mais loin d'être superficielle. Bref, une série à suivre (tome 3 prévu début mai 2010) et comptez sur nous pour ça !

Entre deux mondes : Yumenosoko

Yumenosoko : au plus profond des rêves (scénario et dessins d’Hisae Iwaoka, collection Made In, éditions Kana)
Au gros réveil devant moi, il est 22h45, je devrais aller me coucher – hé oui, les journées sont longues, même pour un bibliothécaire ! – mais voilà, je viens de fermer Yumenosoko et l’envie de prendre une feuille (puis mon clavier) est bien trop forte.
Yumenosoko fait partie de ces albums qui irrémédiablement vous obligent à tourner ses pages. Hypnotisé par une atmosphère particulière et un récit très original, vous voici projeté entre deux univers. Mais plantons le décor avant d’aller plus loin. Une petite fille souhaite une bonne nuit à sa mère. Soudain, elle marche
dans le noir et se retrouve seule dans une rue, face à un konbini (une superette japonaise). Elle rentre et découvre un petit personnage discutant avec de minuscules êtres. Ce personnage est le patron et les êtres, des livreurs. Mais attention, pas de pizzas ou de produits de superettes, non, ce sont des livreurs de rêves. La petite fille est au centre d’un monde normalement impénétrable aux humains, tout près de l’endroit où se construisent les rêves, entre le Paradis et la Terre, un monde où les êtres qui sont encore attachés au réel recherche la paix.
Engagée comme employée du konbini, la petite fille découvre vite les règles de ce petit monde et devient l’actrice d’une incroyable et utopique pièce. Tel une scène de théâtre où le petit peuple des songes déverse ses espoirs et ses tragédies, le magasin est un monde entre deux mondes. Silencieuses, fantasmagoriques, ils règnent dans ses limbes, où les êtres sont en quête de repos, une langueur sereine magnifiquement rendue par un mangaka tout en retenu. Hisae Iwaoka ne brise jamais ce rythme en ne livrant les histoires de ses personnages qu’au compte-goutte. Poignantes et magnifiques, elles vous laisseront songeur.
A n’en pas douter, les plus jeunes pénètreront sans difficulté dans ce monde, les adultes, devenus adultes, y retrouveront peut-être leur âme d’enfant. Quant à moi… il est 23h15. PS : spéciale dédicace à Grande Mei
pour cette magnifique découverte.