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Chronique | Légendes de la Garde : la Hache Noire (David Petersen)

Des décennies avant les évènements de l’année 1152, Celanawe, soldat aguerri de la Garde du royaume des souris, est envoyé à la recherche de la mythique hache noire. Une quête légendaire qui le mène bien au-delà de la mer et de ses propres interrogations. Continuer la lecture

Chronique | Mon ami Dahmer (Derf Backderf)

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recommande-IDDBDDans les années 70, le jeune Derf Backderf est un collégien de la petite ville de Richmond, dans l’Ohio. Progressivement, il se fait des amis tout en fantasmant sur les filles et son avenir, qu’il imagine loin de sa ville. Dans cette vie d’ado américain moyen, il fait la connaissance d’un étrange garçon solitaire au comportement étrange : Jeffrey Dahmer. Très rapidement, il en fait la mascotte un peu trash des folies son groupe d’ami sans savoir que, des années plus tard, Jeff deviendra « le cannibale de Milwaukee », l’un des pires serial-killers de l’histoire des Etats-Unis. Chronique de la naissance d’un monstre.

Du mythe au réel

Dans la droite lignée du très fameux From Hell d’Alan Moore dont il s’inspire, Derf Backderf se jette dans les méandres de la pensée d’un tueur en série. Mais contrairement au grand scénariste anglais, l’auteur américain a partagé une partie de la vie de son sujet. Cette différence est fondamentale dans l’approche des deux auteurs. Jack l’éventreur, au même titre que le Père Fouettard est un mythe sans identité et sans corps apparent. Jeffrey Dahmer était un personnage bien réel, tout en chair, en malaise et en frustration. Quand Alan Moore tente d’expliquer les meurtres, Derf Backderf s’évertue à raconter la préhistoire de ce tueur. Il s’arrête quand tout bascule.

dhamer_1Mon ami Dahmer a connu une première version auto-éditée de 24 planches en 2002. Des années plus tard, frustré par cet album qu’il jugeait très moyen, l’auteur se remet à l’ouvrage, accumule les recherches et les témoignages.Tout y passe : la vie de Dahmer, ses interviews, ses parents, Richmond, le collège, les connaissances, les profs… La somme d’information dont on retrouve une partie en fin d’album sous la forme de notes est considérable. Le travail documentaire effectué, Derf Backderf pouvait se remettre au travail.

Ouvrir les yeux

Il avait enfin les éléments pour tenter de répondre à une question simple mais terrifiante : comment un jeune ado timide et décalé peut-il devenir un violent tueur en série ? Plus de 200 pages comprenant planches et notes tentent d’y répondre dans un graphisme niant toute forme de réalisme et qui, dans des nuances de gris, joue sur l’expressivité – voire la non-expressivité – des personnages. Ainsi, à l’image de la couverture, Jeffrey Dahmer apparaît comme un être déjà coupé du monde. Il est une statue inexpressive, figée pour mieux se déstructurer à la première occasion. En miroir, les autres personnages montrent toute une gamme d’expression, de sourire, de peur ou d’effroi.

dahmer2Quant au déroulement de cette jeunesse… L’auteur choisit d’aborder son récit par le biais de ses souvenirs personnels et, à l’aide de ses recherches, imagine un grand nombre de situations vécues par Jeff. Mais il est difficile d’exprimer toute la complexité de la situation en quelques lignes. Je trouve plus juste d’utiliser des termes comme frustration, divorce, violence, peur, perte, abandon, alcool, moquerie et surtout, le mot-clef de ce récit : aveuglement.

Peut-être est-ce la réponse à la question posée par Derf Backderf dans cet album. En effet, aucun membre de la communauté ne s’est aperçu de la dérive de ce jeune homme. Les adultes n’ont jamais signalé ou agit pour le bien de cet ado qui passait pour les autorités scolaires comme « un garçon sans histoire ». Constat violent et sans équivoque : Jeffrey Dahmer est passé à travers les mailles du filet. Etait-il possible de voir en Dahmer le tueur qu’il allait devenir ? Non. Mais éviter qu’il passe à l’acte, sûrement. A l’image de l’Angleterre industrielle de la fin du 19e siècle décrite par Alan Moore, la société américaine libertaire des années 70 de Derf Backderf a produit son propre monstre. L’auteur lui-même, en choisissant de parler à la première personne et en se dessinant, s’implique dans le récit et ne renie pas son implication.

Dahmer4Et même s’il est difficile de se laisser toucher par le personnage de Jeffrey Dahmer, le lecteur que je suis a été marqué par cette errance profonde, par cette détresse sans secours. Non pas que Derf Backderf cherche à transformer ce futur tueur en un être sympathique mais il en montre toute l’humanité. Sans jamais dessiner la moindre scène sanguinolente, il en fait un être pas si différent de nous, et donc beaucoup plus terrifiant. Difficile de passer à côté de cet album époustouflant sélectionné à juste titre au FIBD d’Angoulême 2014.

A lire : la chronique de Sine Lege et l’incontournable synthèse de KBD rédigée par Choco

dahmer_couvMon ami Dahmer (one-shot)
Scénario et dessins : Derf Backderf (Etats-Unis)
Editions : çà et là, 2013 (20€)
Editions originales : Abrams Comicarts, 2012

Public : adulte
Pour les bibliothécaires : un des albums de l’année. Indispensable !

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Chronique | Punk Rock Jesus (Sean Murphy)

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En 2019, un producteur de télévision a une idée géniale : cloner le Christ et en faire un héros de téléréalité ! Après avoir récupérer de l’ADN sur le célèbre Saint-Suaire de Turin, le projet J2 voit le jour. De quoi faire enrager un certain nombre de groupes intégristes…

Sombre Jesus

Punk Rock Jesus, voici un titre qui en dit long sur le degré hautement iconoclaste de cette série de Sean Murphy. Urban Comics nous proposent dans cette élégante intégrale de découvrir les 6 épisodes de ce récit d’anticipation venu tout droit de la collection Vertigo. Au programme : critique des pouvoirs religieux et médiatiques. Chouette ! En général, quand les américains traitent ces sujets, on se retrouve avec des œuvres à fort potentiel déjanté comme Preacher ou Transmetropolitan. Mais, dès les premières pages, le lecteur comprend vite que la comparaison s’arrête là. Graphiquement, on se situe plus du côté des romans noirs de B.M. Bendis avec des personnages sombres dans un graphisme sobre et réaliste. Ça sent le drame, la violence et la mort. Ça pue les manipulations, la dépression et le mal-être. Bref, on ne s’attend pas vraiment à rigoler. Et hormis le pétage de plomb de Chris – le fameux clone de Jésus (rassurez-vous je ne gâche rien, c’est sur la couv’) – il n’y a effectivement pas vraiment de raisons de se réjouir. Enfin, si, mais pas dans le sens d’un travail des zygomatiques.

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Comme toute bonne œuvre d’anticipation, Punk Rock Jesus n’est pas un outil de prédiction mais un moyen détourné pour parler de notre société contemporaine… Dans son monde, Sean Murphy décrit le poids des intégrismes religieux, l’intolérance, le contrôle des masses et en décor le danger du dérèglements climatiques. Rien de bien futuriste, non ? Dans cette série-métaphore, l’auteur évoque aussi son propre parcours. Catholique convaincu, il est devenu athée en 2003 et toute cette œuvre sonne comme un terrible pamphlet et une tentative très indirecte d’explication de la perte de ses croyances.

Intégrisme(s)

Pour cela, il abuse de personnages-clichés qui se révèlent être particulièrement pertinents dans sa démarche. Ils ont l’effet de bonnes caricatures : grossir le trait pour dénoncer. Entre le producteur machiavélique, la jeune vierge qui ne comprend que trop tard son erreur, le gros bras ancien tueur de l’IRA et la scientifique de génie se vendant afin de sauver le monde grâce à ses recherches, nous sommes amenés à voir toutes les facettes, et en premier lieu les plus sombres, de cette humanité qui bascule dans une folie religieuse de premier ordre.

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Au cours d’une histoire bien pensée où moments d’actions pures et phases d’introspection s’alternent avec un certain équilibre, les rebondissement ne manquent pas pour accompagner le lecteur. Chris est soumis aux aléas d’une existence qui le dépasse totalement. Quand il décide de prendre les choses en main, il bascule vers une réalité tout aussi crue avec toute la violence de ses 16 ans. Mais ce sont surtout les personnages et les évolutions de leurs psychologies qui présentent l’intérêt véritable de cet album. D’ailleurs et contrairement à ce que l’on pourrait penser, le personnage de Chris n’est pas véritablement un personnage principal. Il joue plutôt le rôle de plaque tournante. Tout tourne autour de cet astre, il est l’objet des désirs, des folies, des peurs et des espoirs. Car si Punk Rock Jesus est pamphlet violent (dans tous les sens du terme) contre la religion et les médias il se veut surtout une tentative d’exploration de la nature humaine. Les croyances ne sont-elles pas révélatrices de ce que nous sommes après tout ? Et avec cette fin à la fois ouverte et révélatrice, les questions ne cessent pas.

punkrockjesus_5Toutefois, je mettrais un bémol à cette lecture sur un point très précis. Il me semble que tout en basculant dans l’athéisme farouche, Sean Murphy ne peut s’empêcher de tomber aussi dans une certaine glorification de la science moderne. Et la croyance en une science toute puissante, capable de résoudre les problèmes qu’elle a elle-même créé, me semble tout aussi discutable que les croyances populaires en un messie sauveur… D’une certaine façon, on tombe d’une fascination à l’autre. Cependant, derrière toute cela, entre croyance en un dieu ou toute  puissante pensée humaine, le message final, symbolisé par le Dr Epstein, met en avant la nature profonde de l’homme…

Avec cette œuvre engagée, Sean Murphy signe une œuvre sombre et riche en débats. Dépassant le seul pamphlet, il propose une lecture des ressorts des croyances humaines. Contrat plutôt rempli au final. Sacrément fort.

A lire : les chronique de Champi et Choco

punkrockjesus_couvPunk Rock Jesus (one-shot)
Scénario et dessins : Sean Murphy
Editions : Urban Comics, 2013 (19€)
Editions originales : DC Comics (Vertigo)

Public : Adultes
Pour les bibliothécaires : une bonne référence, public plutôt ouvert nécessaire

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Chronique | Machine Gum (John Martz)

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Un petit robot traine au milieu d’une planche, il est seul. Devant lui, il y a un dessinateur un peu fou qui va lui faire vivre un tas d’expériences farfelues. Bref, Machine Gum est un livre à part. Pas tout à fait un comics strip, pas tout à fait un recueil de dessin c’est… Machine Gum quoi !

Quand j’ai reçu par la poste ce petit livre vert avec le tampon La Pastèque, j’ai été intrigué : format poche, pas de textes, bichromie et une sorte d’empilage de formes géométriques pourvu de 4 membres comme personnage principal. Je ne sais plus quand j’ai lu ce livre, ni où, mais je me souviens très bien de mes impressions de lecture. Au début, j’étais vaguement intéressé. Le petit robot marche avec un walkman sur les oreilles et tombent ensuite dans un trou… d’accord… Ok… J’espère que ça va évoluer parce que bon… J’ai autre chose à lire là. Quelques pages plus loin, le robot est juste un point noir, se tranforme en point noir entouré d’un cercle, puis un cercle avec des bras et des jambes, tout cela jusqu’à reprendre sa forme normale. Le robot avait grandi sous mes yeux en 6 petites cases. Je trouvais cela simple mais très juste, sans fausses notes. La magie commençait. Ma lecture continua, je ne vais pas vous en faire un résumé, mais peu à peu j’étais entrainé dans un univers un peu fou où ce petit robot devient un sujet de pure expérience pour son dessinateur. J’étais, pas vraiment conquis, mais fasciné par cette suite de saynètes joyeusement dérangés, drôles et sans véritables fils conducteurs et surtout, par le plaisir visible de l’auteur. Un vrai jeu graphique.

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Je crois qu’on appelle ça déconstruire le personnage

John Martz, auteur de bande dessinée et surtout illustrateur pour le Globe and Mail, un grand journal canadien anglophone de Toronto, propose donc un petit OVNI avec ce Machine Gum sorti dont ne sait où. Du canada encore. Comme le souligne Mitchull dans sa chronique d’Alex de Kalesniko (spéciale dédicace à Mo’), ce pays nous propose depuis plusieurs années des auteurs particulièrement intéressants. Je vous laisse le lire, il écrit beaucoup mieux que moi à ce sujet.

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C’était l’histoire de l’illustrateur fou

Pour en revenir à Machine Gum, John Martz nous propose surtout un exercice de style sympathique et audacieux qui joue avec les codes de la bande dessinée sans se prendre au sérieux. On sent la maîtrise du genre, du style, du dessin mais ici, pas l’ombre d’une Oubapo, juste le plaisir de faire, de jouer comme un gosse avec un personnage de papier. Il n’y a aucune contrainte dans son travail, il peut passer d’une planche à une autre d’une case unique à des strips de 2, 3, 4, 6 cases ou même complètement déborder ces dernières. Ce travail fait juste plaisir à voir même si ce genre de livre a besoin de plusieurs lectures – ou disons parcours de lecture – pour être pleinement apprécié. Mais heureusement, cela se lit très vite et il est facile d’en picorer des petits moments à vos heures perdues. Évidemment, ce titre ne va pas révolutionner la bande dessinée mais il vous permettra de passer un moment qui vous flattera l’œil en même temps que le cerveau sensible, celui qui oublie un peu la raison. Et de nos jours, ça ne peut pas faire de mal.

Pour finir, au même titre que la collection de flip-book des éditions FLBLB, Machine Gum est aussi un livre parfait pour faire découvrir une forme différente de BD aux plus jeunes. Le message est simple, drôle et en plus, le robot est plutôt attachant. En tout cas, mes filles ont adoré.

Un petit ex-libris de Michel Rabagliati pour fêter ça !
Un petit ex-libris de Michel Rabagliati pour fêter les 15 ans de l’édteur

Je profite de cette première chronique de la saison pour souhaiter un très bon anniversaire aux éditions La Pastèque. 15 ans que l’éditeur québecois nous fait découvrir la crême de la BD canadienne ! Je prends toujours un certain plaisir à découvrir leurs livres, non seulement parce qu’ils ont bon goût mais qu’en plus ils ont le souci du travail d’éditeur bien fait. Beau dedans, beau dehors. Chapeau bas à ces messieurs-dames et à dans 15 ans !

A découvrir : la fiche auteur sur le site de La Pastèque (profitez-en pour regarder leur catalogue, je ne dis pas QUE des bétises !)
A voir : la partie du site de Johan Martz consacré à Machine Gum

machine_gumMachine Gum (one-shot)
Scénario et dessins : John Martz (Canada)
Editions : La Pastèque, 2013
Public : Tout public
Pour les bibliothécaires : Un bon petit livre, pas simple à faire sortir. Moi, je dis oui mais avec un budget correct et un public « ouvert »

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Chronique | Boris : l’intégrale (Rémy Simard)

boris-couv_bandeauBoris est un bébé comme les autres. Enfin… Sa sœur cherche à l’éliminer, il parle avec sa plante carnivore et son bonhomme de neige qui ne fond jamais… Son créateur – non pas son père – est l’une des figures de la bande dessinée québécoise. Dans la grande tradition du comics strips, Rémy Simard nous offre les mini-aventures d’un mini-héros.

Une grande figure de la BD québecoise

Bon j’avoue, je ne connaissais pas Rémy Simard avant d’aller consulter sa biographie sur BD gest’ en préparant cette chronique. Et j’ai été très surpris ! En effet, à la lecture de Boris, je ne pensais pas découvrir un auteur avec autant d’expérience. Son trait est en effet très moderne et j’irais même jusqu’à dire quasi-informatique. J’ai même pensé à un moment à une forme de dessin vectoriel. Noir, gris et bleu, voici les seules couleurs qui ornent les planches des aventures de ce petit garçon.

En fait, Rémy Simard a tout fait en bande dessinée, en littérature jeunesse et en pleins d’autres choses ! Éditeurs, illustrateurs, romanciers, président de l’association des auteurs de bande dessinée québecoise, bref cet auteur est un grand « monsieur » outre-Atlantique. Je suis assez loin du jeune créateur débordant d’énergie et de motivation que j’imaginais.boris-strip2

Strip toujours

Vous qui suivez IDDBD depuis longtemps, savez que le strip est un des genres que j’apprécie le plus. Pour moi, c’est le haïku de la BD, l’optimisation de l’humour en quelques cases. Les grands auteurs sont légions et nombreux sont à mon panthéon personnel. Pêle-mêle on citera Liniers (chez La Pastèque également), Quino (Mafalda, la meilleure BD du monde), Charles M.Schulz (et ses Peanuts, la meilleure BD du monde… oui celle-ci aussi)… Allez, je passe sur la question mais c’est dire si je porte un regard curieux sur les nouveaux albums de cette forme.

Rémy Simard nous fait entrer dans cette grande tradition en maniant un humour très particulier basé sans cesse sur le décalage. Entre le comique de situation, Boris s’imaginant sa vie d’adulte avec sa vision d’enfant, et une espèce de folie douce qui fait partir les mini-récits dans l’absurde. Le lecteur se retrouve baladé dans des séries de strips qui se répondent et ajoutent encore un peu plus des situations cocasses à des jeux de mots qui parfois laissent le lecteur non-québecois un peu sur la touche. C’est un peu le problème du genre, il s’inscrit souvent dans la culture populaire de son pays.boris-strip1

Une fleur nommée Paulette

Et Boris est véritablement une œuvre de comics strip. Jamais on ne sort du schéma 2, 3 ou 4 bandes. Ce qui est d’ailleurs un peu la limite de cette œuvre. Cette intégrale compte 204 planches de 3 strips. Je vous laisse faire le calcul. Du coup, parfois, la cadence peut provoquer l’ennui. Oui, malgré la qualité de l’auteur, je n’ai pas réussi à lire l’album d’une seule traite.

Pourtant, Rémy Simard, même s’il joue parfois sur le comique de répétition, ajoute pas mal de détails qui transforment peu à peu les aventures de Boris. Pour preuve, l’étonnante galerie de personnages secondaires. On part de la famille proche, les parents et la sœur (la plus mauvaise élève du Québec sans doute), pour aller vers le bonhomme de neige, un orignal qui se prend pour une truite et une plante carnivore prénommée Paulette

Et non, je n’ai absolument pris aucun psychotropes en rédigeant la phrase précédente.

Je remercie les éditions La Pastèque pour cette découverte d’un auteur majeur de la bande dessinée québecoise. Avec Boris, vous passerez un bon moment si vous appréciez le genre comic-strip. Toutefois, la lecture doit se faire par touches car l’univers est quand même bien particulier.

boris-couvBoris : l’intégrale (one-shot)
Dessins et scénario : Rémy Simard (Canada, Québec)
Editions : La Pastèque, 2012

Public : enfants, ados, adultes, ça dépendra des histoires
Pour les bibliothécaires : une bonne façon de faire découvrir un auteur québecois important.

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Chronique | Le Nao de Brown (Glyn Dillon)

NAObandeauNao Brown travaille à temps partiel dans un magasin de jouets design pour les grands (des arts toys). Nao Brown est métisse, anglaise par sa mère, japonaise par son père. Ce dernier est retourné dans son pays depuis quelques temps déjà. Nao Brown est également illustratrice même si les temps sont durs. Nao Brown recherche l’amour. Nao Brown recherche surtout la paix car, sous ses airs sympathiques et un peu bohème, elle a un TOC caché… Violemment caché. Et le Nao de Brown dans tout ça ? C’est un portrait tout en finesse d’une quête d’identité.

The English Touch

Il faut se rendre à l’évidence, la bande dessinée anglaise possède un don pour nous sortir des pépites, de véritables auteurs OVNIS capables de nous produire des œuvres aussi surprenantes qu’admirables. Plus que des scénaristes de la trempe d’Alan Moore ou de Neil Gaiman, on pense immédiatement à une créatrice comme Posy Simmonds (Gemma Bovary, Tamara Drew…) qui a su faire entrer en contact la littérature classique et la bande dessinée. nao-de-brown2Comme son ainée, Glyn Dillon – qui est au passage le frère du non moins talentueux Steve Dillon – parle de ses contemporains avec un humour très anglais, fait d’auto-dérision, de bons mots, de situations cocasses et de beaucoup de subtilité. Auto-dérision, subtilité, humour, sensibilité caractérisent parfaitement le travail du cadet des frères Dillon sur Le Nao de Brown.

Le charme d’une héroïne

Ces mots définissent tout autant le personnage principal que le récit lui-même. De toute manière, il est très difficile de séparer les deux car, excepté durant le conte philosophique d’Abraxas, Nao est présente sur l’ensemble des planches. Et j’avoue que ce n’est pas pour nous déplaire car ce personnage présente toutes les caractéristiques d’une parfaite héroïne. nao-brown-detailLa réussite la plus éclatante est graphique. Belle au naturel, touchante en pleurs, lumineuse souriante, terrifiante dans ses moments les plus violents, Nao est vivante sur le papier. Elle est simplement charmante. Cela tient bien entendu au merveilleux travail de dessinateur de l’auteur. Et ce qui est valable pour son héroïne l’est tout autant pour l’ensemble de son œuvre. Le travail d’aquarelliste est simplement époustouflant de la première à la dernière planche. L’univers graphique est à la fois très réaliste dans son trait et ponctué par une composition de planche très structuré, très complexe, qui donne véritablement un rythme au récit. Dillon joue sur les changements de couleurs. Les ambiances se transforment d’une case à l’autre… surtout au moment des fameuses crises.

Cercle complexe

Car cette belle jeune femme cache un lourd secret : un TOC. Nao n’est pas affublé de petits gestes psychotiques répétés à l’infini mais de véritables troubles de la conscience qui la pousse à s’imaginer faire des actes hyper-violents aux personnes qu’elles croisent. Oui, sous des airs de calme et de sérénité, Nao Brown est possiblement une psychopathe… Évidemment, cela a un impact sur son comportement et le rapport qu’elle entretient avec les autres… et surtout les hommes. Ainsi, dans cette quête initiatique vers soi-même, le lecteur suit le parcours, les rencontres, les aléas de la vie de cette jeune femme qui n’est pas tout à fait ce qu’elle semble être.

Pas passionnant me dites-vous ? A première vue peut-être. Seulement, Glyn Dillon ne se contente pas de cela. En effet, il introduit dans son récit un certain nombre d’éléments – comme le cercle par exemple qui est présent deux fois dans le nom même du personnage principal –  mélangeant métaphore, spiritualité, réflexions sur l’art, la création ou la philosophie. Ces éléments, un nombre importants de petits détails visibles ou subtils, font l’essence même de cette histoire singulière, la structure et aide le lecteur à se passionner pour ce très long récit parfois exigeant. Ils peuvent dérouter – et à la lecture de certaines critiques ce fut le cas – mais sont pour moi tout l’intérêt de ce livre.Nao-Brown-1

Parfois complexe, tout comme peuvent l’être les récits de Posy Simmonds, le Nao de Brown fait partie de cette famille de livres dont la richesse permet de le redécouvrir à chaque lecture. De quoi nous donner envie de déménager pour Londres, histoire de croiser Nao dans une rue ou un pub, histoire de discuter avec elle, de comprendre un peu mieux les liens complexes qui font l’existence. Très beau.

Un livre qui a reçu le prix du jury au FIBD d’Angoulême 2013. Je souligne également le très bon travail d’édition d’Akileos qui mérite amplement ce prix pour fêter ses 10 ans.

A lire : la chronique de Lunch et Mo’nao-de-brown-couv

 

Le Nao de Brown (one-shot)recommande-IDDBD
Dessins et scenario : Glyn Dillon (Grande-Bretagne)
Edition : Akileos, 2012 (25€)
Edition originale : SelfMadeHero, 2012

Public : Adulte, amateur de roman graphique
Pour les bibliothécaires : Ah ! Voici l’exemple même de livres compliqués à faire sortir. A acheter si vous avez un public bédéphile exigeant. Sinon… le dessin aidera beaucoup !

 

 

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Dimanche KBD : Preacher (Ennis & Dillon)

Raaaah, pour terminer ce mois consacré à Dieu en bande dessinée  rien ne vaut une histoire bien trash, bien anti-conformiste, bien irrévérencieuse.

Et dans ce genre-là, Preacher est un album comme il faut ! Garth Ennis & Steve Dillon proposent avec le personnage du révérend Jesse Custer un road movie dejanté dans une Amérique entre enfer et paradis.

Une synthèse rédigée par mes soins.

Vous pouvez également retrouver la chronique sur IDDBD.

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Chronique | Ghostopolis

Avec Ghostopolis, Doug TenNapel nous fait faire un plongeon la tête la première dans le royaume des morts. Quand un ado atteint d’une maladie incurable est recherché par un chasseur de fantôme fatigué amoureux d’une jolie spectre, on se dit que les vivants et les morts ont encore des choses à se dire…

Priorité aux personnages

Au départ, tout paraît simple dans cette histoire. Le dessin est inspiré d’une ligne claire dépouillée dans un style que j’ai trouvé assez proche d’une série comme Seuls. La couleur est elle aussi particulièrement simplifiée (mais pas simpliste). Les décors du monde humain sont eux aussi assez minimalistes.  Quant aux personnages : Frank Gallows, le chasseur de fantôme déprimé, a tout du privé cynique à l’américaine tandis que Garth est l’ado boutonneux un brin scatophile de service. Bref, Ghostopolis se présente comme une bonne BD ado fantastique relativement classique et efficace.

Mais la maladie incurable de Garth, le condamnant quasi-irrémédiablement à une mort certaine, creuse une première fissure dans ce récit… une fissure que Doug TenNapel ne cesse de creuser par la suite. Au moment où Garth est expédié par mégarde dans le royaume des morts par Frank, ce n’est pas seulement l’intrigue principale qui se lance mais toute la galerie de personnages.

Ghostopolis peut se lire comme un récit d’aventure-fantastique. Mais outre l’histoire qui se veut assez classique, le vécu antérieur des personnages (le background pour mes amis rôlistes) apportent une vraie finesse à l’ensemble. Dans des récits mal pensés, les personnages sont des marionnettes sans passé voire sans avenir une fois lue la dernière page de l’album. Bien souvent, ces histoires sont construites autour d’un ou deux personnages principaux, dédaignant les seconds rôles. Mais pas Ghostopolis. Au contraire, Garth, Frank, Claire, Vaugner et les autres sont tous des éléments d’un même récit. Chacun a sa place, chaque place est importante. Résultat, le scénario s’en trouve enrichi. Finalement, tout cela semble logique car Ghostopolis parle avant tout de l’être humain.

Une fable moderne et farfelue

Et oui ! Parler du monde des morts est un moyen malin d’évoquer la condition humaine. Non, je ne prendrais pas des airs à la Malraux. Mais, au cours de leurs aventures dans le royaume des morts, nos protagonistes se retrouvent face à face avec leurs propres contradictions… sans oublier celles de leurs aïeux… Et bien oui, ne croyez pas que les morts oublient ! Je ne trahirais pas les multiples intrigues, les tenants et les aboutissants de l’ensemble de cette œuvre, ce serait vous gâcher le plaisir.

Car se promener dans ce monde est un vrai plaisir. Ghostopolis, la capitale du royaume des morts, constitue un ensemble de trouvailles farfelues. Du simple sourire au franc éclat de rire, Doug TenNapel a créé un univers joyeux habité par des peuples haut-en-couleur (plus ou moins belliqueux), des dangers symbolisés par des prédateurs assez surprenant et ses propres règles (méta)physiques. Par exemple, les vivants ne sont pas soumis aux normes habituelles de la physique terrestre. En gros, les vivants sont des fantômes au pays des morts. Simple, mais un élément de scénario original.

Tout au long du récit, l’auteur joue avec les mythes… et leur fait des misères dès qu’il le peut tout. Il multiplie les bonnes répliques sans jamais en abuser. Ces dernières tombent au bon moment et ne semblent pas faire partie d’un cahier des charges. L’art du comique est de parfois ne pas trop en abuser sous peine d’écoeurement. Mais hors de ces dialogues et de cet humour noir  parfaitement taillés, l’auteur possède un don pour les enchainements de situations. Les temps morts sont peu nombreux et le récit se déroule très naturellement. Les intrigues se dénouent et les vérités éclatent les unes après les autres… de quoi tenir en haleine.

Finalement, Ghostopolis apparaît comme une véritable fable dont les différents thèmes (la vie, la mort, l’amour, le destin, le regret, la puissance…) sont abordés avec maîtrise et pudeur. Comme dans toutes fables, on n’échappera pas à une morale finale. Là encore, plutôt bien maîtrisée. Si ce livre est destiné essentiellement à un public jeune (12-16 ans), les plus âgés apprécieront la qualité de sa construction. Une très bonne surprise !

A lire : la chronique de Choco
A découvrir : le blog de Doug TenNapel

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Scénario et dessins : Doug TenNapel
Editions : Bragelonne, 2011 (22,90€)
Collection : Milady Graphics
Edition originale : Scholastics, 2010

Public : Ado… et vieux ados
Pour les bibliothécaires : Indispensable dans un fonds pour adolescents.

A noter : cet album a été sélectionné aux Eisner Awards 2011 dans la catégorie « Meilleure BD pour adolescents)

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Dimanche KBD : Essex County (Lemire)

Avant dernière étape du mois consacré à la vie ordinaire. Après un écrivain brésilien, un dessinateur franco-portugais et deux jeunes japonais, Essex County du canadien Jeff Lemire nous raconte l’histoire d’une communauté rurale, une œuvre chorale portrait d’un petit monde.

Une synthèse rédigée (et traduite) avec brio par la reine de la chorale alias Melle Mo’.

Bon dimanche avec KBD !

 

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Chronique | Deux Généraux (Scott Chantler)

Comme promis, voici la première chronique consacrée aux éditions La Pastèque. Nous commençons avec Deux généraux, un album sorti le 22 août dernier. Un récit biographique de Scott Chantler, un auteur canadien à découvrir d’urgence (encore un !)

Hommage aux soldats

Dans deux généraux, Scott Chantler raconte l’histoire de Réginald Law Chantler. Oui vous avez bien lu, Chantler, comme l’auteur. Il s’agit en fait de son grand-père, officier vétéran de la seconde guerre mondiale. A l’image d’un album comme la Guerre d’Alan, l’auteur raconte le débarquement, la bataille de Normandie, la prise de Buron puis de Caen, bref, la grande histoire, à travers les yeux d’un de ses protagonistes. Mais pas seulement, car Deux Généraux est aussi une belle histoire d’amitié entre Law et John Hartwell Chrysler dit « Jack », deux officiers servant dans la même division :  la HLI (Highland Light Infantry of Canada). Les deux hommes sont très différents : l’un est calme, réfléchi, amoureux et pondéré, d’un flegme très britannique pour un canadien ; l’autre est en revanche plus impétueux et séducteur. Et pourtant, l’amitié est là, forte et belle, nécessaire aussi car… la guerre arrive.

Et pourtant, Deux généraux n’est pas vraiment un récit de guerre au sens classique du terme. Bien entendu, la seconde guerre mondiale joue un rôle prépondérant dans cette histoire et se serait faire injure à ces soldats de la passer au second plan. Pourtant, elle se situe plus comme un révélateur des âmes de ces hommes. Je ne parle pas que de Law et Jack mais bien de l’ensemble de ces militaires canadiens. Le lecteur voit leur préparation, leurs angoisses avant le jour J, mais aussi des moments plus légers. On y découvre l’insouciance de l’avant-guerre et parfois, une certaine dérision. Si Deux généraux parlent des soldats, il évite l’écueil du guerrier. En ne faisant de ces personnages que des hommes ordinaires, il rend leurs actes, leur vie et leur mort d’autant plus admirables.

Un récit intelligent et sobre

deux_generaux_scott_chantlerCette histoire commence par une image assez forte. L’un des deux « géneraux », de dos, fumant une cigarette, est seul au milieu du champ de bataille. C’est terminé, la victoire est acquise. Mais à quel prix ? Un coup d’œil à cette couleur rouge, qui n’est utilisé que pour les batailles, et aucun doute. Le combat a été sanglant. Où sommes-nous ? Qui est-il ? Flashback. Naissance de Réginald et le récit d’une vie commence : jeunesse, adolecence, enrôlement, mariage, amitié… Deux généraux est construit comme un récit qui porte inexorablement vers cette première planche pourpre. Qu’est-ce qui pousse un homme normal à la guerre. Comme peut-il la vivre ? Des questions qui alimentent le récit. Une façon intelligente de donner envie au lecteur d’aller au bout de l’histoire.

Sans cette pirouette scénaristique, Deux généraux aurait pu se révéler comme un simple récit descriptif… chose que certains critiques ont reproché à tort à La Guerre d’Alan. Oui, mais cet effet est bien présent et tout change. Scott Chantler se pose alors en auteur-narrateur, sa voix explique les événements, contextualise si besoin, aime à jouer parfois sur un côté décalé. Je pense par exemple à la comparaison des situations entre Canada et Allemagne durant la crise économique des années 30. Bref, il montre ses recherches et la maîtrisent de son sujet (son histoire est basée sur les carnets de son grand-père et ceux de la HLI). Résultat, cela apporte encore de la profondeur à l’ensemble. On ne s’ennuie pas, on est touché jusqu’au bout, jusqu’à la dernière planche.

Cette écriture et cette structure pouvant s’avérer complexes, il fait le choix d’un graphisme sobre dans son trait et dans la constitution de ses planches basées sur un gaufrier 3×3 cases. Toutefois, il n’hésite pas à placer de grandes cases pleines pages renforçant l’impact de ces dernières. Petit bémol sur les personnages qui ont des faux-airs de Francis Blake et qui du coup, se ressemble un peu trop parfois. Globalement, on retrouve l’esprit des auteurs de romans graphiques canadiens – je pense à Seth surtout – avec un style qui mélange le figuratif dans les personnages et la grande précision dans des éléments de décors. Il suffit de voir cette abbaye anglaise pour en être persuadée. J’ai déjà parlé de la couleur mais l’utilisation du rouge dans les moments de tension et une idée simple mais qui produit un effet très efficace.

Pour conclure, Deux Généraux est un bel hommage. D’un petit-fils à son grand-père, d’un homme du XXIe siècle à ceux du XXe. On ne peut qu’admirer la qualité de cet album. Bien pensé, bien construit, bien raconté. Le côté descriptif est vite gommé par un effet scénaristique simple. La qualité graphique et l’écriture font le reste. Il s’agit ici d’une belle histoire d’amitié, une belle histoire d’homme. Encore une fois, et après Les Derniers Corsaires, les éditions La Pastèque nous offre un bien bel ouvrage. Recommandé par IDDBD évidemment !

A lire : la chronique de BDGest’
A voir : la fiche album sur le site de La Pastèque

Deux Généraux (one-shot)
Dessins et scénario : Scott Chantler
Editions : La Pastèque, 2012

Public : adulte, amateur de récit historique
Pour les bibliothécaires : en plus d’être un témoignage fort, c’est aussi un très bon livre. Une porte ouverte pour le public traditionnel de la BD vers le roman graphique canadien.