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Chronique d’été #4 | Tatsumi (Eric Khoo)

tatsumi_bandeau  En 1947, Yoshihiro Tatsumi a 12 ans. Originaire d’Osaka, il commence à dessiner des mangas et comprend rapidement que cela pourra l’aider à faire vivre sa famille. C’est le début d’une carrière pour celui qui va devenir l’une des figures majeures de la bande dessinée d’auteur japonaise.

L'autre voie

Pour le grand public, Osamu Tezuka est et restera la figure emblématique voire tutélaire du manga. Pourtant, si l’influence du « dieu du manga » est indéniable dans la construction de la bande dessinée japonaise contemporaine, Yoshihiro Tatsumi n’en demeure pas moins un précurseur de la vague indépendante. Petite leçon d'histoire du manga pour mieux comprendre. En 1957, Yoshihiro Tatsumi utilise pour la première fois le terme de Gekiga (images dramatiques) pour qualifier son travail. Ils sont plusieurs à ne pas se reconnaitre dans la production éditoriale de ces années-là. Plus réaliste, beaucoup plus sombre, mettant le doigt sur les travers de la société japonaise, ces auteurs travaillant pour les librairies de prêt sont beaucoup moins favorisés que leurs homologues des grands magazines de publications tokyoïtes. En 1959, il créé le Gekiga Kobo (Atelier du Gekiga) en compagnie de Shōichi Sakurai, Fumiyasu Ishikawa, Masahiko Matsumoto, Kei Motomitsu, Susumu Yamamori, Masaaki Satō et Takao Saito (créateur de Golgo 13).
LA rencontre entre deux géants. Reconnaissez-vous celui de droite ?
LA rencontre entre deux géants. Reconnaissez-vous celui de droite ?
Le gekiga connaît ses heures de gloire dans les années 1960-1970 et notamment à travers la mythique revue alternative Garo. De nombreux grands auteurs publiés en France trouvent leur inspiration ou s'inscrivent dans ce mouvement : Yoshiharu Tsuge (L'homme sans talent), Hiroshi Hirata (L'Âme du Kyudo, Satsuma), Kazuo Kamimura (Lorsque nous vivions ensemble), Kazuo Koike (Lone Wolf and Cub), Sanpei Shirato (Kamui den), Shigeru Mizuki (Kitaro le Repoussant). Aujourd'hui, si les auteurs se revendiquant du gekiga disparaissent peu à peu. L'influence du mouvement alternatifs dans le manga mainstream est indéniable. Osamu Tezuka lui-même, quoi que désapprouvant la démarche, avait lui aussi subi cette influence en réalisant des histoires plus sombres et réalistes très éloignée d'un Astroboy. Aujourd'hui, des auteurs comme Kiriko Nananan sont des héritiers directs de ce mouvement.

Une biographique fictionnelle

Il me semblait nécessaire de présenter le contexte et l'évolution historique du gekiga pour que vous puissiez comprendre l'intérêt de ce film réalisé par le Singapourien Eric Khoo. Car, si Tatsumi est un biopic d'animation, il dresse surtout le portrait d'une démarche artistique personnelle. Adaptation d'Une vie dans les marges, livre autobiographique recompensé à Angoulême, le réalisateur ne se contente pas de reprendre la trame et de partir sur une démarche linéaire.

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Dans l'enfer d'Hiroshima
Tout en respectant le dessin original, il a décidé de mettre en parallèle la vie du gekigaka et sa propre œuvre. Le film s'articule donc entre des passages couleurs racontés par l'auteur en voix off et des moments noir et blanc/sépia reprenant des histoires écrites par Tastumi. Si les passages couleurs sont plutôt contemplatifs voire didactiques parfois, les chapitres reprenant les nouvelles sont tous de vrais petits films d'animation qui pourraient aisément être sortis du film. Surprenante au départ - comme peut l'être la lecture d'un gekiga quand on est habitué au manga classique - cette démarche s'avère rapidement intéressante car Eric Khoo a su choisir les histoires de cette œuvre foisonnante et dramatique. En effet, chaque récit trouve un écho particulier aux passages biographiques. Le traumatisme d'Hiroshima, l'occupation américaine, le travail ouvrier, les perversions particulières et les malentendus dramatiques font de ce film un gekiga animé. Il dresse ainsi un portrait obscur du Japon d'après-guerre loin du romantisme habituel qui en fait un fascinant Eldorado pour les occidentaux. Finalement, même si le film peut apparaître au départ comme un puzzle, il finit par former un ensemble cohérent, progressant, se cassant parfois. Mais après tout, si la vie était une ligne droite inflexible... Tatsumi est donc un film à voir pour deux très bonnes raisons. Premièrement, il présente un auteur et un mouvement littéraire incontournable pour qui s'intéresse de prêt ou de loin au manga. Je le conseille donc à tous mes amis bibliothécaires responsables d'un fonds BD adulte. Deuxièmement, c'est un film qui sait parler de la démarche artistique, qui lie l'homme à l'artiste avec beaucoup de sensibilité. A voir rapidement. La bande annonce
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Tatsumi un film d'Eric Khoo (Singapour) Durée : 1h36mn Année : 2012

Chronique | Lorsque nous vivions ensemble (Kamimura)

Cette chronique n'est pas une première main, j'entends par là qu'elle a déjà été publié sur le très bon site Culturopoing.com. Je voulais la rapatrier ici histoire de... Bref, c'est un peu comme acheter un livre qu'on a déjà lu, histoire de l'avoir près de soi. J'aime beaucoup cette série. Du coup, ça m'a permis de prendre quelques jours de congés après la merveilleuse discussion dans les commentaires de Morphine. Au passage, les commentaires ne sont plus modérés. Je vous expliquerai pourquoi dans un billet futur. En attendant bonne lecture !

L'amour est une fumée faite de la vapeur des soupirs (W.Shakespeare)

Étonnamment, malgré la multiplication des prix et le travail de parutions/traductions de certains éditeurs français, le manga traîne encore cette réputation de sous-BD industrielle, sans saveur ni grande qualité artistique, incapable de renouveler les codes instaurés par Osamu Tezuka. Comme si la BD européenne, je ne parle même pas de l’américaine, n’avait pas elle-même son lot de pseudo-albums à normes établies. Heureusement, les chefs d’œuvres et les grands auteurs existent, il suffit de peu de choses pour les rencontrer.
Il ne faut parfois pas plus qu’une alchimie de messages paradoxaux pour être curieusement attiré par un livre sur les étagères d’une librairie. Un dessin de couverture joyeux, respirant un bonheur simple, aux allures presque « chabadabadesques » ; un titre intriguant, mélange de nostalgie, de regrets et de drames ; et me voici, sortant de mon dealer de bonnes histoires narrativo-séquentielles avec Lorsque nous vivions ensemble dans un sac (recyclable évidemment, mes libraires sont des gens bien). Dans les années 1970, Kyôko et Jirô vivent en couple dans un petit appartement tokyoïte. Elle est graphiste, lui est illustrateur. Tous les deux travaillent durs sans pour autant voir leurs efforts récompensés. Mais peu leur importe, ils vivent ensemble, sans tirer de plan sur l’avenir, parce qu’ils sont jeunes, parce qu’ils s’aiment. Un détail cependant, un simple détail : ils ne sont pas mariés. Si à notre époque cet état a une importance cruciale pour un nombre assez limité de personnes et de fonctionnaires du FISC, dans la société nippone des années 70, il n’en est pas ainsi. Mentant sur leur relation, se cachant aux yeux des « gens bien », ce « déshonneur » est une charge lourde à porter, pour lui, pour elle, pour eux. Il suffit de voir la conjugaison du verbe dans le titre pour comprendre l’importance de cette charge, qui forcément, pèsera de tout son poids au moment de faire des choix primordiaux.
Paru en 1972, ce gekiga, forme ouvertement opposée à la notion de manga par l’approche réaliste de ses histoires, est sans aucun doute l’une des œuvres la plus importante de Kazuo Kamimura. Surtout connu dans le monde pour le dessin de Lady Snowblood (scénarisé par le maître Kazuo Koike) manga qui aurait inspiré Kill Bill, mais aussi en France pour la magnifique fresque féministe Le Fleuve Shinano (éd. Asuka), c’est avec cette œuvre monumentale (près de 1600 pages en 3 volumes !) chroniquant une jeunesse nipponne à la fois torturée et magnifique que Kamimura entre dans la sphère des auteurs incontournables.Cependant, ce dernier ne reste pas prisonnier de ses héros principaux. La richesse de cette œuvre provient également de la galerie de personnages secondaires, du petit voisin au patron, du médecin à la folle, du collègue « intéressé » aux parents manipulateurs. Par les yeux de ses deux protagonistes, Kamimura dresse un portrait cruel, violent, sexuel aussi, parfois morbide mais sans détour ni facilité d’une société japonaise dénuée de compassion. Kamimura n’épargne rien, ni à ses lecteurs, ni à ses personnages. En substance, son message à la jeunesse de son époque est peu optimiste mais assez clair : Kyoko et Jirô, tels des Roméo et Juliette, séparés par une société où ni la jeunesse ni la modernité ne peuvent l’emporter sur les traditions, n’ont qu’à se battre avec leurs propres démons pour assumer leur liberté. Quitte bien entendu à se perdre en chemin.Si la galerie de personnages disparaît peu à peu avec la montée en puissance de l’intrigue, atteignant son paroxysme avec un deuxième volume absolument remarquable, l’histoire gagne en introspection, le dessin se fait symbolique et les voix intérieures de Kyoko gagnent sur le silence de Jirô. Le combat s’intensifie quand les solutions se réduisent.
Graphiquement, le dessin de Kamimura est de ces dessins dont la simplicité cache l’absolue maîtrise. De ces dessins dont un seul trait peut être plus évocateurs que mille pages noircies. Un dessin faisant de Lorsque nous vivions ensemble un de ces livres qui frappent, choquent, marquent. De ces livres qui n’ont pas peur d’aller au bout d’eux-même. Pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. A lire : la chronique de Choco et l'excellente analyse du site Littérature Graphique.
Lorsque nous vivions ensemble (3 volumes, séries terminées) Scénario et dessins : Kazuo Kamimura Editions : Kana, 2009 Collection : Sensei Public : adulte Pour les bibliothécaires : fait partie des essentiels dans une collection manga pour adultes.

Chronique | Soldats de sable (Higa)

De mars à juin 1945, des milliers de civils japonais furent pris dans la bataille de l’archipel d’Okinawa. Simples civils, soldats, volontaires des groupes d’auto-défense, hommes, femmes ou enfants, c’est par leur regard que Susumu Higa raconte l’un des tournants de la sanglante bataille du Pacifique.

Un livre pour l’histoire

Pour moi, inculte notoire passant son temps à lire des livres avec des images, la bataille du Pacifique était surtout quelques lignes dans les livres d’histoire du lycée, des noms comme Kamikaze, Pearl Harbor ou Hiroshima par exemple. Ce recueil d’histoires était donc l’occasion de m’éclairer un peu en découvrant en plus le travail de Susumu Higa. Pour raconter cette histoire,  l’auteur n’a pas fait le choix de se lancer dans une grande saga militaire digne des reportages et films hollywoodiens sur le sujet. Au contraire, il a pris le parti des petits, de l’humain, de ceux et de celles qui ont subi les conséquences des choix des puissants. Par ce biais Susumu Higa, dont l’attachement à son île natale est si profond qu’il en a fait le lieu de toutes ses œuvres, dresse le portrait d’une dizaine de personnages, femmes, hommes et enfants. Il raconte même les histoires de ses propres parents. Sans doute un peu romancés, ces témoignages n’en demeurent pas moins véridiques et apportent un éclairage bien particulier sur une époque et une société. Un japon qui, au vu de ses récits, paraît clairement à la dérive à la veille de cette bataille.

Histoires ordinaires

En faisant ce choix, on pourrait penser que l’auteur manque d’ambition. Au contraire, évoquer une guerre uniquement par ses grandes manifestations m’apparaît personnellement beaucoup plus paresseux. Oui, la connaissance du fait est importante mais est-elle primordiale pour comprendre ? Pourquoi 100 000 civils sur 450 000 habitants sont-ils morts ? Pourquoi sur les 90 000 militaires morts du côté japonais (sur une armée de 110 000) 28 000 était des membres civils de groupe d’auto-défense ? Pourquoi ce massacre ? Pourquoi ce sacrifice ? Beaucoup de questions auxquelles une description des événements militaires serait bien incapable de répondre. La pertinence de l’approche de Susumu Higa apparaît alors dans le détail, dans le sous-texte permanent qui décrit d’une manière indirecte une société schizophrénique prise entre un militarisme forcené, un sens du sacrifice proche de la folie suicidaire et une volonté de survie, de conservation de la part de ses citoyens. Heureusement, il évite la moralisation facile du type « la guerre c’est mal » mais touche par l’héroïsme de ces êtres ordinaires. L’inquiétude et l’émotion sont vite au rendez-vous.  

Une juste progression

Susumu Higa fait le choix d’une très grande sobriété. Son trait est plaisant, fin et réaliste, il n’abuse pas d’effet. La composition est efficace, classique mais permet d’alterner le rythme. Même si Soldats de Sable est un recueil, il propose des récits relativement longs ce qui permet d’éviter la frustration inhérente au format. Surtout, si les nouvelles sont indépendantes, elles progressent chronologiquement. Ainsi, des prémisses de la bataille dans le premier récit, aux premières attaques puis à la débandade, la lecture entraîne progressivement dans le conflit. Nous perdons peu à peu les repères pourtant si clairs au départ, à l’image de ce volontaire du groupe d’autodéfense, vous serez perdu dans le flot des événements comme les personnages eux-mêmes ! Là encore, cela participe à l’intérêt du récit en rendant ainsi la perte du monde connu par la population japonaise encore plus amère. Soldats de Sable est une œuvre documentaire majeure dont la force réside dans sa grande sobriété. Pas de grandes envolées, juste la simplicité de l’humanité. Une œuvre qui porte un regard particulier sur un événement historique important. Un hommage aux disparus innocents de la seconde guerre mondiale. Une œuvre forte justement sélectionnée au FIBD d'Angoulême 2012. A lire : feuilletez les premières planches sur le site du Lézard Noir, le très bon éditeur de cet album. A lire : la chronique de Choco, notre spécialiste Japon sur KBD
Soldats de Sable (Suna no Tsurugi) Scénario et dessins : Susumu Higa Éditions: Le Lézard Noir, 2011 (21€) Public : Adultes Pour les bibliothécaires : une œuvre incontournable pour les bibliothèques au budget satisfaisant. Plus difficile pour les petites.
 

Le côté obscur du manga

Les Larmes de la bête (scénario et dessins de Yoshihiro Tatsumi, Vertige Graphic)

Après Harvey Pekar et l'anthologie de son glorieux American Splendor, nous continuons de laisser la place aux anciens sur IDDBD (et croyez-moi, après mes aventures de la semaine dernière, les anciens assurent souvent bien mieux que les nouveaux et je ne parle pas que d'informatique).
Donc après les États-Unis, nous voici au Japon.

En 1957, un jeune homme de 22 ans et six autres compères, créént un atelier où naît une nouvelle forme de bandes dessinées. Leur idée ? Décrire le réel. Non pas graphiquement comme peuvent le faire les dessinateurs réalistes occidentaux, mais en décrivant la réalité des sentiments humains. La même année, le dit jeune homme alias Yoshihiro Tatsumi invente le terme de Gekiga (littéralement dessin dramatique) pour qualifier son travail. En donnant un nom au mouvement, reniant ainsi le terme de manga (littéralement image dérisoire), l’Atelier du Gekiga prend à contre-pied le traditionnel manga pour gamins largement remodelé par Osamu Tezuka.

Il ne cherche plus à faire rire ou à détendre le lecteur. Bien au contraire, cette nouvelle approche cherche à fouiller les recoins les plus obscurs de l'âme humaine. Toujours dans un univers adulte, le plus souvent dramatique, il ne recule devant rien et aborde des thèmes vraiment extrêmes, thèmes qui restent encore symboliquement violent pour notre époque (viols, suicides, fuites, folies, désespoir, sexualités contrariées voire très déviantes) tout en refusant toute caricature ou exagération graphique. Le Gekiga cherche à décrire non à arranger… Décrire jusqu’au dérangement. Les Larmes de la Bête, recueil de quatre nouvelles de Yoshihiro Tatsumi, n'échappe pas à cette règle.

Alors ne nous cachons pas : lire les Gekiga de cette époque c’est entrer dans une œuvre militante. C’est un cri au monde littéraire proclamant « nous avons grandi, nous pouvons parler d’autre chose ! ». L’influence de Yoshihiro Tatsumi et du Gekiga sont indéniables. Plus ou moins fortes évidemment. Il suffit de lire les œuvres d’auteurs comme Kazuo Kamimura (Lorsque nous vivions ensemble, 1972), Yoshiharu Tsuge (L’homme sans talent,1985), Hiroshi Hirata (Satsuma l’honneur des samouraïs, L’âme du Kyudo), Kyoko Okazaki (la créatrice du Josei, le manga pour femmes) et je m’arrête là parce que je ne vais pas vous faire une liste longue comme le bras, pour comprendre que les portes ouvertes par cet extrémisme ont permis aux génération suivantes de s’épanouir et d’offrir une alternative aux lecteurs.

N’allez pas croire que je renie le manga "classique", je suis le premier à aimer Nana ou à chroniquer Jackals. Mais lorsque j'ai lu Yoshihiro Tatsumi, j'ai eu l'impression de remonter aux sources d’une BD japonaise d'auteur. Je m'apercevais ainsi qu'il m'en manquait encore pas mal pour ne voir qu'une partie de l'ensemble. Bref, ô bonheur, il nous en reste encore beaucoup à lire ! Alors, n’hésitez donc pas à vous pencher sur ses nombreuses œuvres traduites en français (dernièrement L’Enfer chez Cornélius).

Rendez-vous mercredi pour une nouvelle page historique, mais contemporaine. Non, mais laissez, je me comprends ! 😉

A lire : le court entretien sur Arte.tv avec Yoshihiro Tatsumi
A lire : la chronique de Coup d’éclat sur du9.org

La voie de l’arc

L’âme du Kyudo (scénario et dessins de Hiroshi Hirata, collection Akata, éditions Delcourt)
En 1606, un samouraï, héros de la fameuse bataille de Sekigahara qui unifia le Japon, établi un record bien particulier. Il venait de faire passer une cinquantaine de flèche le long de la galerie extérieure d’un temple de la ville. Cette nouvelle frappa les autres fiefs qui tentèrent à leur tour de battre ce record.  L'épreuve du Tôshiya était née. L’âme du Kyudo raconte ce défi entre clans et à travers lui, l’histoire de Kanzaemon Hoshino (Kanza), jeune samouraï de basse classe, qui voit dans cette épreuve surhumaine le moyen de venger la mort injuste de son père. Mais bien au-delà d’une simple histoire de lutte intestine et honorifique entre clans de samouraï, L’âme du Kyudo est une œuvre sur un l’art et l’esprit du kyudoka (pratiquant de l’archerie traditionnelle japonaise). Traversant les siècles, cette histoire est relatée avec brio par l’un des plus grands auteurs de gekiga, auteur également du splendide (mais violent) Satsuma, l’honneur des samouraï (chez Delcourt également). Pour information, le gekiga est un style à part dans le manga. Destiné à un public adulte, il se caractérise par un dessin ultra-réaliste, loin des critères graphiques habituels du manga. Les gekiga (littéralement traduit par "drame réalisé sur du papier") abordent des thèmes très sérieux, très souvent historiques et parfaitement documentés. En effet, la plupart des évènements relatés dans ce récit sont historiquement vérifiables. Bref, tout ça pour dire qu’à travers cette histoire, Hiroshi Hirata se pose presque en ethnologue. Tout comme il l’avait fait dans Satsuma, il cherche à décrire l’état d’esprit des samouraïs du 17e siècle. Bien entendu honneur et déshonneur, concentration et fureur, force et maîtrise sont au rendez-vous ce cette fresque historique passionnante. Mais pas seulement, car sous les images d’Epinal se cachent des hommes avec leur faiblesse. L’âme du Kyudo fêtera l’année prochaine ses 40 ans, pourtant ce gekiga n’a pas subi les affres du temps. Même si on ne s’intéresse pas forcément au kyudo, ses 400 planches se dévorent et s’apprécient avec délectation. Preuve, s’il en fallait encore une, que les années n’ont pas de prise sur les chefs d’œuvre. Incontournable, évidemment. A lire : les chroniques de Satsuma, l’honneur des samouraï et de Les Vents de la colère, un autre magnifique gekiga de Tatsuhiko Yamagami A voir : le site français de la fédération de Kyudo. Excellent site pour en apprendre plus. A lire : un avis contraire à mon point de vue sur Krinein.com. Contraire jusqu’au genre. D’après eux, c’est un shonen (pour ados)… Vous jugerez.
A lire : deux critiques sur Chronic’art et
   

Talent humain brut

L'homme sans talent (scénario et dessin de Yoshiharu Tsuge, traduction et adaptation graphique de Kaoru Sekizumi et Frédéric Boilet, éditions Ego comme X, 2004) L'homme sans talent, c'est du Jîro Taniguchi pour le rythme de l'histoire et les déambulations de son anti-héros, mâtiné de Steinbeck période Tendre Jeudi et Rue de la Sardine pour la poisse sociale qui s'accroche aux personnages comme la misère au prolétariat, avec une touche de Raymond Carver pour les sentiments intérieurs du héros et ses rapports avec son épouse aigrie. L'homme sans talent, c'est tout le talent de romancier et de dessinateur de Yoshiharu Tsuge en un manga one-shot magnifique, sublime, époustouflant ! Cette parenté avec Steinbeck et Carver, Yoshiharu Tsuge la puise dans son histoire, faite de galère et de misère avant de se lancer dans la bande dessinée. Il en a gardé une humanité et une tendresse pour son personnage absolument bouleversante... Le récit s'ouvre sur ce personnage précisément, L'homme sans talent. Il vient de se tranformer en vendeur de cailloux au bord d'une rivière qui en recèle des millions, tous plus banals les uns que les autres. Avant ça, il a été vendeur d'appareils photos d'occasion, brocanteur et, encore avant, dessinateur de BD. Mais rien n'a marché. Ou plus exactement, depuis qu'il n'a plus eu la force morale de sacrifier son art du dessin aux impératifs économiques du monde de l'édition, la malchance lui est définitivement tombé dessus. Pourtant il était bon en dessin, L'homme sans talent. Certains de ces vieux albums se revendent d'ailleurs à prix d'or. Certains fans sont prêts à payer très cher des dessins originaux. Mais si l'homme n'a pas de talent, c'est surtout pour s'adapter à la vie telle qu'on attend de lui qu'il la mène. A commencer par son épouse, terre à terre, pragmatique, totalement imperméable à ses états d'âme d'artiste. Lui, il flotte. Il se laisse aller, de tentatives vaines en tentatives inutiles et stériles. Bien sûr, aux yeux de tous, il est L'homme sans talent... A nos yeux, il est tout simplement sublime de fragile humanité, incarnant à lui seul, discrètement, le refus d'être le rouage supplémentaire dans l'immense machine esclavagiste de l'économique mondiale. Sans cri de révolte. Sans violence. Sans talent peut-être. Mais d'abord un homme. A savoir : né en 1937, orphelin de père, élevé seul par sa mère, Yoshiharu Tsuge doit travailler dès sa sortie de l'école primaire comme distributeur de journaux ou vendeur de nouilles. Il ne se lance en tant que dessinateur qu'en 1965, pour le magazine 'Garo', dont la vocation est clairement expérimentale. Imposant un style personnel (cadrage serré des personnages sur des sites ordinaires, faubourgs urbains ou villages isolés), le dessinateur est devenu au Japon un maître du manga d'auteur, intimiste et autobiographique. L'homme sans talent, publié en janvier 2004, a été nominé en 2005 pour le Prix du Meilleur Album au 32e Festival international de la BD d'Angoulême. Ce livre en français est, à ce jour, le seul ouvrage de Yoshiharu Tsuge publié hors du Japon (souces Wikipedia et Evene.fr).

Les Vents de la colère : Contestation

Les vents de la colère – 2 volumes (dessins et scénario de Tatsuhiko Yamagami, Delcourt, Akata) Publié en 1970 au Japon, Les Vents de la colère est considérée comme une œuvre culte pour toute une génération. Elle raconte l’histoire de Gen Rokkoji, jeune homme d’une classe élevée, fils de Général et frère d’officier. Malgré son éducation, ce dernier ne se reconnait pas dans les idéaux patriotique de sa famille et n’oublie pas le passé noir de l’histoire du Japon. Mais, quand un de ses camarades de classe se fait abattre sous ses yeux, la réalité de la société dans laquelle il évolue le rattrape... ainsi que des secrets d’états assez peu avouable… Profondément inspiré par son époque, Tatsuhiko Yamagami profite des (més)aventures de son personnage pour dresser un violent brûlot anti-gouvernemental. Le contexte historique est remarquablement bien expliqué dans les pages supplémentaires de l’édition Delcourt. Œuvre pacifiste, éminemment politique, trouvant sa source dans les mouvements contestataires de la fin des années 60, Les Vents de la Colère peint une société totalitariste, cynique, oublieuse de ses valeurs, de son histoire mais aussi (et surtout) pantin à la solde des pays occidentaux (des Etats-Unis pour ne pas les nommer). Pour cette oeuvre dérangeante et visionnaire, son auteur reçut quelques menaces de la part de mouvement d’extrême-droite, preuve qu'il touchait juste. Si le dessin a subit les affres du temps, l’histoire n’en demeure pas moins forte, choquante, cruelle et dramatique. Bref, nous avons un chef d’œuvre entre les mains, un hymne à la liberté qui n’est pas sans rappeler Gen d’Hiroshima ou même, dans une certaine mesure, un V pour Vendetta. Pour finir, les premiers mots du livre : Passé, présent, futur… Amusants ces mots… Mettez-les dans l’ordre qu’il vous plaira. Ca ne change rien à leur signification. A lire : l’article sur ActuaBD

Satsuma, l’honneur des samouraï

(scénario et dessin de Hiroshi Hirata) 1753, Japon. La plupart des samouraï de la province de Satsuma vivent dans la misère. Les mœurs et les caractères sont rudes et la vie des plus misérables est faite d’injustices. Un jour, le shogun (l’équivalent du premier ministre) demande à la province d’accomplir des travaux de renforcement des digues d’une région voisine victime des crus d’un fleuve. Manœuvre politique pour affaiblir davantage Satsuma, les samouraïs hésitent entre déshonneur (accepter de travailler comme manœuvre) et révolte. Satsuma, l’honneur des samouraï est un classique du gekiga.  Loin des normes du manga, ce genre s’attache à restituer le mieux possible la vie quotidienne et la réalité des faits. En lisant les annexes à la fin de chaque tome on s’aperçoit de l’énorme travail de documentation effectué par Hiroshi Hirata. Grand avantage de ce genre, ils cassent les images romantiques répandues en Europe à propos des guerriers japonais. Rude, violent, fier parfois (souvent) à l’excès, ce manga traduit une réalité peu commune et conte l’histoire d’un drame, le sacrifice de milliers de samouraï venus porter secours à des populations sinistrées.   Toutefois avertissement : la réalité relatée au cours de cette histoire est sans détour. Ainsi on découvre un univers ultraviolent où le moindre problème se règle le sabre à la main. Si certaines images pleines pages sont véritablement des chefs d’œuvres, d’autres sont véritablement crue(lle)s. Le tout premier chapitre ouvre bien le débat. L’auteur y décrit un rite où une armée de samouraï se disputent le foie d’un condamné à mort, ce n’est à mon avis pas le meilleur choix pour donner envie de lire la suite, mais bon, je ne suis pas mangaka…   Cependant à côté de cela, il y a des histoires touchantes et profondes faisant de ce manga une super lecture (en particulier dans les tomes 4 et 5). En revanche, à éviter pour les âmes trop sensibles !     David Donnat     A lire : la très bonne critique sur benzinmag.net    L'info du jour Après l'excellente chronique de David (ben quoi ? on a le droit d'être fier des chroniqueurs d'IDDBD quand ils sont bons, non ?), nous restons dans la BD asiatique. Et pour cela, rien de mieux que de se rendre à Saint-Malo... A Saint-Malo ? Et ouais ! Du 3 au 5 novembre, c'est le festival Quai des Bulles à Saint-Malo. Vous pourrez y rencontrer 23 auteurs des éditions Paquet dont deux coréens : Park Hee Jung, l'auteure de Fever et d'Hotel Africa, et Hong Jong Hyun, l'auteur de TaeGuk (le tome 4 sortira à Saint-Malo !). Stan Sakaï, le célébrissime (et génialissime) auteur de Usagi Yojimbo, le lapin samouraï (le tome 9 sortira fin octobre...), sera également présent au sein du team Paquet ! Alors, où qu'on va du 3 au 5 novembre ?

Gen d’Hiroshima

(scénario et dessin de Keiji Nakazawa, éditions Vertige graphic) Il y a quelques semaines, IDDBD vous parlait de Maus, le témoignage en bande dessinée d'Art Spiegelman sur l'extermination des juifs par les nazis. Ce même Spiegelman a préfacé un manga japonnais, Gen d'Hiroshima, qui constitue certainement l'un des témoignages les plus poignant et terrifiant qu'il m'ait été donné de lire sur le bombardement atomique d'Hiroshima, le 6 août 1945. Certes, le trait fait débat. Les puristes regretteront le style manga des années 70 (époque de la première publication, au Japon, de Gen aux pieds nus). Des coups de poings caricaturaux (avec d'énormes bosses qui apparaissent subitement...), des postures étranges lorsque les personnages sautent de joie, etc... Mais bon, il vous faut absolument dépasser ce qui se révèle, en définitive, un atout : le décalage entre le dessin un peu naïf (ou tout au moins exagéré parfois) et le propos renforce ce dernier et amplifie le malaise qui nait de la lecture de cette oeuvre majeure (10 albums, 2700 pages en tout...). Le premier tome présente la vie de Gen, un jeune garçon de 10 ans, et sa famille à Hiroshima, durant les derniers mois de la seconde guerre mondiale. Personnellement, je n'avais jamais réalisé que si nous fêtons en Europe la fin de la guerre le 8 mai, le conflit avait duré bien au-delà au Japon. La vie des japonnais est alors misérable, surtout lorsque, comme le père de Gen, on est un pacifiste convaincu, seul au milieu d'une société hyper-militarisé. Chaque jour est une lutte pour trouver de la nourriture, ne pas se faire arrêter par la police, ne pas se faire enrôler dans l'armée pour aller mourir en martyr quelque part dans le Pacifique ou la mer de Chine... Puis vient l'explosion de la bombe atomique. L'horreur. Un flash, une chaleur intense, la dévastation du souffle puis l'incendie, les radiations, les morts et, pire que les morts, les survivants dont certains voient leur peau fondre sur eux... Gen a eu de la "chance" (si l'on peut dire) dans le terrifiant malheur qui accable Hiroshima : il n'a perdu que son père, sa soeur, son petit frère... et ses cheveux. Mais l'enfer ne fait que commencer pour les hordes de rescapés : vomissements, brûlures, malnutrition, violence, mépris et cynisme de l'armée japonnaise. Le tableau est véritablement apocalyptique et se déroule, là, sous nos yeux... Gen d'Hiroshima est, au même titre que Maus, une oeuvre essentielle. On n'en sort pas intact et le regard que l'on porte sur les Etats-Unis, le nucléaire, la guerre ne peut plus jamais être le même. Aussi, dépassez vos préjugés et lisez, lisez, lisez Gen d'Hiroshima. Ne serait-ce que pour savoir à défaut de ne pas oublier...   A lire : la chronique d'Océane Brunet sur Parutions.com