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City Hunter (Tsukasa Hojo)

Quand vous n’avez plus d’espoir, que la justice ou la police ne peuvent plus vous aider, alors laissez le message XYZ à la gare de Shinjuku. Car dans la jungle du quartier tokyoïte, le duo City Hunter règle les affaires sensibles. Derrière ce pseudonyme se cache le sage Hideyuki Makimura et l’exubérant Ryo Saeba. Un duo de choc dans une ville menacée par les cartels de la drogue sud-américains. Continuer la lecture

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Chronique | Kuzuryû (Shôtarô Ishinomori)

Kuzuryû est un apothicaire itinérant. Dispensant ses services aux quatre coins du Japon de l’ère Edo (1603-1868), il peut, moyennant 90 ryô, devenir un tueur à gages. Mais sous ce paradoxe se cache en réalité une quête plus complexe, celle de son passé et de son avenir…

Un maître du manga moderne

Publié à partir de 1971 dans le magazine bimensuel Big Comic, Kuzuryû fait partie des œuvres majeures de Shôtarô Ishinomori, auteur important du manga moderne. Élève puis collègue de Tezuka, il signe notamment Cyborg 009 (disponible chez Glénat) ou Hokusaï (Kana). Hors bande dessinée, il est également le créateur de San Ku kaï, la première série japonaise débile à succès comme nous les aimions (l’ancêtre de X-Or et autres Bioman). Disparu en 1998, Shôtarô Ishinomori laisse derrière lui une œuvre foisonnante dont je ne vais pas faire le détail ici. Je vous laisse découvrir.

Comme le souligne Karyn Poupée dans la postface de cette intégrale de plus de 650 planches, Kuzuryû s’inscrit dans la grande tradition japonaise du Jidaïgeki Jidaïmono pour les mangas – ou plus simplement drame historique. Véritablement ancré dans l’époque Edo qui précède l’industrialisation massive du Japon (ère Meiji), ces histoires sont pour les japonais une manière de s’inscrire dans leurs traditions et constituent un retour aux sources. N’oublions pas que cette série a été écrite seulement 25 ans seulement après la fin de la seconde guerre mondiale dans un japon qui recherche encore des repères.

Ainsi, Kuzuryû repose sur des normes très établies : précision dans le détail historique, dans les descriptions des pratiques sociales, des combats de sabre… Mais la figure héroïque demeure l’élément le plus important. A la différence du Gekiga (littéralement dessin dramatique), il ne s’agit pas ici de montrer le rapport d’un individu commun face à une société  contemporaine cruelle mais de plonger une figure héroïque dans un tourbillon de rebondissements (au sens théâtral du terme) entrainant avec lui le lecteur. En orfèvre du manga, Shôtarô Ishinomori maitrise parfaitement cette démarche.

La voie du héros

Kuzuryû, le personnage principal remplit particulièrement bien son rôle. Charismatique, il répond parfaitement à l’idée que l’on peut se faire du héros japonais. Dans un certain sens, on retrouve les traits de Zatoïchi ou de Miyamoto Musashi . Vagabond sans attache, humain recherchant l’excellence, il est à la fois guérisseur et meurtrier. Il bénéficie d’une aura de mystères et de contradictions qui s’effrite au fur et à mesure de l’avancée du livre. Comme tous les héros, il doit dépasser ses limites physiques et psychologiques pour atteindre son but. Sa quête personnelle s’en trouve renforcée.

Mais cette tâche s’annonce compliquée. Kuzuryû traverse 25 chapitres plutôt longs qui permettent de se ménager du temps pour développer de vrais petites histoires. Là encore, Shôtarô Ishinomori s’inscrit dans la grande tradition du manga classique : une histoire principale qui avance par touches successives avec des chapitres relativement indépendant mais se nourrissant des précédents. Et effectivement, si chaque partie possède sa propre intrigue, toutes servent l’histoire principale par un détail, un personnage récurrent ou une avancée majeure. Résultat, ça  progresse et il difficile se sortir du tourbillon des aventures de l’apothicaire-tueur à gages. Physiquement, le poids du livre et sa longueur peuvent être dissuasifs (je l’ai lu en 2 soirs). Cependant, cette volonté constante de faire progresser l’histoire sans pour autant sacrifier à la précision de l’intrigue rend l’ensemble passionnant. L’univers est riche à la fois de sa multitude personnage mais aussi de l’ imagination d’un auteur qui paraît sans cesse se renouveler. Les surprises sont donc de mises. La vie et la mort sont le lot quotidien des personnages, bons ou mauvais. Folie, mort, traitrise, perversion sont au rendez-vous et tout cela décrit parfois d’une manière très crue. Dans Kuyzuryû, il n’y a pas beaucoup d’instant de relâche. Tout est très sérieux ici, la dérision n’existe pas.

Graphiquement, le temps a fait un peu son œuvre. On sent l’influence d’Osamu Tezuka avec un certain nombre de codification graphique et une composition parfois un peu désuète. Mais la série a 40 ans, ne l’oublions pas. J’ai particulièrement apprécié les adaptations du trait en fonction des besoins. Réaliste et précis en accord avec les principes du Jidaïgeku – un genre qui se veut narratif et descriptif – et plus figuratif quand il se dépouille pour se recentrer sur les pensées, les rêves ou les actions des personnages. Bref, un dessin en harmonie avec son sujet. Le signe d’une grande maîtrise de l’artiste.

Kuzuryû est une œuvre intéressante et passionnante. Intéressante pour son caractère patrimonial évidemment, passionnante par la grande qualité de sa réalisation. Un univers riche créé par un auteur historique du manga moderne. Bref, à lire absolument par sa culture de bédéphile ou pour son plaisir personnel… ou les deux !

A lire : la chronique de BDGest‘ et celle d’Yvan

Kuzuryû (one-shot)
Scénario et dessin : Shôtarô Ishinomori
Editions : Kana, 2011 (18€)
Collections : Sensei

Public : Adulte, amateur de récit de samouraï
Pour les bibliothécaires : un one-shot intéressant pour un fonds se voulant très représentatif. Pas indispensable pour les petites structures (sauf si vous avez des amateurs de manga plus anciens)

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Chronique | La Dynastie Donald Duck T1 (Carl Barks)

Dernière chronique de l’année pour IDDBD ! Dans mon sac de voyage, j’emporte quelques bonnes lectures qui vous retrouverez certainement durant le mois de janvier 2012. J’avais quelques albums sous la main ces derniers jours mais ils ne m’ont pas beaucoup inspiré. Pas du tout même. C’est pourquoi je me suis repenché avec nostalgie sur l’intégrale Carl Barks dont j’avais acheté le premier volume cette année. Pourquoi nostalgie ? C’est tout simplement l’un des premiers héros à avoir bercé mon enfance de lecteur de BD. Si vous lisez cette chronique, c’est grâce (ou à cause) de lui !

Qui ne connaît pas le plus célèbre des canards créé par Dick Lundy pour les studios Disney en 1934 ? Hystérique, colérique, malchanceux mais aussi courageux et espiègle, Donald Duck c’est un peu un monsieur tout-le-monde. De petits boulots en multiplication de dettes, il est comme vous et moi, bien souvent en galère. Mais chose incroyable, il se débrouille toujours pour se retrouver dans des aventures extraordinaires capables de lui faire oublier les multiples soucis de son quotidien. Faut dire qu’avec sa famille… Car Donald n’est pas seul à Donaldville la bien nommée. Il est accompagné par ses neveux (les fameux Castor Junior Riri, Fifi, Loulou), ses cousin Gontran Bonheur et Gus, sa jolie cousine Daisy, Grand-mère Donald, et surtout le non-moins célèbre Scrooge Mc Duck alias Onc’Picsou, le canard le plus riche du monde. N’oublions pas non plus Géo Trouvetou, les Rapetou ou Miss Tick

Mais tout ça, vous le connaissez aussi bien que moi. Sauf si vos parents communistes vous interdisaient de lire cette « littérature capitaliste », vous avez sans doute parcouru les multiples chasses au trésor ou les improbables aventures du quotidien dans l’univers Duck. Le titre de ce premier recueil, La Dynastie Donald Duck, n’est pas qu’un simple titre, c’est la réalité d’un univers riche développé presque exclusivement par un seul homme : Carl Barks. Celui que l’on surnommait affectueusement l’homme des canards a consacré 40 ans de carrière au palmipède à vareuse, a écrit plus de 700 histoires. Comme tous les grands auteurs, il a lui-même des héritiers. Citons l’américain Don Rosa et sa Jeunesse de Picsou.

Paradoxalement, les amateurs de bandes dessinées européennes voient plutôt d’un mauvais œil les publications Disney. Ersatz de sous-BD uniquement bonnes à figurer dans des magazines pour enfants vite lu et vite oublier ? On ne peut pas toujours leur donner tord, il y a beaucoup de choses inintéressantes. Cependant, les œuvres de Carl Barks sont marqués d’une griffe particulière qui les font immerger. Je crois qu’on appelle ça le talent.

En 60 ans (1950-1951 pour ce volume) certaines histoires sont devenues un peu désuètes. Cependant la plupart ont gardé beaucoup de dynamisme et d’intérêt. Si dans les formats courts (entre 10 et 15 planches pour la plupart) l’auteur n’a pas eu le temps de tergiverser, allant droit au but dans sa narration, les histoires aux formats plus longs (entre 30 et 40 planches) sont des véritables exemples de construction de scénarios. Il alterne péripéties et temps morts, suspense et révélations. Pas de doute, Carl Barks était un conteur. D’ailleurs 60 après, les enfants – je sais j’ai testé avec mes filles– accrochent très facilement à ses histoires (faussement) simples.

Mais à quoi reconnaît-on une bonne BD ? Allez, je suis certain que vous avez la réponse ! Je l’ai déjà dit en plus ! Bon ce sont les vacances alors je passe pour cette fois. Une bonne BD c’est une adéquation parfaite entre scénario et dessin. Est-ce le cas ici ? Oui, assurément car tout le travail narrative se retrouve également dans le dessin. Contrairement à plusieurs bande dessinée jeunesse européenne des années 60, le graphisme de Carl Barks n’est pas vraiment marqué par le temps. Si les décors simples mais réalistes sont ceux du monde des années 50 (comme les décors de Tintin par exemple), les caricatures cartoonesques n’ont pas pris une ride. Donald et ses camarades sont toujours en mouvement. Rien n’est statique même si le découpage est très classique. Comme ses histoires, Carl Barks signe un dessin d’une efficacité d’orfèvre, un travail d’artisan et d’artiste.

Pour ces fêtes, je vous conseille donc de vous repencher sur ce grand ancêtre de la bande dessinée américaine disparu en 2000. Cela vous permettra de jeter un autre regard sur des productions souvent mal connues par le public européen. Mais c’est vrai que Disney n’a autorisé la publication au format album que très récemment en Europe. Alors n’hésitez pas, jetez vous sur ces petits trésors d’inventivités. Il ne me reste plus qu’à vous souhaitez de joyeuses fêtes ! Et j’espère que le père Noël vous aura apporter quelques bonnes BD… Si il lit IDDBD, ça devrait le faire !

A voir : la fiche album chez Glénat
A lire :
la biographie de Carl Barks sur wikipedia

Titre : La dynastie Donald Duck : sur les traces de la licorne et autres histoires (5 volumes parus)
Collection : Intégrale Carl Barks
Editions : Glénat, 2010, 29€
Editions originales : Disney

Public : Jeunesse
Pour les bibliothécaires : un grand classique de la bande dessinée mondiale. Un maître tout simplement.

 

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Chronique | L’histoire du Corbac aux baskets

Un jour, le docteur Verlecorbo, pyschiatre, voit sonner à sa porte un étrange individu. Armand Corbackobasket a un problème. Il y a encore quelques mois, il était un homme comme vous et moi. Aujourd’hui il est couvert de plumes et ressemble à un corbeau. En fait, il est un corbeau. Mais le plus grave, ce qui ne pardonne pas, la chose la plus inimaginable possible, c’est qu’il porte des baskets !

Un conteur de l’universel

Dans la bande dessinée contemporaine, nous avons des formidables auteurs, des gens capables de nous  emmener dans leur univers, de nous émouvoir, de nous faire rire aux larmes et parfois même de  changer notre vision de la vie. Ce média et ses auteurs sont capables des mêmes petits miracles que les plus grandes œuvres d’art.

Pourtant, peu d’auteurs sont véritablement des conteurs comme Fred. Oui, je fais une différence entre un conteur et un raconteur. Fondamentalement, ils créent des histoires tous les deux, c’est vrai. Cependant, quand le second fait appel à notre raison et notre culture, le premier tire sur la bobinette de l’enfance, joue avec nos sens premiers.

Avec Fred, lire une histoire est comme jouer aux billes ou à la marelle, il y a à première vue une joie innocente et une absence de raisonnement qui en devient presque extraordinaire. Une innocence que l’on retrouve dans les deux personnages principaux de cette histoire, le psy comme Armand. Ici, nous sommes tout simplement portés par une espèce de magie informe, une auto-dérision constante qui nous fait perdre nos repères et qui ne lâche pas jusqu’aux dernières pages… et un peu après.

Un capharnaüm organisé

Mais comment fait-il ? Les magiciens partagent assez peu leurs secrets, nous ne pouvons qu’entr’apercevoir ce qu’ils daignent nous laisser. Qu’est-ce qui frapppe chez l’ami Fred ? Décrire son dessin est compliqué car c’est une espèce de joyeuses fêtes de soirées entre un Reiser et un Gébé (dont il fut acolyte chez Hara-Kiri) avec un Jean-Jacques Sempé venu par hasard parce qu’il a vu de la lumière. Tout cela donne un trait à la fois souple et précis, à la fois caricatural et réaliste. Mais son dessin fourmille avant tout de mille détails qui feront sourire les lecteurs les plus attentifs. Résultat, des planches graphiquement très fournies.

Des planches fournies aussi par une écriture omniprésente. Éléments graphiques au même titre que les dessins, ces bulles jouent sur le rythme de la lecture. Ainsi, on passe de très longs récits de la part du corbeau à des dialogues très courts et dynamiques. En fait, l’esprit des textes de Fred peut tout à fait être comparé à celui d’un Raymond Devos. On y retrouve la même recherche du plaisir du bon mot, de la plaisanterie suspendue sous les jeux de langage. Il y a comme un élan d’insouciance, d’une profonde légèreté teinté d’un bon brin d’anarchie.

Rire pour pleurer, pleurer pour rire

Et pourtant, sous cette étonnante légèreté, L’histoire du corbac aux baskets aborde des thèmes très lourds : xénophobie, culte de l’apparence, traditionalisme à outrance, folie…  Des thèmes qui sont encore (et même encore plus) d’actualité aujourd’hui. Mais pour éviter d’en pleurer, Fred décide de jouer sur la métaphore en faisant de « l’étranger » un corbeau rejeté sous un prétexte fallacieux : les indécentes (et bien pratiques) baskets ! Entre crises sociales et préjugées, Fred dresse un catalogue des situations et des phrases classiques de l’hypocrisie et du racisme ambiant. Quelques chansons de Zebda nous reviennent alors en tête. A la fois dérangeant par sa simple présence, unique détenteur de l’atteinte à la bonne morale et boucs émissaires évident,  rien ne sera épargné au pauvre Armand. Il est à son tour l’étranger, l’artiste, le jeune, le pauvre, le fou… Mais je ne vais rien vous dévoiler, sinon que les surprises et les rebondissements cocasses seront au rendez-vous sous l’égide de ce docteur étrange qui pratique une psychiatrie fredienne.

Vous l’aurez compris, je vous invite avec insistance à découvrir Fred, auteur majeur des années 80/90, malheureusement un peu oublié depuis l’avènement de la Nouvelle BD. Mais que ce soit avec L’histoire du Corbac au basket, L’histoire du conteur électrique, le Magic Palace Hotêl, Le Petit Cirque ou Philémon, lire les œuvres de cet auteur à la fois tendre et cruel est un rafraichissement total, un bonheur pour nos cerveaux englués de réalité visqueuse.  Par le biais du rire, Fred dénonce les travers de nos sociétés avec la grâce des artistes du bon mot. Car, il y a tout un plaisir de l’écriture, une volonté de montrer que la bande dessinée est avant tout un art narratif avant d’être un art uniquement graphique. Un chef d’œuvre couronné à juste titre par le Prix du meilleur album 1994.

scénario et dessin de Fred
Editions : Dargaud (1993)
Public : Ado-Adultes
Pour le bibliothécaires : si vous ne l’avez pas déjà c’est que vous avez un souci… Grand classique et prix d’Angoulême 1994

A lire : Fred, sa vie son œuvre sur wikipédia
A découvrir : une présentation de la série Philémon
A voir : la présentation de la retrospective Fred
A lire : La chronique de l’album dans la bodoïthèque

 

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Chronique | New York Trilogie


scénario et dessins de Will Eisner
3 volumes : La Ville / Les Gens / L’immeuble
Editions Delcourt (2008)
Editions originales : Norton & Cie (1981, 1982, 1983, 1986)
Public : tous les amateurs de bande dessinée en âge de comprendre une planche de BD
Pour les bibliothécaires : Simplement incontournable.

« La grande ville n’est au fond qu’une ruche de béton et d’acier… »

Will Eisner est un génie. Oui, c’est la nouvelle de l’année ! Heureusement qu’IDDBD est là pour vous le rappeler. Oui, vous avez le droit de vous moquer. Mais est-ce que ça vous est déjà arrivé ? Savoir qu’un artiste est un mythe et pourtant être à chaque lecture surpris par son talent…

Je le savais pourtant. J’étais prévenu ! J’ai même lu des dizaines d’articles ou de livres là-dessus. J’avais des éléments de comparaison ! Pourtant en tournant les pages des trois volumes de New York Trilogie de Will Eisner, je ne pouvais m’empêcher de répéter : « c’est génial ! C’est génial ! C’est génial ! ». Au point d’obliger ma femme à aller lire son roman (un livre sans image) plus loin.

Pour recadrer cette trilogie dans son contexte, brève histoire de l’auteur. Après la seconde guerre mondiale (à laquelle il participe en tant que dessinateur), Will Eisner ne rencontre pas le succès escompté avec The Spirit, son pourtant fameux personnages de détective privé créé en 1939. En 1952, il abandonne la série et se consacre à son métier d’enseignants à l’école d’arts visuels de New York. Durant les années 60 et 70, il dessine peu de bandes dessinées. Mais son envie d’évoquer sa ville, sa population et son passé devient le ferment d’une nouvelle approche dans son œuvre. Elle forge surtout une période charnière de l’histoire de la BD américaine. En effet, en 1978, il publie A Contract with God (Un pacte avec Dieu) considéré comme l’un des premiers romans graphiques. Jusqu’à sa mort à l’âge de 87 ans en 2005, Will Eisner consacre la majorité de son œuvre à l’histoire du petit peuple New Yorkais.

New York Trilogie regroupe les nombreuses histoires publiées dans les albums Big City édités dans les années 80. Pour plus de précision concernant l’édition Delcourt, je vous invite à cliquer sur ce lien démêlant les tenants et les aboutissants de cette publication. Durant ces récits, parfois longs parfois courts, parfois muets ou bavards, Will Eisner croque avec un talent d’observateur hors du commun le folklore de la vie urbaine sous ses aspects les plus divers. Utilisant trois focales correspondant aux trois albums (Les Gens, La Ville, L’immeuble), il mélange poésie du quotidien et fantastique, situation improbable et analyse sociologique. Comme l’a fait Woody Allen au cinéma, il signe une véritable déclaration d’amour à sa ville et à toutes ses composantes.

Mais surtout, les pages de Will Eisner grouillent, virevoltent de vie. Il créé des planches audacieuses, n’hésitant pas à casser les codes de la bande dessinée classique, utilisant le texte comme un dessin et son trait comme une phrase. Un trait précis, efficace et dynamique doté d’un sens de la composition et de la mise en scène inimitable. Avec Will Eisner, une bouche de métro devient la scène d’un petit théâtre urbain et un immeuble le personnage central de la vie de quatre personnes d’origines diverses. Il ne suffit que d’un instant pour pénétrer dans l’atmosphère poussiéreuse et enfiévré de la rue new yorkaise. Dans cet espace de liberté, les éléments graphiques et narratifs sont intimement liés. L’art de la fusion texte-image qu’est la bande dessinée prend tout son sens. La modernité frappe et on contemple comme un enfant, en se taisant doucement. On prend un cours de BD. On rit et on pleure.

Et au milieu, ce personnage, un petit bonhomme incrusté dans les pages le nez sur un carnet de croquis, invisible mais présent : l’observateur du quotidien. Dans le dessin de Will Eisner, il y a, on le devine, des heures et des heures de regards sensibles posés sur le monde. Un regard d’artiste, un regard de génie furieusement poète.

A découvrir : le site officiel de Will Eisner (en anglais)
A lire : la biographie de Will Eisner sur Wikipedia
A (re)lire : la chronique de KBD sur Un Contrat avec Dieu brillamment rédigé par notre ami Champi

A noter : cette chronique s’inscrit dans le Reading Comic Challenge de Mr Zombi. Un album qui entre dans l’option A mort les superhéros !

Garulfo

Garulfo-De Mares en châteauxscénario d’Alain Ayroles
dessins de Bruno Maïorana
Editions Delcourt (Terres de Légendes)
6 volumes

Cloaque Humanitaire

 Il était une fois l’histoire d’une grenouille prénommée Garulfo. Exaspérée par sa modeste et fragile condition d’amphibien, il décida – car Garulfo était un mâle, les grenouilles n’étant pas les femelles des crapauds – de devenir ce qui se faisait de mieux dans la condition terrestre : un homme ! Après une rencontre avec Madame la fée (qui est soit dit en passant est autant bonne fée que la non moins fameuse Radada), le voici plongé dans la dure réalité du monde féodal et sauvage de l’humanité. 

Garulfo
série en 6 volumes

Qu’est-ce qui est bon dans Garulfo ? Et bien tout, rien que ça ! L’univers d’abord. Il se nourrit des contes de l’enfance et des adaptations de ces derniers, allant y chercher images et personnages afin de remanier le tout dans de sempiternelles galipettes scénaristiques. Ainsi, le récit prend une profondeur surprenante pour ce genre de bd, la multiplication des personnages, des références, des petits détails prenant soudainement une importance inattendue ajoute à chaque fois un peu plus de piment à une histoire à priori simple. 

L’écriture ensuite, celle d’Alain Ayroles (à ne pas confondre avec François, plutôt édité chez L’Association), le papa du nom moins mythique De Capes et de Crocs. Ici aussi, on retrouve ce même plaisir des (bons) mots, des dialogues ciselés et des surprises à chaque coin de case. La douce naïveté de son personnage principal, la cruauté et l’idiotie de la race humaine fournissent sans cesse des situations décalées et logiquement humoristiques. Alain Ayroles prend un malin plaisir à décortiquer les contes et à malmener ses figures emblématiques (du Garulfopourfendeur de dragon à la princesse bimbo). Mais l’idée principale, prendre une grenouille comme héros principal d’un roman d’apprentissage, un des thèmes favoris des conteurs/auteurs depuis la nuit des temps, est déjà en soi très iconoclaste. 

Et enfin, le dessin celui de Bruno Maïorana, superbe dessinateur s’amusant autant à glisser des détails qu’à créer des décors somptueux et variés. Vous vous baladerez dans les bois, les châteaux, dans l’antre d’une sorcière, vous exploserez de rire en découvrant les attitudes des personnages et serez peut-être intimidé et curieux devant des scènes grandioses. Et tout cela dans un univers graphique très cohérent. 

Garulfo est, dans le bon sens littéraire du terme, une vraie farce. Entre conte et pièce de théâtre où rebondissements et situations farfelues se mêlent aux petites attaques sur les travers de l’humanité. Mais Garulfo, c’est surtout deux auteurs qui ont pris une immense plaisir à façonner leur petite histoire de grenouille découvrant les joies de l’humanité. Évidemment, ce plaisir est communicatif et se transmet au travers de la lecture des deux « livres » constituant la série (tome 1 à 2, puis de 3 à 6). Sans aucun doute, Garulfo laissera forcement une marque différente dans votre esprit. Celle d’un petit sourire et d’une espèce de nostalgie inhérente à l’univers des contes. 

A lire : l’interview d’Alain Ayroles dans BD sélection
A lire : la chronique de Mo’ la fée
 

Attention : cette chronique s’inscrit dans le Challenge BD lancé par Mr ZOMBI et auquel participe IDDBD

Silence

(scénario et dessins de Didier Comés, Casterman)

Hugo Pratt, José Munoz, Chabouté et au milieu Didier Comés. Les deux premiers sont des pères artistiques, l’autre est le fils spirituel, héritier direct d’une certaine forme de BD, de l’esprit des conteurs d’histoires. Ceux qui, à la veillé, faisaient frissonner enfants et adultes avec leurs histoires fantastiques de sorcières et de petites ou grandes lâchetés.

En 1979, dans la fameuse revue (A suivre), Comés entre dans la cour des grands auteurs avec un idiot du village au nom poétique et révélateur de Silence. A Beausonge, obscur patelin des Ardennes belges, ce gentil benêt est le garçon de ferme d’Abel Mauvy, un odieux personnage à la mine grasse et aux accents vulgaires. Traité au rang d’animal ou d’outil par la plupart des habitants, Silence n’éprouve pourtant aucun ressentiment.

Mais un jour, alors qu’il a été prêté par son maître à un autre paysan, sa curiosité le pousse à pénétrer dans une grange interdite où il va faire la connaissance de La Sorcière, une étrange et pénétrante femme qui lui révèle alors une secret enfoui depuis plus de 20 ans… un secret qui va l’amener à découvrir le chemin de la haine.

Considérer Silence comme LE chef d’œuvre de Comès apparaît presque comme une évidence. En effet, cet album pose déjà les bases du travail qu’il réalisera pour Casterman tout au long des années 80/90. Un trait obscur mélangeant réalisme et caricature, un jeu précis de lumière avec les noirs et les blancs (on évitera pour profiter pleinement de l’œuvre les éditions colorisés, merci !) et surtout le sens du récit. Il construit l’intrigue, fait rebondir l’histoire tout en lui donnant une direction que l’on devine tragique et inéluctable. Après tout, Silence est une histoire de vengeance et d’injustice.

Mais, et c’est sans doute l’une des premières fois en BD, ces histoires de vengeance, trahisons et autres coups tordus ne se passent pas dans les ors d’un palais mais au plus profond de la campagne. Dans cet îlot perdu au milieu du monde, le petit royaume crasseux de Beausonge est peuplé de lâches, de crédules, de manipulables, de traîtres, de profiteurs. Bercés entre les croyances chrétiennes et païennes, ces gens semblent bien vivre dans un univers à part où la consanguinité à fait son effet. Finalement, seuls les idiots ou les étrangers y font preuve d’humanité. Mais voilà, les étrangers dérangent et les idiots font peur… Alors le règne de la honte et de la terreur prend sa place… avec son lot de sorciers et de bêtise humaine.

Didier Comès frappe fort, sa compromission, sans facilité. Il décrit, taille dans cette mauvaise herbe et laisse cette atmosphère pesante gagnée en puissance pour l’apogée finale. Lire Silence, c’est pénétrer dans ce monde, se laisser prendre et n’en sortir qu’avec une part de dégoût dans la bouche. Le genre humain est ce qu’il est… et il n’y a rien de bien glorieux.

Silence a fêté ses 30 ans en 2009. Si le graphisme n’est sans doute plus aussi novateur qu’à l’époque, l’efficacité de la construction et du propos reste efficace. Évidemment, pour les habitués des mangas et du trait des années 2000, Comès peut surprendre et rebuter. Mais combien de bonnes lectures aurions-nous manquer si nous n’étions pas passer outre le graphisme (pour ma part au moins 20 et surtout V pour Vendetta…) ?

Sans être moraliste (enfin ne le prenez pas comme ça hein !), lire Silence, c’est se forger une culture historique de la bande dessinée en mettant le doigt dans les œuvres des années 70/80, celle des Futuropolis, (A suivre), Metal-hurlant ou Fluide Glacial (de la grande époque). C’est découvrir la richesse artistique de cette période et de cette génération qui a ouvert la voie à des éditeurs et à des auteurs artistiquement ambitieux des années plus tard. Bref, lire Silence et Comès, c’est s’ouvrir des portes pour comprendre la BD d’aujourd’hui et plus que tout, c’est redécouvrir un trésor. Trésor qui a obtenu le prix du meilleur album à Angoulême en 1981.

A lire : le dossier Retour sur Images consacrés à Silence chez BD Paradisio

Attention : cette chronique s’inscrit dans le Challenge BD lancé par Mr ZOMBI et auquel participe IDDBD

Le côté obscur du manga

Les Larmes de la bête (scénario et dessins de Yoshihiro Tatsumi, Vertige Graphic)

Après Harvey Pekar et l’anthologie de son glorieux American Splendor, nous continuons de laisser la place aux anciens sur IDDBD (et croyez-moi, après mes aventures de la semaine dernière, les anciens assurent souvent bien mieux que les nouveaux et je ne parle pas que d’informatique).
Donc après les États-Unis, nous voici au Japon.

En 1957, un jeune homme de 22 ans et six autres compères, créént un atelier où naît une nouvelle forme de bandes dessinées. Leur idée ? Décrire le réel. Non pas graphiquement comme peuvent le faire les dessinateurs réalistes occidentaux, mais en décrivant la réalité des sentiments humains. La même année, le dit jeune homme alias Yoshihiro Tatsumi invente le terme de Gekiga (littéralement dessin dramatique) pour qualifier son travail. En donnant un nom au mouvement, reniant ainsi le terme de manga (littéralement image dérisoire), l’Atelier du Gekiga prend à contre-pied le traditionnel manga pour gamins largement remodelé par Osamu Tezuka.

Il ne cherche plus à faire rire ou à détendre le lecteur. Bien au contraire, cette nouvelle approche cherche à fouiller les recoins les plus obscurs de l’âme humaine. Toujours dans un univers adulte, le plus souvent dramatique, il ne recule devant rien et aborde des thèmes vraiment extrêmes, thèmes qui restent encore symboliquement violent pour notre époque (viols, suicides, fuites, folies, désespoir, sexualités contrariées voire très déviantes) tout en refusant toute caricature ou exagération graphique. Le Gekiga cherche à décrire non à arranger… Décrire jusqu’au dérangement. Les Larmes de la Bête, recueil de quatre nouvelles de Yoshihiro Tatsumi, n’échappe pas à cette règle.

Alors ne nous cachons pas : lire les Gekiga de cette époque c’est entrer dans une œuvre militante. C’est un cri au monde littéraire proclamant « nous avons grandi, nous pouvons parler d’autre chose ! ». L’influence de Yoshihiro Tatsumi et du Gekiga sont indéniables. Plus ou moins fortes évidemment. Il suffit de lire les œuvres d’auteurs comme Kazuo Kamimura (Lorsque nous vivions ensemble, 1972), Yoshiharu Tsuge (L’homme sans talent,1985), Hiroshi Hirata (Satsuma l’honneur des samouraïs, L’âme du Kyudo), Kyoko Okazaki (la créatrice du Josei, le manga pour femmes) et je m’arrête là parce que je ne vais pas vous faire une liste longue comme le bras, pour comprendre que les portes ouvertes par cet extrémisme ont permis aux génération suivantes de s’épanouir et d’offrir une alternative aux lecteurs.

N’allez pas croire que je renie le manga « classique », je suis le premier à aimer Nana ou à chroniquer Jackals. Mais lorsque j’ai lu Yoshihiro Tatsumi, j’ai eu l’impression de remonter aux sources d’une BD japonaise d’auteur. Je m’apercevais ainsi qu’il m’en manquait encore pas mal pour ne voir qu’une partie de l’ensemble. Bref, ô bonheur, il nous en reste encore beaucoup à lire ! Alors, n’hésitez donc pas à vous pencher sur ses nombreuses œuvres traduites en français (dernièrement L’Enfer chez Cornélius).

Rendez-vous mercredi pour une nouvelle page historique, mais contemporaine. Non, mais laissez, je me comprends ! ;-)

A lire : le court entretien sur Arte.tv avec Yoshihiro Tatsumi
A lire : la chronique de Coup d’éclat sur du9.org

Lucky Luke / Gerra & Achdé

L’homme de Washington - Les aventures de Lucky Luke d’après Morris (scénario de Laurent Gerra et Achdé, dessin de Achdé, éditions Lucky Comics, 2008)

Une nouvelle aventure de Lucky Luke, c’est un mélange d’excitation et d’appréhension. Excitation car retrouver le cow-boys le plus cool de l’Ouest est toujours un plaisir. On attend de retrouver des sensations de lecture qui remontent à l’enfance lorsque Lucky Luke nous entraînait dans les plaines de l’Ouest sauvage. Appréhension car après la disparition de Morris, gérer son héritage artistique n’est certainement pas la chose la plus facile.

Heureusement, pour nous rassurer, nous avons déjà eu droit à deux nouvelles aventures de Lucky Luke (La belle province et La corde au cou). C’est donc avec un a priori plutôt favorable que nous ouvrons de troisième opus. Et autant le dire tout de suite : la qualité est au rendez-vous ! Laurent Gerra et Achdé nous ont concocté un épisode à la hauteur de ce que l’on était en droit d’en attendre (les lecteurs sont décidément aussi impitoyables que les pires foies jaunes de l’Ouest)…

L’homme de Washington, c’est Rutherford Birchard Haynes, candidat républicain à la Présidence des Etats-Unis en 1877. Avec cette simple prémice, vous pensez bien que l’imagination débribée de Gerra et Achdé donne lieu à un scénario débridé, plein des rebondissements pétaradants et des personnages que l’on aime retrouver dans la série. Rajoutez-y une bonne dose d’humour fin et vous obtiendrez un Lucky Luke « grand cru » (même si l’épouse de Haynes y serait sans doute opposée…). N’hésitez donc pas à chausser les Santiags, boucler votre ceinturon, visser votre Stetson et vous installer confortablement pour une nouvelle et belle grande aventure de l’homme qui tire plus vite que son ombre.

A visiter : le site officiel de Lucky Luke

Et si on Cosey d’amour ?

Une maison de Frank L. Wright et autres histoires d’amour (scénarios et dessins de Cosey, collection Aire libre, éditions Dupuis, 2003)

Et si, en ce joli printemps, IDDBD vous proposait une petite sucrerie ? Ou plutôt, un petit coffret, un assortiment de quatre friandises toutes en douceur et délicatesse ? Cela vous changerait un peu des chroniques western, science-fiction ou héroïc fantasy, non ? Et bien justement, cette petite gourmandise précieuse, IDDBD vous la rappelle à votre bon souvenir ou vous la fait découvrir.

Son nom ? Une maison de Frank L. Wright et autres histoires d’amour.

Ses ingrédients ? Quatre belles et délicates histoires d’amour. La première fait se retrouver, à l’hiver de la vie, deux amants qui ont partagé un moment de leur printemps avant de se perdre de vue.
La seconde a pour cadre l’une des sublimes maisons dessinées par l’architecte américain Frank L. Wright, au sein de laquelle deux jeunes gens vont se retrouver avant de s’être connus.
La troisième est une histoire d’amour au-delà du temps et du pardon, une véritable ôde à la vie qui parfois nous tend gentiment la main.
La quatrième, enfin, nous invite à ne pas rater les occasions de retrouver un amour de jeunesse… surtout lorsqu’il aime – comme vous – la bande dessinée !

Son goût ? Doux comme les souvenirs de certains émois, sucré comme l’amour présent, mais jamais mièvre ou doucereux. L’esbrouffe ou la facilité ne font pas partie du vocabulaire artistique de Cosey. Avec un chef aussi talentueux, vous aurez donc du mal à résister à la tentation de Une maison de Frank L. Wright et autres histoires d’amour, ce dessert que vous avalerez en une bouchée mais dont vos yeux garderont longtemps le goût… Après son Voyage en Italie, Cosey est décidément un impénitent romantique. A moins qu’il ne soit tout simplement un véritable être humain ?

A découvrir : le site de la fondation Frank Lloyd Wright