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Chronique | Beauté (Hubert & Kerascoet)

beaute_tome1_couv Morue est une paysanne peu gâtée par la nature. Pauvre et laide, elle se dirige vers une vie compliquée, très compliquée. Un jour, elle sauve par hasard une fée qui lui accorde un don. Malgré sa laideur, tous les humains la perçoivent désormais comme la plus extraordinaire beauté du monde. Rapidement, elle devient l’objet de toutes les convoitises et surtout de celles des puissants. Un conte de fée moderne réunissant à nouveau le trio gagnant de Miss pas Touche.

Du contre-pied comme art du conte

Cela commence comme un conte de fée, une jeune femme, des difficultés et un don du ciel. Cela finit avec une morale. Classique et facile. Mais, l'art de bien raconter une histoire, et en particulier ce genre si ancien du conte, se mesure à la capacité de l'auteur à nous emmener avec lui dans son monde. N'oublions pas non plus que quelle que soit l'imagination du scénariste, il faut tout de même de bons personnages. Alors Hubert, fait-il partie de ces auteurs qui se prennent les pieds dans le tapis de la tradition ? Dans Beauté on retrouve les grands classiques : la belle, le preux , la bonne fée et la méchante sorcière... Tout est là mais... Hubert n'est pas un scénariste à s'émerveiller devant de jolies personnages ni à se laisser prendre dans mille ans de traditions populaires. Il aime jouer avec ces figures et propose très régulièrement à ses lecteurs des scénarios qui ne ressemblent à aucun autre, faits de surprises, de virevoltants rebondissements enchanteurs, drôles et bien souvent teintés d'une pointe de sarcasmes. Ceux qui auront lu les Miss Pas touche ou autre Sirène des Pompiers comprendront mieux l'idée (les autres auront l'amabilité de se rendre dans leurs bibliothèques ou librairies les plus proches). beaute_p1 Bref, dans l'univers merveilleux de Beauté, la princesse est une mocheté, le preux est un imbécile et la bonne fée... Ah la bonne fée ! Difficile d'en parler sans mettre en péril les tenants et les aboutissants de cette histoire d'apparence qui n'a d'apparence que le nom. Malgré tout, et justement parce que le scénariste s'évertue à prendre les chemins de traverse, il crée une galerie de personnages particulièrement  imparfaits. Ce qui contribue grandement à la noirceur général qui inonde ce conte pas vraiment fait pour les enfants. Mais quel bonheur de voir Morue, personnage sensible, naïf, généreuse ou jalouse, commettre des erreurs aux conséquences dramatiques tout en tirant une expérience peu commune ! Pourtant, Morue reste une véritable héroïne de contes de fées qui doit faire preuve d'audace, de bon sens, parfois de chance pour se tirer (ou non) de ses mauvais choix. Une description qui conviendrait tout aussi bien à Blanche, l'héroïne de Miss pas Touche. Justement. Pour compléter cette histoire qui s'inscrit à la fois dans la tradition et dans le rupture avec le conte traditionnel, Hubert se fait accompagner au dessin pour ses vieux acolytes, le très fameux duo de dessinateur Kerascoët. Ça fait maintenant longtemps qu'ils nous émerveillent par la qualité de leur travail. La réussite de l'album leur doit beaucoup car ils ont su trouver l'équilibre entre dynamisme et grâce sans jamais tomber dans une forme de réalisme. Du coup, les moments difficiles, parfois particulièrement violents, restent dans le domaine de la fiction. Quant à Morue/Beauté, par je ne sais quel artifice, ce double-personnage reste toujours unique quelque soit sa forme. beaute3Du coup, ses aventures prennent d'autant plus d'épaisseurs. Car au-delà de la simple apparence, thème important de l’œuvre, on perçoit sa véritable nature et tout ce qu'elle représente. Beauté est une série qui, pour moi, parle magnifiquement de la lutte des femmes pour l'égalité. Et malgré sa fausse légèreté, montre toute la difficulté du combat. Les hommes n'y ont pas la vie facile, posséder qu'ils sont à la seule vue de cette Beauté magique. A l'image de son héroïne, cette histoire repose sur les ressorts de la logique, de l'intelligence, du courage et de la prise de conscience d'une force intérieure. Un beau message qui frappe d'autant plus qu'il est écrit par un homme.beaute5 Étonnement et surprises sont des mots qui reviennent régulièrement dans cette chronique. C'est effectivement le sentiment qui m'a traversé tout au long de la lecture de ce triptyque. Iconoclaste, sombre et intelligente, cette aventure est une quête féminine et féministe à la fois. Sous le format classique de la BD franco-belge, Beauté est une série qui fait réfléchir son lecteur avec délice, à la fois en douceur et en violence. La morale finale est à l'image de l'ensemble, d'une très grande finesse. Bref, juste indispensable ! A lire : la chronique de Tristan sur B&O et la chronique de Paka (2e tome)
beaute_tome1Beauté (série en 3 volumes - terminée) Scénario : Hubert Dessins : Kerascoët Edtions : Dupuis, 2011 Public : Ados-Adultes Pour les bibliothécaires : Série courte et juste indispensable

Chronique | Portugal (Pedrosa)

Simon Muchat n’a pas envie. Pas envie d’acheter une maison, de voir sa famille ou de tondre la pelouse. Il n’a pas l’intention non plus de continuer d’écrire et dessiner des livres. Il a honte de ses œuvres et se perd peu à peu sur les routes qui le font intervenir dans des écoles à travers tout le pays. Mais des événements vont immuablement le ramener vers son passé : le mariage d’une cousine et surtout, une invitation dans un festival de BD au Portugal, le pays de son grand-père immigré dans les années 30. En 2007, Cyril Pedrosa frappait un grand coup dans le paysage de la bd française avec son très remarqué Trois Ombres, un conte moderne sur le deuil d’un père. Si, à l’époque, j’avais reconnu la très grande qualité de son travail, je ne partageais pas entièrement l’enthousiasme général. Mais en 2011, avec ce livre aussi épais et lourd qu’une brique, je ne peux que m’incliner et reconnaître ici l’un des albums les plus extraordinaires de l’année. Oui, extraordinaire.

Perdre et retrouver la voie

Cyril Pedrosa se raconte sous les traits de Simon. Il est cet homme au milieu de… de quoi ? De son art asséché ? Des normes sociales imposées ? De ses séances de psychothérapie ? De cette fuite perpétuelle pour nulle part ? Simon ne sait pas, Simon chemine, Simon est perdu dans un monde gris et pluvieux. Et soudain, comme dans tout bon récit, c’est une rupture, symbolisé par un changement éclatant. La lumière, le foisonnement de couleurs, tout est là pour symboliser non seulement la découverte d’un pays à travers l’état intérieur du personnage mais aussi pour faire passer le choc, le frémissement d'une conscience, quand le personnage/auteur ère comme un fantôme au milieu d’une foule bigarrée, bruyante mais qu’il ressent au plus profond de lui-même. Le temps d’un week-end, Simon découvre une nouvelle voie, une première marche. Reste à franchir les étapes en trois temps et plus de 250 planches.

La règle des 3

A ma description, vous vous dites que Cyril Pedrosa s’est fait une psychothérapie en direct, nous montrant son nombril en le remuant pour faire joli. C’est tout simplement faux. Il parle de lui c’est vrai mais il s’efface derrière cette quête personnelle devenue familiale. Car Portugal n’est  pas uniquement le portrait intérieur d’un homme. Il est celui d’une famille, les Muchat, symbolisée par 3 générations, du grand-père au petit fils. Simon est le conteur, mais Abel ou Jean sont les mémoires. Portugal est ainsi un récit en trois temps avec un héros mais trois hommes. Le trois est la règle. Car au delà des trois membres d'une même famille ce sont aussi trois lieux, trois événements pour trois chapitres qui expliquent peu à peu ces liens qui se transmettent, se gardent jalousement, se taisent parfois et se perdent souvent. La faute à pas de chance, à l’éloignement, aux humains… à la vie tout simplement. Voici peut-être la seule remarque désobligeante que l’on pourrait formuler à l’égard de cet album. N’est-ce pas déjà vu ? Le coup du retour aux racines pour comprendre son présent  ? N’est-ce pas un peu facile ? Je vous l’accorde. C’est une histoire que l’on a déjà vu des centaines de fois. Comme les histoires d’amour, voici un thème qui peut tomber rapidement dans le pathos, le cliché et le lacrymale gratuit si il n’est pas bien traité. Mais ce n’est pas le cas ici.

Ouvrir les yeux, c'est...

Tout d’abord, Cyril Pedrosa s’accorde du temps. C’est un luxe suffisamment rare dans la BD pour en profiter. Aucun de ses personnages ou de ses pistes lancées ne sont délaissés. Comme dans la vie certains sont perdus de vue mais aucun n’est là gratuitement. Ils apportent tous une pierre à l’édifice, un point de vue nouveau permettant perpétuellement de changer de regard sur les évènements présents et passées. Tout cela crée un tourbillon de vie, de situations qui emportent irrémédiablement le lecteur dans une curiosité positive loin de tout voyeurisme. Ensuite, Cyril Pedrosa fait preuve d’une inventivité graphique déconcertante. J’ai déjà parlé de la couleur plus haut mais j’insiste encore. Je ne suis pas un amateur forcené de son dessin, en revanche, ses couleurs changeantes au grès des situations sont splendides. Il retranscrit aussi bien l’ambiance d’une fin de soirée de mariage en Bourgogne qu’une après-midi au bord d’une plage portugaise et sait travailler les transitions avec beaucoup de subtilité. Il nous offre également de belles digressions graphiques. On sent une grande liberté personnelle dans Portugal, une joie du dessin presque enfantine. On la retrouve d’ailleurs dans une scène qui semble anodine au début du livre. Surtout, et c’est pour moi le plus important, il montre toute la dignité et la générosité d’un peuple. Véritable déclaration d’amour au pays de ses grands parents, Portugal est une œuvre sur l’échange, le don de soi et l’ouverture aux autres. Paradoxalement, et c’est sa plus grande réussite, cet album autobiographique évoque l’autre avec justesse et passion. Bien entendu, il parle des portugais, peuple absolument charmant et accueillant (je sais j’ai testé plusieurs fois !). Mais à travers leur exemple, il parle aussi des liens entre les migrants et le pays qui les accueille. Des liens parfois conflictuels, parfois positifs, mais des liens irrémédiables qui marquent la grande et la petite histoire. Pour conclure, lisez Portugal. Un album autobiographique qui s’accorde la grâce de parler des autres avec autant de justesse ne mérite pas que l'on passe à côté. Cyril Pedrosa évoque  un cheminement intérieur vers sa propre mémoire génétique. Une œuvre tout simplement splendide et positive. Essentielle pour tous ceux qui se sont un jour égaré sur leur propre route. A voir : l'interview de Cyril Pedrosa sur France5 A lire : l'interview sur Rue89 A lire : la chronique de Mo'
scénario et dessins : Cyril Pedrosa Editions : Dupuis (2011) Collection : Aire Libre Public : Adulte, ados Pour les bibliothécaires : Pour les petits budgets, pas facile car c'est un gros livre. Mais avec Blast, Elmer ou Polina, il fait partie des albums essentiels de l'année. On en reparlera sans doute à Angoulême.

Chronique | Les autres gens

Tout commence dans un café, Mathilde achète des cigarettes quant un inconnu lui demande 3 numéros pour jouer au loto. Le 1, le 2, le 3 et une promesse un peu folle… C’est un début, l’histoire d’une jeune étudiante parisienne, de ses amis, de sa famille, de ses préoccupations et de tout un tas de chose qui n’arrive pas qu’aux autres…

L’aventure d’une génération

Avant d'être un livre, Les Autres Gens est une aventure artistique commencée en mars 2010 sur Internet. Idée un peu farfelue de créer une télénovelas version bande dessinée directement sur le web. Thomas Cadène, instigateur et scénariste de cette aventure, propose ainsi le récit de la petite vie de parisiens chaque jour sur le site Les Autres gens.  Et chaque jour, un nouveau dessinateur prend le relais. Du coup, cette aventure éditoriale est devenue un peu le fer de lance d'une génération d'auteurs. Ici, pas de grand manitou de la BD, pas d'auteurs historiques de l'Association, ni de la Nouvelle BD. Ici, on retrouve les auteurs nés dans la bulle Internet, ceux que l’on retrouve régulièrement au festiblog de septembre. Comme un symbole, c’est Boulet qui ouvre le bal du premier volume avec un magnifique prologue tandis que Bastien Vivès signe la couverture et les premières illustrations. Mais il ne faudrait pas limiter Les Autres Gens aux simples noms de Cadène, Boulet ou Vivès. En effet, chacun apporte sa pierre à l'édifice, donnant un élan supplémentaire à l'ensemble. Il est même étonnant de voir la grande continuité générale malgré la multiplication des graphismes. De Tanxxx avec son style « rock » noir et blanc à Vincent Sorel au trait naïf et coloré, on découvre une large palette picturale. Vraiment très amusant et surtout très surprenant !

L’art de la saga

Il faut le reconnaître, cette cohérence est avant tout liée au grand talent de scénariste de Thomas Cadène. Ce dernier maîtrise l'art du Cliffhanger en laissant des situations en suspend sans pour autant frustrer le lecteur. Tout commence simplement pour peu à peu s’étoffer avec l’entrée en jeu de nouveaux personnages. Tout comme la multiplication des graphismes, les protagonistes ne sont pas là pour compliquer le récit mais bien pour l'enrichir. Si l'histoire et les héros tournent principalement autour de Mathilde, le personnage principal, ils auront tous à un moment donné une petite part de lumière... Andy Warhol appliqué à la BD ! Là encore, c’est une caractéristique du format saga. Il est en effet relativement simple de pénétrer dans l’histoire et ce, à n’importe quel moment. A la base, c’est une publication destinée au web et, contrairement aux obligations du format album, Thomas Cadène n’a pas de contrainte physique, il bénéficie d’un temps illimité pour développer son récit et il sait l’utiliser. Du coup, le rythme est posé et les intrigues se déroulent petit à petit mais en évitant l'ennui. Les choses simples (et parfois difficile) de la vie qui ne pourraient par forcement apparaître dans un récit classique ont ici le temps de prendre tout leur sens et donnent une profondeur réaliste à l'écriture.

Une œuvre majeure ?

Cependant, si Les Autres Gens est une œuvre collective d’une nouvelle génération d’auteur, si elle se veut réaliste, elle n’en reste pas moins une œuvre « légère ». Alors oui, c'est le format, il est rare de voir du "lourd" dans une télénovelas. Mais, avouons-le, le tout semble très "parisien", le milieu décrit est surtout celui d’un petit cercle de privilégiés, pas vraiment proches des préoccupations véritables. C’est un univers peuplé d’étudiants, d’intellectuels, de cadres sup’, d’élites aux problèmes existentiels certains… Certes, chacun en prendra pour son grade mais finalement quoi de neuf sous le soleil ? Nous ne sommes clairement pas dans l'univers prolo-engagé d'un Rabaté, Baru ou Davodeau par exemple. Ce qui est presque dommage tant on se dit que cette aventure pourrait forger l’œuvre collective majeure d’une génération. Vous savez ces œuvres intemporelles auxquelles les lecteurs s’identifient comme l’on pu l’être les grands magazines de publication des années 80 (Metal Hurlant, Fluide Glacial…) ou l’aventure de L’Association au début des années 90, des oeuvres qui donneraient presque leurs noms à des périodes. Mais on semble un peu loin de ces préoccupations. Qui sait ? C’est peut-être cette attitude qui marquera cette époque finalement ! Malgré tout, si on passe peut-être à côté d'une œuvre majeure, on en ressort pas moins avec un grand plaisir de lecture. Une série originale et fraîche qui apporte un peu d'originalité dans une édition classique ronronnante. Une jolie surprise et une aventure que je vous invite à découvrir en papier ou sur le web !
Scénario : Thomas Cadène Dessins : Collectif Edtions : Dupuis Public : Ado-adultes Pour les bibliothècaires : Un collecitf intéressant, indispensable
A découvrir : le site Les Autres Gens A lire : la critique sur Sceneario.com A lire : la chronique du tome 2 d'Yvan sur son blog

Chronique | Seuls

Scénario de Fabien Vehlmann Dessins de Bruno Gazzotti Editions Dupuis Public : tous publics Pour les bibliothécaires : une série intelligente, aussi bien pour le jeune public que pour les adultes qui n'ont pas oublié l'enfant qu'ils ont été

Plaisir solitaire

Je me suis régalé ! Non, sans blague, ça peut paraître puéril, simpliste, pas assez intello... mais le fait est que je me suis régalé ! Voilà une série qui ne se la joue pas "Oh mon Dieu, regarde comment je fais de l'art !" mais qui vous procurera un excellent moment de lecture, quel que soit votre âge... pour peu que vous n'ayez pas oublié l'enfant que vous avez été. A commencer par le dessin : classique, il vous rappellera les séries que vous lisiez il y a quelques années, dans la plus pure tradition franco-belge. Ne voyez dans cette remarque aucune ironie ! Gazzotti maîtrise son crayon : des personnages aux décors (j'aime ses vues de la ville...), il sait rendre vivant le récit de son scénariste, impulser du rythme lorsque l'action le nécessite, créer des ambiances toujours justes (ses cadrages sont impeccables...). Modeste en apparence, le dessin de Gazzotti est riche et généreux. Vous baladez dans ses cases est le premier plaisir que vous ressentirez en découvrant les cinq premiers tomes de Seuls. Mais bien entendu, le dessin ne suffit pas, à lui seul (!), à vous procurer cet excellent moment de lecture que vous attendez. Heureusement, Fabien Vehlmann vous a concocté une histoire qui vous forcera à enchaîner les tomes les uns après les autres. L'auteur du Marquis d'Anaon et des Cinq conteurs de Bagdad dévoile encore une fois son talent de story teller. Mais à la manière de ces  histoires que l'on se raconte (et que l'on vit) lorsque l'on est gosse, avec ses copains. On joue à se faire peur, à s'inventer des aventures invraisemblables mais tellement vraies ! Et si... et si un jour, n se réveillant, nos parents avaient disparu. Si on était subitement seuls au monde ? Avec notre bande de copains quand même (sinon, c'est pas du jeu). Keskisepasserait ? C'est précisément ce que découvrent, à leurs dépens, les cinq héros de Seuls, Dodji, Terry, Leila, Camille et Yvan. Un beau matin d'été, leur ville s'est vidée de tous ses habitants... Fini de se comporter comme des enfants : il faut survivre ! D'autant que les dangers, les ennemis ne manquent pas. Oups ! Je vous sens dubitatifs. Vous trouvez le propos puéril, simpliste, pas assez intello. Vous avez raison et tort à la fois. Certes, Fabien Vehlmann n'est pas William Golding (encore une fois, n'y voyez ni ironie, ni cynisme) et Seuls n'est pas Sa Majesté des Mouches. Mais Vehlmann sait conférer une vraie personnalité à ses personnages. Il ne façonne pas seulement des poupées que Gazzotti aurait animées. Les cinq héros sont crédibles, attachants car chacun peut y retrouver des traits de sa propre enfance. En outre, le scénario ne tombe jamais dans la facilité, la complaisance. Quel que soit leur âge, Vehlmann ne prend pas ses lecteurs pour des crétins à qui il suffirait de balancer quelques situations rocambolesques. L'histoire s'étoffe peu à peu, le propos est intelligent, subtil. Bref, même si les jeunes constituent le premier public visé, les adultes y trouveront également leur compte, pour peu - comme je vous l'indiquais plus haut - que vous n'ayez pas oublié que vous aussi, vous avez été, un jour, un Enfant Perdu au Pays Imaginaire... A savoir : l'intégrale des cinq tomes (qui constituent un premier cycle) sera disponible le 5 novembre prochain A visiter : le site officiel de Seuls A voir : les blogs de Vehlmann et Gazzotti

Ingmar, troisième saga…

Ingmar - Tome 3 : L'elixir de vieillesse (scénario d'Hervé Bourhis, dessin de Rudy Spiessert, couleurs de Mathilda et Rudy Spiessert, collection Expresso, éditions Dupuis, 2008) Si vous ne connaissez pas encore Ingmar, il faut absolument vous précipiter pour lire les deux premiers tomes de cette série concoctée avec un humour ravageur par un Hervé Bourhis et un Rudy Spiessert toujours aussi inspirés par ce petit (par la taille) viking pleutre (de moins en moins... on remarquera d'ailleurs que le qualificatif "le preux" a été rajouté au titre), fainéant (de moins en moins également...), hâbleur (de plus en plus...) et séducteur (de plus en plus également...). Après avoir vécu une véritable saga nordique (premier tome) puis irlandaise (deuxième tome), le voilà lancé dans La quête du père (c'est le titre qui avait été initialement choisi par les auteurs...) à la recherche du remède à L'elixir de vieillesse. Car le père d'Ingmar est l'objet d'une malédiction aussi étrange qu'impitoyable puisqu'il vieillit d'un an chaque jour ! Il faudra donc que son roublard de fils se sorte les doigts du... nez pour relever ce nouveau défi. Et le "dieu pâle" sait que les obstacles ne manqueront pas, comme dans tout récit viking qui se respecte... Heureusement, Ingmar peut compter sur l'esprit tordu et le dessin acéré de ses créateurs, Hervé Bourhis et Rudy Spiessert, pour se retrouver dans les situations les plus poilantes pour nous, lecteurs ! Qu'il s'agisse du scénario ou du dessin, décidémment, la sage du viking et de sa bande de brutes ne faiblit pas. Ingmar fait désormais partie de ces héros de BD que l'on chérit particulièrement ici... Mais ça, vous le saviez déjà ! A (re)lire : la chronique d'IDDBD sur le premier tome d'Ingmar et celle sur le deuxième tome A lire : la fiche album du toisième tome d'Ingmar sur le site des éditions Dupuis

Prenez le large, que diable !

Le diable des 7 mers (scénario de Yves H., dessin de Hermann, collection Aire Libre, éditions Dupuis, 2008) Bien entendu, les lecteurs les plus persifleurs d'IDDBD auront beau jeu de crier une fois de plus au scandale ! A part les westerns, les comédies sentimentales et les histoires de pirates, que peut-on désormais trouver sur IDDBD ? Heu... de bonnes histoires de pirates qui ressemblent à des westerns sentimentaux, ou des comédies sentimentales rassemblant des gueules de pirates sur la trame narrative d'un bon western, à moins qu'il ne s'agisse de westerns où l'on croise des pirates sentimentaux ? Sans être tout cela à la fois, il faut bien reconnaître que Le diable des 7 mers nous entraîne en Caroline du Sud à l'aube du XVIIIème siècle (certes, ce n'est pas vraiment du western mais on est déjà en Amérique...) où nous rencontrerons tour à tour une jeune fugueuse fougueuse, la fille de Lord Somerset (ça, c'est clairement pour le côté sentimental... enfin, si l'on aime les tigresse...), un jeune aventurier, Conrad, et une sacrée bande de pirates purs jus, menés par un certain Murdoch, le fameux diable des 7 mers (et croyez-moi, celui ne s'habille pas en Prada !) ! Bilan : Le diable des 7 mers est une vraie histoire de pirates comme on les aime sur ces côtes bédéphiles, n'en déplaisent aux grincheux et autres intellos du 9ème art. On aborde des bateaux, on pille, on massacre à tour de bras, on se trahit... mais surtout on cherche Le trésor ! Le tout, sur la trame sans faille de Yves H. (le fils de son dessinateur de père, Hermann). Et le couple "père-fils" fonctionne on ne peut mieux dans cette histoire originale (comme quoi, on peut raconter des récits de pirates qui - tout en respectant les règles du genre auxquelles les puristes sont attachés - sortent des sentiers - côtiers - battus et rebattus...). Quant au dessin, je ne m'étendrai pas sur le sujet tellement le trait d'Hermann est juste magnifique : il vous suffit de jeter un coup d'oeil à la couverture et aux deux planches que nous vous proposons. Vivement la seconde partie, sacrebleu !  

Et si on Cosey d’amour ?

Une maison de Frank L. Wright et autres histoires d'amour (scénarios et dessins de Cosey, collection Aire libre, éditions Dupuis, 2003) Et si, en ce joli printemps, IDDBD vous proposait une petite sucrerie ? Ou plutôt, un petit coffret, un assortiment de quatre friandises toutes en douceur et délicatesse ? Cela vous changerait un peu des chroniques western, science-fiction ou héroïc fantasy, non ? Et bien justement, cette petite gourmandise précieuse, IDDBD vous la rappelle à votre bon souvenir ou vous la fait découvrir. Son nom ? Une maison de Frank L. Wright et autres histoires d'amour. Ses ingrédients ? Quatre belles et délicates histoires d'amour. La première fait se retrouver, à l'hiver de la vie, deux amants qui ont partagé un moment de leur printemps avant de se perdre de vue. La seconde a pour cadre l'une des sublimes maisons dessinées par l'architecte américain Frank L. Wright, au sein de laquelle deux jeunes gens vont se retrouver avant de s'être connus. La troisième est une histoire d'amour au-delà du temps et du pardon, une véritable ôde à la vie qui parfois nous tend gentiment la main. La quatrième, enfin, nous invite à ne pas rater les occasions de retrouver un amour de jeunesse... surtout lorsqu'il aime - comme vous - la bande dessinée ! Son goût ? Doux comme les souvenirs de certains émois, sucré comme l'amour présent, mais jamais mièvre ou doucereux. L'esbrouffe ou la facilité ne font pas partie du vocabulaire artistique de Cosey. Avec un chef aussi talentueux, vous aurez donc du mal à résister à la tentation de Une maison de Frank L. Wright et autres histoires d'amour, ce dessert que vous avalerez en une bouchée mais dont vos yeux garderont longtemps le goût... Après son Voyage en Italie, Cosey est décidément un impénitent romantique. A moins qu'il ne soit tout simplement un véritable être humain ? A découvrir : le site de la fondation Frank Lloyd Wright

The Chritophe Bec’s Project !

Sarah - Tome 1 : Les enfants de Salamanca (scénario de Christophe Bec, dessin de Stefano Raffaele, collection Repérages, éditions Dupuis, 2008) Et un de plus ! Un de plus quoi ? Mais de story-teller français, voyons ! De quoi ? De story-teller, ces raconteurs d'histoires (souvent fantastiques mais pas seulement...) jusqu'à présent quasiment tous anglo-saxons... Christophe Bec rejoint le club très fermé de ces scénaristes français (Fabien Nury et Xavier Dorison en tête...) capables de tenir la dragée hautes aux meilleurs raconteurs d'histoires anglais ou américains, tels Stephen King, Graham Masterton ou Dean Koontz, rien de moins ! Et Sarah, sa nouvelle série, représente son ticket d'entrée définitif dans ce club ! Rythme maîtrisé, suspens parfaitement dosé, dialogues réalistes : tout y est pour tenir le lecteur en haleine de la première à la 64ème page (particulièrement effrayante !) de ce premier tome efficace en diable... Tiens d'ailleurs, en parlant de diable, je ne sais pas exactement ce qui se cache dans les sous-sols et les forêts de Salamanca, ce petit bled perdu de Pennsylvanie, mais ça a l'air particulièrement violent et avide de sang. J'imagine que ça doit avoir un rapport avec les enfants du village, comme le titre de ce premier opus le suggère, ce qui expliquerait que les habitants aient fermé et condamné la seule école du village et que l'on ne voit plus de jeunes à Salamanca. Mais que sont exactement ces formes aux yeux rouges et aux dents pointues que l'on entr'aperçoit furtivement au fond des galeries de mines abandonnées, dans la forêt ou dans les caves des maisons, ça, il nous faudra attendre encore un peu pour mieux le savoir... Si le premier tome de Sarah pose de nombreuses questions, il apporte tout de même quelques commencements de réponses. Avec cette histoire fantastique (dans tous les sens du terme), racontée de main de maître, Christophe Bec tient surtout son lecteur en état de tension quasi-permanente. Du grand art ! Quant au dessin de Stefano Raffaele, il n'est pas en reste, loin de là ! Réaliste, nerveux, alternant quelques plans larges et d'autres au contraire très serrés, il sert parfaitement le récit. Il est une très belle illustration (sans jeu de mot...) de la complémentarité artistique entre l'auteur du récit et son "metteur en images" qui aboutit à de petits bijoux tels que Sarah. Une série qui mérite d'ores et déjà, et sans l'ombre d'une hésitation, un "Recommandé par IDDBD"... Dans vos bacs le 7 mai prochain ! A (re)lire : le pitch de Sarah, repéré par IDDBD le 8 avril dernier A voir : la bande-annonce de Sarah sur le site des éditions Dupuis

Plumes de nerfs…

Lune de guerre (scénario Jean Van Hamme, dessin de Hermann, collection Aire Libre, éditions Dupuis, 2000) "Foouuyyââ !", comme on dit dans la région de Saint-Etienne (Loire) "IDDBD nous en a bien balancé d'la violence c'tte s'maine !". Et je dois reconnaître que notre lecteur stéphanois à raison : depuis lundi, il pleut de la violence sur IDDBD comme pluie au mois d'août (à Saint-Etienne !). C'est un peu La loi des séries, une sorte de malediction (d'Edgar), la douce vengeance du pot de miel contre le pot de m....(Homère), bref c'était la mafia story sur IDDBD ! Et pour finir cette semaine de la violence, il nous fallait un album en forme d'apothéose, une BD grandiose, digne d'une tragédie grecque, et au dessin qui soit à la hauteur. Dans ces cas là, une seule solution : convoquer des pointures du 9ème art, des monstres sacrés qui accepteraient une collaboration comme ça en passant, sans faire de genre... Pas facile à dénicher, cette perle rare existe : Lune de guerre de Van Hamme et Hermann ! Est-il vraiment besoin de vous convaincre que cet album vaut la peine d'être lu lorsque l'histoire est concoctée par Jean Van Hamme et les pinceaux tenus par Hermann. Franchement, ce serait faire injure aux talents respectifs de ces deux immenses artistes. Et pourtant, bravant toute honte, refoulant (du goulot) toute sorte de respect de soi et de ses lecteurs, occultant une maîtrise approximative de la langue française, IDDBD se lance et n'hésite pas à faire l'article... Avant d'être une BD, Lune de guerre est une leçon magistrale de maîtrise totale du scénario et du dessin, l'équilibre parfait entre le texte et l'image. A cet égard, ceux qui ne connaissent pas encore le dessin d'Hermann peuvent jeter un coup d'oeil aux quelques planches et dessins qui illustrent cette chronique : cela se passe de commentaire tant le trait est maîtrisé, harmonieux, sans pour autant perdre de sa force. Sublime ! Les dessins sont tirés du site d'Hermann... Quant au récit, Jean Van Hamme maîtrise lui aussi son art de conteur d'histoires à suspens. Comme pour les meilleurs d'entre elles, tout part d'une situation a priori banale qui va très vite (à peine cinq planches) se transformer en véritable cauchemard, le tout de façon absolument cohérente (le lecteur n'a jamais l'impression de se jeter tête baissée dans l'invraisemblable...). Son secret ? Peut-être sa fine observation et sa connaissance poussée de la nature humaine et de ses ressorts les moins avouables. C'est en tout cas ce que vous retrouverez dans Lune de guerre, où le déchaînement de violence - qui éclate entre deux clans pour une simple histoire de tomates à la crevette - est d'abord le prétexte pour explorer toutes les régions les moins reluisantes des hommes et des femmes (29 au total) qui peuplent ce récit halletant et halluciné...