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Chronique d’une douleur subie

World trade Angels (scénario de Fabrice Colin, dessins de Laurent Cilluffo, Denoël Graphic)

C’est au hasard de mes pérégrinations dans un coin BD de la médiathèque que je suis tombé sur un drôle de livre. Couverture cartonnée épaisse, bichromie saumon/noir, traits géométriques à la fois simples et intrigants, utilisation originale de l’espace, bref une BD attirante par sa forme.

Si certains titres d’album sont énigmatiques (L’accablante apathie des dimanches à Rosbif par exemple), ce n’est pas spécialement le cas ici. World trade Angels : tout est dit. Nous suivons Stanley, jeune cadre New-Yorkais, travaillant dans le quartier d’affaire. La vie se déroulait normalement pour lui… jusqu’au fameux jour de septembre où deux avions ont frappé les tours jumelles voisines de son bureau. La fin d’une époque, le début du traumatisme.

Au fil de pages, Fabrice Colin (par ailleurs écrivain reconnu de livre sans images) et Laurent Cilluffo (que je ne connaissais pas encore) dressent à travers le personnage de Stanley le portrait de tout un peuple. Meurtri dans sa chair, frappé dans son âme et dans ses valeurs, retourné par une réalité vue uniquement entre la météo du soir et les pubs pour des vêtements de sport. Un peuple naïf se réveillant avec la peur au ventre et la désagréable impression que rien ne va pas s’arranger.

World Trade Angel n’est pas un livre spectaculaire, il ne tombe jamais dans le pathos ni le voyeurisme possible lorsqu'on aborde un sujet comme celui-ci. C’est un album jouant sur une succession d’équilibres précaires - à l’image du graphisme de Laurent Cilluffo - à la fois précis et sensibles. Presque chirurgicaux lorsqu’il s’agit de décrire le matin du 11 septembre (minute par minute dans l’introduction) et d’une humanité étonnante dans les égarements de Stanley, sorte d'ermite émotionnel perdu entre deux mondes. Un monde extérieur :  New York , ville grande et forte, mégalopole se relevant malgré la douleur, refusant d'arrêter le chemin du progrès à l'américaine. Et un monde intérieur, détruit, mâché, où les morts sont bien trop présents pour ne pas déranger, un monde d’introspection bien plus vaste où il est facile de se perdre, où retrouver les siens permet de combattre sa douleur mais où la moindre plume peut vous faire basculer. Stanley voyage entre ces deux états, il n'est au bout du compte pas plus mort que vivant.

Livre difficile, ambitieux, notamment pour deux français, Word Trade Angels est un album réussi. Ne serais-ce que par son graphisme d'où émane cette immersion entre inconscient et réalité, alternant douleurs et poésie, puissance et faiblesse, il est de ces albums qui touchent et restent longtemps dans un coin de la tête. Frappant et beau.

A lire : deux interviews, Fabrice Colin sur le site d'ActuSF & Laurent Cilluffo sur le blog
Klare lijn international
A découvrir : le site/blog de Fabrice Colin
A lire également : là j'explique parce que c'est important : en 2008, Fabrice Colin et Fred Boot (au dessin) publiait Gordo, un très bon album pas très grand public qui, sous le coup des milliards de parutions annuelles en BD, n'a pas trouvé ses lecteurs. De sa propre initiative, Fred Boot a décide de rendre disponible en ligne l'intégrale de cet album afin que ce dernier ai une nouvelle vie. Donc, c'est à lire, à voir, à apprécier (très bon album je le répète) et à diffuser (et/ou à acheter si vous le trouvez en librairie). C'est ici.

Cages

(scénario et illustrations de Dave McKean, Delcourt, 1999)
Les lecteurs de Sandman, l'œuvre majeure de Neil Gaiman (dont nous reparlerons sans doute un jour sur IDDBD) se souviennent sans aucun doute de l'impression étrange émanant des couvertures créées par Dave McKean. Dans Cages, ce mélange amer perdure tout au long des 500 pages de cette expérience rare voire unique. Cages raconte l'histoire de trois artistes : un dessinateur en reconquête d'inspiration, un romancier en quête d'oubli et un musicien de jazz spirituellement accomplit. Ils habitent un lieu étrange où insolite, bizarrerie, folie, fantasmagorie et même fantastique se confrontent sans cesse. Eux-même sont des personnages bien curieux. Leur immeuble se situe au milieu d'une mégalopole contemporaine. Dans cet endroit particulier, il se passe des évènements faussement anodins. Entre rencontres, monologues intérieurs, discussions et chants spirituels, entre témoignages "à la façon" d'un documentaire télé et longs silences, Dave McKean donne toutes les autorisations et le temps nécessaires à sa réflexion personnelle sur l'art et la création pour se développer. Cette recherche narrative s'accompagne alors d'une incroyable variété graphique. La plupart du temps épurées, en noir, blanc et gris, les illustrations changent d'une page, voire d'une case, à une autre. On passe ainsi d'un crayonné simplissime à un dessin baroque en couleur, d'une photo à un montage finement pensé. Déroutant mais magnifique ! Surtout quand ces choix apportent une valeur supplémentaire aux impressions et aux sensations liées au texte. C'est violent et beau à la fois ! De ces expériences qui marquent la vie d'un bédéphile amateur. A n'en pas douter, Cages est un authentique joyau. Il a été d'ailleurs largement récompensé à travers le monde (Alph'Art du meilleur album étranger en 1999) et fait partie de ces chefs d'œuvres incontournables, difficiles c'est vrai, mais magnifiques. A voir : le site officiel de Dave McKean A lire : deux bonnes critiques sur le site Bulle d'Air

Thriller pas catholique… enfin si…

Révélations : intégrale ( scénario de Paul Jenkins, dessins de Humberto Ramos, couleurs de Leonardo Olea, éditions Soleil)
Charlie Nothern a 45 ans, flic désabusé de Scotland Yard, il est célibataire, athée et passionné par la lecture sur les théories du complot. Un soir, un ami d'enfance vient frapper à sa porte en lui demandant d'enquêter sur une mort suspecte. Rien de bien original sauf que l'ami en question est cardinal. Le mort était pressenti pour devenir le futur pape. Charlie prend donc l'avion en direction du Vatican. Soleil réunit les deux volumes de Révélations dans cette édition intégrale. Bonne idée car nous pouvons suivre sans coup d'arrêt ce passionnant catholic-thriller ! Je sais vous vous dites, depuis le Da Vinci Code - et même bien avant en BD : Le Décalogue, Le Troisième Testament, Le Triangle secret - la mode de l'aventure ésotérique est au plus haut. Soleil surfant sur la vague ne nous rate pas avec une théorie du complot de plus ! Et bien oui mais voilà. Première surprise : le dessin. Si chez Soleil, on est un peu habitué à une certaine forme de dessins et de couleurs (marque de fabrique de l'éditeur), avec Révélations on prend une vraie claque. Agressif, aux angles aigues, nerveux et dynamiques, le style graphique de Humberto Ramos oscille sans cesse entre un comics classique et la caricature. Cette ligne créé un malaise et rend bien souvent les personnages surréalistes voire déshumanisés. D'où des héros avec de vrais "gueules" et un sentiment bien étrange accentué par une couleur efficace, des cadrages soignés et une mise en scène portant la patte Made In US tant elle se rapproche du cinéma d'action. Seconde surprise : le scénario. Là encore, les scénar' américains sur la religion, on les connait, c'est du déjà vu ! Et bien prenez la peine de lire Révélations et faites-vous balader comme Charlie Northern. Vous avez de la chance, cette sale gueule, cette mauvaise foi personnifié (c'est le cas de le dire) prendra les coups à votre place. Mais jusqu'au mot fin, vous aurez, comme Charlie, l'impression d'avoir la solution sous le nez sans parvenir à la découvrir. Rassurez-vous, je ne vous dévoile rien en vous disant que vous aurez raison ! Prenez conscience que les certitudes, les principes et les apparences sont trompeuses et apprenez que le talent de scénariste se joue des formules éculées. Vous l'aurez donc compris, Révélations, c'est du très bon. Sa force principale résidant dans sa parfaite osmose entre dessins, couleurs et scénario. Rythmé, angoissant, intelligent, vous voilà entrainé dans une des toutes meilleures BD du genre, loin devant le Da Vinci Code (qui n'est pas une BD je vous l'accorde). A (re)découvrir frénétiquement ! PS : Merci à Julian, libraire BD de la librairie Le Pincerais à Poissy pour le conseil ! A lire : un critique du site sceneario.com A lire : les biographies de Paul Jenkins (en français sur le site Arcanes.org et en anglais sur Wikipedia) et de Humberto Ramos sur Wikipedia. A découvrir : le blog de Humberto Ramos (en anglais).

Un peu de sérieux-killer

Torso (scénario de Marc Andreyko, scénario et dessins de Brian Michael Bendis, Semic Noir) Ah la la, on s’absente un peu et voilà le résultat ! IDDBD, blog sérieux, lieu du bon goût où tous les spécialistes de la BD avant-gardistes se réunissent, s’est transformé en fange de la chronique BD artistiquement douteuse. Non mais franchement, heureusement qu’il y a des gens un peu sérieux et professionnel sur IDDBD pour remonter un peu le niveau des chroniques. 😉 Bon soyons sérieux, aujourd’hui, séances de rattrapage avec Torso, de la BD "neuro-ebulitioniste" comme on l’aime sur IDDBD. Torso est l’histoire (romancée) du premier serial-killer made in USA. En 1935, les Etats-Unis sortent à peine de la grande crise économique. Cleveland est une ville prospère qui est gangrénée par la corruption, le crime et la misère de son bidonville. Eliot Ness (oui le très fameux incorruptible) est engagé par le maire de la ville pour faire le ménage. Mais à peine arrivé, Ness se retrouve face à une série de crimes horribles, des corps sans tête, ni pieds, ni bras sont retrouvés aux quatre coins de Cleveland. Très vite, les journalistes surnomment ce nouveau barbe bleue du doux nom de Torso. Voici, une œuvre sombre comme les affectionne Bendis. Basée sur des faits réels, elle fait froid dans le dos. Des documents d’époque cohabitent avec des dessins noir et blanc. Ces mêmes dessins intègrent parfois des photos ce qui donne au récit une atmosphère sombre et ultra-réaliste. L’histoire nécessitant parfois des interprétations, Andreyko et Bendis la font osciller entre réalité et fiction. Cohérente, l’histoire tourne entre le personnage d’Eliott Ness (bien loin de la légende américaine) et deux flics (les Inconnus) menant l’enquête. Une œuvre réaliste, violente, graphiquement marquante, que l’on rapprochera évidemment de l’étrange From Hell d’Alan Moore. Une référence également. Terrible ! A voir : le site officiel de Bendis A lire : la chronique du toujours excellent Sceneario.com