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Chronique | Les Ignorants (Etienne Davodeau)

Ils sont amis, l’un est vigneron en Anjou, l’autre est auteur de bandes dessinées. Pendant un an, ils vont partager leurs vies. Le vigneron enseigne son art, le dessinateur explique son métier. Deux univers différents ? Oui… mais pas autant qu’on l’imagine.

Petite introduction bourrée d’aprioris (et c’est mal !)

Sur IDDBD, nous essayons depuis le départ de ne pas nous arrêter sur des idées reçues graphiques ou narratives concernant certaines œuvres. Souvent, sous des airs pas forcément engageant se cachait de petits bijoux que nous vous avons fait partager. Mais tenir ses engagements, ce n’est pas toujours évident ! Alors j’avoue ! Quand, j’ai entendu parler des Ignorants pour la première fois, j’ai immédiatement pensé : « ce n’est pas pour moi ». Comme c’est le moment des révélations honteuses, je dois avouer que le vin et moi, nous vivons chacun notre vie dans une douce ignorance mutuelle. L’un n’embête pas l’autre, chacun respecte le voisin. Alors franchement, lire les aventures d’Etienne Davodeau dans les vignes d’Anjou ne m’emballait pas plus que ça. J’avais déjà testé l’aventure viticole avec le manga Les Gouttes de Dieu et ça n’avait pas été très concluant.

Cependant, je n’ai pas oublié non plus les qualités de documentaristes de l’ignorant viticole. Rural ou Les Mauvaises Gens sont des œuvres particulièrement réussies posant un regard humaniste sur le monde. Des albums militants véritablement porteurs de messages, capables de changer un point de vue.

Art de l’échange

En ouvrant les premières pages des Ignorants, on retrouve immédiatement l’univers des « œuvres  documentaires » d’Etienne Davodeau. Toujours ce trait qui se refuse à l’académisme et qui oscille sans cesse entre croquis instantanée et travail minutieux. Un travail tout est en nuance de gris où l’on distingue presque la couleur du paysage d’hiver et le ciel bleu de l’été. Faute au très bon travail de lavis qui permet véritablement de donner une luminosité à l’ensemble. Côté découpage, là encore on retrouve les mêmes formules. L’humain est au centre des préoccupations et les longues discussions/interviews voient sont l’occasion de plans successifs tournant autour des protagonistes nombreux. Vous y retrouverez des vignerons anonymes, des auteurs célèbres et même des héros de bande dessinée… Toutefois, la vigne, personnage presque à part entière, n’est pas oubliée et les longues discussions laissent bien souvent la place à de très belles planches muettes montrant les moments clefs de cet échange improbable.

Car c’est bien d’un échange dont il s’agit ici. Enfin non, pas tout à fait. Car, comme je le laissais entendre plus haut, cette année d’apprentissages respectifs est aussi l’occasion de multiples rencontres, la plupart sympathiques, entre deux mondes curieux l’un de l’autre. Davodeau apprend, écoute et enseigne par l’exemple avant de devenir à son tour élève d’un viticulteur-professeur à la fois exigeant, militant et exalté. Fou pas si dingue, faisant preuve d’une connaissance remarquable dans de multiples domaines inhérents à sa tâche (biologie, géologie, agriculture, météorologie…) Richard Leroy est un personnage si enthousiasmant qu’il m’est arrivé parfois de me demander s’il était bien réel. Il est un quasi-personnage de fiction : homme l’été / ours l’hiver, bougon et sympathique, direct, droit, esthète. Toutes ses qualités et surtout ses défauts détonnent dans le petit monde de la bande dessinée. Son point de vue sur ses lectures, où il taille successivement un costard à Trondheim et Moebius (oui rien que ça) pour ensuite être bouleversé par le travail de Spiegelman, d’Emmanuel Guibert ou de Marc-Antoine Mathieu sont des grands moments de poésie et de sourires. Le candide n’est pas un naïf. Je regretterais juste qu’Etienne Davodeau, par pudeur sans doute, n’arrive pas à impliquer son avatar de papier aussi profondément que celui de Richard. Mais là, je chipote pour trouver quelque chose de négatif à dire.

Discours sur la création

Cela ne l’empêche pas encore une fois de poser sa patte si particulière sur son œuvre car bien plus que des rencontres successives, Les Ignorants est l’occasion pour lui de donner une réflexion personnelle sur la création. D’un frottement de deux univers se créé une espèce d’énergie qui irradie tout le livre, une idée qui plane au-dessus du lecteur… et si ces mondes étaient finalement les mêmes ?

A première vue, rien à voir entre le monde de la terre et celui du papier. Les points de vue et les valeurs sont différents. La scène de l’orage où le dessinateur s’extasie devant le ciel tandis que le vigneron s’inquiète pour ses cépages est particulièrement révélatrice. Mais en profondeur, au grès des discussions, on distingue avec surprises des éléments fondamentaux communs. En particulier les soucis liés à une certaine forme de créativité, à la recherche détail, du travail bien fait. Mais aussi – et je dirais presque surtout – le besoin de s’impliquer dans sa tâche comme en dehors, le besoin d’une honnêteté sans facilité pour que le résultat soit à la portée d’une attente un peu égoïste, pour que le livre ou la bouteille trouve un jour celui qui l’appréciera à sa juste valeur. Richard comme Étienne ne travaille pas en fonction des autres, mais surtout pour eux-même. Par vocation d’abord, par volonté ensuite.

Là encore, c’est une marque de fabrique de la maison, le militantisme de Rural ou Des Mauvaises Gens revient ici en force. A la fois artisan et artiste, Richard et Étienne sont deux passionnés d’un univers qu’ils connaissent par cœur, mais sont également ouvert sur le monde. Une leçon essentielle de vie. Les Ignorants est donc une œuvre qui dépasse largement le cadre qu’elle s’était fixée. Plus qu’un simple récit d’apprentissage parallèle, c’est avant tout une jolie réflexion humaine sur la créativité, le partage. Une douce façon de voir le monde. Un très beau livre dans lequel on pénètre pour vivre une très belle année en très bonne compagnie. En deux mots : Etienne Davodeau.

A lire : les chroniques de Mo‘, d’Yvan et de Tristan de Bulles & Onomatopées

Les Ignorants : récit d’une initiation croisée
scénario et dessins : Etienne Davodeau
éditions : Futuropolis, 2011 (25,50€)

Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : je l’ai dit et le redit ici : un parfait outsider pour le Fauve d’Or 2012… A suivre donc !

 

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Info du jour | Jade 239U

Le nouveau numéro de l’excellente revue Jade, publiée par les éditions 6 pieds sous terre depuis 1991 (et ouais quand même !),  est disponible chez tous les libraires spécialisés depuis le 7 septembre.

Au menu de ce 48e numéro des auteurs expérimentés (Guillaume Bouzard, Sylvain Ricard, James) et des p’tits jeunes qui travaillent sur le thème du refus. Je laisse l’éditeur le présenter :

Le refus. Celui auquel l’auteur se heurte quand son projet de livre ne trouve pas preneur. Selon le climat du moment dans la bande dessinée, les genres en vogues, les attentes très variées et parfois antagonistes des éditeurs, la façon dont ils s’occupent de leur catalogue, de leur petit déjeuner qui passe bien ou pas, de l’humeur du moment, de la proposition en phase ou pas du tout avec le-dit catalogue etc, ce retour négatif (voire son absence), sur le projet dont l’auteur espère tant, est à la fois attendu et craint.
Vécu par tous, cuisant, douloureux, cinglant, automatique, les auteurs ont pourtant des anecdotes bien différentes à raconter, … Il y a des dizaines de cas ainsi développés sous nos yeux … quelques éditeurs témoignent eux-aussi de leur dur métier.

Vous l’aurez compris, Jade est une revue de BD qui parle de BD… mais pas que ! Bref, si vous ne connaissez pas cette excellente revue, je vous conseille de courir chez votre libraire BD. Vous y trouverez sans aucun doute les futurs très bons auteurs des années à venir !

Pour en savoir plus et en lire les premières pages : c’est par ici !

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Chronique de vacances #4 | Une idée bizarrre

Une idée bizarre… Un nom aussi original que le principe fondateur pour ce nouvel éditeur associatif.

Son idée justement, c’est de publier les suites de séries qui ont été arrêtés fautes de rentabilité ou de succès. Mais attention, pas dans n’importe quel format ! Il s’agit de petits tirages luxueux : 300 exemplaires, dessins en noir et blanc, carnet de croquis, joli papier… Bref, des albums qui deviendront à n’en pas douter des petits bijoux pour biblio-bédéphiles convaincus.

Ainsi, le premier titre publié par Une Idée bizarre est le volume 2 d’Ombres et Lumières de Régis Parenteau-Denoël dans la collection Et Caetera. A noter que le premier volume avait été publié dans la collection Vécu de Glénat.

Nous souhaitons bon courage à ce nouvel éditeur car avec la surproduction ambiante, ils auront sans aucun doute beaucoup de travail ! A suivre donc !

Pour tout savoir de cet éditeur, je vous invite à visiter leur site.

 

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Chronique de vacances #2 | Il est fou ce Ferri !

Ce 25 juillet 2011 est à marquer d’un croix blanche dans l’histoire de la bande dessinée franco-belge. En effet, Albert Uderzo ne signera plus de nouveaux Astérix. Créé en le 29 octobre 1959, le plus célèbre gaulois de la bande dessiné pourrait donc s’arrêter là… Et bien non, le petit village d’irréductibles résistera encore et toujours à l’envahisseur romain !

Dans l’interview donné dans le numéro 40 de Casemate, Uderzo a nommé ses successeurs. Au dessin, c’est une demi-surprise car Frédéric Mebarki a longtemps travaillé avec le vieux maître. Mais c’est surtout au scénario que la surprise est de taille car Jean-Yves Ferri devient le 3e scénariste de la série et succède ainsi à René Goscinny et Uderzo lui-même. Sacré héritage.

Sur IDDBD, ça nous fait très plaisir car Ferri est un auteur que l’on apprécie particulièrement. Le retour à la terre ou De Gaulle à la plage sont autant d’album populaire d’humours de très bonne qualité… ce qui est plutôt rare de nos jours. Evidemment, nous attendons le résultat (un premier albums serait en préparation)…

Mais honnêtement, nous sommes en partie rassurés par ce choix Comme la plupart des amateurs de BD, Astérix est pour nous l’incontournable héros de notre enfance et nous étions triste de voir les orientations douteuses de ces dernières années. Nous aurions pu nous retrouver avec un choix qui aurait finalement enterré complètement l’une des séries historiques de la bande dessinée, un auteur de grosses séries lourdingues ou pire un humoriste (on ne citera personne). Ici, c’est un homme de BD qui reprend l’un de ses plus beaux fleurons. En espérant qu’il saura lui redonner son lustre d’antan… Mais c’est une autre affaire.

Bonne chance Jean-Yves Ferrix, ceux qui vont te lire te salut !

A lire : l’article de WartMag d’où nous tenons cette information.

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Chronique | Traits Résistants

traitsresistantsEditions Libel (2011)

De Marouf, sorte de Thierry la Fronde anti-allemand, à l’anthropomorphisme de La Bête est morte, de Coq Hardi au Téméraire, de Vaillant à Pif Gadget, des petits formats conservés à la Bibliothèque de Lyon aux histoires complètes, des petits traits tirés sur le passé à la loi sur les publications à destination de la jeunesse de 1949 ; plus de 70 ans après la débâcle française de 1940, des historiens, des journalistes mais aussi des professionnels des musées et des bibliothécaires se sont penchés sur la Résistance dans la bande dessinée. De ce travail commun est né à la fois une exposition, fruit de la collaboration entre le Musée de la Résistance Nationale (MRN) et le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, et cet élégant recueil de textes.

Longtemps considérée comme de la sous-littérature, le 9e art a souvent démontré toutes ses qualités en matière de communication. De nos jours, c’est l’aspect publicitaire qui vient immédiatement à l’esprit. Les amateurs de Gaston Lagaffe se souviendront longtemps des publicités pour des orangeades, le bus, les appareils photos ou, plus noblement, l’UNICEF. Mais c’est oublier un peu vite l’époque pas si éloignée de l’utilisation de la bande dessinée comme outil de propagande politique. Et sur ce point, la France des années 40 et plus tard celle de la reconstruction ont été des époques particulièrement exemplaires.

Outil capable de synthétiser texte et dessin, de s’adresser aux marges les moins instruites de la population, la bande dessinée – mais il n’est pas le seul média –  a fait l’objet d’un traitement bien particulier dont les conséquences ont longtemps résonné dans le paysage éditorial de la seconde moitié du 20e siècle. Ce recueil est surtout intéressant pour son approche historique. Ainsi, on découvre comment la loi sur les publications destinées à la jeunesse (1949) a freiné le développement d’une bande dessinée se démarquant du simple public enfantin. On voit la naissance et la mort des revues de publication, l’évolution notable de Vaillant vers Pif, les petites magouilles qui ont permis à certains journaux et auteurs (et non des moindres car dans le lot nous avons quand même le papa de la ligne claire) de faire oublier leurs petites collaborations ou de se garantir des livraisons de papier (denrée rare dans l’après-guerre). On découvre les journaux résistants et les collaborateurs (parfois changeant au cours du temps), les grandes figures comme Marijac et les premiers films d’animations européens (belges). On voit comment chaque camp a tenté de forger les esprits à coup de caricatures et de grandes figures tutélaires puis comment on a essayé de faire croire à une France unie contre l’ennemi durant l’occupation. On y voit l’omniprésence de la résistance puis son oubli avant un renouveau édulcoré. Bref, à travers ce livre, c’est non seulement l’image des partisans mais aussi celle de toute une société, une nouvelle société née des décombres de la guerre. A l’image de la France (et de la Belgique), la bande dessinée se relève et les cartes sont redistribuées.bêteestmorte

Mais les auteurs de Traits Résistants ne se sont pas simplement contentés d’évoquer le passé, ils ont tissé des  nombreux liens avec une création contemporaine qu’ils citent assez régulièrement (Gibrat notamment). Un chapitre spécial est même consacré au travail de Stéphane Levallois autour de l’album La Résistance du Sanglier contant la vie de son grand-père résistant. Un chapitre montrant toute l’importance du devoir de mémoire. On peut également y découvrir les œuvres des auteurs invités à travailler sur le sujet pour l’exposition.

En tant que bibliothécaire, j’ai également beaucoup apprécié le texte de Henri Champanhet consacré au dépôt légal et la conservation des petits formats à la Bibliothèque Municipale de Lyon… mais bon là, c’est un peu subjectif.

Pour conclure, Traits Résistants est un très beau travail d’érudition qui saura passionner les plus férus d’histoire de la bande dessinée. Pour les autres, la lecture pourrait être un peu plus complexe même si les nombreux chapitres abordent des thèmes pouvant être lus pour eux-mêmes. De plus, il est important de souligner la très grande qualité d’édition de l’ouvrage, ce qui facilite grandement sa lecture.

Je remercie les Agents littéraires et les éditions Libel pour cette découverte.

Historique !

La véritable histoire de Futuropolis : 1972 – 1994 (dessins et souvenirs de Florence Cestac, éditions Dargaud)

Futuropolis est un nom mythique chez tous les amateurs éclairés de la bande dessinée (et plus encore chez les collectionneurs fanatiques).

D’abord unique libraire parisienne spécialisée BD (on a du mal à y croire aujourd’hui) puis maison d’édition iconoclaste, l’aventure de Futuro (pour les intimes) est avant tout une histoire de copains. Une bande de potes qui ont ouvert, sans trop y faire attention, les portes à une édition BD de qualité et à une génération d’auteur devenue aujourd’hui référence. On ne citera que Baudouin, Tardi, Bilal ou JC Denis pour les plus connus.

Cette histoire est racontée par l’une de ses héroïnes, très grande dame de la BD : Mme Florence Cestac. Avec son style gros pif reconnaissable entre mille, son humour et ses souvenirs, elle relate 22 années inoubliables. D’un temps où la BD était réservée à un cercle d’initié, en passant par le premier album hors norme jusqu’à l’émergence d’une nouvelle génération d’auteur au début des années 90 (on vous laisse deviner qui), vous traverserez en compagnie d’Etienne Robial (le grand chef, le Jean-Christophe Menu de l’époque), de Harry Mickson (la mascotte de Futuropolis), du fidèle Ratier, de Jacques, Jean-Marc, François, Dugenou, Susanna et d’une partie des 80 salariés et 328 auteurs de Futuro, cette épopée fantastique teintée de galères, de coups de gueule, de séparations, d’amitiés, de joies, de professionnalismes, bref d’humanité.

La véritable histoire de Futuropolis est une bd historique comme je les aime à conseiller aux jeunes amateurs et aux anciens nostalgiques. Elle a, de plus, le mérite de redonner une histoire à cette fantastique maison d’édition. Incontournable !

A lire : la critique sur sceneario.com
A lire : l’article très intéressant d’Univers BD