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Chronique | Mon ami Dahmer (Derf Backderf)

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recommande-IDDBDDans les années 70, le jeune Derf Backderf est un collégien de la petite ville de Richmond, dans l’Ohio. Progressivement, il se fait des amis tout en fantasmant sur les filles et son avenir, qu’il imagine loin de sa ville. Dans cette vie d’ado américain moyen, il fait la connaissance d’un étrange garçon solitaire au comportement étrange : Jeffrey Dahmer. Très rapidement, il en fait la mascotte un peu trash des folies son groupe d’ami sans savoir que, des années plus tard, Jeff deviendra « le cannibale de Milwaukee », l’un des pires serial-killers de l’histoire des Etats-Unis. Chronique de la naissance d’un monstre.

Du mythe au réel

Dans la droite lignée du très fameux From Hell d’Alan Moore dont il s’inspire, Derf Backderf se jette dans les méandres de la pensée d’un tueur en série. Mais contrairement au grand scénariste anglais, l’auteur américain a partagé une partie de la vie de son sujet. Cette différence est fondamentale dans l’approche des deux auteurs. Jack l’éventreur, au même titre que le Père Fouettard est un mythe sans identité et sans corps apparent. Jeffrey Dahmer était un personnage bien réel, tout en chair, en malaise et en frustration. Quand Alan Moore tente d’expliquer les meurtres, Derf Backderf s’évertue à raconter la préhistoire de ce tueur. Il s’arrête quand tout bascule.

dhamer_1Mon ami Dahmer a connu une première version auto-éditée de 24 planches en 2002. Des années plus tard, frustré par cet album qu’il jugeait très moyen, l’auteur se remet à l’ouvrage, accumule les recherches et les témoignages.Tout y passe : la vie de Dahmer, ses interviews, ses parents, Richmond, le collège, les connaissances, les profs… La somme d’information dont on retrouve une partie en fin d’album sous la forme de notes est considérable. Le travail documentaire effectué, Derf Backderf pouvait se remettre au travail.

Ouvrir les yeux

Il avait enfin les éléments pour tenter de répondre à une question simple mais terrifiante : comment un jeune ado timide et décalé peut-il devenir un violent tueur en série ? Plus de 200 pages comprenant planches et notes tentent d’y répondre dans un graphisme niant toute forme de réalisme et qui, dans des nuances de gris, joue sur l’expressivité – voire la non-expressivité – des personnages. Ainsi, à l’image de la couverture, Jeffrey Dahmer apparaît comme un être déjà coupé du monde. Il est une statue inexpressive, figée pour mieux se déstructurer à la première occasion. En miroir, les autres personnages montrent toute une gamme d’expression, de sourire, de peur ou d’effroi.

dahmer2Quant au déroulement de cette jeunesse… L’auteur choisit d’aborder son récit par le biais de ses souvenirs personnels et, à l’aide de ses recherches, imagine un grand nombre de situations vécues par Jeff. Mais il est difficile d’exprimer toute la complexité de la situation en quelques lignes. Je trouve plus juste d’utiliser des termes comme frustration, divorce, violence, peur, perte, abandon, alcool, moquerie et surtout, le mot-clef de ce récit : aveuglement.

Peut-être est-ce la réponse à la question posée par Derf Backderf dans cet album. En effet, aucun membre de la communauté ne s’est aperçu de la dérive de ce jeune homme. Les adultes n’ont jamais signalé ou agit pour le bien de cet ado qui passait pour les autorités scolaires comme « un garçon sans histoire ». Constat violent et sans équivoque : Jeffrey Dahmer est passé à travers les mailles du filet. Etait-il possible de voir en Dahmer le tueur qu’il allait devenir ? Non. Mais éviter qu’il passe à l’acte, sûrement. A l’image de l’Angleterre industrielle de la fin du 19e siècle décrite par Alan Moore, la société américaine libertaire des années 70 de Derf Backderf a produit son propre monstre. L’auteur lui-même, en choisissant de parler à la première personne et en se dessinant, s’implique dans le récit et ne renie pas son implication.

Dahmer4Et même s’il est difficile de se laisser toucher par le personnage de Jeffrey Dahmer, le lecteur que je suis a été marqué par cette errance profonde, par cette détresse sans secours. Non pas que Derf Backderf cherche à transformer ce futur tueur en un être sympathique mais il en montre toute l’humanité. Sans jamais dessiner la moindre scène sanguinolente, il en fait un être pas si différent de nous, et donc beaucoup plus terrifiant. Difficile de passer à côté de cet album époustouflant sélectionné à juste titre au FIBD d’Angoulême 2014.

A lire : la chronique de Sine Lege et l’incontournable synthèse de KBD rédigée par Choco

dahmer_couvMon ami Dahmer (one-shot)
Scénario et dessins : Derf Backderf (Etats-Unis)
Editions : çà et là, 2013 (20€)
Editions originales : Abrams Comicarts, 2012

Public : adulte
Pour les bibliothécaires : un des albums de l’année. Indispensable !

NAObandeau

Chronique | Le Nao de Brown (Glyn Dillon)

NAObandeauNao Brown travaille à temps partiel dans un magasin de jouets design pour les grands (des arts toys). Nao Brown est métisse, anglaise par sa mère, japonaise par son père. Ce dernier est retourné dans son pays depuis quelques temps déjà. Nao Brown est également illustratrice même si les temps sont durs. Nao Brown recherche l’amour. Nao Brown recherche surtout la paix car, sous ses airs sympathiques et un peu bohème, elle a un TOC caché… Violemment caché. Et le Nao de Brown dans tout ça ? C’est un portrait tout en finesse d’une quête d’identité.

The English Touch

Il faut se rendre à l’évidence, la bande dessinée anglaise possède un don pour nous sortir des pépites, de véritables auteurs OVNIS capables de nous produire des œuvres aussi surprenantes qu’admirables. Plus que des scénaristes de la trempe d’Alan Moore ou de Neil Gaiman, on pense immédiatement à une créatrice comme Posy Simmonds (Gemma Bovary, Tamara Drew…) qui a su faire entrer en contact la littérature classique et la bande dessinée. nao-de-brown2Comme son ainée, Glyn Dillon – qui est au passage le frère du non moins talentueux Steve Dillon – parle de ses contemporains avec un humour très anglais, fait d’auto-dérision, de bons mots, de situations cocasses et de beaucoup de subtilité. Auto-dérision, subtilité, humour, sensibilité caractérisent parfaitement le travail du cadet des frères Dillon sur Le Nao de Brown.

Le charme d’une héroïne

Ces mots définissent tout autant le personnage principal que le récit lui-même. De toute manière, il est très difficile de séparer les deux car, excepté durant le conte philosophique d’Abraxas, Nao est présente sur l’ensemble des planches. Et j’avoue que ce n’est pas pour nous déplaire car ce personnage présente toutes les caractéristiques d’une parfaite héroïne. nao-brown-detailLa réussite la plus éclatante est graphique. Belle au naturel, touchante en pleurs, lumineuse souriante, terrifiante dans ses moments les plus violents, Nao est vivante sur le papier. Elle est simplement charmante. Cela tient bien entendu au merveilleux travail de dessinateur de l’auteur. Et ce qui est valable pour son héroïne l’est tout autant pour l’ensemble de son œuvre. Le travail d’aquarelliste est simplement époustouflant de la première à la dernière planche. L’univers graphique est à la fois très réaliste dans son trait et ponctué par une composition de planche très structuré, très complexe, qui donne véritablement un rythme au récit. Dillon joue sur les changements de couleurs. Les ambiances se transforment d’une case à l’autre… surtout au moment des fameuses crises.

Cercle complexe

Car cette belle jeune femme cache un lourd secret : un TOC. Nao n’est pas affublé de petits gestes psychotiques répétés à l’infini mais de véritables troubles de la conscience qui la pousse à s’imaginer faire des actes hyper-violents aux personnes qu’elles croisent. Oui, sous des airs de calme et de sérénité, Nao Brown est possiblement une psychopathe… Évidemment, cela a un impact sur son comportement et le rapport qu’elle entretient avec les autres… et surtout les hommes. Ainsi, dans cette quête initiatique vers soi-même, le lecteur suit le parcours, les rencontres, les aléas de la vie de cette jeune femme qui n’est pas tout à fait ce qu’elle semble être.

Pas passionnant me dites-vous ? A première vue peut-être. Seulement, Glyn Dillon ne se contente pas de cela. En effet, il introduit dans son récit un certain nombre d’éléments – comme le cercle par exemple qui est présent deux fois dans le nom même du personnage principal –  mélangeant métaphore, spiritualité, réflexions sur l’art, la création ou la philosophie. Ces éléments, un nombre importants de petits détails visibles ou subtils, font l’essence même de cette histoire singulière, la structure et aide le lecteur à se passionner pour ce très long récit parfois exigeant. Ils peuvent dérouter – et à la lecture de certaines critiques ce fut le cas – mais sont pour moi tout l’intérêt de ce livre.Nao-Brown-1

Parfois complexe, tout comme peuvent l’être les récits de Posy Simmonds, le Nao de Brown fait partie de cette famille de livres dont la richesse permet de le redécouvrir à chaque lecture. De quoi nous donner envie de déménager pour Londres, histoire de croiser Nao dans une rue ou un pub, histoire de discuter avec elle, de comprendre un peu mieux les liens complexes qui font l’existence. Très beau.

Un livre qui a reçu le prix du jury au FIBD d’Angoulême 2013. Je souligne également le très bon travail d’édition d’Akileos qui mérite amplement ce prix pour fêter ses 10 ans.

A lire : la chronique de Lunch et Mo’nao-de-brown-couv

 

Le Nao de Brown (one-shot)recommande-IDDBD
Dessins et scenario : Glyn Dillon (Grande-Bretagne)
Edition : Akileos, 2012 (25€)
Edition originale : SelfMadeHero, 2012

Public : Adulte, amateur de roman graphique
Pour les bibliothécaires : Ah ! Voici l’exemple même de livres compliqués à faire sortir. A acheter si vous avez un public bédéphile exigeant. Sinon… le dessin aidera beaucoup !

 

 

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Chronique | Deux Généraux (Scott Chantler)

Comme promis, voici la première chronique consacrée aux éditions La Pastèque. Nous commençons avec Deux généraux, un album sorti le 22 août dernier. Un récit biographique de Scott Chantler, un auteur canadien à découvrir d’urgence (encore un !)

Hommage aux soldats

Dans deux généraux, Scott Chantler raconte l’histoire de Réginald Law Chantler. Oui vous avez bien lu, Chantler, comme l’auteur. Il s’agit en fait de son grand-père, officier vétéran de la seconde guerre mondiale. A l’image d’un album comme la Guerre d’Alan, l’auteur raconte le débarquement, la bataille de Normandie, la prise de Buron puis de Caen, bref, la grande histoire, à travers les yeux d’un de ses protagonistes. Mais pas seulement, car Deux Généraux est aussi une belle histoire d’amitié entre Law et John Hartwell Chrysler dit « Jack », deux officiers servant dans la même division :  la HLI (Highland Light Infantry of Canada). Les deux hommes sont très différents : l’un est calme, réfléchi, amoureux et pondéré, d’un flegme très britannique pour un canadien ; l’autre est en revanche plus impétueux et séducteur. Et pourtant, l’amitié est là, forte et belle, nécessaire aussi car… la guerre arrive.

Et pourtant, Deux généraux n’est pas vraiment un récit de guerre au sens classique du terme. Bien entendu, la seconde guerre mondiale joue un rôle prépondérant dans cette histoire et se serait faire injure à ces soldats de la passer au second plan. Pourtant, elle se situe plus comme un révélateur des âmes de ces hommes. Je ne parle pas que de Law et Jack mais bien de l’ensemble de ces militaires canadiens. Le lecteur voit leur préparation, leurs angoisses avant le jour J, mais aussi des moments plus légers. On y découvre l’insouciance de l’avant-guerre et parfois, une certaine dérision. Si Deux généraux parlent des soldats, il évite l’écueil du guerrier. En ne faisant de ces personnages que des hommes ordinaires, il rend leurs actes, leur vie et leur mort d’autant plus admirables.

Un récit intelligent et sobre

deux_generaux_scott_chantlerCette histoire commence par une image assez forte. L’un des deux « géneraux », de dos, fumant une cigarette, est seul au milieu du champ de bataille. C’est terminé, la victoire est acquise. Mais à quel prix ? Un coup d’œil à cette couleur rouge, qui n’est utilisé que pour les batailles, et aucun doute. Le combat a été sanglant. Où sommes-nous ? Qui est-il ? Flashback. Naissance de Réginald et le récit d’une vie commence : jeunesse, adolecence, enrôlement, mariage, amitié… Deux généraux est construit comme un récit qui porte inexorablement vers cette première planche pourpre. Qu’est-ce qui pousse un homme normal à la guerre. Comme peut-il la vivre ? Des questions qui alimentent le récit. Une façon intelligente de donner envie au lecteur d’aller au bout de l’histoire.

Sans cette pirouette scénaristique, Deux généraux aurait pu se révéler comme un simple récit descriptif… chose que certains critiques ont reproché à tort à La Guerre d’Alan. Oui, mais cet effet est bien présent et tout change. Scott Chantler se pose alors en auteur-narrateur, sa voix explique les événements, contextualise si besoin, aime à jouer parfois sur un côté décalé. Je pense par exemple à la comparaison des situations entre Canada et Allemagne durant la crise économique des années 30. Bref, il montre ses recherches et la maîtrisent de son sujet (son histoire est basée sur les carnets de son grand-père et ceux de la HLI). Résultat, cela apporte encore de la profondeur à l’ensemble. On ne s’ennuie pas, on est touché jusqu’au bout, jusqu’à la dernière planche.

Cette écriture et cette structure pouvant s’avérer complexes, il fait le choix d’un graphisme sobre dans son trait et dans la constitution de ses planches basées sur un gaufrier 3×3 cases. Toutefois, il n’hésite pas à placer de grandes cases pleines pages renforçant l’impact de ces dernières. Petit bémol sur les personnages qui ont des faux-airs de Francis Blake et qui du coup, se ressemble un peu trop parfois. Globalement, on retrouve l’esprit des auteurs de romans graphiques canadiens – je pense à Seth surtout – avec un style qui mélange le figuratif dans les personnages et la grande précision dans des éléments de décors. Il suffit de voir cette abbaye anglaise pour en être persuadée. J’ai déjà parlé de la couleur mais l’utilisation du rouge dans les moments de tension et une idée simple mais qui produit un effet très efficace.

Pour conclure, Deux Généraux est un bel hommage. D’un petit-fils à son grand-père, d’un homme du XXIe siècle à ceux du XXe. On ne peut qu’admirer la qualité de cet album. Bien pensé, bien construit, bien raconté. Le côté descriptif est vite gommé par un effet scénaristique simple. La qualité graphique et l’écriture font le reste. Il s’agit ici d’une belle histoire d’amitié, une belle histoire d’homme. Encore une fois, et après Les Derniers Corsaires, les éditions La Pastèque nous offre un bien bel ouvrage. Recommandé par IDDBD évidemment !

A lire : la chronique de BDGest’
A voir : la fiche album sur le site de La Pastèque

Deux Généraux (one-shot)
Dessins et scénario : Scott Chantler
Editions : La Pastèque, 2012

Public : adulte, amateur de récit historique
Pour les bibliothécaires : en plus d’être un témoignage fort, c’est aussi un très bon livre. Une porte ouverte pour le public traditionnel de la BD vers le roman graphique canadien.

 

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Chronique | Le silence de nos amis (Powell, Long & Demonakos)

En 1966, Jack quitte San Antonio pour Houston avec sa famille pour devenir reporter cameraman pour une télévision locale. C’est ainsi qu’il rencontre Larry, jeune professeur et créateur de The Voice of Hope (La voix de l’espoir). Jack est blanc, Larry est noir… Dans cet état du Sud, cette frontière paraît infranchissable…

Basé sur les souvenirs d’enfance de Mark Long, Le Silence de nos amis est un témoignage rare sur les luttes contre la ségrégation raciale dans les États-Unis des années 60. Rare car écrit du point de vue d’un homme blanc, témoin privilégié en tant que journaliste d’une époque violente et torturée. Pour le dessin, Mark Long et Jim Demonakos, co-scénariste, ont eu la bonne idée de faire appel à Nate Powell, l’auteur du magnifique et controversé (cf la synthèse KBD) Swallow me whole. En effet, ce dernier possède un trait réaliste capable de rendre un aspect documentaire à ce récit inspiré de faits réels.

Cependant, Nate Powell n’est pas le genre de dessinateur à se contenter d’une simple illustration. Cet album porte les qualités que l’on trouvait déjà dans son album précédent. D’un même élan, cet auteur déjà récompensé par un Eisner Award peut nous offrir en quelques pages des moments de violences ou des instants simples de vie de famille en adaptant sa composition. Il alterne le rythme, s’inspire de Will Eisner en explosant les cases, dessine au simple crayon de papier au milieu d’un page encrée. Et surtout, il est capable de créerde splendides pages pleines plus expressives que de longs discours. Évidemment, le choix du noir et blanc pour raconter cette histoire parait logique. Là encore, il utilise son dessin comme un élément narratif. En alternant fonds noir et blanc pour ses pages, il donne une espèce d’équilibre entre ces deux contrastes. On peut croire au hasard…

Côté scénario, Mark Long et Jim Demonakos sont restés d’une grande sobriété. Montrant sans équivoque les doutes envahissant Jack et la difficulté à aller contre l’ordre établi. Dans ces années-là, inviter un noir chez soi est impensable… Pourtant, Jack le fait. Ainsi, ce personnage devient une sorte de héros du quotidien. A travers le portrait d’un homme, de sa famille, de son entourage social et professionnel, les deux scénaristes montrent la grande histoire de la lutte raciale. Un vrai documentaire romancé.

Et c’est un peu le défaut de cette histoire qui souffre pour moi d’un manque de côté épique et surtout d’un comparaison peu flatteuse avec l’un des plus beaux romans graphiques écrit sur le sujet des luttes pour la tolérance : Un monde de différence d’Howard Cruse (notre très ancienne « chronique » ici). Contrairement à ce pur chef d’œuvre, Le Silence de nos amis reste avant tout un récit autobiographique. Les personnages sont peu nombreux et souvent enfermés dans un rôle. Évidemment, ils mettent en avant le caractère exceptionnel de Jack. Mais nous restons beaucoup dans la description qui – même si elle est très précise – rend difficile l’identification au personnage. Les tentatives d’humanisation, en particulier avec le personnage de Julie, la petite sœur aveugle, tombent un peu à plat. On ne fait pas forcément le lien entre le récit principal et ces éléments. Pour ce type de récit historico-social c’est tout de même gênant et surtout frustrant.

Finalement, le lecteur observe ce monde d’un peu loin : il voit les blancs bourreaux et les noirs victimes, se dit aussi que ça manque parfois un peu de nuance de gris, celles vues dans ce si beau dessin. Mais après tout, il est difficile pour moi de juger, français blanc du 21e siècle. J’aurais toutefois aimé entrer dans la tête de Jack. Au bout du compte, cette lecture, contrairement à Un monde de différence qui restera longtemps dans ma mémoire, ne m’a pas marqué. J’ai même dû relire quelques passages afin de rédiger cette chronique. Je le répète, mais c’est assez frustrant car c’est un sujet véritablement passionnant. Mais finalement, il ne nous apporte pas grand chose de plus.

Le Silence de nos amis, titre tiré d’une très belle phrase de Martin Luther King, est une œuvre qui aurait pu, qui aurait dû, être une œuvre coup de poing. Finalement, son aspect descriptif laisse le lecteur loin des préoccupations de ses personnages. Heureusement, le dessin de Nate Powell est encore une réussite. Avec un sujet aussi porteur que la lutte contre la ségrégation raciale, il était important de réaliser une œuvre pleine. Dommage.

A lire : les chroniques de BD Gest‘, de Sceneario, du blog Les Salauds et les lâches et celui, plus mitigé (ouf ! je ne suis pas le seul) de Cachou

Le silence de nos amis (one-shot)
Scénario : Jim Demonakos & Mark Long
Dessins : Nate Powell
Edtions : Casterman, 2012
Collection : Écritures

Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : Sur le même sujet, je préfère de loin Un monde de différence. Mais peu apporter sa pierre à un fonds.

 

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Chronique | Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) (Glidden)

Sarah Glidden, jeune américaine, entreprend un tour d’Israël dans le cadre du Taglit, un programme de visite du pays sur 10 jours organisé pour les jeunes juifs du monde entier. Pour elle, juive new-yorkaise progressiste et non-pratiquante, c’est une opération de propagande. Mais une fois arrivée, ses préjugés se confrontent à une réalité bien plus compliquée. Au bout de cette aventure, que retiendra-t-elle ?

C’est au festival d’Angoulême que j’ai découvert cet album. Je passais dans la bulle – assez déplorable d’ailleurs – consacrée au manga et aux comics quand j’ai vu le stand Steinkis. Editeur qui m’était inconnu. Passant sans vraiment regarder, j’ai été attiré par un livre. La couverture avec ce titre bizarre Comme découvrir Israël en 60 jours (ou moins) et un trait me rappelant immédiatement le graphisme de Camille Jourdy (Rosalie Blum, Une araignée, des tagliatelles…). Deux raisons pour s’arrêter et feuilleter. Un achat et une dédicace plus tard, cet album format roman graphique était dans mon sac. Tout ça était au mois de janvier et je ne l’ai lu qu’hier. Pourquoi ? Peu de sujets sont aussi polémiques que le conflit israélo-palestiniens. Les points de vue sont divers et les témoignages nombreux. Chacun a son opinion et ses idéaux, chacun se fait juge devant sa télé, dans les journaux ou les conversations entre amis. Mais finalement, peu de personnes cherchent à comprendre et à savoir vraiment. Avais-je envie d’en faire parti ? Pas facile. Mais Sarah Glidden est de ceux-là. Avec son livre, elle nous entraîne dans sa démarche.

Dans ce livre autobiographique, à l’origine publié en mini-comics, elle raconte simplement son expérience non pas unique – car le Taglit est une opération internationale qui touche des milliers de jeunes chaque année – mais personnelle. Très personnelle. C’est en effet ce qui ressort de cet album/voyage, cette quête de la « vérité » est une expérience à la fois humaine, spirituelle et politique.

Le premier kibboutz, Masada, Tel-Aviv, Yad Vashem, le désert, un camp de bédouin en papier-maché… et Jérusalem. La liste des sites explorés est longue et les expériences nombreuses. Au milieu, en spectateur, le lecteur est confronté à la fois aux préoccupations contemporaines de son auteure-héroïne cherchant constamment le grain de sable dans le rouage du discours et aux réalités géopolitiques et historiques de cette terre particulière. La lecture est dense, longue, bavarde parfois… Mais sur une situation comme celle-ci, peut-on véritablement se passer d’explications au risque de passer à côté de beaucoup d’éléments ? Personnellement, certains aspects – notamment l’importance stratégique de la Mosquée El-Aqsad, troisième lieu saint de l’Islam construit sur l’emplacement du Temple de Salomon – furent pour moi, non pas une découverte, mais un éclaircissement nécessaire qui m’a aidé à comprendre certaines réactions fortes.

Finalement, si au départ on peut envisager cette lecture comme une long récit personnel un peu linéaire, ennuyeux car trop didactique, cette impression disparaît très vite. Sarah Glidden sait comment intéresser son lecteur. Elle peut alterner impressions personnelles et réflexions universelles. Elle se met en scène non pas dans un but nombriliste mais pour saisir les contrastes, par rapport à son groupe, par rapport aux Israéliens, par rapport à elle-même. Car, dans sa démarche, elle se retrouve rapidement confrontée à ses propres contradictions. Ensuite, Sarah Glidden nous laisse seul juge de ces mots, de ces discussions. Et c’est la grande force de cet album, éviter une propagande. Il cherche à témoigner, montrer non pas LA mais UNE réalité. Compliquée évidemment, d’ailleurs les deux dernières cases de l’album sont assez révélatrices de cet état.

Cet album est une véritable galerie de personnages, de lieux et d’événements passés ou présent. Mais il reste un simple récit de voyage avec ses limites. Par exemple, même si leur présence amène toujours des événements assez forts, on ne voit que très peu de non-juifs (grosso-modo, 3 ou 4). Le point de vue, même très ouvert, est donc forcément incomplet. Mais heureusement, l’auteure n’essaie jamais de le cacher, ce qui rend son récit honnête.

Pour conclure, Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) est un album témoignage qui vous permettra peut-être d’éclaircir votre point de vue sur cette douloureuse question géopolitique. Elle ne vous apportera pas de réponses car il reste un simple récit de voyage avec son propre point de vue. Sarah Glidden réussit le tour de force de rendre son récit dynamique malgré la linéarité inhérente à ce genre d’histoire. Cette remise en cause permanente est rafraîchissante car elle permet de toujours chercher les bonnes questions. La réponse est… compliquée. Un bon livre à lire pour sa culture politique.

A voir : la fiche-auteur sur le site de Steinkis
A lire : la chronique de du9

Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) (one-shot)
Scénario et dessins : Sarah Glidden
Traduction : Fanny Soubiran
Edition : Steinkis, 2011 (18,50€)
Edition originale : DC Comics, 2010

Public : adulte, intéressé par les récits de voyage et les questions géopolitiques
Pour les bibliothécaires : un bon livre, un peu marginal mais qui mérite qu’on le mette en avant pour son message.

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Chronique | Mister Wonderful (Clowes)


Dans un bar quelconque des Etats-Unis, Marshall patiente. Quinqua dépressif et anxieux, il attend son rendez-vous avec l’amie d’une amie, le premier depuis son divorce 6 ans auparavant. Elle est en retard, il fait des plans et ressasse inlassablement sa vie. Quand soudain… apparaît Nathalie.

Le petit monde angoissé de Daniel

Dans le monde de la bande dessinée américaine d’auteurs, Daniel Clowes est une figure incontournable. Son nom est synonyme de qualité. Il possède même un héritier en la personne d’Adrian Tomine (Loin d’être parfait). Doué pour explorer différent genre, il n’hésite jamais à surprendre ses lecteurs. Mais ce dernier excelle surtout dans un style particulier : le portrait. A l’image de Mister Wonderful, Ghost World ou David Boring sont ainsi des peintures de personnages types, souvent en décalage avec leurs époques et leurs milieux. Maniant l’humour acide et situation cocasse, voire dramatique, Daniel Clowes n’hésite jamais à malmener ses anti-héros pour nous faire prendre conscience de l’absurdité de nos petites valeurs étriquées.

Dans une certaine mesure, Daniel Clowes est un peu le Woody Allen de la bande dessinée. D’ailleurs, le format à l’italienne du livre fait penser au format d’image cinéma. De plus, en voyant le personnage de Marshall « Mister Wonderfull », on ne peut s’empêcher de penser à Manhattan avec son héros perdu, se posant des questions existentielles en sirotant son café, angoissé (ou conscient) par les vicissitudes du monde qui l’entoure et désespérément en recherche d’amour. Bref, même si je n’apprécie pas beaucoup ce terme, un personnage de looser parfait.

L’art de décaler les sons

Finalement, le moteur du récit est simple : comment un personnage comme celui-ci peut tomber amoureux et surtout séduire une femme ? Difficile… à moins de tomber sur aussi torturé que lui ! Et avec le personnage de Nathalie, je crois que nous sommes bien servis. Dans Mister Wonderful, nous assistons donc à une parade amoureuse ridicule, faite de quiproquos, de non-dits, d’interprétations ratées et de situations ubuesques. Si Daniel Clowes, fidèle à son graphisme académique, ne passe pas par un jeu de dessins ou de couleurs pour raconter son histoire, il travaille en revanche beaucoup sur l’écriture et surtout sur ce double texte qui jalonnent le récit. Ces deux textes parallèles nous permettent d’appréhender la rencontre de deux manières. Tout d’abord par un regard extérieur symbolisé par ce qui se voit et s’entend : le dessin et les dialogues. Ce point de vue est celui du Marshall « sociale ». Ensuite, par les pensées intérieures du personnage. Très souvent, et ce n’est pas une image, les deux textes se superposent dans une cacophonie visuelle qui permet de créer un décalage réel entre les images, le(s) texte(s) et la situation. L’effet est immédiat et on se prend à sourire de ces multiples contradictions qui apparaissent. On s’attache rapidement à ce personnage, à cette pensée qui vagabonde au grès des rebondissements et au bout du compte, à cette histoire d’amour tentant de naître entre deux adultes pas vraiment gâtés par les aléas de la vie. C’est rythmé, c’est décalé, et la lecture file à la vitesse de l’éclair.

Lire Daniel Clowes est à chaque fois un plaisir. S’amusant à jouer avec les codes de la comédie romantique, il dresse le portrait sympathique d’un anti-héros chronique. Bande dessinée construite comme un film de cinéma, Mister Wonderful est une œuvre drôle et intelligente, plus légère que ces œuvres précédentes. Une parfaite introduction au travail parfois exigeant de l’auteur de Ghost World. A lire donc !

A lire : la très bonne critique de du9
A  voir : la fiche album chez Cornelius

Mister Wonderful
Scénario et dessins : Daniel Clowes
Editions : Cornélius, 2011 (20€)
Collection : Solange

Public : amateurs de comédie romantique à la Woody Allen et de la BD indé américaine
Pour les bibliothécaires : bah… Daniel Clowes quoi !!

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Chronique | En Mer (D.Weing)

Dans un endroit que l’on imagine être l’Amérique ou l’Angleterre du 17e siècle, un colosse, poète sans le sous en manque d’inspiration, écume les bars d’un port. Kidnappé pour servir de matelot dans un navire en route pour Hong-Kong, il se frotte à la dure réalité de la vie en mer. (synopsis éditeur)

A la recherche de la poésie

Utiliser le terme poésie à longueur de chroniques afin de montrer toute la capacité d’une œuvre à nous emmener vers des horizons narratifs inattendus, c’est un peu le défaut de nombreux blogueurs (et je m’inclus dedans). Pourtant, parfois son utilisation n’est pas galvaudée quand, au détour d’une librairie, au coin d’une pile de livre aux couleurs fluorescentes ou vaguement marronnasses genre grosses épées et filles dénudées, on la découvre sous les airs insoupçonnés d’un petit livre aux couleurs d’embruns et aux dorures subtiles.

En Mer est l’histoire d’un poète devenu marin. Ou d’un marin devenu poète. Ou d’un homme. Non pas d’un homme comme les autres, d’un colosse haut et large comme deux colosses. Un sur-homme aux mains et pieds gigantesques qu’on s’attendrait à retrouver dans les séries plus grands publics américains mais qui est échoué là, sur l’île de la bande dessinée indépendante. Que fait-il ce personnage sans nom dont l’âme semble prise au piège dans un corps trop grand, dans un corps trop fort ? Il dort, cherche l’inspiration sans la trouver, fait des poèmes mais n’écrit pas de poésie. Personnage perdu graphiquement, personnage perdu tout court.

Et c’est la rupture, le mot qui définit le mieux la démarche de Drew Weing. En effet, En Mer est un œuvre où brutalité, subtilité, intériorité, camaraderie, travail physique et écriture se côtoient, se croisent, s’imbriquent sans jamais s’éclipser totalement. La poésie de cette histoire ne naît pas de jolis mots bien emmenés – le récit est presque muet d’ailleurs – mais par la cohabitation de ces états successifs permettant de découvrir, non pas des trésors enfouies sur des îles perdures, mais une véritable richesse intérieure qu’on n’aurait même pas imaginé à la lecture de la première planche.

Subtile simplicité

En Mer est également –  ce que j’ai qualifié en référence à l’œuvre de Marc-Antoine Matthieu – un « anti-3 secondes ». Si ce dernier multipliait les cases pour montrer une utilisation potentielle de la bande dessinée, Drew Weing fait strictement l’inverse en ne jouant que sur une seule case par planche. Oui, une seule case par planche. Bon, ben ce n’est pas de la BD alors ? Déjà, si dans 3 secondes quelques cases étaient véritablement utiles (le reste étant des intervalles à mon goût d’un intérêt limité), ici chaque dessin est à la fois porteur d’une idée et moteur pour la suite. Du coup, on se laisse entrainer par un séquençage quasi-naturel renforcé par une utilisation de la double page bien pensée. De plus, son choix d’une case par planche permet de gérer la temporalité de l’histoire. Vous le constaterez, Drew Weing joue sans cesse avec le temps de son récit. Il peut lui donner un rythme classique (temps présent, simple), le faire accélérer, le ralentir voire même lui faire faire du surplace. Un procédé qui se relève très astucieux, qui évite l’ennui et surtout, qui sert son récit.

Un récit total

Car, tout est au service du récit : le graphisme des personnages jouant sur les aprioris graphiques de ses lecteurs s’attendant à un récit d’aventure en découvrant des personnages cartoonesques, la composition case par planche qui se révèle être un jeu subtil mais aussi la dimension physique du livre qui est elle-même un aspect important de l’œuvre.

Qu’entends-je par là ? Je suis désolé mais je vais devoir spoiler un peu donc si vous n’avez pas lu En Mer, vous pouvez peut-être passer au paragraphe suivant. Je reprends : le format du livre type XIXe siècle, sa page de titre (avec la gravure et le terme « illustré ») et son titre lui-même ne sont pas sans rappeler le recueil de poésie écrit par notre héros et qui lui vaudra cette paix recherchée. Oui, ce livre est LE livre. Il serait facile d’y voir un parallèle avec le parcours de Drew Weing qui a mis 5 ans à écrire. Et si le but de ce livre n’était pas autre chose qu’une réflexion autour du pourquoi fait-on un livre et la recherche de l’inspiration ?

Sur la forme comme sur le fond, En Mer est un livre réussi. C’est une œuvre dense et subtile, jouant sur les ruptures et les paradoxes afin de désarçonner son lecteur pour l’emmener, loin très loin, non pas au milieu de la mer, mais en lui-même, dans une réflexion intérieure qui lui donnera envie de rouvrir ce livre, comme on parle à un camarade, sans trop de discours inutile. Ici, graphisme, composition et scénario sont en harmonie et offre un panel narratif superbe. Un livre joyeux et d’une humanité rare. Beau.

A noter : Cette chronique s’inscrit dans le Reading Comics Challenge de Mister Zombi (option Mort aux super-héros encore une fois !).

dessin et scénario : Drew Weing
traduction : Fanny Soubiran
éditions : çà et là (2011) 13€
éditions originales : Fantagraphics Books (2011)
public : Ado-adulte
pour les bibliothécaires : A faire découvrir absolument. Une œuvre accessible à tous les publics. Se lit vite, ne s’oublie pas.

 

immeuble

Chronique | New York Trilogie


scénario et dessins de Will Eisner
3 volumes : La Ville / Les Gens / L’immeuble
Editions Delcourt (2008)
Editions originales : Norton & Cie (1981, 1982, 1983, 1986)
Public : tous les amateurs de bande dessinée en âge de comprendre une planche de BD
Pour les bibliothécaires : Simplement incontournable.

« La grande ville n’est au fond qu’une ruche de béton et d’acier… »

Will Eisner est un génie. Oui, c’est la nouvelle de l’année ! Heureusement qu’IDDBD est là pour vous le rappeler. Oui, vous avez le droit de vous moquer. Mais est-ce que ça vous est déjà arrivé ? Savoir qu’un artiste est un mythe et pourtant être à chaque lecture surpris par son talent…

Je le savais pourtant. J’étais prévenu ! J’ai même lu des dizaines d’articles ou de livres là-dessus. J’avais des éléments de comparaison ! Pourtant en tournant les pages des trois volumes de New York Trilogie de Will Eisner, je ne pouvais m’empêcher de répéter : « c’est génial ! C’est génial ! C’est génial ! ». Au point d’obliger ma femme à aller lire son roman (un livre sans image) plus loin.

Pour recadrer cette trilogie dans son contexte, brève histoire de l’auteur. Après la seconde guerre mondiale (à laquelle il participe en tant que dessinateur), Will Eisner ne rencontre pas le succès escompté avec The Spirit, son pourtant fameux personnages de détective privé créé en 1939. En 1952, il abandonne la série et se consacre à son métier d’enseignants à l’école d’arts visuels de New York. Durant les années 60 et 70, il dessine peu de bandes dessinées. Mais son envie d’évoquer sa ville, sa population et son passé devient le ferment d’une nouvelle approche dans son œuvre. Elle forge surtout une période charnière de l’histoire de la BD américaine. En effet, en 1978, il publie A Contract with God (Un pacte avec Dieu) considéré comme l’un des premiers romans graphiques. Jusqu’à sa mort à l’âge de 87 ans en 2005, Will Eisner consacre la majorité de son œuvre à l’histoire du petit peuple New Yorkais.

New York Trilogie regroupe les nombreuses histoires publiées dans les albums Big City édités dans les années 80. Pour plus de précision concernant l’édition Delcourt, je vous invite à cliquer sur ce lien démêlant les tenants et les aboutissants de cette publication. Durant ces récits, parfois longs parfois courts, parfois muets ou bavards, Will Eisner croque avec un talent d’observateur hors du commun le folklore de la vie urbaine sous ses aspects les plus divers. Utilisant trois focales correspondant aux trois albums (Les Gens, La Ville, L’immeuble), il mélange poésie du quotidien et fantastique, situation improbable et analyse sociologique. Comme l’a fait Woody Allen au cinéma, il signe une véritable déclaration d’amour à sa ville et à toutes ses composantes.

Mais surtout, les pages de Will Eisner grouillent, virevoltent de vie. Il créé des planches audacieuses, n’hésitant pas à casser les codes de la bande dessinée classique, utilisant le texte comme un dessin et son trait comme une phrase. Un trait précis, efficace et dynamique doté d’un sens de la composition et de la mise en scène inimitable. Avec Will Eisner, une bouche de métro devient la scène d’un petit théâtre urbain et un immeuble le personnage central de la vie de quatre personnes d’origines diverses. Il ne suffit que d’un instant pour pénétrer dans l’atmosphère poussiéreuse et enfiévré de la rue new yorkaise. Dans cet espace de liberté, les éléments graphiques et narratifs sont intimement liés. L’art de la fusion texte-image qu’est la bande dessinée prend tout son sens. La modernité frappe et on contemple comme un enfant, en se taisant doucement. On prend un cours de BD. On rit et on pleure.

Et au milieu, ce personnage, un petit bonhomme incrusté dans les pages le nez sur un carnet de croquis, invisible mais présent : l’observateur du quotidien. Dans le dessin de Will Eisner, il y a, on le devine, des heures et des heures de regards sensibles posés sur le monde. Un regard d’artiste, un regard de génie furieusement poète.

A découvrir : le site officiel de Will Eisner (en anglais)
A lire : la biographie de Will Eisner sur Wikipedia
A (re)lire : la chronique de KBD sur Un Contrat avec Dieu brillamment rédigé par notre ami Champi

A noter : cette chronique s’inscrit dans le Reading Comic Challenge de Mr Zombi. Un album qui entre dans l’option A mort les superhéros !

Chronique | Peter et Miriam, première partie

peter_et_miriamscénario et dessins de Rich Tommaso (Etats-Unis)
éditions çà et là (2010, 2007 aux USA)
Public : Adulte et nostalgique dans années 80
Pour les bibliothécaires : Pas indispensable dans un premier temps, mais intéressant dans un fonds BD américaine à développer.

C’est un roman d’amitié…

Le 26 juillet 1977, Mme Martinelli rend service à Mme Capaldi en acceptant de garder sa fille Miriam pour quelques heures. Un peu timide, cette dernière s’installe dans un coin du salon familial où la télévision est en marche. Très vite, le jeune Peter Capaldi vient la voir et, très vite, l’insupportable casse-pieds qu’il est ne tarde pas à faire sourire Miriam… Petit récit d’une rencontre et début d’un grande amitié ponctuée de sentiments inavoués, de bêtises assouvies, de sérieux et d’exaltations cinématographiques. Cette amitié est le miroir de deux vies, deux vies d’enfants-ado dans l’amérique des années 80.

Dans un superbe écrin réalisé par les éditions çà et là – on ne soulignera jamais assez la qualité de cet éditeur – on trouve un recueil de mini-histoires (rarement plus de 4/5 planches) qui sont une multiplication de focus sur des événements de la vie des deux protagonistes principaux. Ne respectant à aucun moment un ordre chronologique établi, Rich Tommaso fait une description par touches précises et successives. Adolescents, enfants, jeunes adultes, il dresse le portrait de leurs intériorités, de leurs errances, de leurs insatisfactions mais aussi de leurs bonheurs. L’un et l’autre se soutiennent, l’un et l’autre se poussent.peter_et_miriam_planche

Marqué par l’école américaine du strip sans en être prisonnier, avec un trait qui rappelle par instant Charles M. Schultz, Rich Tommaso multiplie les histoires à un  rythme effréné. Les 104 planches se lisent assez rapidement et  peut-être même un peu trop. En effet, on a parfois l’impression de passer un peu vite sur des situations qui auraient mérité plus d’approfondissement. Cependant, la richesse du livre repose sur une approche très sensible des personnages d’où, à mon avis, le besoin d’une double lecture. Si la première permet de découvrir Peter et Miriam, la seconde offre la possibilité d’apprécier pleinement la partie immergée de l’œuvre et de profiter finalement d’une description très fine et qui se révèle finalement plus posé, entière et passionnante.

Cette première partie est donc un très joli livre sur l’amitié et, même si elle s’avère assez peu sûr de soi, une vision positive de la jeunesse américaine des années 80. Sur IDDBD, on attend déjà la suite avec impatience car la trop courte lecture nous laisse un peu sur notre faim ! Finalement, on s’attache au personnage car chacun rêverait d’une amitié aussi sincère. Une belle leçon d’humanité.

A lire : un extrait sur le site des éditions çà et là (pdf) et la fiche album

A voir : la critique de Krinein

A voir : le site de Rich Tommaso (en anglais, sorry)

A noter : cette chronique s’inscrit dans le challenge BD de Mr Zombi auquel IDDBD participe !

A noter : cette chronique clôt le mois spécial BD américaine sur IDDBD.


Chronique : Swallow me whole

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scénario et dessins de Nate Powell
Editions Casterman, collection Ecritures (2009)
Public : Adulte, amateur de roman graphique américain
Pour les bibliothécaires : Incontournable !
Eisner Award du Meilleur Roman Graphique 2009

Le magicien et le crapaud

Dans une ville moyenne des Etats-Unis, Ruth et Perry sont deux faux-jumeaux pré-ados en apparence bien ordinaire. Ils se rendent chaque jour dans un collège très marqué par une religion radicale, ont leurs relations et leurs habitudes. Cependant, chacun cultive un jardin secret un peu particulier : Perry voit et entend un petit sorcier qui lui demande de dessiner ses prophéties, Ruth entrepose des bocaux remplis d’insectes morts avec lesquels elle communique. Touts les deux veillent sur le secret de l’autre. Mais le temps passant ce qui apparaît comme une lubie d’enfants pourrait bien avoir des répercussions inquiétantes…swallow_me_whole_Nate_Powell_1

Dense et riche dans son propos, à la fois réaliste et onirique dans son graphisme, Swallow me whole fait partie de ses albums dont il est nécessaire de digérer le contenu après l’avoir lu afin de se poser les bonnes questions. Dans un premier temps, on serait facilement tenté de le comparer au très réussi Blankets de Craig Thompson : même période de la vie, même situation sociale et culturelle de l’environnement, même attrait pour un graphisme proche de l’école européenne. Cependant, il convient de s’arrêter là car Nate Powell aborde l’adolescence dans sa partie la plus obscure là ou Craig Thompson y voyait de la lumière.

swallow_me_whole_Nate_Powell_2Cette histoire est composée de petites touches du quotidien s’enchaînant à une vitesse vertigineuse. Autour des deux protagonistes principaux, que nous suivrons de 12 à 16/17 ans environ, gravitent toute la population habituelle : des parents aux réactions tardives, une grand-mère qui perd la tête, des professeurs à la merci des croyances locales (en particulier la prof de biologie qui se doit d’éviter les théories évolutionnistes), des amis exclus de la bulle du frère et de la sœur, des médecins… Chacun apporte sa pierre à l’édifice du récit, sa part de vérité dans le développement des deux personnages et de responsabilité dans les événements qui suivront. Malgré tout cet entourage, c’est l’absence d’écoute qui prévaut. La mère de Ruth et Perry devenant sourde au fur et à mesure de l’histoire en est une métaphore particulièrement bien réussie.

Graphiquement, c’est une réussite véritablement exceptionnelle ! Nate Powell alterne entre un dessin au trait simple et des moments de pures folies en adéquation avec son récit. Le mal-être transparaît dans des traits parfois durs et rares sont les moments d’apaisements. Seuls les délires des personnages peuvent amener à une (relative) sérénité. Cette violence sous-jacente est absolument bouleversante et entraîne le lecteur au fond des choses…swallow_me_whole_Nate_Powell_3

Dans cette vision radicale de l’adolescence, et au travers elle d’une certaine Amérique, Nate Powell dresse un portrait de la folie. Pour tenter de répondre à l’énigme Ruth et Perry, il explore de multiples voies, sans qu’aucunes ne soient véritablement une réponse, sans qu’aucunes ne soient totalement absurdes. Complexe et d’une incroyable richesse, Swallow me whole,  peut sans doute être considéré comme une œuvre incontournable du roman graphique américain… à condition d’y pénétrer et de résister à sa charge émotionnelle.

A lire : la critique positive de Melville sur sceneario.com
A lire : la critique négative de David Taugis sur ActuaBD
A découvrir (pour mettre tout le monde d’accord) : les premières pages sur BDGest’

A noter : cette chronique s’inscrit dans le challenge BD de Mr Zombi auquel IDDBD participe !