Archives par mot-clé : Famille

Chronique | Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ? (Zidrou & Roger)

Catherine a 72 ans, elle est veuve. Elle vit avec son fils, Michel, 43 ans, handicapé suite à un accident de voiture. La vie d’avant, Catherine y pense de temps en temps mais cela fait si longtemps. Au fil de ces petites histoires du quotidien, nous découvrons une héroïne, une vraie, de celle qu’on ne trouve pas dans les livres… Continuer la lecture de Chronique | Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ? (Zidrou & Roger)

Chronique | Evil Heart (Tomo Taketomi)

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Umeo Masaki est un jeune garçon à problèmes. Dès ses premiers jours au collège, il commence par se battre avec des élèves plus âgés. Taciturne et violent, il n'arrive pas à se faire accepter. Il vit seul avec sa grande sœur, âgée de 16 ans, car sa mère est en prison. Mais sa vie bascule un jour en passant devant le gymnase. Il découvre une drôle de discipline, l'Aïkido, et un drôle de personnage, un étranger, le professeur Daniels.

Du sport, oui mais...

Petite anecdote pour commencer cette chronique. Quand j'ai animé la formation manga en septembre dernier, j'ai fait choisir en début de séance un album à chaque participant. J'avais pris soin de glisser parmi eux, Vitamine de Keiko Suenobu, un one-shot dont la couverture pouvait laisser à penser qu'il s'agissait d'un pur shojo de collégienne. Or, c'est un manga très dur sur le phénomène de l'Hijime. Ce petit piège avait pour but de démontrer qu'en matière de manga, il ne faut pas se fier aux apparences du graphisme. On pourrait qualifier ce genre de « faux-amis ». Evil Heart fait complètement parti de cette catégorie. Il a tout du shonen-manga de sport et je dirais même du shonen-manga de sport romantique. S'il en reprend les bases, à savoir le jeune garçon perdu qui s'épanouit dans l'amitié (voire l'amour) dans une discipline et qui dépasse ses limites dans une compétition, cette série de Tomo Taketomi dépasse largement l'idée de base et ne cesse de surprendre son lecteur. evilheart5 Car le sujet principal d'Evil Heart est bien moins le sport que la violence familiale et ses conséquences. En effet, on apprend rapidement qu'Umeo (dit Ume) a subi ainsi que sa sœur et sa mère, la violence d'un père puis d'un grand frère. D'ailleurs, notre jeune héros ne pratique pas l'aïkido pour les joies de l'amitié, mais bien pour être prêt à défendre ses proches contre tous les dangers... et en particulier la figure de Shigeru, son frère, à la fois démon intérieur et lourde réalité. D'autant plus que se pose la question de la transmission quasi-génétique de cette violence qui pèse sur ses épaules. La joie, l'amitié, le dépassement de soi ne font pas partie de ses préoccupations. Quant à la compétition... evil_heart_daniels

Une autre philosophie

Pour ceux qui connaissent cet art martial, l'Aïkido n'utilise que des techniques de défenses. Par ce simple état de fait, Evil Heart se démarque déjà de tous les autres mangas sportifs. Alors qu'on ne peut plus lever un orteil sans parler compétition de nos jours, ce manga apparaît donc comme un rafraîchissement en faisant de l'autre non plus un adversaire mais un partenaire. Tomo Taketomi s'appuie donc sur une philosophie différente pour bâtir son histoire car l'entraide et la communication sont au cœur même du récit. Moins d'actions, plus d'interactions entre ses personnages et surtout des questions sans cesse renouvelées. Dans les pages de ces 6 volumes, les certitudes sont rares et bien souvent synonymes de dangers. Ainsi, le lecteur alterne donc entre calme et grosse tempête... de quoi relancer régulièrement son intérêt. Mais plus que le rythme, l'auteur prend le temps de décortiquer les peurs, les espoirs et l'évolution lente de son héros à travers son évolution de pratiquant d'Aïkido. Si l'humour et la légèreté font partie du voyage – en particulier avec le Pr. Daniels, figure classique du sage qui ne se prend pas au sérieux - on se retrouve confronté sans mesure aux différentes réalités du personnage. Une réelle empathie se créé non seulement avec lui, mais aussi avec les autres acteurs de cette histoire finalement touchante et particulièrement bien pensée. evilheart3 Car Tomo Taketomi a eu deux bonnes idées. La première a été de ne pas faire une série à rallonge qui, aurait trop usé la corde. Ce qui arrive malheureusement trop souvent. Cette série a été écrite en plus de 5 ans, ce qui est un délai rare dans un manga. La deuxième idée a été de ne pas multiplier les personnages importants, lui permettant de mieux maîtriser le caractère complexe de chacun tout en se renouvelant. J'avoue que ce dernier aspect m'a beaucoup surpris et qu'il est pour moi un point important de la réussite de sa série. En effet, tout en se focalisant toujours sur le héros principal, il a su tour à tour laisser une place à chacun des protagonistes, de Machiko à Shigeru lui-même en passant par des personnages beaucoup plus obscures dont je tairais le nom pour ne pas gâcher votre plaisir de lecture. evilheart4 Côté Aïkido, mon spécialiste maison n'a pas eu l'air de trop rechigner à la vue des images dessinées. Pour ma part, j'ai trouvé les dessins plutôt réussi mais dans une forme très classique. Par quelques traits, la famille Masaki a un réel lien de parenté sans forcément être des clones. Pour le coup, la lecture est très agréable et fluide. Rien de bien révolutionnaire là-dedans, on sent que l'attention première a été porté comme souvent sur la réussite du scénario. Bref, si vous aimez le manga de sport, vous pouvez tenter Evil Heart. Mais vous êtes prévenus. Evil Heart dépasse complètement ce genre et devient un vrai manga de société et dans une certaine mesure, propose une philosophie de vie différente où l'autre n'est pas un concurrent mais un partenaire... Une chouette leçon pour une chouette série ! Un must have comme on dit chez les iroquois. A lire : le dossier spécial sur manga news
EvilHeartJaquetteT1.inddEvil Heart (6 volumes - série terminé) Scénario et dessins : Tomo Taketomi Éditions : Kana (2005-2011), 7,50€ Public : Ado-Adultes (c'est un seinen) Pour les bibliothécaires : une série courte & de qualité. Pas d'excuses pour ne pas l'avoir dans votre mangathèque.

Chronique | Pleure ma fille tu pisseras moins (Horovitz)

pleure-ma-fille-tu-pisseras-moins-30On ne naît pas femme, on le devient… On ne naît pas femme, on le devient… D’accord, Mme de Beauvoir mais est-ce vraiment la vérité ? Pauline Horovitz demande à voir. Pour cela, elle ne va pas traverser le monde, mais se pencher sur sa propre condition et celle de sa famille. Elle interroge donc tantes, nièce, sœur, mère, cousine mais aussi père, oncle et frère car après tout, sont-ils contents d’être ce qu’ils sont ?

Voix, fil & image

Le titre lui-même, faisant référence à une expression très en vogue dans la tradition populaire, est déjà tout un programme. Il est remarquablement choisi car il donne immédiatement l’esprit général voulu par la réalisatrice. S’il aborde un sujet assez explosif en ce moment - la fameuse notion de  genre -  ce film a le bon goût de ne jamais se prendre au sérieux. Ce n’est pas une étude sociologique, ni scientifique, c’est juste une photo cinématographique qui, paradoxalement, est suffisamment drôle, légère et surtout ironique pour attirer notre attention.

Cet humour et cette légèreté tiennent beaucoup à la voix off. Récitée sur un ton très régulier voire monocorde par la réalisatrice, elle bénéficie d’une écriture particulièrement soignée. Par son intermédiaire, Pauline Horovitz tisse un lien entre tous les événements de son film et donne une identité originale au récit. Cette voix et cette image accompagnent les spectateurs durant les interviews, les images d’archives familiales ou les photos personnelles qui défilent sous nos yeux. Elle décrit les expériences, les impressions d’enfance et décryptent pour nous les codes familiaux. A la fois drôle et émouvant, ce petit texte illustre et est illustré par les images. Les deux se répondent et permettent de ménager des effets sympathiques car quand ce n’est pas le montage qui surprend c’est le texte qui fait réagir. Et quand on sait que Pauline Horovitz avait songé à la bande dessinée…Les gars et les filles

La familia !

Pour faire son film, elle n’a pas hésité à lancer devant la caméra sa propre famille. Elle l’avait déjà fait dans deux films courts (Polanski et mon père, Les toilettes sèches) avec beaucoup de bonheur. Ainsi, elle se lance dans des interviews à tout rompre, avec des questions aussi existentiels que : « Papa, aurais-tu aimé être une femme ? ». Vaste programme qui trouve peu à peu son intérêt dans les pirouettes du récit. Comme tout bon documentariste, Pauline Horovitz trouve son chemin à travers le discours, réussi à nous intéresser à ce qui pourtant nous importerais normalement assez peu : sa famille. Elle nous fait pénétrer dans leur schéma, nous emmène avec eux dans leurs lubies, leurs petites folies sans pour autant avoir l’impression de voyeurisme. A un certain moment, on s’identifierait presque en oubliant vite qu’il s’agit d’un documentaire tant l’histoire nous porte, tant l’histoire progresse, tant elle finit par nous accrocher. A la fin, on sourit beaucoup et sans s’en rendre compte, on s’interroge aussi. On passe ainsi du personnel à l’universel par la magie d'un film très réussi. Un très bon documentaire à voir d'urgence ! A voir  : un extrait sur le site de Quark Productions A écouter : l’interview de Pauline Horovitz sur le site de France Culture A voir (encore) : un court-métrage intitulé Mes Amoureux sur ArteTV

Pleure ma fille, tu pisseras moins un film de Pauline Horovitz (France) Durée : 52min Année : 2011 Production : Quark & Arte France Prix du public CorsicaDoc 2012

Chronique | Portugal (Pedrosa)

Simon Muchat n’a pas envie. Pas envie d’acheter une maison, de voir sa famille ou de tondre la pelouse. Il n’a pas l’intention non plus de continuer d’écrire et dessiner des livres. Il a honte de ses œuvres et se perd peu à peu sur les routes qui le font intervenir dans des écoles à travers tout le pays. Mais des événements vont immuablement le ramener vers son passé : le mariage d’une cousine et surtout, une invitation dans un festival de BD au Portugal, le pays de son grand-père immigré dans les années 30. En 2007, Cyril Pedrosa frappait un grand coup dans le paysage de la bd française avec son très remarqué Trois Ombres, un conte moderne sur le deuil d’un père. Si, à l’époque, j’avais reconnu la très grande qualité de son travail, je ne partageais pas entièrement l’enthousiasme général. Mais en 2011, avec ce livre aussi épais et lourd qu’une brique, je ne peux que m’incliner et reconnaître ici l’un des albums les plus extraordinaires de l’année. Oui, extraordinaire.

Perdre et retrouver la voie

Cyril Pedrosa se raconte sous les traits de Simon. Il est cet homme au milieu de… de quoi ? De son art asséché ? Des normes sociales imposées ? De ses séances de psychothérapie ? De cette fuite perpétuelle pour nulle part ? Simon ne sait pas, Simon chemine, Simon est perdu dans un monde gris et pluvieux. Et soudain, comme dans tout bon récit, c’est une rupture, symbolisé par un changement éclatant. La lumière, le foisonnement de couleurs, tout est là pour symboliser non seulement la découverte d’un pays à travers l’état intérieur du personnage mais aussi pour faire passer le choc, le frémissement d'une conscience, quand le personnage/auteur ère comme un fantôme au milieu d’une foule bigarrée, bruyante mais qu’il ressent au plus profond de lui-même. Le temps d’un week-end, Simon découvre une nouvelle voie, une première marche. Reste à franchir les étapes en trois temps et plus de 250 planches.

La règle des 3

A ma description, vous vous dites que Cyril Pedrosa s’est fait une psychothérapie en direct, nous montrant son nombril en le remuant pour faire joli. C’est tout simplement faux. Il parle de lui c’est vrai mais il s’efface derrière cette quête personnelle devenue familiale. Car Portugal n’est  pas uniquement le portrait intérieur d’un homme. Il est celui d’une famille, les Muchat, symbolisée par 3 générations, du grand-père au petit fils. Simon est le conteur, mais Abel ou Jean sont les mémoires. Portugal est ainsi un récit en trois temps avec un héros mais trois hommes. Le trois est la règle. Car au delà des trois membres d'une même famille ce sont aussi trois lieux, trois événements pour trois chapitres qui expliquent peu à peu ces liens qui se transmettent, se gardent jalousement, se taisent parfois et se perdent souvent. La faute à pas de chance, à l’éloignement, aux humains… à la vie tout simplement. Voici peut-être la seule remarque désobligeante que l’on pourrait formuler à l’égard de cet album. N’est-ce pas déjà vu ? Le coup du retour aux racines pour comprendre son présent  ? N’est-ce pas un peu facile ? Je vous l’accorde. C’est une histoire que l’on a déjà vu des centaines de fois. Comme les histoires d’amour, voici un thème qui peut tomber rapidement dans le pathos, le cliché et le lacrymale gratuit si il n’est pas bien traité. Mais ce n’est pas le cas ici.

Ouvrir les yeux, c'est...

Tout d’abord, Cyril Pedrosa s’accorde du temps. C’est un luxe suffisamment rare dans la BD pour en profiter. Aucun de ses personnages ou de ses pistes lancées ne sont délaissés. Comme dans la vie certains sont perdus de vue mais aucun n’est là gratuitement. Ils apportent tous une pierre à l’édifice, un point de vue nouveau permettant perpétuellement de changer de regard sur les évènements présents et passées. Tout cela crée un tourbillon de vie, de situations qui emportent irrémédiablement le lecteur dans une curiosité positive loin de tout voyeurisme. Ensuite, Cyril Pedrosa fait preuve d’une inventivité graphique déconcertante. J’ai déjà parlé de la couleur plus haut mais j’insiste encore. Je ne suis pas un amateur forcené de son dessin, en revanche, ses couleurs changeantes au grès des situations sont splendides. Il retranscrit aussi bien l’ambiance d’une fin de soirée de mariage en Bourgogne qu’une après-midi au bord d’une plage portugaise et sait travailler les transitions avec beaucoup de subtilité. Il nous offre également de belles digressions graphiques. On sent une grande liberté personnelle dans Portugal, une joie du dessin presque enfantine. On la retrouve d’ailleurs dans une scène qui semble anodine au début du livre. Surtout, et c’est pour moi le plus important, il montre toute la dignité et la générosité d’un peuple. Véritable déclaration d’amour au pays de ses grands parents, Portugal est une œuvre sur l’échange, le don de soi et l’ouverture aux autres. Paradoxalement, et c’est sa plus grande réussite, cet album autobiographique évoque l’autre avec justesse et passion. Bien entendu, il parle des portugais, peuple absolument charmant et accueillant (je sais j’ai testé plusieurs fois !). Mais à travers leur exemple, il parle aussi des liens entre les migrants et le pays qui les accueille. Des liens parfois conflictuels, parfois positifs, mais des liens irrémédiables qui marquent la grande et la petite histoire. Pour conclure, lisez Portugal. Un album autobiographique qui s’accorde la grâce de parler des autres avec autant de justesse ne mérite pas que l'on passe à côté. Cyril Pedrosa évoque  un cheminement intérieur vers sa propre mémoire génétique. Une œuvre tout simplement splendide et positive. Essentielle pour tous ceux qui se sont un jour égaré sur leur propre route. A voir : l'interview de Cyril Pedrosa sur France5 A lire : l'interview sur Rue89 A lire : la chronique de Mo'
scénario et dessins : Cyril Pedrosa Editions : Dupuis (2011) Collection : Aire Libre Public : Adulte, ados Pour les bibliothécaires : Pour les petits budgets, pas facile car c'est un gros livre. Mais avec Blast, Elmer ou Polina, il fait partie des albums essentiels de l'année. On en reparlera sans doute à Angoulême.

Dimanche KBD | Pour Sanpei

C'est une œuvre délicate d'une auteur particulièrement talentueuse. Pour Sanpei de Fumiyo Kouno nous avait enchanté. C'est pourquoi nous vous proposons de redécouvrir cet mini-série (2 albums seulement) sur KBD. Cette synthèse de Mr Zombi - sa première alors on l'applaudit - clôt notre mois consacré à la famille. Un mois qui aura vu passer des albums très différent, entre le comics déjanté Wanted et les souvenirs de jeunesse de Chaque chose ou Le Fils de son père. Le mois prochain sera placé sous le signe de... Allez, je vous laisse une petite surprise pour Noël. La chronique d'IDDBD La synthèse de Mr Zombi A la semaine prochaine !

Chronique | Daddy’s Girl (Dreschler)

Lily est un ado américaine. Elle a deux sœurs, des parents, vit sa petite vie d’ado américaine moyenne. Seulement quand la nuit tombe et que tous dorment dans la maison, son père se glisse dans sa chambre. Lily doit devenir alors la « gentille  fille à son papa »…

Dire et montrer

Debbie Drechsler est une artiste touche-à-tout, peintre, graphiste, maquettiste, illustratrice et parfois, auteure de bande dessinée. Daddy’s girl est un recueil d’histoires paru initialement dans plusieurs revues américaines entre 1992 et 1996. C’est donc un travail sur le long terme pour l’auteur de Summer of love (également chez L’Association) mais surtout un travail de mémoire. Car, si tout n’est pas autobiographique, les événements racontés ici sont largement inspirés de son histoire personnelle. Dans la bande dessinée, les malheurs de l’enfance ont parfois été abordés de manière très indirecte par de jolies allégories ou des métaphores bien choisies. Je pense par exemple aux Trois Ombres de Cyril Pedrosa. Or, dans le cas de Daddy’s Girl, il n’y a justement pas de chemins détournés. Frontal et rude, aussi présent que ce père dans la chambre de sa fille, nous entrons dans le vif du sujet dès les premiers instants par cette histoire introductive Visiteurs dans la nuit aux pages crument violentes. Le graphisme choisi est tout sauf académique. Il est sombre et torturé, tout sauf « beau ». Et heureusement. En effet, il ne faudrait pas lier ce qui est de la perversion érotique comme peuvent l’être les travaux d’un Manara par exemple, à cette machine infernale de domination et de violence. Ici les formes du corps sont absentes ou déformées, les visages serties de lèvres surdimensionnées, le travail du noir – malgré quelques histoires en couleur ou bichromie - rend à chaque fois l’atmosphère lourde. Rien n’est serein dans cet univers. Mais cela n’empêche pas un sens de la composition et du cadrage intéressant qui donne une véritable dynamique à un dessin que l’on pourrait faussement croire figé.

La mécanique du pire

En suivant le personnage de Lily sur plusieurs années, nous découvrons au gré des histoires le phénomène et son fonctionnement : la solitude de la victime, l’angoisse de la découverte, son sentiment de culpabilité et surtout l’abominable normalité de son bourreau. Car si le père n’est pas omniprésent dans ce récit, sa figure est celle d’un homme plutôt simple. On l’imagine aisément jouant son petit rôle d’américain moyen dans sa communauté, lisant son journal le matin, faisant l’aumône aux pauvres. Qui pourrait dire qu’il viole sa fille dès qu’il est seul avec elle ? Personne. Et sans même chercher à faire passer ce message, Debbie Dreschler laisse une marque dans nos esprits. Le masque ordinaire de la cruauté. Certaines histoires sont particulièrement révélatrices comme, par exemple, celle des premières relations amoureuses entre Lily et un garçon. Relation qui est évidemment assez mal vécue par le père. Celui-ci lui rappelant sans cesse qu’il sera toujours le seul et unique homme de sa vie. On est ici dans la manipulation et le lavage de cerveau le plus pervers. La grande force de cet album est de ne pas se refermer sur le seul point de vue de l’inceste. Par le format d’histoires courtes, Debbie Drechsler s’offre la possibilité d’aborder la vie de Lily sous divers aspects et même parfois sous l’angle d’un autre personnage. Ainsi, on voit la jeune femme se forger par delà son malheur, rencontrer d’autres personnes, découvrir d’autres horizons. Le lecteur peut ainsi percevoir les évolutions de l’héroïne et voir comment cette dernière grandit malgré cette menace et ce lourd secret difficile voire impossible à partager, excepté avec son journal intime… ou en la dessinant sur des planches de bandes dessinées quelques années plus tard. Œuvre forte abordant un sujet difficile et complexe, Daddy’s girl est le récit d’une âme violée, déchirée par l’enfance mais qui malgré tout réussi à se relever. Un message dur, parfois difficilement soutenable mais qui cherche à montrer que les solutions sont possibles. A lire, à faire lire, à recommander pour que ce message passe enfin. A lire : l'interview de Debbie Drechsler et la chronique de cet album sur du9 A lire : la très bonne et très fine analyse sur leblog "Les lectures de Raymond" A noter : Cette chronique s'inscrit dans le Reading Comics Challenge de Mister Zombi. Option "A mort les super-héros" encore une fois...
scénario et dessins : Debbie Drechsler Editions : L'Association (1999) Collection : Eperluette Edition Originale : Fantagraphics Books / Drawn & Quaterly (1992-1996) Public : Adulte / ados prêt à lire ce genre de livres Pour les bibliothécaires : Oeuvre sans doute pas assez connu d'une auteur de grand talent. A acheter.

Lundi KBD | Chaque chose

Je sais, nous ne sommes plus dimanche, mais c'est quand même l'occasion de faire une petite piqûre de rappel. Si vous n'êtes pas passé sur KBD hier, c'est le moment de le faire afin d'y découvrir la synthèse d'Yvan sur Chaque Chose, le magnifique album de Julien Neel. Nous continuons ainsi notre thème du mois consacré à la filiation. Quant à IDDBD, la chronique de la semaine dernière étant annulé pour cause de panne d'écriture (en ce moment c'est un peu dur), je vous invite à découvrir celle de cette semaine dès mercredi ! Pour la synthèse de KBD, c'est là. Et la chronique d'IDDBD c'est ici.

Chronique | Le chant du pluvier

scénario d'Amandine Laprun et Joseph Béhé dessins et couleur d'Erwann Surcouf Editions Delcourt Collection Mirages (2009) Public : Ado-adultes Pour les bibliothécaires : Un joli obe-shot très réussi. Entre la BD classique et le roman graphique.
A la mort de sa mère, Guilhem, jeune scientifique en mission au Groenland, invite à son père de le rejoindre quelques temps. Pour le vieux béarnais, c’est l’occasion de découvrir un autre monde et ce fils avec qui il n’a jamais vraiment discuté. En écho à Kirkenes, nous nous sommes dit qu’une seconde couche de froid en plein mois de juillet devrait convenir aux lecteurs assoiffés que vous êtes. Aujourd’hui encore, IDDBD vous propose une histoire de grand nord et de froid. Que dire de ce Chant du pluvier ? C’est une bonne surprise. A première vue, rien de bien nouveau sous le soleil de la collection Mirages. Hormis le trait plus épais, je ferais les mêmes remarques que pour Kirkenes. Un dessin réaliste sans être académique et un choix de couleur tout à fait judicieux. Au final un bel objet joliment relié, bref, la qualité habituelle de cette collection. Mais sous un aspect BD franco-belge assez classique, Le Chant du Pluvier cache tout de même pas mal d’originalité. Pourtant, il est tout à fait possible de se faire avoir au départ car côté scénario, les trois personnages principaux n’ont rien de bien originaux : Guilhem est un fils en mal d’amour et de dialogues, Bernat est un père béarnais taciturne au béret visé sur la tête, quant à Marilis c’est la fille de ferme brusque qui n’a pas sa langue dans sa poche. Cet univers est posé bien avant les premières planches d’Erwann Surcouf. Puis c’est la rupture avec la mort de la figure maternelle et féminine, celle qui attachait encore les membres de la famille entre eux. Cette rupture que l’on pourrait qualifier de pré-récit est justement ce qui donne toute sa force à l’histoire, ce qui donne envie d’en connaître un peu plus. C’est à la fois l’énergie du lecteur et des personnages. Du coup, nous sommes entrainés dans ce même élan. Un élan confronté rapidement à de nouvelles ruptures scénaristiques. Un travail d’orfèvre pour le coup ! Cette rupture marque donc le début du récit et le point de départ à la fois physiques et moraux des personnages. A partir de cet instant, Le chant du pluvier devient un roman d’apprentissage  du dialogue et de la découverte de l’autre. Les auteurs ont pris un certain plaisir à prendre ce terme de découverte de l’autre dans toutes ses significations et ses symboles. L’autre pouvant prendre des visages multiples selon les instants et les personnages utilisés : Bernat découvre le Groenland, Guilhem découvre son père et Marilis… non je ne dirais pas tout ! Et au final tout est bien plus compliqué... Au bout du compte, au bout de ce scénario très bien écrit, ficelé d’une main de maître, les éléments, au départ bien éloignés, se rejoignent pour créer un tout. Ainsi, Amandine Laprun et Joseph Béhé entraînent leurs lecteurs dans cette histoire un peu surréaliste d’un béarnais au Groenland sans en faire un livre d’aventure mais bien une tranche de vie à la fois drôle et émouvante. On est alors conquis et marqué par ce récit. A voir : le très beau site officiel (avec interview, sons, planches, fonds d’écran) A découvrir : les site d’Erwann Surcouf, d’Amandine Laprun, de Joseph Béhé

Chronique | Elmer

scénario et dessins de Gerry Alanguilan (Philippines) Editions çà et là (2010) Public : Adulte Pour les bibliothécaires : Un one-shot incontournable. Une œuvre très impressionnante.
Et si demain matin, les coqs, les poules et les poulets se mettaient à réfléchir comme vous et moi ? Et si demain matin, ils prenaient conscience de leur place dans notre chaîne alimentaire ? Et si demain matin, la notion d’humanité n’appartenait plus uniquement à l’homme ? Voici une idée bien farfelue point de départ de l’histoire de Jack Gallo et de sa famille... de poulets oui… A la mort d’Elmer, le chef de famille, Jack découvre la véritable histoire des premiers anciens, ceux dont la conscience s’est éveillée.
Sans aucune hésitation, je qualifierai Elmer d’album spécial. Pourquoi ? Tout d’abord pour son idée, tellement étrange qu’on se demande comment personne n’y a pensé avant. Pour sa construction également. Si le début est semblable à de la « BD du quotidien », décrivant les pensées intimes de notre poulet avec une mise en scène très bien pensé (on ne découvre sa véritablement nature qu’après plusieurs planches), très rapidement notre histoire se déplace vers un autre domaine. Ainsi, le récit se transforme en quête où les interrogations succèdent aux découvertes et aux réponses. La trame narrative se densifie peu à peu pour monter les paliers de l’émotion, de l’horreur et surtout de la vérité. Jack cherche et, même d’outre-tombe, son père lui donne des pistes. Reste à trouver les mots, reste à faire parler les gens et Gerry Alanguilan a trouvé son personnage idéal en la personne de Jack, un héros sachant s’effacer pour écouter et comprendre, un écorché vif lui-même en quête d’apaisement, un anti-héros cherchant sa propre vérité entre les douleurs du passé et le confort du présent, pris en tenaille entre les paradoxes de sa société où les anciennes victimes sont devenus les égaux de leurs bourreaux. Impressionnant personnage en vérité qui ouvre les voies par sa quête identitaire au thème principal de cette histoire, à savoir la notion complexe et philosophique d'humanité. Ce n’est évidement pas la première BD à aborder ce thème souvent porteur d’histoire forte. Récemment, Naoki Urasawa s’est penché sur ce sujet avec Pluto, l’adaptation d’une histoire d’Osamu Tezuka. Un peu plus éloigné de nous : Maus le chef d’œuvre d’Art Spiegelman. Dans ces deux cas, le processus est le même : déshumaniser l’humanité en la faisant porter par des non-humains, des chats et des souris dans Maus, des robots dans Pluto. Cette quête d’humanité devient plus forte quand elle n’est plus portée par une évidence physique et une fois ce prisme déformant créé, les questions se posent. Qu’est-ce qu’être humain ? Qu'est-ce qui différencie l'homme de l'animal ? Je vous laisse seuls juges des réponses de Gerry Alanguilan mais les éléments apportés ont de quoi alimenter 5 ou 6 copies doubles de bac philo. Je m’aperçois que je n’ai pas parlé du dessin. En fait, par son extrême rigueur et son réalisme, il est le contrepoids parfait à cette espèce de folie douce qui accompagne le début du récit. Peu à peu, malgré un graphisme chargé mais jamais surchargé – on apprend sans grande surprise qu’il a été encreur sur des séries mainstream – la fluidité s’installe et le choix d’un trait descriptif semble judicieux. S’il ne nous laisse jamais oublier l’aspect « poulet » des personnages, il leur donne suffisamment de force dans leurs attitudes et dans les différents détails anthropomorphiques. Etonnement, on ne peine pas à les imaginer sous des traits humains. Bref, le travail de dessinateur est véritablement impressionnant. Voilà, cette chronique a été pour moi l’occasion de poser un peu mes réflexions sur une œuvre dont il m’a fallu plusieurs lectures pour prendre la véritable mesure. Il est rare de voir une richesse aussi forte dans un one-shot aussi court. Cette œuvre s’inscrit à la fois dans la tradition anthropomorphique chère à la bande dessinée mais fait preuve d’une très grande originalité par sa structure et surtout par son idée de départ. Une belle réflexion sur ce qui différence l’humain de l’inhumain. A méditer et à faire lire bien entendu. A découvrir : les 27 premières pages sur Digibidi A lire : la synthèse de KBD rédigé par le non-moins talentueux Zorg palsechesA noter : Je remercie Mo' et les copains de KBD pour cette chronique qui s'inscrit donc dans le challenge Pal' Sèches ainsi que dans le Reading Comics Challenge de Mister Zombi (option Mort aux super-héros encore une fois !). Et zou, ça fait 2 !  

Chronique | Las Rosas

las-rosas-couvscénario et dessins : Anthony Pastor Editions : Actes Sud/L'An 2 (2009) - 20€ Public : adulte Pour les bibliothécaires : un album intéressant pour un auteur qui ne l'est pas moins. Pas facile à faire sortir.

Western café

LAS_ROSASUn garage, quelques pompes à essence et autant de caravanes : bienvenus à Las Rosas, îlot perdu au milieu du désert américain. Ici, les hommes ne sont pas autorisés. Seul le shérif bedonnant et alcoolique est toléré… un peu. Un matin, ce dernier ramène dans son pick-up Rosa, une jeune femme de la ville pourchassée et enceinte. Elle s’installe, travaille au café avec Marisol la patronne et découvre peu à peu les secrets de ce lieu. Las Rosas est un étrange objet, un western aux allures d'un Bagdad Café, un pavé imposant où l’attente reste le maître mot. Attendre le retour d’un fils, la naissance d’un enfant, la mort ou le pardon, attendre la découverte de la vérité et la disparition des fantômes : Las Rosas ne raconte presque que cela. Et pourtant, sans trop savoir pourquoi, on est entraîné dans ce récit grâce à son atmosphère à la fois repoussante et fascinante aidé par un découpage très « cinématographique » et un dessin simple mais efficace. lasrosas_p14Las Rosas c’est aussi une galerie de personnages à la fois classiques et originaux. Si on y retrouve les grandes figures du western - le vieux shérif, le dur, le bandit mexicain, le candide et le héros arrivant sur son cheval comme un libérateur - c’est pour mieux les transformer. Ici le shérif est alcoolique, le dur est une femme (et encore je ne dis pas tout), le bandit est touché par la grâce, le candide est enceinte et le héros sort d’un hôpital psychiatrique… C’est vous dire si les codes sont transformés et si le récit emmène sur des chemins pour le moins inattendus. Las Rosas est une œuvre pour le moins surprenante. Il faut y pénétrer tranquillement, sans être pressé par le temps car sa lecture est longue et parfois exigeante. Non pas qu’Anthony Pastor parte dans des délires métaphysiques mais le récit n’est pas constitué d’une action linéaire mais de multiples points de vue. L’histoire se battit comme un puzzle, à partir de confidences et de dialogues, à partir de non-événement beaucoup plus évocateurs que de grands rebondissements. Peu à peu, durant 3 longs chapitres, le puzzle prend forme et la vérité éclate pour révéler les blessures inavouées. Anthony Pastor signe encore un album de qualité dans la même veine qu’Hôtel Koral. Un récit fascinant battit sur un faux rythme, distillant l’intrigue gouttes après gouttes, prenant au piège le lecteur. Bref, un album aux antipodes des milliardaires bondissant ou des agents secrets. Un univers pour les amateurs de grandes fresques. A lire : la chronique sur sceneario.com A lire : la chronique d'Yvan