Archives par mot-clé : enquête

Chronique | M

m-le-maudit-Muthd'après le film M le maudit de Fritz Lang adaptation et dessins de Jon J. Muth scénario de Thea Von Harbou et Fritz Lang Editions Emmanuel Proust (collection Atmosphères) Public : adulte et cinéphile accompli ou en devenir Pour les bibliothécaires : une expérience graphique impressionnante, pour un public averti

Bulle cinématographique

muth-m-aveugle

Berlin, années 30. Impuissant face à un tueur en série, la police harcèle la pègre. Les chefs du milieu décident alors de se faire justice eux-mêmes. Commence alors une impitoyable chasse à l’homme. Reprendre en BD l’une des œuvres majeures de l’un des plus grands réalisateurs du 7e art, voici une entreprise à la fois passionnante et risquée. Mais après tout pourquoi pas ? Le film de Fritz Lang, tourné au début des années 30, reste d’une modernité exceptionnelle et ses thèmes résonnent encore dans le paysage politique et social d’aujourd’hui. D’ailleurs, Jon J. Muth, lui-même grand artisan de l’essor du roman graphique américain dans les années 80, n’a pas pris de risques avec le scénario original. Il y ajoute seulement quelques passages. On ne pourra pas le lui reprocher tant l’écriture de Théa Von Harbou et de Fritz Lang explore finement les côtés obscures de l’âme humaine, pose des questionnements autour de la justice et de la morale tout en interpellant le spectateur/lecteur au plus profond de lui-même. C’est vrai, pour l’ensemble, Jon J. Muth met en image sa propre vision de l’œuvre… Oui, mais quelle vision ! Car il ne se contente pas seulement d’illustrer. Il met lui-même en scène un "roman-photo", positionnant des acteurs dans des décors réels avant  de les photographier. Ces photos sont ensuite reproduites en tableau. Cette technique « photo-réaliste » donne véritablement un ton particulier à l’ensemble. Jon J. Muth s’attache à créer des atmosphères proches de l’univers original tout en ajoutant une touche bien à lui, plus moderne et surtout plus proche du média BD. Car, même si cette technique est souvent critiquée, on lui reproche notamment de cacher le manque  de qualité de certains dessinateurs, elle permet de créer une passerelle véritable entre le 7e et le 9e art tout en conservant à chacun sa spécificité. Et puis, entre nous, l’auteur n’a plus besoin de prouver quoi que se soit depuis bien longtemps. Au bout du compte, cette histoire monumentale est magnifiquement bien servie par cette adaptation respectueuse, splendide sur le plan de la construction et du graphisme. Un livre qui vous donnera forcément envie de découvrir ou redécouvrir une des plus belles pages de l’histoire du cinéma. A lire : le très bon article sur ActuaBD A découvrir : le point de vue de collègues bibliothécaires dans l'Essonne A lire (encore) : la critique sur sceneario.com A noter : cette chronique s'inscrit dans le challenge BD de Mr Zombi auquel IDDBD participe !

Chronique : El Borbah

Couverture El Borbahscénario et dessins de Charles Burns éditions Cornélius, 2008 (première publication en 1981) Public : Adulte et amateur de comics alternatifs américains Pour les bibliothécaires : Indispensable pour les fonds importants, sinon préférez Blackhole

Freak story

Charles Burns a connu un succès mondial avec Black Hole, une métaphore carnassière de la jeunesse américaine. Mais plusieurs années auparavant, il avait créé un détective au look et à la gouaille bien particulière. Mais non, ce n’est pas Colombo ! El Borbah, le détective privée aux allures de catcheurs mexicains et aux réparties fleuries constitue l’une de ses premières créations. Comme expliqué dans le petit texte à la fin de ce recueil d’histoires, c’est en regardant par hasard un match de catch à la télévision que Charles Burns dessine les premiers croquis de son personnage. Publié initialement dans le magazine Heavy Metal, El Borbah rencontre un succès rapide et trouve sa place dans la mythique revue d’avant-garde Raw dirigée par Art Spiegelman. A mi-chemin entre Sébastien Chabal (pour le physique) et Les Tontons flingueurs (pour les dialogues). Toujours prêt à tout pour se faire un maximum d’argent frais (ou pas, mais il n’en a rien à faire tant que c’est de l’argent), El Borbah se retrouve régulièrement dans des postures complexes face à des personnages farfelues et/ou monstrueux. Bien avant Black Hole (1994), Charles Burns aimaient déjà jouer avec le glauque et la difformité. Ici, il les prend comme des métaphores de l’esprit humain, le corps devenant une représentation véritable de l’esprit. Dans El Borbah, les méchants ont l’air méchants et les imbéciles aussi ! Impression renforcée par cette déjà grande maîtrise du dessin et ces atmosphères noires et blanches reconnaissables entre 1000. Mais tout ceci n’est qu’un prétexte, car tout comme au catch, le lecteur se retrouve au milieu d'un jeu. L’intrigue en elle-même est moins importante que les personnages ou l’univers. Charles Burns ne cherchent pas à faire briller ses talents d'auteur de polar. Il s’amuse, joue et détourne les règles. Pourquoi ? Pour le plaisir de pointer du doigt les vices de la bonne société et des bonnes mœurs avec un joli brin de cynisme, pour rire de la bêtise humaine tout simplement. Incontestablement, on retrouve déjà les prémisses de Black Hole dans cette première œuvre majeure. Une œuvre tout à fait sympathique et haute en couleur. Originale ! Saluons encore l'extraordinaire travail des éditions Cornélius. Encore du bel ouvrage ! A lire : l'entretien de du9 avec Charles Burns A découvrir : le blog des éditions Cornelius A noter : cette chronique s'inscrit dans le challenge BD de Mr Zombi auquel IDDBD participe !

Brice de Londres

Jason Brice (scénario de Didier Alcante, dessin de Milan Jovanovic, collection Repérages, éditions Dupuis, 2 tomes parus)

Bon, commençons par ce qui fâche pour nous concentrer ensuite sur ce qui fait de Jason Brice l'un des coups de coeur d'IDDBD. Autant vous avouer honnêtement que je ne suis pas toujours resté pantois devant le dessin de Jovanovic. C'est injuste, ce n'est absolument pas partagé par la très grande majorité des chroniqueurs et vous ne serez vous-mêmes pas obligés d'adhérer à ce point de vue totalement personnel. Ne me faites pas non plus dire ce que je n'ai pas écrit : si j'estimais que le dessin n'était pas à la hauteur, je me serais bien gardé de vous infliger cette chronique. Je regrette simplement que le trait de Jovanovic me paraisse parfois inégal : alors que certains décors et certaines cases sont magnifiquement traités, les personnages manquent parfois de fluidité...

Ce qui n'est absolument pas le cas du scénario imaginé par Didier Alcante qui vous tiendra en haleine de la première page du premier tome ("Ce qui est écrit") à la dernière du deuxième ("Ce qui est caché"), le troisième opus étant prévu dans le courant de l'année (il clôturera le premier cycle). C'est bien simple, Xavier Dorison pourrait en être l'auteur (et lorsqu'on connaît la dévotion d'IDDBD pour ce scénariste...) ! Tout y est : une dose de paranormal qui s'épaissit au fur et à mesure, une mécanique narrative particulièrement bien huilée, une intrigue magnétique, de vrais personnages (à commencer par le héros éponyme, Jason Brice) que leur épaisseur psychologique rend immédiatement crédible... Bref, tous les attributs de l'excellente histoire qui sait accrocher son lecteur, le mener par le bout du nez et le relâcher, haletant, après deux fois 56 pages passionnantes. Autant vous dire que nous attendons le troisième tome sur des charbons ardents !

Mais au fait, de qui, de quoi parlons-nous exactement ? Qui est ce Jason Brice ? Un enquêteur privé qui, dans le Londres 1920, démystifie les charlatans ésotériques, spirites, médiums et autres voyants abusant les faibles et les crédules désepérés. Avec lui, le paranormal en prend un sérieux coup, au sens figuré comme au sens propre... Et c'est à lui que s'adresse une jeune femme, Theresa Prendergast, qui a trouvé - dans la maison qu'elle vient juste d'acquérir - un ouvrage annonçant très précisément les signes précédant son proche assassinat ! Or, ce carnet illustré - appartenant à un mystérieux M.F. - daterait d'une dizaine d'années... Alors, arnaque ou phénomène paranormal ? Pour le savoir, fondez-vous dans l'ombre de Jason Brice, accompagnez-le dans une enquête qui va peu à peu tourner à la quête... Mais méfiez-vous tout de même ; comme l'affirme la quatrième de couverture du premier tome : "Avant de franchir un seuil, il faut s'assurer que l'on est prêt...".

A lire et à voir : le pitch et quelques planches du premier tome (évitez de lire la fiche du deuxième tome pour ne pas en apprendre trop...)

A voir : la bande-annonce sur Dailymotion

A lire : une excellente interview de Didier Alcante sur le blog Couverturedebd

A voir : deux planches (en noir et blanc) du troisième tome, tirées du site Actuabd.com

Attention : cette chronique s'inscrit dans le Challenge BD lancé par Mr ZOMBI et auquel participe IDDBD !

Il était une fois l’Amérique…

Le maître de Benson Gate - Tome 2 : Huit petits fantômes (scénario de Fabien Nury, dessin de Renaud Garreta, couleurs de Jean-Jacques Chagnaud, lettrage de François Batet, 2008) Décidément, IDDBD ne vous recommande que des suites ces jours-ci (après le troisième tome de Miss Pas Touche, vendredi dernier). Aujourd'hui, c'est sur le deuxième opus du Maître de Benson Gate que vous allez vous jeter ! Si vous vous souvenez de la chronique du 8 janvier 2008 (mais si, mais si, un petit effort voyons...), vous n'avez pas oublié le conseil d'IDDBD : ne passez à côté d'aucun des albums scénarisés par Fabien Nury. C'est peut-être simple comme conseil, mais sacrément efficace lorsqu'il s'agit de choisir une bonne BD sur l'étal de son libraire ou dans les rayons de sa bibliothèque... Le deuxième tome de la série Le Maître de Benson Gate ne faillit pas à cette règle : l'intrigue nouée au premier tome autour de Calder et Richard, les frères Benson, héritiers putatifs d'un empire pétrolier dans l'Amérique du début du XXème siècle, se clôt dans un permier diptyque passionnant et sombre comme un roman de James Ellroy (pour reprendre les termes de Christophe Quillien du magazine Avant-Première). Et ce n'est pas la découverte du cadavre de Joan Bartlett, la fille de neuf ans d'un notable lié à la famille Benson, qui apportera un peu de lumière dans ce cloaque humain qu'est la bonne société de Boston. Ni les occupations de Taylor, le domestique de Benson Gate... On reste admiratif du talent de Fabien Nury et de son extraordinaire capacité à nous immerger dans l'intimité de ses personnages, renforcée encore par le magnifique dessin réaliste de Renaud Garreta dont la maîtrise est époustouflante. Ce dessinateur est à la hauteur de son scénariste, ce qui n'est pas peu dire ! Et la bonne surprise dans tout cela c'est que ce deuxième tome, qui clôt donc le premier diptyque du Maître de Benson Gate, annonce déjà les prochains albums... à suivre de très près. A lire : 16 planches sur Read-box.com A voir : la bande annonce de la série Le Maître de Benson Gate

On peut toucher sans risque…

Miss pas touche - Tome 3 : Le prince charmant (scénario Hubert, dessins Kerascoët, éditions Dargaud, collection Poisson Pilote, Septembre 2008) Le troisième tome de la magnifique série Miss Pas Touche sort aujourd'hui et je ne résiste pas à l'envie de vous le conseiller chaudement. Si vous avez lu les deux précédentes chroniques d'IDDBD (celle du 18 juin 2006 et celle du 10 mars 2007), vous savez à quel point nous sommes fans des aventures de Blanche, cette jeune fille qui se retrouve dans un bordel du Paris du début du XXème siècle... mais pour la bonne cause puisqu'il s'agissait pour elle de retrouver l'assassin de sa soeur ! Les deux premiers tomes constituent le premier volet des aventures de Blanche (qui finit par retrouver l'assassin, je vous rassure...). Ce troisième opus ouvre de nouveaux horizons à la belle Miss Pas Touche (son nom de "scène") : réussira-t-elle à quitter le Pompadour, trouvera-t-elle (enfin) l'amour entre les bras de ce jeune homme blond qui a tout l'air d'un Prince Charmant, mais que se trame-t-il réellement derrière tout ça ? Vous l'aurez compris : Hubert nous a encore concocté un scénario de première classe et c'est avec un immense plaisir que nous retrouvons sa protégée (heu pardon... son héroïne...). Quant au dessin des Kerascoët, vous savez encore une fois tout le bien qu'en pense IDDBD ! Bref, si vous ne connaissez pas cette série, il n'est jamais trop tard pour bien faire. Et si vous la connaissez déjà, cette chronique n'aura pas eu de mal à vous convaincre de la poursuivre... A lire : la fiche album sur le site Dargaud A voir : quelques belles images sur le site Poisson Pilote A découvrir : les six premières planches du tome 3

Clues T1 (Mara, Akileos, 2008)

Clues - Tome 1 : Sur les traces du passé (scénario, dessin et couleurs de Mara, éditions Akileos, 2008) Ah, ah ! Je vous entends déjà, bande de mauvaises langues ! Vous vous dites : "Mais comment peut-on à la fois aimer le dessin expressionniste de Joann Sfar ou de Christophe Blain, et plébisciter dans le même temps le trait ultra-léché de Mara ?". Facile ! L'un comme l'autre sont véritablement de l'art ! Loin d'être exclusifs, ces formes cohabitent parfaitement dans l'univers de la BD, pour le plus grand bonheur des amateurs de graphisme et de dessin... Lorsque vous aurez vu quelques planches de Mara, vous n'en reviendrez pas de la qualité hallucinante de son trait, tant en ce qui concerne ses personnages que ses décors (à tomber à la renverse pour qui aime les dioramas par exemple...). Quant à sa mise en scène (le découpage des cases et de l'action), Mara a su trouver le bon rythme, sans lenteur mais sans trop de précipitation non plus. Un vrai régal. Pour une fois que l'on commence une chronique par le dessin, vous vous demandez peut-être si, charmé par la forme, je n'en ai pas un peu négligé le fond. Détrompez-vous ! Le scénario de Clues, imaginé par Mara (également aux commandes de la couleur, soi-dit en passant...) est à la hauteur de son coup de crayon. En nous entraînant dans le Londres de la fin du XIXème siècle, à la suite de sa Miss Emily Arderen et de l'inspecteur Hawkins, de Scotland Yard, Mara nous plonge dans une enquête policière palpitante, dont on attend déjà la suite avec impatience ! Bien entendu, ce premier tome de Clues pose les bases de l'histoire et de la psychologie des personnages. Mais au cas particulier, sans (trop) nous frustrer (les lecteurs sont des gens avides), sans longueurs (l'action est omniprésente) et surtout avec beaucoup de finesse (vous comprendrez ce que je veux dire en découvrant la dernière case...). Dès les premières cases, on entre ainsi très facilement dans cette histoire que n'aurait pas renié un Edgard Allan Poe ou un Arthur Conan Doyle. Sauf que Mara a eu l'intelligence (et le talent) d'imposer à ces vieux messieurs respectables la présence d'une jeune héroïne qui, sans être féministe, sait s'imposer dans le récit de ses aventures... Même les plus mâles d'entre vous la suivront sans difficulté dans les bas-fonds et les ruelles mal famées de la capitale anglaise, dans les salles d'autopsie de l'université, ou dans les locaux de la police... Bref, Sur les traces du passé annonce une série, Clues, à l'avenir radieux. A visiter : le blog de Mara A lire : quelques planches sur BDgest

All rich is more timer…

Le sanctuaire du Gondwana - Les aventures de Blake et Mortimer (scénario d'Yves Sente, dessin d'André Juillard, éditions Blake et Mortimer, 2008) Les aventures de Blake et Mortimer appartiennent au patrimoine de la bande dessinée au même titre qu'Astérix (période Goscinny), Luky Luke (même période avec une exception pour La corde au cou...), et Tintin (avec une légère préférence pour les deux albums Objectif Lune et On a marché sur la Lune...). Tout bédéphile un tant soi peu respectueux du 9ème art et de sa jeune histoire a croisé sur sa route, au détour d'un album acheté ou emprunté, les très flegmatiques héros de sa Très Gracieuse Majesté imaginés par Edgar P. Jacobs. Mais que penser des suites de leurs aventures, scénarisés et dessinées par Jean Van Hamme et T. Benoit dans un premier temps, puis par Yves Sente et André Juillard depuis peu ? Que du bien, je vous l'assure ! Les héritiers d'Edgar P. Jacobs ont sû conserver non seulement le trait du Maître mais également l'esprit de la série originale. Les plus âgés d'entre nous retrouverons donc tout ce qu'ils ont aimé dans Les aventures de Blake et Mortimer, tandis que les plus jeunes découvriront des récits dont la mécanique narrative a fait ses preuves auprès de leurs aînés. Dans Le sanctuaire du Gondwana, nos héros (enfin surtout le Professeur Mortimer) chassent un fabuleux trésor archéologique en Afrique : il ne s'agit pas moins que de mettre la main sur des vestiges datant de 350 millions d'années, au temps où les continents n'en formaient qu'un seul, le mythique Gondwana ! Mais bien entendu, l'ennemi rôde... parfois plus près qu'on ne le croit ! Sans parler du trait d'André Juillard, fidèle d'entre les fidèles à la ligne claire de Jacobs, le scénario d'Yves Sente nous replonge aux plus belles heures de l'Aventure classique, celle qui nous faisait déjà rêver aux Mines du Roi Salomon de Sir Henry Rider Haggard, ou au Monde perdu d'Arthur Conan Doyle ! Dans l'agitation de la (sur)production actuelle de bandes dessinées, Les aventures de Blake et Mortimer nous invitent à passer un petit moment hors du temps en se racontant des histoires extraordinaires, confortablement installés dans un fauteuil en vieux cuir patiné d'un club anglais... Pourquoi pas le Centaur Club, n'est-il pas ? A visiter : le site officiel de Blake et Mortimer A voir : un documentaire sur Edgar P. Jacobs. Où ? Sur France 5 le 22/06/08 à 4h44 ou le 30/06/08 à 1h04 !

Du grand Sf’art !

Professeur Bell (scénario de Joann Sfar, dessins de Joann Sfar et Hervé Tanquerelle, collection Machination, éditions Delcourt, 5 tomes parus) Les lecteurs réguliers et anciens d'IDDBD (ça ressemble un peu au nom d'une loge maçonnique, non ?) savent bien que lorsque je m'attaque à un album ou une série de Joann Sfar, j'ai toujours un peu le trac. Entendons-nous bien. Cela n'a rien à voir avec le statut de star que le public et les médias ont conféré à Joann Sfar. Si je dois reconnaître que je peux me montrer assez fanatique du travail d'un auteur (jusqu'à la mauvaise foi, je dois bien l'admettre...), je n'en ai pas pour autant l'âme "groupie". Ce qui m'intéresse avant tout, c'est l'oeuvre de l'artiste. Puis l'artiste le cas échéant, lorsqu'il en vaut la peine humainement. Ne fréquentant qu'une seule artiste fréquentable (mon épouse), je ne me permettrai pas d'émettre un avis sur des artistes que je ne connais pas personellement... Mais alors, me demanderez-vous, après cette (trop) longue introduction, pourquoi avoir le trac de parler de Professeur Bell, cette épatante série imaginée par Joann Sfar, dont les deux premiers tomes ont été dessinés par lui puis par Hervé Tanquerelle à partir du troisième. J'ai déjà eu l'occasion de le dire au sujet du Chat du Rabbin, chroniquer une oeuvre de Sfar, c'est toujours être en-deçà de l'intelligence du propos de ses récits et ne décrire que trop imparfaitement le talent absolu de son dessin. Bien entendu, on retrouve dans Professeur Bell, toute la finesse d'esprit de Sfar, ses obsessions aussi, qui tournent autour de la mort et de l'amour, et de la difficulté de vivre tout en sachant que la première est inéluctable alors que le second est tellement fragile. Quant au trait de Joann Sfar, reconnaissable entre mille, son "expressionnisme" rebutera les ayatollah du classicisme le plus conservateur (si, si, il y en a) et ravira les autres. Non pas les saduccéens contre les pharisiens, les anciens contre les modernes ou les nostalgiques de la ligne claire contre les tenants de la nouvelle BD française (qui peuvent parfois se révéler aussi "ayatollesques" que les conservateurs). Non, lorsque je parle des "autres", je pense à ceux qui ont suffisamment d'ouverture d'esprit pour envisager d'autres expressions graphiques dans la BD. Un peu comme en peinture lorsque les demoiselles d'Avignon foutaient un beau bordel dans le bel ordonnancement académique construit depuis cinq siècles... Bien sûr, à la fin de cette chronique, vous n'en savez pas plus sur le Professeur Bell si ce n'est que les intrigues de Joann Sfar raviront les fans de mystères, d'enquêtes à la Sherlock Holmes (mais dans l'univers de l'occultisme et du paranormal), et de philosophie appliquée. Pour le reste, je vous invite à découvrir les sites proposés en liens. Ce n'est pas de la flemme mais, au cas particulier, autant laisser parler le Maître de ses albums... A lire : les pitchs et les commentaires de Joann Sfar sur la série Professeur Bell (c'est sur son site) A lire (aussi) : une excellente critique du tome 2, Les poupées de Jérusalem, sur l'excellentissime site du9.org A lire (enfin) : une interview de Hervé Tanquerelle et une autre de Joann Sfar sur actusf.com

Jazz on the road

Happy living (scénario et dessins de Jean-Claude Götting, collection Mirages, éditions Delcourt)
Journaliste et écrivain, François Merlot prépare un livre sur les grands standards musicaux du 20e siècle. En rencontrant H.G. Slatters, compositeur du succès planétaire Happy Living, il ne se doutait pas de la révélation de son interlocuteur : La vérité, c’est que je n’ai jamais écrit une seule note de Happy Living. En échange du droit de publier cette information, Merlot reçoit donc la mission de retrouver le véritable créateur du "tube", un certain Treviso, batteur de jazz alcoolique disparu depuis longtemps. Le jeune journaliste français se met donc en route et plonge dans l’univers du jazz des années 50, à la recherche des protagonistes de l’époque ou du moins des survivants… Jean-Claude Götting est un "ancien" dans le monde de la BD. Il y a 3 ans, La Malle Sanderson signait son retour après plusieurs années d’absences consacrées à l’illustration. Mais vous connaissez certainement son dessin. En effet, il a illustré les célèbres couvertures françaises du non-moins célèbres sorciers anglais à la cicatrice et aux lunettes. Avec Happy Living, Jean-Claude Götting signe un album à l’atmosphère étrange en grande partie dû à son dessin, noir et blanc, "charbonneux" comme l’écrit le chroniqueur de Zata. Dans ce road-movie, voyage le long de la côte Est des États-Unis, Merlot part à la recherche d’un passé et d’un monde presque oublié, passé qui se fond presque dans le présent tant ce dernier semble hors du temps. Petit goût de nostalgie où à chaque pages semblent retentir des notes de jazz des années 50. L’intrigue est bien menée. Jouant habilement entre culs-de-sac, trouvailles et rebondissements, Jean-Claude Götting laisse son histoire prendre son propre rythme, un rythme lent, laissant à Merlot le temps de découvrir ses interlocuteurs, un rythme de standard de jazz quoi ! Happy Living est donc une œuvre paisible à l’atmosphère singulière. Elle enchantera les amateurs de jazz et titillera la curiosité des lecteurs recherchant des BD au scénario bien construit et au dessin "à part". A découvrir : le site officiel de Jean-Claude Götting A lire : les critiques d'ActuaBD et de Zata  

La tranchée

La tranchée (scénario de Eric Adam et Virginie Cady, dessin et couleurs de Christophe Marchetti, éditions Vents d'Ouest, 2006) Les bandes dessinées sur la Première Guerre Mondiale sont relativement peu nombreuses si on les compare à d'autres périodes historiques (à commencer par la Seconde Guerre Mondiale...). Ceci dit, celles qui abordent ce sujet sont généralement excellentes (voir celles de Jacques Tardi... de Larcenet et sa Ligne de front ou Une après-midi d'été de l'excellent Bruno Le Floc'h...). La tranchée en fait partie. Scénarisée par une désormais écrivaine (mais aussi comédienne, chorégraphe... bref une artiste !), Virginie Cady, La tranchée réussit à restituer l'ambiance putride, glaciale, inhumaine du front tout en distillant le suspens propre au thriller. Car derrière le témoignage sur l'ignominie de la boucherie que fut cette première guerre mondiale, Virginie Cady a glissé une intrigue policière digne des meilleurs spécialistes anglo-saxons du genre. Jugez par vous-même : alors qu'il doit porter un message à l'Etat-Major, le lieutenant Sauveur est contraint de se réfugier dans l'abri d'une tranchée. Lorsqu'il y entre, il tombe sur un groupe de soldats français réunis autour du cadavre de l'un des leurs, un poignard réglementaire de l'armée française planté dans le dos ! Comment peut réagir Sauveur, ce policier dans le civil ? Il mêne l'enquête, pardi ! Pour se raccrocher à quelque chose qui lui rappelle son ancienne vie, celle d'avant l'horreur du front. Sauf que, justement, le contexte de La tranchée n'est pas celui de son Paname habituel... Le récit est de Virginie Cady est captivant et servi par le dessin nerveux et expressif de Christophe Marchetti (qui fait parfois penser à celui de Matthieu Bonhomme, ce qui - de la part d'IDDBD - est un énorme compliment tellement on aime ici l'art du dessinateur du Marquis d'Anaon...). Quant à la mise en couleur, elle traduit parfaitement les ambiances et les sentiments qu'éprouvent les personnages... C'est tout simplement réussi ! La tranchée est un bien beau premier album d'une série dont on attend maintenant la suite avec une légère impatience (ça fait juste deux ans que le premier tome a été publié...). A savoir : La tranchée a reçu le prix Décoincer la Bulle au Festival d'Angoulême 2007 ("sublime", "magnifique", "flamboyant" sont les adjectifs que l'on a pu entendre pendant la délibération du jury...) - Info France 3