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Chronique | Beauté (Hubert & Kerascoet)

beaute_tome1_couv Morue est une paysanne peu gâtée par la nature. Pauvre et laide, elle se dirige vers une vie compliquée, très compliquée. Un jour, elle sauve par hasard une fée qui lui accorde un don. Malgré sa laideur, tous les humains la perçoivent désormais comme la plus extraordinaire beauté du monde. Rapidement, elle devient l’objet de toutes les convoitises et surtout de celles des puissants. Un conte de fée moderne réunissant à nouveau le trio gagnant de Miss pas Touche.

Du contre-pied comme art du conte

Cela commence comme un conte de fée, une jeune femme, des difficultés et un don du ciel. Cela finit avec une morale. Classique et facile. Mais, l'art de bien raconter une histoire, et en particulier ce genre si ancien du conte, se mesure à la capacité de l'auteur à nous emmener avec lui dans son monde. N'oublions pas non plus que quelle que soit l'imagination du scénariste, il faut tout de même de bons personnages. Alors Hubert, fait-il partie de ces auteurs qui se prennent les pieds dans le tapis de la tradition ? Dans Beauté on retrouve les grands classiques : la belle, le preux , la bonne fée et la méchante sorcière... Tout est là mais... Hubert n'est pas un scénariste à s'émerveiller devant de jolies personnages ni à se laisser prendre dans mille ans de traditions populaires. Il aime jouer avec ces figures et propose très régulièrement à ses lecteurs des scénarios qui ne ressemblent à aucun autre, faits de surprises, de virevoltants rebondissements enchanteurs, drôles et bien souvent teintés d'une pointe de sarcasmes. Ceux qui auront lu les Miss Pas touche ou autre Sirène des Pompiers comprendront mieux l'idée (les autres auront l'amabilité de se rendre dans leurs bibliothèques ou librairies les plus proches). beaute_p1 Bref, dans l'univers merveilleux de Beauté, la princesse est une mocheté, le preux est un imbécile et la bonne fée... Ah la bonne fée ! Difficile d'en parler sans mettre en péril les tenants et les aboutissants de cette histoire d'apparence qui n'a d'apparence que le nom. Malgré tout, et justement parce que le scénariste s'évertue à prendre les chemins de traverse, il crée une galerie de personnages particulièrement  imparfaits. Ce qui contribue grandement à la noirceur général qui inonde ce conte pas vraiment fait pour les enfants. Mais quel bonheur de voir Morue, personnage sensible, naïf, généreuse ou jalouse, commettre des erreurs aux conséquences dramatiques tout en tirant une expérience peu commune ! Pourtant, Morue reste une véritable héroïne de contes de fées qui doit faire preuve d'audace, de bon sens, parfois de chance pour se tirer (ou non) de ses mauvais choix. Une description qui conviendrait tout aussi bien à Blanche, l'héroïne de Miss pas Touche. Justement. Pour compléter cette histoire qui s'inscrit à la fois dans la tradition et dans le rupture avec le conte traditionnel, Hubert se fait accompagner au dessin pour ses vieux acolytes, le très fameux duo de dessinateur Kerascoët. Ça fait maintenant longtemps qu'ils nous émerveillent par la qualité de leur travail. La réussite de l'album leur doit beaucoup car ils ont su trouver l'équilibre entre dynamisme et grâce sans jamais tomber dans une forme de réalisme. Du coup, les moments difficiles, parfois particulièrement violents, restent dans le domaine de la fiction. Quant à Morue/Beauté, par je ne sais quel artifice, ce double-personnage reste toujours unique quelque soit sa forme. beaute3Du coup, ses aventures prennent d'autant plus d'épaisseurs. Car au-delà de la simple apparence, thème important de l’œuvre, on perçoit sa véritable nature et tout ce qu'elle représente. Beauté est une série qui, pour moi, parle magnifiquement de la lutte des femmes pour l'égalité. Et malgré sa fausse légèreté, montre toute la difficulté du combat. Les hommes n'y ont pas la vie facile, posséder qu'ils sont à la seule vue de cette Beauté magique. A l'image de son héroïne, cette histoire repose sur les ressorts de la logique, de l'intelligence, du courage et de la prise de conscience d'une force intérieure. Un beau message qui frappe d'autant plus qu'il est écrit par un homme.beaute5 Étonnement et surprises sont des mots qui reviennent régulièrement dans cette chronique. C'est effectivement le sentiment qui m'a traversé tout au long de la lecture de ce triptyque. Iconoclaste, sombre et intelligente, cette aventure est une quête féminine et féministe à la fois. Sous le format classique de la BD franco-belge, Beauté est une série qui fait réfléchir son lecteur avec délice, à la fois en douceur et en violence. La morale finale est à l'image de l'ensemble, d'une très grande finesse. Bref, juste indispensable ! A lire : la chronique de Tristan sur B&O et la chronique de Paka (2e tome)
beaute_tome1Beauté (série en 3 volumes - terminée) Scénario : Hubert Dessins : Kerascoët Edtions : Dupuis, 2011 Public : Ados-Adultes Pour les bibliothécaires : Série courte et juste indispensable

Chronique | Le Nao de Brown (Glyn Dillon)

NAObandeauNao Brown travaille à temps partiel dans un magasin de jouets design pour les grands (des arts toys). Nao Brown est métisse, anglaise par sa mère, japonaise par son père. Ce dernier est retourné dans son pays depuis quelques temps déjà. Nao Brown est également illustratrice même si les temps sont durs. Nao Brown recherche l’amour. Nao Brown recherche surtout la paix car, sous ses airs sympathiques et un peu bohème, elle a un TOC caché… Violemment caché. Et le Nao de Brown dans tout ça ? C’est un portrait tout en finesse d’une quête d’identité.

The English Touch

Il faut se rendre à l’évidence, la bande dessinée anglaise possède un don pour nous sortir des pépites, de véritables auteurs OVNIS capables de nous produire des œuvres aussi surprenantes qu’admirables. Plus que des scénaristes de la trempe d’Alan Moore ou de Neil Gaiman, on pense immédiatement à une créatrice comme Posy Simmonds (Gemma Bovary, Tamara Drew…) qui a su faire entrer en contact la littérature classique et la bande dessinée. nao-de-brown2Comme son ainée, Glyn Dillon – qui est au passage le frère du non moins talentueux Steve Dillon – parle de ses contemporains avec un humour très anglais, fait d’auto-dérision, de bons mots, de situations cocasses et de beaucoup de subtilité. Auto-dérision, subtilité, humour, sensibilité caractérisent parfaitement le travail du cadet des frères Dillon sur Le Nao de Brown.

Le charme d’une héroïne

Ces mots définissent tout autant le personnage principal que le récit lui-même. De toute manière, il est très difficile de séparer les deux car, excepté durant le conte philosophique d’Abraxas, Nao est présente sur l’ensemble des planches. Et j’avoue que ce n’est pas pour nous déplaire car ce personnage présente toutes les caractéristiques d’une parfaite héroïne. nao-brown-detailLa réussite la plus éclatante est graphique. Belle au naturel, touchante en pleurs, lumineuse souriante, terrifiante dans ses moments les plus violents, Nao est vivante sur le papier. Elle est simplement charmante. Cela tient bien entendu au merveilleux travail de dessinateur de l’auteur. Et ce qui est valable pour son héroïne l’est tout autant pour l’ensemble de son œuvre. Le travail d’aquarelliste est simplement époustouflant de la première à la dernière planche. L’univers graphique est à la fois très réaliste dans son trait et ponctué par une composition de planche très structuré, très complexe, qui donne véritablement un rythme au récit. Dillon joue sur les changements de couleurs. Les ambiances se transforment d’une case à l’autre… surtout au moment des fameuses crises.

Cercle complexe

Car cette belle jeune femme cache un lourd secret : un TOC. Nao n’est pas affublé de petits gestes psychotiques répétés à l’infini mais de véritables troubles de la conscience qui la pousse à s’imaginer faire des actes hyper-violents aux personnes qu’elles croisent. Oui, sous des airs de calme et de sérénité, Nao Brown est possiblement une psychopathe… Évidemment, cela a un impact sur son comportement et le rapport qu’elle entretient avec les autres… et surtout les hommes. Ainsi, dans cette quête initiatique vers soi-même, le lecteur suit le parcours, les rencontres, les aléas de la vie de cette jeune femme qui n’est pas tout à fait ce qu’elle semble être.

Pas passionnant me dites-vous ? A première vue peut-être. Seulement, Glyn Dillon ne se contente pas de cela. En effet, il introduit dans son récit un certain nombre d’éléments – comme le cercle par exemple qui est présent deux fois dans le nom même du personnage principal -  mélangeant métaphore, spiritualité, réflexions sur l’art, la création ou la philosophie. Ces éléments, un nombre importants de petits détails visibles ou subtils, font l’essence même de cette histoire singulière, la structure et aide le lecteur à se passionner pour ce très long récit parfois exigeant. Ils peuvent dérouter – et à la lecture de certaines critiques ce fut le cas – mais sont pour moi tout l’intérêt de ce livre.Nao-Brown-1

Parfois complexe, tout comme peuvent l’être les récits de Posy Simmonds, le Nao de Brown fait partie de cette famille de livres dont la richesse permet de le redécouvrir à chaque lecture. De quoi nous donner envie de déménager pour Londres, histoire de croiser Nao dans une rue ou un pub, histoire de discuter avec elle, de comprendre un peu mieux les liens complexes qui font l’existence. Très beau. Un livre qui a reçu le prix du jury au FIBD d’Angoulême 2013. Je souligne également le très bon travail d’édition d’Akileos qui mérite amplement ce prix pour fêter ses 10 ans. A lire : la chronique de Lunch et Mo’nao-de-brown-couv  
Le Nao de Brown (one-shot)recommande-IDDBD Dessins et scenario : Glyn Dillon (Grande-Bretagne) Edition : Akileos, 2012 (25€) Edition originale : SelfMadeHero, 2012 Public : Adulte, amateur de roman graphique Pour les bibliothécaires : Ah ! Voici l’exemple même de livres compliqués à faire sortir. A acheter si vous avez un public bédéphile exigeant. Sinon… le dessin aidera beaucoup !  
 

Chronique | Habibi (C.Thompson)

Dans un pays du moyen-orient, entre modernité et tradition, la vie de Dodola et Zam est étroitement liée. L’un est un petit garçon orphelin, l’autre est une enfant qui fût vendue à son futur mari. Heureusement, ce dernier, scribe, lui a appris la lecture et de nombreuses histoires. Car la sagesse des anciens peut éclairer le présent.

Le retour du fils prodigue

J’avais quitté Craig Thompson en refermant Blankets avec un plaisir certain. Il y racontait une histoire d’amour, le choc culturel entre la croyance forte de ses parents et ses doutes de jeune homme en construction. A travers la rencontre de deux adolescents, il parlait de la découverte de l’autre. Déjà. En effet, Habibi, sous son air de conte des milles et une nuit évoque lui aussi le rapport à l’autre, au destin, à la croyance. Mais voilà, des années sont passées depuis cet album qui avait connu un très grand succès dans nos contrées et les différences se font notables à la lecture de ce nouvel opus. Le dessin déjà a beaucoup évolué. En 2003, Craig Thompson arrivait avec un trait véritablement inspirée par le graphisme de la BD indépendante européenne, en particulier celui de David B. dans l’Ascension du Haut Mal. De grandes planches en noir et blanc, sortes de grands patchwork foisonnant, faisaient échos aux travaux du dessinateur du Cheval Blême. Dans Habibi, cette approche reste encore présente mais on y découvre aussi un style plus personnel. Une synthèse entre la BD américaine, européenne, et l’influence, volontaire vu le sujet, de l’art arabe, notamment de la calligraphie. Même si Habibi ne s’inscrit cependant pas dans une réalité géographique et historique, l’espace culturel est celui du monde arabe avec ses beautés et ses cruautés. Des décors superbes, des beautés érotiques qui sont merveilleusement rendus par le dessin tout en courbe renvoient à un personnage de Dodola magnifique. A la fois fière et fragile, elle est la lumière dans un monde muré dans l’obscurité, une espèce de prophétesse subissant les violences pour le salut de son âme sœur. On lui prend son corps pour de la nourriture, elle donne ses histoires pour nourrir les âmes.

Universalisme ?

Et là, il faut reconnaître le merveilleux travail d’érudition de Craig Thompson. Même si parfois, la multiplication de références essentiellement religieuses et le côté didactique de certains passages me gênent et m’agacent, il sait parfaitement en tirer parti. On pourrait penser que ces suites de paraboles sont un frein à la compréhension du récit. Il n’en est rien. Au contraire, elles apportent un angle nouveau et enrichissent un peu plus l’histoire (ainsi que le nombre de page de l’album : 672 planches !). Là encore, l’image du prophète accompagnant ses disciples vient à l’esprit. Habibi est une œuvre foisonnante, parfois même un peu trop tant elle est riche, abordant essentiellement le thème de l’humanité à partir de ses croyances, de ses espoirs et de ses folies (cf le personnage du pêcheur). Cependant, il évite l’écueil de l’ethnocentrisme par une approche œcuménique et non partisane. Les trois grandes religions monothéistes sont représentées et on constate avec joie qu’elles ont beaucoup en commun. Riche par un graphisme inspiré par des multiples influences, riche par son histoire nourrie de croyances populaires et sacrées, Habibi est une œuvre se voulant universelle. Cependant, je ne suis pas certain qu’elle y parvienne au même titre que Blankets. Autobiographique, cet album touchait par sa simplicité. D’ailleurs, il a marqué beaucoup de lecteurs. Cette histoire d’amour, d’adolescence, de vie, résonnait en chacun. Au contraire, Habibi est une œuvre d’érudit. Elle manipule de nombreux concepts narratifs et graphiques qui peuvent laisser le lecteur habituel dubitatif. Autant il était facile de se laisser porter par Blankets, autant Habibi nécessite une vigilance constante de part son graphisme foisonnant et ses digressions multiples. Même s’il n’est pas nécessaire de connaître par cœur les différents livres des religions monothéistes pour le comprendre, l’universalité contée ici, ne l’est pas véritablement car il n’est pas à la portée de chacun. C’est pourquoi Habibi ne m’a pas marqué autant que Portugal ou Polina. Habibi est un livre à découvrir par son message de tolérance et d’amour. Il s’agit d’une œuvre « cathédrale » manipulant beaucoup de concept tout au long de ses 672 pages. Malheureusement, cette érudition est parfois un peu trop prononcée et l’universalité prôné n’y trouve pas toujours sa place. Cela reste toutefois un album d’une très grande qualité. kbdA découvrir : le site officiel du livre (en anglais) A lire : la chronique de Lunch, celle de Mo' et d'Oliv' A voir : l'interview de Mediapart A noter : ce livre fait l'objet de la lecture mensuelle de février pour KBD
  Habibi (one-shot) Dessins et scénario : Craig Thompson Editions : Casterman, 2011 (24,95€) Collection : Ecritures Public : Adultes, ados bons lecteurs, érudits qui aiment la BD Pour les bibliothécaires : un favori de la sélection d'Angoulême 2012, rien à dire, juste à acheter (malgré le prix !)  

Chronique | Milady de Winter (T.1)

Pendue à un arbre totalement nue, la comtesse de la Fère n’est a priori plus qu’un cadavre. Mais miraculeusement, elle reprend vie et réussi à se dégager. Rentrant au château, elle apprend que son mari s’est enfui après lui avoir fait subir ce sort funeste. Qu’à cela ne tienne, elle part à son tour, pour oublier sa vie antérieure et surtout cacher son infamie. Finalement la comtesse est bien morte car une nouvelle femme est née de ces malheurs… Une femme aussi dangereuse que belle, l’espionne préférée de Richelieu, ennemie des mousquetaires… La légendaire Milady de Winter !

Adaptation, réinvention

Même si adapter Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas est un pari ambitieux, il n’est pas d’une folle originalité. Étant donné le nombre de films, livres, dessins animés et même bandes dessinées sur le sujet, réussir à faire quelque chose de véritablement différent n’est pas chose aisée. Mais prendre comme héroïne principale, la méchante de service, la femme la plus machiavéliques de la littérature classique, la belle et intelligente Milady de Winter est déjà en soi un sacré pari ! Une idée certes simple mais qu'il fallait osé. D'autant plus que c'est une excellente surprise car on redécouvre ce personnage sous un autre jour. Agnès Maupré réussi l'exploit de réinventer ce mythe tout ou gardant son essence. Un grand travail de réappropriation ! Cette Milady est une femme splendide à l’apparence aussi légère et gracieuse que le trait aérien et faussement naïf d’Agnès Maupré. Un  trait dans la même lignée qu’Aude Picault (Transat, Comtesse) ou Lucie Durbiano (Orage et desespoir, Le rouge vous va si bien) et surtout Joann Sfar avec qui elle a longtemps travaillé.  Mais sous ce masque se cache une écorchée, une romantique déçue, une femme originale qui porte sur le monde un regard d’une grande lucidité. Cynique pour les uns, charismatique pour les autres, opportuniste, vengeresse et manipulatrice, vous apprécierez sans aucun doute ce personnage finalement très humain, se laissant aller à ses envies dans l’intimité et totalement en contrôle lorsqu’elle sort dans le monde, capable de colère et d’amour sincère, capable de vengeance et d’érotisme.

Anti-héros et héroine

Mais une belle héroïne ne suffit pas pour réussir un album. Milady n'aurait pas cette présence sans la galerie de personnages issus de l’œuvre originale. Ils sont autant de miroirs déformant la belle. Et là, Agnès Maupré s’en donne à cœur joie en prenant le contre-pieds de l’imagerie populaire. D'Artagnan et ses amis mousquetaires, la Reine, le Duc de Buckingham, Constance, homme ou femme, chacun subira la férocité de la scénariste : quand la gente masculine apparait comme des phallocrates de première catégorie pris entre leurs pulsions sexuelles et leurs romantismes douteux, les femmes ne sont que manipulations, suffisances et imbécilités. L'idiotie, l'apparence et la morale sont les deux mamelles de l'univers de cet album. Finalement, un seul personnage secondaire semble s'en tirer avec les honneurs… le Cardinal de Richelieu ! Transformé en mentor (voire en double) de la belle espionne, il apparaît comme l'homme politique manipulateur et malin. Tout aussi cynique que sa protégée, on lui doit quelques unes des plus belles répliques du livre : « une homme d’état et une espionne ! Nous ne pouvons nous comporter comme si nous étions du genre humain ». Bref, un personnage plus à la hauteur de sa réputation ! Ces anti-héros apportent chacun une pierre pour comprendre le mur qui sépare notre héroïne du monde commun. Et qu'y voit-on ? Une femme résolument moderne, intrigante, contrainte par la vie à chercher une indépendance dans un monde dirigée par des lâches et des bandits. Finalement, on se pose une question : cette bd est-elle féministe ? Pour moi, c'est surtout un portrait passionnant de femme que je rapprocherai aisément de Martha Jane Canary, autre très bonne bande dessinée racontant la vie de Calamity Jane. Il y a une très grande force dans ces deux héroïnes mais chacune d'elle reste humaine et fragile même si la vie ne les y autorisent pas. C'est sans aucun doute la faiblesse du personnage de Milady mais en aucun cas de cet album. Pour conclure, on ne peut que vous conseiller la lecture de cet album. Une adaptation originale d'une très grande qualité. Beaucoup de rythme et un vrai plaisir de lecture. Même en connaissant l'histoire originale, les surprises seront au rendez-vous ! Une très grande maîtrise de la jeune Agnès Maupré. Série et auteure à suivre... et de près !
scénario et dessins : Agnès Maupré d'après Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas Editions : Ankama , 2010 Public : Ado-adultes Pour les bibliothécaires : alors que nous achetons a peu-près toutes les  catastrophiques adaptations littéraires en bande dessinée sous le prétexte que se sont des adaptations de grands livres, ne passons pas à côté de ce petit bijou !
palsechesA voir : la très bonne critique de Sébastien Naeco sur Le Comptoir de la BD A découvrir : le blog d'Agnès Maupré A lire : les 10 premières planches sur BD-Gest' A noter : cette lecture ayant été conseillé par Tristan de Bulles & Onomatopées, elle entre donc dans le cadre du challenge "Pal Sèches" de Mo'.

Chronique | Trop n’est pas assez

trop-n-est-pas-assez-lustscénario & dessins :  Ulli Lust (Autriche) Editeur : çà et là, 2010 Editeur original : Ulli Lust & avant-verlag (Berlin), 2009 Public : Adulte Pour les bibliothécaires : ses deux prix lui donnent une valeur non négligeable, son contenu un peu moins. Plaira aux amateurs du genre. Prix élevé : 26€

Punk Movie

Eté 1984, Ulli, jeune punk autrichienne de 17 ans, décide de partir sur un coup de tête vers l’Italie avec Edi, une fille déjanté qu’elle vient à peine de rencontrer. Sans argent ni papier, les deux filles se lancent dans un road movie fait de galères, de rencontres, de bonnes et de mauvaises surprises. Ici la seule règle est la liberté… Pour son second album paru en France, l’autrichienne Ulli Lust signe un autoportrait de plus de 400 pages, un pavé de souvenirs : portrait d’une jeune femme en construction, portrait de l’état d’esprit punk, portrait d’une époque et d’une génération d’inconscient qui allait être rattrapé quelques années plus tard par le SIDA. Il fallait bien 450 pages pour en parler. Mais étonnement, malgré avec un titre encourageant, tout cela est conçu dans un classicisme absolu voire soporifique. Attention, quand j’écris classicisme, je ne parle pas de lignes claires à la Tintin. Mais avec le temps, les nouveautés d’hier sont les standards d’aujourd’hui et il faut bien avouer que le format proposé ici n’apporte rien ou pas grand-chose ni sur la forme, ni sur le fond. Il faut dire qu’en matière d’autobiographie, les dernières années ont été foisonnantes : Le Journal de Fabrice Neaud, L’Ascension du Haut-Mal ou Persepolis pour ne citer que les séries les plus connues ont tout de même apporté des références au genre. Je suis désolé de dire qu’il faut maintenant faire avec et souffrir de la comparaison. Et ici pas de surprises. Quelques photos ou lettres manuscrites apporte un sentiment plus fort de réalité. Et après, bien…400 pages peuvent paraître un peu longues quand la structure du récit est aussi linéaire. En comparaison, j’avais beaucoup apprécié Rock N’Roll life de Bruce Paley et Carol Swain (chez ça et là également). Cet album racontait les aventures autobiographiques de Bruce Paley durant les années 70/80, la vie d’un marginal dans les années rock. Les histoires étaient courtes, n’étaient pas classés chronologiquement mais l’ensemble gardait une vraie cohérence. Le thème était le même… mais 20 ans plus tôt. Mais avec Trop n’est pas assez, sous le couvert de la totale liberté, j’ai plutôt eu l’impression d’assister à un délire d’étudiantes écervelées. L’extrême des situations et surtout leur incapacité à se rendre compte des dangers m’ont plus souvent agacé que dérangé et encore moins passionné. Evidemment, certains thèmes sont intéressants comme le portrait au vitriol de la gente masculine, les états d’âme de l’héroïne ou sa démarche d’apprentissage. Certains moments apportent même un regard neuf quand ils s’encrent dans la grande histoire (je pense à l’évocation des premiers malades du SIDA). D’accord, mais ces instants de grâce disparaissent rapidement laissant la place à des poncifs vieux de 10 ans lus, relus et digérés. Tout cela est bien classique, bien trop pour m’emporter dans le récit. Honnêtement, il ne faudrait pas que la bande dessinée "indépendante" tombe dans les travers du roman français (pour le coup c’est une autrichienne) à savoir de l’autobiographie finalement un peu bidon qui cache le manque d’inspiration. A mon sens, ce n’est pas parce que l’on fait 400 pages, qu’on parle de culture alternative et qu’on dessine en noir et blanc qu’on est forcement digne d’intérêt... surtout à 26€ l’album ! Si les albums tirés des blogs girly sont insipides à souhait, leur pendant intellectualo-femino-autobiographiques n’en valent pas plus la peine. Je suis bien embêté car cet album a tout de même reçu deux prix : le prix Artémisia 2011 de la BD féminine et le prix Révélation d’Angoulême 2011. A la lecture des autres blogs, j’ai également l’impression d’être seul au monde. A tord ou à raison, mon conseil est de vous reporter sur des albums comme La Parenthèse d’Elodie Durand, (également prix révélation 2011) d’un intérêt bien plus profond. D'ailleurs j'essayerai d'en parler dès que possible.

Cora, livre Un…

Cora (scénario et dessin de Ted Mathot, éditions Akileos, 2008) IDDBD a raté une superbe occasion de vous chroniquer un superbe album (ça, c'est pas un scoop me direz-vous !). Aussi, lorsque l'occasion se présente de vous parler de la suite de ce superbe premier album, IDDBD ne pouvait réitérer sa "boulette"... Cora est la suite de Rose et Isabel, l'histoire pleine de fureur d'une fratrie de deux soeurs et trois frères au cours de la Guerre de Sécession. Si le son des canons s'est tût depuis plus de vingt ans, si l'Ouest américain semble moins sauvage qu'il ne l'était alors, si Isabel paraît avoir trouvé le calme et l'équilibre auprès de son mari, de son fils et de sa fille, Cora, la fureur de sa soeur Rose couve toujours. Tout le petit monde qu'Isabel s'est construit peu à peu, en enfouissant les souvenirs de Rose et de cette tragique aventure qu'elle ont partager pour délivrer leurs trois frères des geôles où ils croupissaient, tout ce petit monde lisse et tranquille vole en éclat le jour où un mystérieux individu vient taper à la porte d'Isabel. Il recherche Rose. Les secrets de famille sont comme les cadavres au fond des rivières : ils finissent toujours par remonter à la surface. Et l'odeur de l'air en devient tellement pestilencielle qu'elle est capable de séparer une fille de sa mère et de ramener à la vie les vieux démons que l'on croyait endormis à jamais... Ce premier tome de la série Cora est non seulement beau (admirez les illustrations de cette chronique !). Il est aussi profond et riche des non-dits et des silences de l'histoire de chacun de ses personnages. Comme d'habitude, les éditions Akileos ont encore réussi à nous dégoter un auteur américain à la Ted Naifeh, un artiste qui sait non seulement comment tenir un crayon (accessoirement, Ted Mathot est dessinateur chez Pixar...) mais aussi une plume. La classe. A visiter : le site (en anglais) de l'univers de Rose et Isabel A voir et à admirer : quelques images "volées" sur le site Rose et Isabel

A cause des garçons…

Hélène Bruller est une vraie salope (scénario et dessin d'Hélène Bruller, éditions Vent des Savanes, groupe Glénat, 2008) Raaaaahhhhhh ! Cet album d'Hélène Bruller est un vrai dilemme ! Vous le savez bien que sur IDDBD, on aime pas dire du mal des gens et encore moins des albums (quand on aime pas, on chronique pas...). Là franchement, attaquer avec un titre comme ça, nous, ça nous rend malade ! D'autant que dire que Hélène Bruller est une vraie salope n'est pas tout à fait exact : Hélène Bruller vit, souffre, espère, souffre, espère à nouveau... Et ce n'est pas parce qu'elle règle quelques comptes au passage qu'elle est une salope (bien que ce mot puisse convenir à une femme dans un maximum de situation si l'on en croit la planche 57 d'Hélène Bruller) ! On aurait pu dire que tout le monde en prend pour son grade sous la plume acérée d'Hélène Bruller. On aurait pu, mais on aurait été encore en deçà de la vérité objective ! Pour être tout à fait exact, dans Hélène Bruller est une vraie salope, tout le monde passe au chalumeau et au vitriol d'Hélène Bruller ! De son "ex" (particulièrement nul, il faut le reconnaître) à son actuel Suisse (Zep, pour ceux qui ignorerait encore qu'il partage la vie d'Hélène Bruller), en passant par les copines (aahhh, le copines !), les soeurs (aahhh, les soeurs !) et la mère (aahhh, la mère !), tout le monde en prend pour son grade. Pour notre plus grand bonheur de sales voyeurs salauds ! Car Hélène Bruller a la douleur impudique typiquement française, comme pourrait le dire Zep justement. Lorsqu'elle souffre ou se venge, il faut que ça se voit ! Hélène Bruller parle d'exhibitionnisme sentimental et se l'applique à elle-même ! J'aimerai dire : "heureusement" ! Cela nous permet de suivre avec délectation ses aventures sentimentales sans trop nous impliquer personnellement. Et à part ça, on n'est pas des salauds nous ? Alors même qu'au-delà de la volonté de nous faire rire et sourire (qui marche à tous les coups !), on sent dans Hélène Bruller est une vraie salope que l'auteure s'est parfois livrée sincèrement et peut-être plus profondément qu'il n'y paraît de prime abord. Nous, on a aimé... A lire : une dizaine de planche sur le site des éditions Glénat A savoir : Hélène Bruller sera en dédicace demain, lundi 28 avril 2008, à la librairie Boulevard des Bulles, Paris 5ème...

Rose manga

Pink ( scénario et dessins de Kyoko Okazaki, Casterman, collection Sakka ou collection Ecritures) Après Helter Skelter, chroniqué durant le mois d'aout, voici une autre petite merveille d'une très grande dame du manga, Mme Kyoko Okazaki. Pink raconte l'histoire de Yumi, jeune fille de 22 ans, employée de bureau le jour et prostitué la nuit. Contrairement aux apparences, Yumi a choisi cette double condition qui lui permet d'être indépendante de sa belle-mère détestée et de nourrir tranquillement son animal de compagnie : un crocodile ! Un jour, elle rencontre Haruo, un jeune étudiant, apprenti écrivain et accessoirement amant de sa belle-mère ! Vous l'aurez compris en lisant ce petit résumé, le ton de ce manga est à l'image de son héroïne largement décomplexé ! S'il avait été par un homme, sans doute l'aurait-on qualifié de machiste, sexiste etc... Mais voilà, Kyoko Okazaki est bien une femme et elle n'a pas peur d'aborder crûment, mais sans vulgarité, un thème comme la sexualité. Si de nos jours, c'est assez banal, en 1989, date de parution de Pink, c'est une première. C'est par un ton désinvolte, comique mais aussi cynique - incarné par Keiko, la petite soeur très adulte de Yumi - que Kyoko Okazaki aborde la société japonaise. Critique vis-à-vis du monde de l'entreprise, du culte de l'apparence (la cruelle belle-mère), de l'hypocrisie des "biens-pensants" (voir la scène très drôle où après un séance, Yumi voit un de ses clients sado-maso à la télé), du monde littéraire (avec le personnage d'Haruo, pauvre garçon très légèrement débordé par la folie douce de sa copine), elle n'oublie pas pour autant d'évoquer les rêves, les ambitions ou les douces folies de son héroïne. Cruelle parfois, déjantée souvent, entière, l'œuvre de Kyoko Okazaki a ouvert les portes à un manga pour femmes plus adultes. Si aujourd'hui Mari Okazaki (Complèment affectif), Erika Sakurazawa (Diamonds), Fumi Yoshinaga (All my darling daughters) ou Kiriko Nananan (Blue, Everyday) et bien d'autres peuvent aborder des thèmes aussi variés dans leur josei (manga pour femmes adultes) c'est bien grâce à leur glorieuse ainée. Pour résumé, c'est un manga incontournable à mettre entre toutes les mains. Encore une pierre contre le mur des idées reçues qui commence juste à se fendiller. A noter : deux versions disponibles : l'une dans la collection Sakka, l'autre dans la "select" collection Ecritures. A lire : à lire une critique du site de la collection Akata (c'est marrant ça, Delcourt fait une chronique sur un album Casterman !!! ) A lire : une critique de sceneario.com

Des bleus sans bobo…

Lucie s'en soucie (scénario de Catel Muller et Véronique Grisseaux, dessin de Catel, collection Tohu-Bohu, éditions Les Humanoïdes Associés, 2000) Comment parler du cap de la trentaine, lorsqu'on est une femme seule (pardon, farouchement libre), qu'on a pas trop envie de gamins (même carrément pas !) et qu'on est entourée d'une bande de copines (voire d'amies) à qui semble tout réussir ? Vous avez le choix entre la version bobo (je ne citerai personne mais beeuuurkkk...) et Lucie s'en soucie. Personnellement, vous devinerez sans doute celle que j'ai préféré... Car Lucie est pleine de complexes, d'angoisses, de contradictions, mais jamais artificielle. Elle est au contraire terriblement attachante car très humaine. Je ne sais pas si elle est représentative de sa génération ou d'un type de jeunes femmes, mais je pense qu'elle détesterait l'être : Lucie existe par elle-même et, souvent, juste pour elle-même. Malgré ça, si elle se donne en spectacle, en 118 pages en noir et blanc, ce n'est certainement pas par nombrilisme mais, peut-être, juste pour nous toucher... Qu'elle se rassure, elle y arrive très bien. Et quelle joie de la retrouver, après ce très bel album, dans la suite de ses aventures ! Ce n'est pas chez le même éditeur (c'est chez Casterman) mais on la retrouve avec le même plaisir. Et comme Mlles Catel et Grisseaux (les artistes restent toute leur vie des demoiselles...), Lucie a un peu mûrie... et nous avec. A feuilleter : la fiche album sur le site des éditions Les Humanoïdes Associés A découvrir : la série de Lucie sur bedetheque.com et sur bd.casterman.com A lire : l'interview de Catel sur chapo.dna.fr

Portraits de femmes

Une demi-douzaine d’elles 5 tomes parus (scénario d’Anne Baraou, dessins de Fanny Dalle-Rive, L’Association, Collection Mimolette) Le monde est petit. Anne Baraou et Fanny Dalle-Rive partent de cette idée simple pour chroniquer la vie de 8 femmes toutes liées les unes aux autres par une connaissance, l’amitié ou simplement une situation commune. Portraits de 8 femmes, 8 vies, plusieurs générations. On suit d’abord Armelle Naïve, trentenaire célibataire et au chômage. Armelle réfléchit beaucoup et se laisse entraîner par ses rêves. Puis c’est au tour de Marine Sex, trentenaire également, libre et largement préoccupée par un sujet dont je tairai le nom pour ne pas heurter les plus jeunes lecteurs d’IDDBD. Son problème est qu'elle ne sait pas "finir" une histoire. Michèle Roman a 40 ans, elle est prof de lettres et écrivain en manque d’inspiration. Elle fait la connaissance d’un auteur italien, rescapé des années de plomb, et tout s’enchaîne. Enfin (en fait je n’ai pas encore lu le tome 5), Véra Haine est une ado de chez ado. Elle en veut à la terre entière (et surtout à sa mère) et puis voilà... Chroniques sans prétention, chroniques intelligentes jouant sur les clichés en les détournant, Une demi-douzaine d’elles est une lecture agréable. Les filles se retrouveront un peu dans le caractère de ses héroïnes, les garçons essayeront encore de comprendre le mystère des femmes (je vous rassure mesdemoiselles, ils échoueront). Des petits formats de chez l’Association qui, sous des aspects simples, demandent une lecture attentive. Si de (trop) nombreuses séries tentent de faire des chroniques du quotidien sans beaucoup de succès, je trouve qu’Une demi-douzaine d’elles réussit son pari : nous divertir avec des états d’âmes sans pour autant se répéter. Chaque héroïne est différente (âge, situation affective, passé...) et diversifie les points de vue sur un même événement. Une demi-douzaine d’Elles est de ces séries qui forment un tout. Du coup, on relit chaque partie avec un plaisir nouveau car tous les albums enrichissent les autres. Un joli travail de scénariste ! A lire : une interview d’Anne Baraou sur BD séléction