Archives du mot-clé Delcourt

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Ma révérence (Lupano et Rodguen)

Vincent est un trentenaire paumé. Pour sortir de sa condition, il prépare l’attaque d’un fourgon blindé avec son vieux pote, Gabriel, alias Gaby Rocket, un quinquagénaire tout aussi perdu que lui. Pour cela, ils vont prendre le fils du chauffeur en otage. Mais voilà, nos deux apprentis malfrats ne sont pas des pros et les imprévus se succèdent. Continue la lecture

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Chronique | La page blanche (Bagieu & Boulet)

Elle est dans la rue. A Paris. Regard à droite, à gauche… Que fait-elle ici, sur ce banc ? Elle ne sait pas vraiment. Son nom… comment s’appelle-t-elle ? Impossible de se rappeler. Son sac ! Elle fouille. Éloïse Pinson, 10 rue de Nancy… Oui, peut-être…

Le Mariage des princes

Dire que le phénomène blogs BD a été un véritable changement dans les pratiques de lecture des bédéphiles dans ces 10 dernières années est un doux euphémisme. De nombreux auteurs ont connu le succès grâce à leurs billets quasi-quotidiens. Plus que quiconque (hormis Martin Vidberg peut-être) Pénélope Bagieu – qui s’est fait connaître au départ par le pseudo de Pénélope Jolicoeur – et Boulet sont les exemples parfaits de cette réussite. Succès sur le web avec des dizaines (voire des centaines) de milliers de visiteurs par jour et succès de papier avec les ventes de leurs albums respectifs (les Notes, Ma vie est tout à fait fascinante, Joséphine, Cadavre Exquis). Qu’on aime ou pas leurs travaux, là n’est pas la question. Ils sont simplement incontournables et comme souvent dans ce cas, sont tour à tour l’objet de critiques voire de haines… Bandes de petits jaloux !

C’est dire si cette Page blanche était attendue au tournant ! Boulet au scénario et Pénélope aux dessins est une idée venue des équipes de Delcourt. Et je dois avouer que j’étais moi-même plutôt intrigué par le résultat possible de cette collaboration. En effet, si Boulet n’a pas attendu le succès de son blog pour faire des séries de qualités issues du magazine Tchô ! – je vous conseille la lecture de La Petite Rubrique scientifique ou de Raghnarok – il est surtout spécialiste de formats courts (gags à planches, billets de blogs…). Que pouvait-il donner sur une histoire de 200 planches ? Allait-on retrouver cette touche si particulière entre humour de geek, nostalgie et regards décalés ? Pénélope Bagieu, la sainte patronne des blogueuses  girly, pouvait-elle adapter son dessin à un esprit différent ?

Une jolie idée

Cette histoire de quête identitaire commence par une introduction qui pose bien les choses. Immédiatement, nous retrouvons le trait habituel de Pénélope Bagieu : lisse, couleurs informatiques, personnages en rondeur et découpage dynamique n’hésitant pas à faire zoom avant ou arrière, gros plan… Pas de mots inutiles, beaucoup d’efficacité et nous voici déjà plongés dans l’histoire. Tout part très vite et on attend la suite car cette idée d’amnésie, si elle apparaît être classique, peut très bien amener des développements intéressants. Bref, la première impression est bonne.

Au fur et à mesure de l’histoire on retrouve de ci de là ce qui fait toute la saveur des travaux des deux auteurs : le sens de la dérision, cette faculté à multiplier les situations cocasses – je pense notamment aux tentatives diverses d’explication de la situation dans l’esprit d’Héloïse – et un sens de la construction qui rend très agréable la lecture.

Puis, au cours de l’histoire, des thématiques apparaissent : le rapport aux choses et aux êtres, l’intégration dans la vie et la construction de sa propre personnalité… ça effleure, ça tend des perches, ça va démarrer bientôt, là, oui, c’est… la fin. On dit au revoir à Éloïse sur une conclusion terrible, monumentale, audacieuse, ultime dirais-je ! [NDLR : attention je spoile à la fin de cette phrase] : elle repeint son appartement  ! Moi, je dis YES, pourquoi perdre son temps avec une psychanalyse. C’est LA solution !

Sous le superficiel… le vide

Désolé, je ne pouvais empêcher cette pointe de sarcasme. J’ai essayé pourtant, impossible ! Franchement, quel est le problème de cet album ? Son manque profond d’intérêt et d’envergure. Oui c’est par instant drôle, c’est même un album très bien réalisé, tout est en place, tout est pensé et construit. Ça donne l’impression d’une pierre parfaitement polie pour être la plus douce possible, une pierre sur laquelle les flots passent. Mais que reste-t-il au bout ? Une vague lecture, un simple divertissement alors que les possibilités offertes étaient nombreuses. Honnêtement, quand on se moque à demi-mots des lectures « standards » des clients de son héroïne, on veille à produire un livre qui sorte un peu des sentiers battus.

Tout au long de cette lecture, j’ai attendu un véritable démarrage, une prise de risque qui nous amènerai éventuellement à être touché par cette tranche de vie perdue. J’attendais un instant lumineux où l’apparence des êtres, la superficialité des instants seraient dépassés par un message, une thématique. J’attendais quoi ? Je ne sais pas très bien. Une surprise, un rebondissement ? Un peu de profondeur dans un récit qui se borne à inspecter la surface des choses ? On en vient presque à plaindre cette héroïne qui se débat seule pour aller au-delà, comprendre… On lui donnerait presque un mouchoir quand, dans sa « profonde » quête identitaire, elle n’arrive pas à faire des réflexions plus puissantes que « Oh, une maison Bouygues ! Super ! ». Zut les auteurs, aidez-là quoi !

C’est incroyable. Quand on lit régulièrement le blog de Boulet, on sait que sous ses airs d’humoriste  potache, il est capable par un dessin, un mot, une réflexion simple, d’émouvoir avec beaucoup de sensibilité. Il a la grâce de l’humoriste, capable de parler de choses graves avec légèreté, le talent de celui qui « montre son cul pour cacher son cœur » (Desproges). Mais La Page Blanche est une simple historiette, un petit livre artisanale bien propre fait pour donner bonne conscience aux foules par un message final démago mal amené qui tombe avec autant de finesse qu’un sumotori plongeant du tremplin de 30 mètres à la piscine municipale. Ils peuvent se moquer du cliché de la parisienne tout au long du livre mais objectivement, jamais ils n’en sortent eux-mêmes ou alors pour en proposer de nouveaux. Au final, toutes ces pages sont bien fades.

La Page Blanche est un album décevant. Paradoxalement, il est réalisé avec beaucoup de maîtrise mais en matière de dessin comme en scénario, l’absence de risque, la volonté de faire « propre » dénature complètement la bonne idée de départ. Au bout de l’histoire, rien ou si peu, sinon une accumulation de clichés et une conclusion démagogique.

A lire : enfin une critique digne de ce nom sur les Bulles Carrées !

La Page Blanche (one-shot) [encore heureux !]
Scénario : Boulet
Dessins : Pénélope Bagieu
Editions : Delcourt, 2012 (22,95€)
Collection : Mirages

Public : Ados-adultes
Pour les bibliothécaires : un pur best-seller. Aucun intérêt mais on vous le demandera.

sousentonnoir

Chronique | Sous l’entonnoir (Sybilline & Sicaud)

Aline tente de se suicider en avalant des médicaments. Heureusement pour elle, elle échoue dans sa tentative. Quinze ans après, Aline/Sibylline raconte, son séjour à l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, à Paris.

Sibylline est une auteure qui ne semble pas vraiment hésiter dans ses choix. Depuis son premier album, Nous n’irons plus ensemble au canal Saint-Martin, cette dernière a tenu à bousculer les habitudes. En 2008, elle signe Première fois, un recueil de 10 récits érotiques. Rare pour une fille auteure de BD ! Sur cet album c’est d’une façon bien différente qu’elle se livre. Si cette fois, elle n’enlève ni le haut ni le bas à son personnage, c’est pour lui faire enfiler un pyjama bleu et un entonnoir. En réalité, le personnage n’en est pas vraiment un et l’entonnoir n’existe pas. Mais Sibylline se met à nu et revient sur une courte période de son adolescence, un mois qui a compté dans sa vie.

Dans la littérature, le cinéma et même la bande dessinée, l’hôpital psychiatrique a le plus souvent été raconté par un regard extérieur. Que se passe-t-il vraiment dans ces lieux mystérieux et inquiétants ? Sibylline, elle, nous le raconte de son point de vue de patiente. Sous l’entonnoir n’est pas une histoire de fous mais chez les fous. Il s’agit de dresser le portrait d’une communauté close, enfermée dans des lieux où l’horizon – et par conséquent l’avenir –  n’existe plus. De ce point de vue, le rendu graphique de Natacha Sicaud est un travail magnifique. Les décors minimalistes (quelques tables, quelques chaises) ne sont que des aplats de couleurs, des murs sans vie, froids.

Sibylline ne fait pas le choix de raconter chaque histoires des humains habitant ce drôle de lieu. Elle les décrit, les regarde évoluer, entre parfois en contact sans jamais pouvoir véritablement comprendre leur existence. Ainsi, Sous l’entonnoir est composé de très courts chapitres qui constituent chacun de toutes petites touches de sa propre existence. A croire que ces hommes et ces femmes n’existent qu’à travers elle. L’alternance entre plan resserré et grands espaces de vide aide à mesurer toute l’importance du regard dans cet album. Regard sur soi, regard sur les autres.

Car ne vous y trompez pas, Sous l’entonnoir est aussi un livre d’apprentissage. Après tout, le personnage n’est pas là non plus sans raison. Sans être l’incarnation de la folie elle reste une patiente comme les autres… avec ses problèmes et ses soucis. Faire un livre sur cette période, raconter cet événement douloureux et sans aucun doute fondateur d’une autre vie n’est absolument pas anodin. Faut-il du courage pour réussir à parler de tout cela ou est-ce au final une façon de faire la paix avec la vie d’avant, une façon définitive de combler ce vide immuable que l’on ressent tout au long du livre ? Car, après la folie, le vide est l’autre grand thème de cet album. Le vide intérieur qui empêche de grandir, l’absence de la mère qui par conséquent est incapable de résoudre les problèmes de l’adolescence, l’absence de parole laissant pourrir la douleur au fond de soi. Tout ce vide à combler donne à cet album toute son énergie.

Sous une fausse simplicité, Natacha Sicaud et Sibylline offre une œuvre  véritablement aboutie dans le fond et la forme, une symbiose entre textes et dessins. La scénariste se donne entièrement et généreusement dans cette œuvre d’une très grande sensibilité. On ressent les choses, la douleur, la peine mais aussi les joies et ce sentiment d’apaisement qui conclut les quêtes abouties. Un album très fort !

A lire : les chroniques d’Yvan, d’Eric Guillaud et celui, surprenant, d’un maître de conf’ en droit privé !

Sous l’Entonnoir (one-shot)
Scénario : Sibylline
Dessins : Natacha Sicaud
Editions : Delcourt, 2011 (17,50€)
Collection : Mirages

Public : Adultes
Pour les bibliothécaires : sélection officialle Angoulême 2012, un album important dans la lignée qualitative de cette collection (cf Pourquoi j’ai tué Pierre ? ou Elle ne pleure pas elle chante)

A noter : aujourd’hui, 4 janvier, IDDBD passe sur le blog 1blog1jour ! Merci à Franck pour sa sélection et bienvenu aux non-habitués qui passerait par ici :-)

 

Wanted

Chronique | Wanted (Millar & Jones)

Petit employé harcelé par sa patronne, cocufié par son meilleur ami, souffre douleur d’une bande de rue, Wesley Gibson mène une existence qu’il qualifie lui-même de merdique. Mais un jour, Fox débarque dans sa vie et lui apprend la vérité. Il est le fils d’un super-vilain et doit hériter de son père qui vient de se faire assassiner. Mais pour toucher plusieurs millions de dollars, il lui faut devenir à son tour un super-méchant. Pas facile quand on a été militant pacifiste et victime toute sa vie…

Fuck Superman

Ami de la poésie, arrêtez tout de suite de lire cette chronique et ne prenez même pas le temps d’ouvrir ne serait-ce que la page de titre de ce one-shot ! Sachant qu’un joli doigt vous attend dès la premières planches et que put*** est le mot le plus utilisé dans cet album, vous comprendrez que je ne vous le conseille pas.

Je ne m’en suis jamais caché. La bande dessinée super-héroïque n’a jamais été ma tasse de thé. Même si on ne peut que reconnaître la grande évolution des super-héros depuis les années 80 avec notamment des auteurs de grands talents comme Alan Moore, BM Bendis, Frank Miller, c’est un genre qui, par son manichéisme un peu trop prononcé et sa bonne morale, ne m’a jamais transporté. J’ai eu beau lire les Strange de mes grands-frères quand j’étais plus jeune, j’en suis resté là, peut-être à tord. Mon intérêt pour la BD américaine n’est venu que plus tard avec des auteurs comme Seth, Harvey Pekar, Crumb et bien sûr Spiegelman. Et c’est sans doute pour ça que j’ai pris un put*** de pied avec cet album !

Wanted est de la même trempe que des séries comme Transmetropolitan ou Preacher. On y retrouve la même irrévérence pour les figures héroïques de la culture populaire américaine. Mark Millar et JG Jones s’attachent à perpétrer la tradition de leurs petits camarades de jeu. Ainsi graphiquement, on retrouve le style plutôt académique du mainstream avec une composition qui met à l’honneur l’action et le rythme. Le scénario quant à lui est ponctué de guerre des gangs et de jeu à celui qui sera le plus pourri. C’est comme souvent dans ce cas, un concours de celui qui aura la plus grosse. No comment.

Sous le crado, le père…

Mais là encore, Mark Millar joue avec les codes pour nous permettre de voir dans cette suite de coup de feu et de mots ordurier quelque chose de bien plus intéressant. Il faut gratter le gras et le visqueux pour découvrir un peu de brillant. Déjà, au premier niveau de lecture, Wanted est un défouloir et sur ce point, c’est une vraie réussite. Qui n’a pas eu envie un jour de mettre des claques au super-héros ? C’est chose faite avec cet album.

Ensuite, Wanted n’est pas qu’une suite de bagarre, c’est aussi une jolie parabole sur l’éducation et son héritage. La première partie de l’album correspondant à l’apprentissage de Wesley se révèle être un moment intéressant malgré toute sa violence. Élever par sa mère dans un souci de respect des codes sociaux, le voici rééduquer pour développer ses dons naturels en devenant une machine à tuer. Ainsi, on voit le processus qui lui permet de prendre conscience de ce qu’il est véritablement. Mais est-il un tueur né ou s’agit-il simplement d’un lavage de cerveau digne des plus belles pages de l’histoire de l’endoctrinement ? That is the question comme disait Rambo ! Qui est le plus heureux, celui qui respecte ou celui qui transgresse ? Je vous laisse découvrir la réponse.

Wanted porte également un point de vue intéressant et pour le coup à 200 millions d’années lumières d’œuvres comme Little Star, Le fils de son père ou Chaque Chose. Ici, on parle de la paternité d’un super-vilain, du cas de conscience et de l’amour presque impossible que cela suppose. Et comment s’en sort-il ? En lui proposant de devenir comme lui ! Le pire des pères qui impose sa façon d’être ! La paternité d’un méchant est un angle d’attaque qui, à ma connaissance, n’avait jamais été abordé dans une bande dessinée (hormis peut-être le Peter Pan de Loisel). Évidemment, on pense à Darth Vador mais je ne sais pas si le rapprochement est valable pour le coup.

Méchant contre méchant

Si la partie « apprentissage » est bien plus jouissive qu’à l’accoutumée, en général chez les super-héros la découverte des pouvoirs est une période plutôt laborieuse pour tout le monde, ce one-shot souffre malheureusement d’une chute de rythme et retombe un peu trop rapidement dans un schéma « superhéroïque » plus classique. Car après le temps de je-deviens-un-méchant vient celui de l’affrontement. Affrontement un peu spécial entre moins pourri et plus pourri, encore un peu manichéen même si, pour le coup, il n’y a que le côté méchant qui joue. Je regrette un peu cette chute et aurait aimé un scénario moins conventionnel qu’on aurait été en mesure d’attendre au vu du départ même si les rebondissements spectaculaires ne sont jamais très loin dans cet album. Quant à la fin, elle est à la hauteur des espérances de départ, originale quoiqu’un peu démago.

Wanted est donc un album qui se situe entre la vague mainstream et la bd d’auteur. A la hauteur de ses petits camarades de jeu comme Preacher ou Transmetropolitan, c’est un album absolument jouissif et défouloir qui permet par le biais de clin d’oeil bien placé de mettre un peu en boîte les héros populaires de la bd américaine. Il souffre toutefois d’un petit essoufflement en cours de récit. Mais c’est un album qui vaut le détour pour son côté transgressif. Pour lecteur averti et si possible non-psychopathe !

A lire : la chronique de Scifi-Universe et du blog La Loutre Masquée
A découvrir : une présentation en parralléle du film et du comics sur le Figaro
A noter : Cette chronique s’inscrit dans le Reading Comics Challenge de Mister Zombi

scénario de Mark Millar
dessins JG Jones et Dick Giordiano
couleurs Paul Mounts
Edition : Delcourt, Collection Contrebande (2008)
Edition originale : Top cow Productions (2005)

Public : Adulte, lecteurs avertis
Pour les bibliothécaires : Un One-shot à avoir dans une collection BD US de qualité. A éviter pour les petites structures avec des lecteurs un peu « pointilleux »

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Chronique | 3 secondes (Mathieu)

Cet ouvrage propose de relater la trajectoire de la lumière dans une petite portion d’espace-temps. Les 3 secondes qui la constituent forment un récit très court mais aussi très dense, aux allures d’intrigue policière… (extrait de l’avant propos)

Parcourir la lumière…

Œuvre étrange et Marc-Antoine Matthieu est un pur exemple de pléonasme. En effet, cet auteur nous a bien souvent habitué à jouer sur les codes de la bande dessinée. Julius Corentin Acquefaques est, non seulement l’histoire farfelue d’un personnage évoluant dans un monde étrange, mais aussi une suite de réflexion autour des éléments de la bande dessinée. Cette fois-ci, MMA cherche à entrainer son lecteur dans un zoom vertigineux à la vitesse de la lumière. Tout au long de ces 72 planches divisées en gaufrier de 3 cases sur 3 (non, pas du tout, c’est un hasard) c’est une tentative de plongeon dans une image. Ainsi, on pénètre dans un regard qui reflète lui-même une image contenant elle-même un aperçu de scène. Il s’agit pour le lecteur de reconstituer le puzzle afin de comprendre l’intrigue dissimulée dans ce court moment.

Oui. Très bien… Je vais être direct, on pourra gloser des heures sur la réussite ou non de cette entreprise. Les techniciens de la BD s’en donne d’ailleurs à cœur joie sur les forums et les sites spécialisés. Mais la question qui me taraude depuis que j’ai refermé le livre c’est : est-ce que ça m’a intéressé ?

Honnêtement non.

…pour prendre le mur de l’art séquentiel.

Bon, comme me disait un ex-collègue, il ne faut pas s’arrêter à l’histoire quand il y a une recherche esthétique ou de forme. D’accord, mais quand c’est la forme qui pèche, que fait-on ? Pour moi, il y a deux points de vue formels discutables. Le premier est la latéralité de l’ensemble. J’avoue n’avoir véritablement ressenti l’effet « zoom » qu’en découvrant l’œuvre numérique. Car 3 secondes a une double version, l’une numérique sur le site de Delcourt (accessible par un mot de passe disponible dans le livre) et l’autre papier. Bref, l’effet zoom n’a, pour moi aucun intérêt dans cette succession latérale classique de cases. Et c’est bien normal après tout, la BD est l’art de la séquence (comme l’expliquait Eisner). J’aurais aimé que Marc-Antoine Mathieu trouve un subterfuge dont il a le secret afin de donner de la profondeur physique à son idée.

C’est justement mon second point (quelle transition !). Là, je rejoins en partie l’avis de Jeanine Floreani du site du9, sur les 9 cases des planches proposées seules 2 ou 3 ont réellement un intérêt. Les autres n’étant, et j’utilise volontairement un terme de dessins animés, des intervalles. Ces derniers ne font pas partie de l’essence même de la BD. En effet, les auteurs de bandes dessinées cherchent souvent à optimiser l’espace et ne dessinent gratuitement que très rarement. Hugo Pratt ou Hergé n’ont jamais dessiné une case juste pour la dessiner mais bien pour enrichir la précédente, pour améliorer la lecture, pour faire avancer l’histoire. Ce n’est pas l’impression que l’on a ici. Au contraire. C’est une succession de mêmes cases à l’infini avec un effet de gros plan et un ajout de détail. Divisé le nombre de cases par trois et vous aurez le même résultat. Pas de quoi crier au génie. Du coup, si la lecture des premières pages se fait avec concentration, on cherche vite à découvrir les cases présentant l’indice en sautant les cases « inutiles ». A votre avis, pourquoi les studios de film d’animation font dessiner leurs intervalles par d’autres (cf PyongYang de Guy Delisle) ? Finalement, on finit par survoler les éléments non pas à la vitesse d’un photon mais pas loin. Pour moi, l’ennui était au bout.

Autre point (oui j’avais dit deux mais là j’arrête avec la forme) : quel intérêt ? Quelle histoire ? Rien ou pas grand-chose hormis des mini-intrigues qui s’oublient aussi vite qu’elles se découvrent. J’aime Marc-Antoine Mathieu quand ce dernier met ses recherches au service de ses idées créatrices. Ici, j’ai l’impression d’un concept album sans rien d’autre autour qu’une idée. Une belle idée certes mais dont l’exploitation n’est pas à la hauteur de la révolution tant vantée. Un concept certes mais qui n’apporte rien d’autre qu’un joli site et qu’une pierre supplémentaire sur la route pavé de bonnes intentions de la « lecture numérique » de la bande dessinée.

Conclure ? Oui. Si certains se gaussent devant cet album, plus un concept cherchant à lier films d’animation à bande dessinée, personnellement je suis loin de m’enthousiasmer. Une réalisation qui ne réussie pas à répondre à sa brillante idée de départ. Encore une fois, Marc-Antoine Matthieu a pris un risque. On ne peut que lui rendre hommage pour cela. Mais globalement, je ne retiendrais pas cet album comme autre chose qu’une anecdote. Je vous invite à découvrir le site de Delcourt cependant, vous gagnerez sans aucun doute du temps (et de l’argent). L’œuvre numérique qui révolutionnera la bande dessinée n’est pas encore écrite.

scénario et dessins : Marc-Antoine Matthieu
éditions : Delcourt (2011) 14,95€
Public : Adulte – Bédéphiles
Pour les bibliothécaires : Un album concept. Intérêt limité mais si vous avez un budget pourquoi pas ? Privilégiez plutôt les autres œuvres de cet auteur

A découvrir : la vidéo de présentation sur le site officiel
A lire : la chronique de Mo’
A noter : Je remercie Babelio et les éditions Delcourt pour cet album. Vous pouvez d’ailleurs retrouver cette chronique sur le site de Babelio.

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Chronique | Le chant du pluvier

scénario d’Amandine Laprun et Joseph Béhé
dessins et couleur d’Erwann Surcouf
Editions Delcourt Collection Mirages (2009)
Public : Ado-adultes
Pour les bibliothécaires : Un joli obe-shot très réussi. Entre la BD classique et le roman graphique.

A la mort de sa mère, Guilhem, jeune scientifique en mission au Groenland, invite à son père de le rejoindre quelques temps. Pour le vieux béarnais, c’est l’occasion de découvrir un autre monde et ce fils avec qui il n’a jamais vraiment discuté.

En écho à Kirkenes, nous nous sommes dit qu’une seconde couche de froid en plein mois de juillet devrait convenir aux lecteurs assoiffés que vous êtes. Aujourd’hui encore, IDDBD vous propose une histoire de grand nord et de froid. Que dire de ce Chant du pluvier ? C’est une bonne surprise. A première vue, rien de bien nouveau sous le soleil de la collection Mirages. Hormis le trait plus épais, je ferais les mêmes remarques que pour Kirkenes. Un dessin réaliste sans être académique et un choix de couleur tout à fait judicieux. Au final un bel objet joliment relié, bref, la qualité habituelle de cette collection.

Mais sous un aspect BD franco-belge assez classique, Le Chant du Pluvier cache tout de même pas mal d’originalité. Pourtant, il est tout à fait possible de se faire avoir au départ car côté scénario, les trois personnages principaux n’ont rien de bien originaux : Guilhem est un fils en mal d’amour et de dialogues, Bernat est un père béarnais taciturne au béret visé sur la tête, quant à Marilis c’est la fille de ferme brusque qui n’a pas sa langue dans sa poche. Cet univers est posé bien avant les premières planches d’Erwann Surcouf. Puis c’est la rupture avec la mort de la figure maternelle et féminine, celle qui attachait encore les membres de la famille entre eux. Cette rupture que l’on pourrait qualifier de pré-récit est justement ce qui donne toute sa force à l’histoire, ce qui donne envie d’en connaître un peu plus. C’est à la fois l’énergie du lecteur et des personnages. Du coup, nous sommes entrainés dans ce même élan. Un élan confronté rapidement à de nouvelles ruptures scénaristiques. Un travail d’orfèvre pour le coup !

Cette rupture marque donc le début du récit et le point de départ à la fois physiques et moraux des personnages. A partir de cet instant, Le chant du pluvier devient un roman d’apprentissage  du dialogue et de la découverte de l’autre. Les auteurs ont pris un certain plaisir à prendre ce terme de découverte de l’autre dans toutes ses significations et ses symboles. L’autre pouvant prendre des visages multiples selon les instants et les personnages utilisés : Bernat découvre le Groenland, Guilhem découvre son père et Marilis… non je ne dirais pas tout ! Et au final tout est bien plus compliqué…

Au bout du compte, au bout de ce scénario très bien écrit, ficelé d’une main de maître, les éléments, au départ bien éloignés, se rejoignent pour créer un tout. Ainsi, Amandine Laprun et Joseph Béhé entraînent leurs lecteurs dans cette histoire un peu surréaliste d’un béarnais au Groenland sans en faire un livre d’aventure mais bien une tranche de vie à la fois drôle et émouvante. On est alors conquis et marqué par ce récit.

A voir : le très beau site officiel (avec interview, sons, planches, fonds d’écran)
A découvrir : les site d’Erwann Surcouf, d’Amandine Laprun, de Joseph Béhé

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Chronique | Berlin


2 volumes
scénario et dessins de Jason Lutes
Editions Delcourt (Seuil pour l’édition originale du vol.1 en 2002)
Public : adulte
Pour les bibliothécaires : une fresque romanesque assez incontournable dans son genre

« Berlin a été construite sur un marécage. J’espère qu’il en restera plus qu’un tas de cailloux. »

1929, Marthe Müller est dans un train pour Berlin. Jeune artiste issue de la grande bourgeoisie, elle part prendre des cours dans une école d’art. Mais bien plus que de nouvelles approches artistiques,  elle va découvrir la réalité de la capitale allemande, lieu de toutes les rencontres, lieu où les déchirures de la société allemande se font chaque jour plus grandes entre les groupes politiques et religieux, une société où pointe déjà les germes d’une menace brune…

Voici une œuvre singulière, un récit quasi-documentaire sur l’histoire de Berlin, non pas sous la dictature nazie, mais quelques années plus tôt, avant tous les évènements qui ont marqué l’histoire de l’humanité. Jason Lutes a réalisé une œuvre ambitieuse avec ces deux pavés d’une rare densité. Graphiquement, il fait dans la sobriété avec une approche bien plus voisine de la tradition ligne claire européenne (Hergé évidemment mais également les années 80 avec Floc’h, Ted Benoit) que de la BD américaine. Ici, tout est propre, efficace et détaillé… totalement dans l’esprit du récit lui-même. En effet, les grandes qualités de cette série repose sur une densité narrative rare pour de la bande dessinée et un graphisme trop fourni aurait sans doute alourdi la lecture d’une œuvre déjà conséquente.

Conséquente est un mot un peu trop léger pour décrire le travail de Jason Lutes tant son approche micro-historique constitue un véritable travail de fourmi, un batîment construit de dizaine de milliers, voire de millions de pierre. Et ces pierre sont les berlinois eux-même. Capable de passer avec fluidité de l’intimité d’une famille juive-allemande aux bas-fonds de la rue, des ouvriers bolcheviques aux discours solennels des nazis, multipliant les personnages et décrivant leurs vies, leurs espoirs et leurs malheurs, Jason Lutes créé un monde et dresse le portrait d’une bulle urbaine, reflet des malaises, des espoirs et des blessures de la société allemande de l’entre-deux guerres. Le Berlin de cette période (1929-1930) – rarement traité dans les œuvres de fiction consacrées à l’Allemagne contemporaines – est un écosystème en mouvement bâti sur des paradoxes : les luttes entre les communistes et les nationalistes, l’arrivée des musiques américaines, les errements et les drames de la politique instauré par la maladroite république de Weimar, la misère de la crise économique, l’insouciance de la bourgeoisie, l’inquiétude des intellectuels… Ces paradoxes amènent des luttes rappelant que dans les écosystèmes, seuls les plus forts, les plus malins ou les plus opportunistes survivent, ils aident surtout à comprendre la situation en remettant en lumière le terreau qui fit basculer l’Allemagne dans le totalitarisme trois ans après les événements décrits dans Berlin.

Si on peut discuter à propos de certains personnages parfois caricaturaux – ou représentatifs ça dépend des points de vue – cette série est une véritable leçon d’histoire. Rarement la notion de roman graphique n’aura aussi bien porté son nom. Des heures de lecture pour des thèmes forts abordés avec beaucoup de justesse. Dans le méandre de ces vies, on ne se perd miraculeusement pas et au détour des rues de Berlin on retrouve la grande histoire. En refermant ce livre, on ne peut s’empêcher de penser à l’après. Qu’adviendra-t-il de ces personnages ? On imagine leur avenir. Celui des juifs-allemands bein entendu, mais aussi des communistes, des marginaux, des artistes, des homosexuels, bref de tous ces gens qui pour une raison ou pour une autre ont pensé et vécu dans les rues de la capitale allemande, des êtres que l’ont a croisé sous le trait de Jason Lutes. Quand l’histoire devient autre chose qu’une image en noir et blanc ou qu’un son usé par le temps…

A noter : cette chronique s’inscrit dans le Reading Comic Challenge de Mr Zombi. Un album qui entre dans l’option A mort les superhéros !

A lire : une interview de Jason Lutes sur ActuaBD à l’occasion de la réédition du volume 1 chez Delcourt (2008)

immeuble

Chronique | New York Trilogie


scénario et dessins de Will Eisner
3 volumes : La Ville / Les Gens / L’immeuble
Editions Delcourt (2008)
Editions originales : Norton & Cie (1981, 1982, 1983, 1986)
Public : tous les amateurs de bande dessinée en âge de comprendre une planche de BD
Pour les bibliothécaires : Simplement incontournable.

« La grande ville n’est au fond qu’une ruche de béton et d’acier… »

Will Eisner est un génie. Oui, c’est la nouvelle de l’année ! Heureusement qu’IDDBD est là pour vous le rappeler. Oui, vous avez le droit de vous moquer. Mais est-ce que ça vous est déjà arrivé ? Savoir qu’un artiste est un mythe et pourtant être à chaque lecture surpris par son talent…

Je le savais pourtant. J’étais prévenu ! J’ai même lu des dizaines d’articles ou de livres là-dessus. J’avais des éléments de comparaison ! Pourtant en tournant les pages des trois volumes de New York Trilogie de Will Eisner, je ne pouvais m’empêcher de répéter : « c’est génial ! C’est génial ! C’est génial ! ». Au point d’obliger ma femme à aller lire son roman (un livre sans image) plus loin.

Pour recadrer cette trilogie dans son contexte, brève histoire de l’auteur. Après la seconde guerre mondiale (à laquelle il participe en tant que dessinateur), Will Eisner ne rencontre pas le succès escompté avec The Spirit, son pourtant fameux personnages de détective privé créé en 1939. En 1952, il abandonne la série et se consacre à son métier d’enseignants à l’école d’arts visuels de New York. Durant les années 60 et 70, il dessine peu de bandes dessinées. Mais son envie d’évoquer sa ville, sa population et son passé devient le ferment d’une nouvelle approche dans son œuvre. Elle forge surtout une période charnière de l’histoire de la BD américaine. En effet, en 1978, il publie A Contract with God (Un pacte avec Dieu) considéré comme l’un des premiers romans graphiques. Jusqu’à sa mort à l’âge de 87 ans en 2005, Will Eisner consacre la majorité de son œuvre à l’histoire du petit peuple New Yorkais.

New York Trilogie regroupe les nombreuses histoires publiées dans les albums Big City édités dans les années 80. Pour plus de précision concernant l’édition Delcourt, je vous invite à cliquer sur ce lien démêlant les tenants et les aboutissants de cette publication. Durant ces récits, parfois longs parfois courts, parfois muets ou bavards, Will Eisner croque avec un talent d’observateur hors du commun le folklore de la vie urbaine sous ses aspects les plus divers. Utilisant trois focales correspondant aux trois albums (Les Gens, La Ville, L’immeuble), il mélange poésie du quotidien et fantastique, situation improbable et analyse sociologique. Comme l’a fait Woody Allen au cinéma, il signe une véritable déclaration d’amour à sa ville et à toutes ses composantes.

Mais surtout, les pages de Will Eisner grouillent, virevoltent de vie. Il créé des planches audacieuses, n’hésitant pas à casser les codes de la bande dessinée classique, utilisant le texte comme un dessin et son trait comme une phrase. Un trait précis, efficace et dynamique doté d’un sens de la composition et de la mise en scène inimitable. Avec Will Eisner, une bouche de métro devient la scène d’un petit théâtre urbain et un immeuble le personnage central de la vie de quatre personnes d’origines diverses. Il ne suffit que d’un instant pour pénétrer dans l’atmosphère poussiéreuse et enfiévré de la rue new yorkaise. Dans cet espace de liberté, les éléments graphiques et narratifs sont intimement liés. L’art de la fusion texte-image qu’est la bande dessinée prend tout son sens. La modernité frappe et on contemple comme un enfant, en se taisant doucement. On prend un cours de BD. On rit et on pleure.

Et au milieu, ce personnage, un petit bonhomme incrusté dans les pages le nez sur un carnet de croquis, invisible mais présent : l’observateur du quotidien. Dans le dessin de Will Eisner, il y a, on le devine, des heures et des heures de regards sensibles posés sur le monde. Un regard d’artiste, un regard de génie furieusement poète.

A découvrir : le site officiel de Will Eisner (en anglais)
A lire : la biographie de Will Eisner sur Wikipedia
A (re)lire : la chronique de KBD sur Un Contrat avec Dieu brillamment rédigé par notre ami Champi

A noter : cette chronique s’inscrit dans le Reading Comic Challenge de Mr Zombi. Un album qui entre dans l’option A mort les superhéros !