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Chronique | Beauté (Hubert & Kerascoet)

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Morue est une paysanne peu gâtée par la nature. Pauvre et laide, elle se dirige vers une vie compliquée, très compliquée. Un jour, elle sauve par hasard une fée qui lui accorde un don. Malgré sa laideur, tous les humains la perçoivent désormais comme la plus extraordinaire beauté du monde. Rapidement, elle devient l’objet de toutes les convoitises et surtout de celles des puissants. Un conte de fée moderne réunissant à nouveau le trio gagnant de Miss pas Touche.

Du contre-pied comme art du conte

Cela commence comme un conte de fée, une jeune femme, des difficultés et un don du ciel. Cela finit avec une morale. Classique et facile. Mais, l’art de bien raconter une histoire, et en particulier ce genre si ancien du conte, se mesure à la capacité de l’auteur à nous emmener avec lui dans son monde. N’oublions pas non plus que quelle que soit l’imagination du scénariste, il faut tout de même de bons personnages.

Alors Hubert, fait-il partie de ces auteurs qui se prennent les pieds dans le tapis de la tradition ? Dans Beauté on retrouve les grands classiques : la belle, le preux , la bonne fée et la méchante sorcière… Tout est là mais… Hubert n’est pas un scénariste à s’émerveiller devant de jolies personnages ni à se laisser prendre dans mille ans de traditions populaires. Il aime jouer avec ces figures et propose très régulièrement à ses lecteurs des scénarios qui ne ressemblent à aucun autre, faits de surprises, de virevoltants rebondissements enchanteurs, drôles et bien souvent teintés d’une pointe de sarcasmes. Ceux qui auront lu les Miss Pas touche ou autre Sirène des Pompiers comprendront mieux l’idée (les autres auront l’amabilité de se rendre dans leurs bibliothèques ou librairies les plus proches).

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Bref, dans l’univers merveilleux de Beauté, la princesse est une mocheté, le preux est un imbécile et la bonne fée… Ah la bonne fée ! Difficile d’en parler sans mettre en péril les tenants et les aboutissants de cette histoire d’apparence qui n’a d’apparence que le nom. Malgré tout, et justement parce que le scénariste s’évertue à prendre les chemins de traverse, il crée une galerie de personnages particulièrement  imparfaits. Ce qui contribue grandement à la noirceur général qui inonde ce conte pas vraiment fait pour les enfants. Mais quel bonheur de voir Morue, personnage sensible, naïf, généreuse ou jalouse, commettre des erreurs aux conséquences dramatiques tout en tirant une expérience peu commune ! Pourtant, Morue reste une véritable héroïne de contes de fées qui doit faire preuve d’audace, de bon sens, parfois de chance pour se tirer (ou non) de ses mauvais choix. Une description qui conviendrait tout aussi bien à Blanche, l’héroïne de Miss pas Touche.

Justement. Pour compléter cette histoire qui s’inscrit à la fois dans la tradition et dans le rupture avec le conte traditionnel, Hubert se fait accompagner au dessin pour ses vieux acolytes, le très fameux duo de dessinateur Kerascoët. Ça fait maintenant longtemps qu’ils nous émerveillent par la qualité de leur travail. La réussite de l’album leur doit beaucoup car ils ont su trouver l’équilibre entre dynamisme et grâce sans jamais tomber dans une forme de réalisme. Du coup, les moments difficiles, parfois particulièrement violents, restent dans le domaine de la fiction. Quant à Morue/Beauté, par je ne sais quel artifice, ce double-personnage reste toujours unique quelque soit sa forme.

beaute3Du coup, ses aventures prennent d’autant plus d’épaisseurs. Car au-delà de la simple apparence, thème important de l’œuvre, on perçoit sa véritable nature et tout ce qu’elle représente. Beauté est une série qui, pour moi, parle magnifiquement de la lutte des femmes pour l’égalité. Et malgré sa fausse légèreté, montre toute la difficulté du combat. Les hommes n’y ont pas la vie facile, posséder qu’ils sont à la seule vue de cette Beauté magique. A l’image de son héroïne, cette histoire repose sur les ressorts de la logique, de l’intelligence, du courage et de la prise de conscience d’une force intérieure. Un beau message qui frappe d’autant plus qu’il est écrit par un homme.beaute5

Étonnement et surprises sont des mots qui reviennent régulièrement dans cette chronique. C’est effectivement le sentiment qui m’a traversé tout au long de la lecture de ce triptyque. Iconoclaste, sombre et intelligente, cette aventure est une quête féminine et féministe à la fois. Sous le format classique de la BD franco-belge, Beauté est une série qui fait réfléchir son lecteur avec délice, à la fois en douceur et en violence. La morale finale est à l’image de l’ensemble, d’une très grande finesse. Bref, juste indispensable !

A lire : la chronique de Tristan sur B&O et la chronique de Paka (2e tome)

beaute_tome1Beauté (série en 3 volumes – terminée)
Scénario : Hubert
Dessins : Kerascoët
Edtions : Dupuis, 2011

Public : Ados-Adultes
Pour les bibliothécaires : Série courte et juste indispensable

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Chronique | Les Nouvelles Aventures du Chat botté (Pena)

Vous connaissez tous l’histoire du chat botté ? Non, pas le mexicain faisant les yeux doux à son copain l’ogre… Le chat Botté avec un B comme BD : le marquis de Carabas, l’ogre, le chat astucieux etc, etc… ça vous parle ? Mais saviez-vous que cette histoire avait une suite ?

« Qui peut avoir des idées aussi absurdes ? L’auteure… La peste soit de ces bonnes femmes et de leur imagination débordante. »

La bonne femme à l’imagination débordante a pour nom Nancy Peña. Vous voyez l’intérêt quasi-fanatique que je porte à Fred Peeters (j’essaie de me soigner mais c’est dur) ? Et bien, chez Mo’ c’est pareil mais en pire concernant cette auteure. A force, cette acharnée a réussi à me convaincre. C’est donc sans jamais avoir ouvert un de ses livres que je découvrais  l’œuvre de cette auteure… par la petite porte.

Non pas que cette courte série soit inintéressante mais la collection, pardon, l’excellente collection Lepidoptère de 6 pieds sous terre n’est pas tout à fait un grand format. 30 pages format poche, ça a le mérite d’être rapide à lire. Encore plus quand vous vous passionnez pour le récit.

Ce qui fut évidemment le cas, sinon je ne vois pas l’intérêt d’en parler ici.

Alors que l’ultime volume de De Capes et de crocs sort ce mois-ci, Nancy Peña nous emmène dans un univers assez proche de celui des Don Lopes et d’Armand de Maupertuis fait de bons mots, de multiples clins d’œil à la littérature française et de rodomontades en tout genre. Cependant, sous ses airs enjôleurs, le chat ne cherche bien qu’à sauver sa peau. Pas vraiment de noblesse dans la démarche. En même temps, quand, par une méprise, une montagne cri vengeance parce qu’elle pense qie l’ogre transformé en souris par la malice du chat était son fils – ben oui les montagnes accouchent de souris c’est bien connu (ne cherchez pas, lisez la BD c’est mieux) – que faire d’autre sinon chercher une solution ? Bref, le chat du marquis de Carabas part sur les routes accompagnés de Victoire, l’illustre souris célébrée par La Fontaine dans sa fable pour avoir vaincu un lion (non mais ne cherchez pas vous dis-je !).

Ce petit résumé sans queue (de lion ou de souris voire de chat) ni tête (idem), nous montre aisément que cette BD est un joyeux n’importe quoi maniant aussi bien l’absurde, l’humour et la logique propre à un monde merveilleux. Pour faire simple, suivre les nouvelles aventures du chat botté c’est partir dans une aventure où les protagonistes ont (presque) tous à voir avec les histoires ou les fables de votre enfance avec en plus ce petit brin de créativité  permettant de faire passer le cynisme, les coups bas, les escroqueries grossières mais aussi le franc parler merveilleux de ces personnages. De Capes et de crocs certes, mais avec la dose d’impertinence inhérente à la collection de 6 pieds sous terre. Pour moi, l’un des tous meilleurs éditeurs d’humour (fin j’entends) dans le paysage de la BD actuelle.

A sa manière, Nancy Peña s’inscrit dans une tradition de la BD à la fois pour adulte et enfants. Il n’y a certes pas le côté joyeusement trash du Gotlib de  Rubrique à Brac (cf Le vilain petit canard… et la suite) mais il y a cette même ton enjoué et humoristique. Dans cette approche de réappropriation, la BD est un univers idéal par son côté graphique. En effet, elle est capable d’appréhender et d’offrir avec originalité une nouvelle lecture d’histoires connues de tous.

De ce point de vue, Nancy Peña se fait particulièrement plaisir en jouant, malgré leurs tailles minimes, sur des doubles pages. Comme elle le fait avec le conte de fée, elle explose les codes narratifs de la BD avec talent pour nous sortir de la lecture linéaire d’une planche. Droite à gauche, en rond de bas en haut, la lecture reste pourtant naturelle tandis que les structures des pages sont à chaque fois différentes. Un travail magnifique de réappropriation de contes mais aussi de création graphiques. Je passe sur les situations ou les personnages hauts en couleur qui sont eux même des caricatures de caricatures (cf Le magicien d’Oz).

Avec Les Nouvelles Aventures du Chat botté, Nancy Peña nous offre une lecture comme on les aime. A la fois intelligente, pétillante, sympathique, un retour dans une certaine tradition de la bande dessinée tout en la renouvelant avec talent. C’est drôle de bout en bout, c’est rythmé. Bref, un coup de cœur caché sous le spectre de la simplicité. Et moi, j’adore les surprises !

A voir : le blog de Nancy Peña
A voir : la fiche album sur le site de 6 pieds sous terre

Les Nouvelles Aventures du Chat Botté (3 volumes, série terminée)
Scénario et dessins : Nancy Peña
Editions : 6 pieds sous terre
Collection : Lépidoptère

Public : Petits zé grands
Pour les bibliothécaires : une approche intéressante du travail de Nancy Peña, pas une de ses séries majeures cependant, mais très bien quand même ^^

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Chronique | Habibi (C.Thompson)

Dans un pays du moyen-orient, entre modernité et tradition, la vie de Dodola et Zam est étroitement liée. L’un est un petit garçon orphelin, l’autre est une enfant qui fût vendue à son futur mari. Heureusement, ce dernier, scribe, lui a appris la lecture et de nombreuses histoires. Car la sagesse des anciens peut éclairer le présent.

Le retour du fils prodigue

J’avais quitté Craig Thompson en refermant Blankets avec un plaisir certain. Il y racontait une histoire d’amour, le choc culturel entre la croyance forte de ses parents et ses doutes de jeune homme en construction. A travers la rencontre de deux adolescents, il parlait de la découverte de l’autre. Déjà. En effet, Habibi, sous son air de conte des milles et une nuit évoque lui aussi le rapport à l’autre, au destin, à la croyance.

Mais voilà, des années sont passées depuis cet album qui avait connu un très grand succès dans nos contrées et les différences se font notables à la lecture de ce nouvel opus. Le dessin déjà a beaucoup évolué. En 2003, Craig Thompson arrivait avec un trait véritablement inspirée par le graphisme de la BD indépendante européenne, en particulier celui de David B. dans l’Ascension du Haut Mal. De grandes planches en noir et blanc, sortes de grands patchwork foisonnant, faisaient échos aux travaux du dessinateur du Cheval Blême. Dans Habibi, cette approche reste encore présente mais on y découvre aussi un style plus personnel. Une synthèse entre la BD américaine, européenne, et l’influence, volontaire vu le sujet, de l’art arabe, notamment de la calligraphie. Même si Habibi ne s’inscrit cependant pas dans une réalité géographique et historique, l’espace culturel est celui du monde arabe avec ses beautés et ses cruautés. Des décors superbes, des beautés érotiques qui sont merveilleusement rendus par le dessin tout en courbe renvoient à un personnage de Dodola magnifique. A la fois fière et fragile, elle est la lumière dans un monde muré dans l’obscurité, une espèce de prophétesse subissant les violences pour le salut de son âme sœur. On lui prend son corps pour de la nourriture, elle donne ses histoires pour nourrir les âmes.

Universalisme ?

Et là, il faut reconnaître le merveilleux travail d’érudition de Craig Thompson. Même si parfois, la multiplication de références essentiellement religieuses et le côté didactique de certains passages me gênent et m’agacent, il sait parfaitement en tirer parti. On pourrait penser que ces suites de paraboles sont un frein à la compréhension du récit. Il n’en est rien. Au contraire, elles apportent un angle nouveau et enrichissent un peu plus l’histoire (ainsi que le nombre de page de l’album : 672 planches !). Là encore, l’image du prophète accompagnant ses disciples vient à l’esprit. Habibi est une œuvre foisonnante, parfois même un peu trop tant elle est riche, abordant essentiellement le thème de l’humanité à partir de ses croyances, de ses espoirs et de ses folies (cf le personnage du pêcheur). Cependant, il évite l’écueil de l’ethnocentrisme par une approche œcuménique et non partisane. Les trois grandes religions monothéistes sont représentées et on constate avec joie qu’elles ont beaucoup en commun.

Riche par un graphisme inspiré par des multiples influences, riche par son histoire nourrie de croyances populaires et sacrées, Habibi est une œuvre se voulant universelle. Cependant, je ne suis pas certain qu’elle y parvienne au même titre que Blankets. Autobiographique, cet album touchait par sa simplicité. D’ailleurs, il a marqué beaucoup de lecteurs. Cette histoire d’amour, d’adolescence, de vie, résonnait en chacun. Au contraire, Habibi est une œuvre d’érudit. Elle manipule de nombreux concepts narratifs et graphiques qui peuvent laisser le lecteur habituel dubitatif. Autant il était facile de se laisser porter par Blankets, autant Habibi nécessite une vigilance constante de part son graphisme foisonnant et ses digressions multiples. Même s’il n’est pas nécessaire de connaître par cœur les différents livres des religions monothéistes pour le comprendre, l’universalité contée ici, ne l’est pas véritablement car il n’est pas à la portée de chacun. C’est pourquoi Habibi ne m’a pas marqué autant que Portugal ou Polina.

Habibi est un livre à découvrir par son message de tolérance et d’amour. Il s’agit d’une œuvre « cathédrale » manipulant beaucoup de concept tout au long de ses 672 pages. Malheureusement, cette érudition est parfois un peu trop prononcée et l’universalité prôné n’y trouve pas toujours sa place. Cela reste toutefois un album d’une très grande qualité.

kbdA découvrir : le site officiel du livre (en anglais)
A lire : la chronique de Lunch, celle de Mo’ et d’Oliv’
A voir : l’interview de Mediapart

A noter : ce livre fait l’objet de la lecture mensuelle de février pour KBD

 

Habibi (one-shot)
Dessins et scénario : Craig Thompson
Editions : Casterman, 2011 (24,95€)
Collection : Ecritures

Public : Adultes, ados bons lecteurs, érudits qui aiment la BD
Pour les bibliothécaires : un favori de la sélection d’Angoulême 2012, rien à dire, juste à acheter (malgré le prix !)

 

Garulfo

Garulfo-De Mares en châteauxscénario d’Alain Ayroles
dessins de Bruno Maïorana
Editions Delcourt (Terres de Légendes)
6 volumes

Cloaque Humanitaire

 Il était une fois l’histoire d’une grenouille prénommée Garulfo. Exaspérée par sa modeste et fragile condition d’amphibien, il décida – car Garulfo était un mâle, les grenouilles n’étant pas les femelles des crapauds – de devenir ce qui se faisait de mieux dans la condition terrestre : un homme ! Après une rencontre avec Madame la fée (qui est soit dit en passant est autant bonne fée que la non moins fameuse Radada), le voici plongé dans la dure réalité du monde féodal et sauvage de l’humanité. 

Garulfo
série en 6 volumes

Qu’est-ce qui est bon dans Garulfo ? Et bien tout, rien que ça ! L’univers d’abord. Il se nourrit des contes de l’enfance et des adaptations de ces derniers, allant y chercher images et personnages afin de remanier le tout dans de sempiternelles galipettes scénaristiques. Ainsi, le récit prend une profondeur surprenante pour ce genre de bd, la multiplication des personnages, des références, des petits détails prenant soudainement une importance inattendue ajoute à chaque fois un peu plus de piment à une histoire à priori simple. 

L’écriture ensuite, celle d’Alain Ayroles (à ne pas confondre avec François, plutôt édité chez L’Association), le papa du nom moins mythique De Capes et de Crocs. Ici aussi, on retrouve ce même plaisir des (bons) mots, des dialogues ciselés et des surprises à chaque coin de case. La douce naïveté de son personnage principal, la cruauté et l’idiotie de la race humaine fournissent sans cesse des situations décalées et logiquement humoristiques. Alain Ayroles prend un malin plaisir à décortiquer les contes et à malmener ses figures emblématiques (du Garulfopourfendeur de dragon à la princesse bimbo). Mais l’idée principale, prendre une grenouille comme héros principal d’un roman d’apprentissage, un des thèmes favoris des conteurs/auteurs depuis la nuit des temps, est déjà en soi très iconoclaste. 

Et enfin, le dessin celui de Bruno Maïorana, superbe dessinateur s’amusant autant à glisser des détails qu’à créer des décors somptueux et variés. Vous vous baladerez dans les bois, les châteaux, dans l’antre d’une sorcière, vous exploserez de rire en découvrant les attitudes des personnages et serez peut-être intimidé et curieux devant des scènes grandioses. Et tout cela dans un univers graphique très cohérent. 

Garulfo est, dans le bon sens littéraire du terme, une vraie farce. Entre conte et pièce de théâtre où rebondissements et situations farfelues se mêlent aux petites attaques sur les travers de l’humanité. Mais Garulfo, c’est surtout deux auteurs qui ont pris une immense plaisir à façonner leur petite histoire de grenouille découvrant les joies de l’humanité. Évidemment, ce plaisir est communicatif et se transmet au travers de la lecture des deux « livres » constituant la série (tome 1 à 2, puis de 3 à 6). Sans aucun doute, Garulfo laissera forcement une marque différente dans votre esprit. Celle d’un petit sourire et d’une espèce de nostalgie inhérente à l’univers des contes. 

A lire : l’interview d’Alain Ayroles dans BD sélection
A lire : la chronique de Mo’ la fée
 

Attention : cette chronique s’inscrit dans le Challenge BD lancé par Mr ZOMBI et auquel participe IDDBD

N’oubliez pas matelots…

L’Homme bonsaï (scénario
et dessins de
Fred Bernard, Delcourt, Collection Mirages)

 

« Des branches, un
tronc, la mer, la mer, un tronc des
branches. Voilà qui défilait devant nos
yeux ronds. De haut en bas et de bas en ahut, au rythme de la houle. Entre les
rafales salées, les déferlanresn le souffle de la tourmente, le brouillard
liquide, entre le vacarme de l’océan et celui du ciel, un arbre gigantesque
nous narguait.
»

Et ainsi commence
l’histoire d’Amédée le Potier narré par le Capitaine O’Murphy devant un
auditoire de quatre marins impressionnés (et pourtant fort peu
impressionnable
). Et ainsi commence l’histoire d’un homme qui raconte
l’histoire d’un arbre. Mise en abyme délicieuse et propre à la tradition des
contes.

Car, à l’image de son
narrateur,
Fred Bernard est sans aucun doute de la race des conteurs. Écrivain
héritier d’une tradition orale, millénaire et universelle, il laisse son
lecteur se mettre à l’aise dans sa petite histoire et peu à peu, sur la pente
douce de la fantaisie, le transporte dans un lieu où sensibilité et sensualité
sont les maîtres mots.

Ces maîtres mots que l’on
retrouve si souvent dans ses œuvres. Les ingrédients de La
Tendresse
 des Crocodiles
ou de
Lily Love
Peacock
sont là mais avec, cette fois-ci, une dose non négligeable de magie et
de surnaturel. Je ne vais pas rentrer dans les détails afin de ne pas risquer
de gâcher ce qui a été construit avec tant de talent, mais sachez que tous les
éléments du récit d’aventure sont là : errances, abandons, oublis,
vengeances, amitiés et surtout Amour profond et déraisonnable. Jouant avec ces
éléments, cette histoire, ce conte moderne plutôt, surprend encore et encore,
ne laissant jamais le lecteur sans réaction, toujours à le taquiner dans la
joie comme dans la détresse.

Que dire sinon remercier
(encore) Fred Bernard pour cette belle histoire et comme dans toute bonne
fable, de ne pas oublier que « les mauvaises graines s’attaquent aux
matelots, pas aux capitaines
» C’est une belle morale… pour une des plus
belles BD de l’année (sans rire, si vous n’aimez pas dites-le moi, je refais
cette chronique pour vous convaincre une fois de plus).

A noter : cette histoire, comme pour Les aventures de Jeanne Picquigny, est également adaptée en livre pour
la jeunesse (magnifiquement illustré par François Rocca). Je vous invite à y
jeter un coup d’œil ainsi qu’à tous les livres de ces deux splendides auteurs.

 

A lire : l’interview
de Fred Bernard dans Bodoi

A (re)lire : Nos chroniques des albums de Fred Bernard : Les Aventures de Jeanne Picquigny et Lily Love Peacock

Il était une fois… un merveilleux album.

Château l’Attente (scénario et dessin de Linda Medley, traduit de l’anglais par Fanny Soubiran, lettrage de Anne Beauchard et Aymeric Lalevée, éditions ça et là)

Vous vous souvenez des paroles de la chanson Cendrillon ? Mais non, pas celle de Walt Disney ! Celle de Téléphone, ce mythique groupe de rock français qui a fait toute notre jeunesse dans les années 80 ! Ca y est ? Vous y êtes ? Et bien cette chanson pourrait servir de bande originale à Château l’Attente, une BD totalement atypique dans le monde de la fantasy.

A commencer par le propos. Linda Medley s’intéresse aux personnages des contes de fées après la dernière page de leur histoire officielle, celle où nous nous endormons en rêvant du « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants... ».

Son Château l’Attente n’est pas peuplé de Princes Charmants et de Princesses allanguies… En réalité, ce château est un refuge pour tous les parias, les exclus, les victimes d’un monde qui n’est pas forcément un conte de fées pour tous. Son personnage principal, Dame Jaine, est de celles-là : Château l’Attente est son seul refuge après les coups reçus de son mari. Mais il y a aussi tous les autres, Rackham, l’intendant du château, Sir Chess, un chevalier étonnant, ou Soeur Paix, une nonne à barbe… Tous ces personnages que l’on pourrait croire secondaires intéressent au plus haut point Linda Medley qui s’attarde longuement sur leurs histoires respectives. Elle nous fait ainsi découvrir l’envers du décor, l’après « Il était une fois… », avec un point de vue personnel très féminin, très fin, très bien vu et, en définitive, très attachant…

Cela vous étonnera-t-il de savoir que Linda Medley a fait ses études d’art à San Francisco ? Moi non. On sent dans son Château l’Attente toute la sensibilité humaine dont sont capables les artistes qui viennent de ce coin-là des Etats-Unis. En tout cas, son œuvre est absolument originale, pleine de vie, d’amour et de talent.

Il était une fois… une reine du 9ème art en son Château l’Attente. Son nom était Dame Linda Medley

A découvrir : quatre planches sur le site des éditions ça et là

A visiter : le site officiel de Château l’Attente (en français !) et celui (indipensable à voir !) de Linda Medley (en anglais…)

Fable sans visage

Monsieur Khol (dessins d’Emmanuel Moynot, scénario de Dieter, Glénat, Collection Carrément BD)

Monsieur Khol est un homme discret, silencieux, gentil, sans problème et surtout… sans visage. Il est de ceux que l’on voit sans les voir, que l’ont entend sans y prêter l’oreille. Monsieur Khol est presque une ombre.

Bien sûr, certains n’hésiteront pas à remarquer les côtés faciles et clichés de certains passages. Ils n’auront sans doute pas tord. Mais peu importe, car cette faiblesse est aussi la force de ce conte. Simplicité et charme désuet marque l’esprit du lecteur, surpris de tenir cet objet carré dans les mains. Un bel album donc, qui se lit avec délice et qui laisse une impression de légère insouciance.

A lire : l’interview des auteurs sur BD Paradisio

IDDBD se fait à nouveau le chantre de la grande édition pour vous faire découvrir un très bel album dans l’étrange collection Carrément BD qui comme son nom l’indique offre des albums horriblement impossibles à loger pour un libraire ou bibliothécaire qui se respecte. Mais plus important que le format, c’est cette histoire singulière et subtile qui nous intéresse.
Le personnage d’homme sans visage évoluant dans un Paris de la première moitié du XXe siècle trouve sa résonance dans nos sociétés modernes où il est si facile d’être seul au milieu de la foule. L’écriture sobre de Dieter place le lecteur comme un observateur. L’histoire se déroule sans anicroches comme une petite fable moderne. Car c’est bien d’une fable qu’il s’agit : avec ses figures, ses caricatures et sa morale.
Le dessin d’Emmanuel Moynot est splendide : aquarelle, couleurs soigné, peu ou pas de traits noirs et une mise en page sans cases pour finalement une grande liberté et beaucoup de lumière. Bref, des illustrations qui

rentrent en osmose avec le caractère léger de l’histoire.

Les cinq conteurs de Bagdad

(scénario de Fabien Vehlmann, dessin de Frantz Duchazeau, couleurs de Walter, collection Long Courrier, éditions Dargaud)

Pourquoi lisons-nous des bandes dessinées ? Y avez-vous déjà pensé ? Seulement pour nous divertir ? Ou aussi pour y trouver « autre chose » ? Et quoi ?

Les cinq conteurs de Bagdad ne répondra peut-être pas à toutes ces questions, mais ce magnifique album vous aidera intelligement à trouver vos propres réponses. A la fin de ce récit initiatique qui va conduire cinq personnages hors du commun (Tarek, Wahida, Anouar, Nazim et Ahmed) de Bagdad jusqu’au bord du monde, au pays des Djinns, un dialogue nous éclaire. Nazim, le conteur populaire des marchés de la capitale babylonienne, nous interpelle. Lui, il parle des histoires qu’il raconte. Nous, à travers ses mots, nous nous demandons si les BD ne seraient pas « de petits récits divertissants [fabriqués] avec coeur, c’est tout« . Le séduisant Tarek lui (nous) répond – de manière plus intellectuelle, moins populaire – que ce serait plutôt « des histoires [destinées à ] changer la manière de voir les choses de ceux qui les [lisent], [car] changer le regard sur le monde, c’est déjà changer le monde« …

Personnellement, je crois que les deux points de vues sont non seulement possibles mais absolument nécessaires et souhaitables ? Pourquoi ? Je préfère laisser le dernier mot à l’humble (mais non moins intelligent) Nazim : « Continuez à me mépriser, moi et mon public de merde ! Ces gens qui ont le mauvais goût de ne chercher qu’un peu de rêve et de soleil après une foutue journée de travail ! Mais quand à force de raconter des histoires que nul ne comprend, vous vous retrouverez entre vous, tellement entre vous que vous serez tout seuls, alors revenez m’expliquer comment vous parviendrez à changer le monde ! ».

Et si, après tout, cet avertissement valait aussi pour la littérature, les arts, la politique… la vie tout simplement ?

A lire : la fiche album sur le site de Dargaud (avec 5 planches à découvrir)

A lire (aussi) : la très bonne critique (comme d’hab’) sur sceneario.com (celle-là, elle est de Berthold)

A lire (enfin) : l’intéresante chronique de Sarah sur le site clochettes.net