Archives par mot-clé : Casterman

Wet moon T1 (Atsushi Kaneko)

Dans le Japon des années 60, le jeune inspecteur Sata revient d'une longue période d'absence. Qu'est-il arrivé ? Il ne le sait plus très bien. Il se rappelle de cette femme, accusé du meurtre d'un ingénieur fabriquant des modules pour un étrange programme spatial. Mais avec ce bout de métal dans son cerveau, il n'est plus sûr de rien. Une enquête entre hallucination et réalité. Continuer la lecture de Wet moon T1 (Atsushi Kaneko)

Humeur | Tintin au Congo (Hergé)

Difficile de faire une véritable chronique sur un album polémique comme Tintin au Congo. Il n’en reste pas moins une brique de l’œuvre monumentale d’Hergé, référence absolue quand on évoque la BD franco-belge. Mais d’un point de vue moral, peut-on admirer un album comme celui-ci ? Voici un avis parmi tant d'autre... le mien... En se penchant sur l’Afrique en BD, l’équipe de KBD a immédiatement discuté de l’intérêt de chroniquer Tintin au Congo. Je faisais partie de ceux qui défendaient cet album non seulement pour sa place intéressante dans cette thématique mais aussi pour son côté document d’histoire. Car si son point de vue et l’idéologie de Tintin au Congo est clairement discutable, l’album est un témoignage direct d’une pensée d’un autre temps. Une preuve une fois de plus que la bande dessinée est un média bien plus révélateur qu’il n’y paraît. Je ne suis ni Tintinophile, ni assez calé dans l’histoire de Tintin et de son créateur pour vous faire une analyse efficace de la place de Tintin au Congo dans l’œuvre générale d’ Hergé . D’Hergé, je connais un certain nombre de fait, en particulier ceux qui l’ont rapproché des mouvements conservateurs d’avant-guerre et de la collaboration quelques années plus tard… Périodes qui sont passés sous silence à la fin de la guerre (cf ma chronique sur le très bon livre "Traits résistants"). Je vous invite à lire les nombreuses biographies (celles de Benoit Peeters notamment). Après la guerre, Hergé avait tout de même conscience du caractère assurément colonialiste voire raciste de sa première version de Tintin au Congo et a tenté de rétablir l’équilibre en retouchant sa première version. L’édition couleur que nous avons tous en tête est bien entendue le résultat de cette profonde mutation. Cependant, celle-ci reste profondément révélatrice de ce paternalisme spécifique au colonialisme belge. Dans Tintin au Congo, notre héros et son chien apparaissent comme de véritables messies attendus avec fébrilité par une population noire. Déclenchant une émeute à son arrivée, Tintin traverse l’Afrique noire avec un regard plein de compassion pour ces « gentils noirs »… Un Tintin qui, des années plus tard, est tourné en dérision par Joann Sfar dans une drolatique scène du 5e volume du Chat du Rabbin (Jérusalem d’Afrique). On a envie de dire 1 partout balle au centre. Avec notre point de vue d’hommes et femmes du 21e siècle, cette vision nous apparaît comme indécente. Et je comprends la réaction forte des associations antiracistes. Pourtant, comme certains le demande, doit-on interdire la publication d’un livre comme Tintin au Congo ? Serais-je prêt, si on me le demandait, à retirer cette bande dessinée de mes bacs de médiathèque ? Clairement non. Tout comme je ne retire pas les œuvres érotiques qui ne mettent pas toujours en valeur la femme, tout comme je ne retire pas les œuvres violentes, tout comme je ne retire pas les œuvres irrespectueuses des religions... Il ne s’agit pas pour moi de défendre la fameuse « liberté d’expression ». Je ne soutiens absolument pas les idéologies de ces œuvres. Il me semble en effet bien plus intelligent et constructif de privilégier la médiation, la discussion autour d’une œuvre et son public que de se morfondre dans un obscurantisme qui est le terreau de toutes les formes de discrimination. Et j’irai même plus loin en soutenant l’idée de faire étudier Tintin au Congo à l’école comme support d’étude de la colonisation. Montrer cette œuvre, mettre en lumière son idéologie et en quoi elle est révélatrice d’un moment passé de l’histoire, expliquez sa relation avec notre monde contemporain. Voici façon plus efficace de combattre le côté nauséabond de cette œuvre. Entre nous, Tintin au Congo fait partie des œuvres qui ont marqué mes lectures de jeunesse. Toutefois, je ne le conseillerai pas (plus) à un enfant, incapable de comprendre les tenants et les aboutissants de cet album. Pourtant, je me souviens toujours de cette dernière grande planche. Ce village, presque un village d’enfants avec ces personnages fascinant évoquant le souvenir d’un héros que je ne trouvais pas vraiment intéressant. Je suis beaucoup resté sur cette planche. Elle appelait quelque chose d’étrange chez moi. Une vision particulière de l’aventure. Car, même avec les défauts de cette œuvre de jeunesse, on retrouve déjà ce qui fait l’intérêt de cette série majuscule de l’histoire de la bande dessinée : l’appel de l’aventure par cette propension à proposer des personnages secondaires haut en couleur. Car, à bien y réfléchir, la multiplication des clichés est un peu le moteur de Tintin. Hergé a toujours joué sur ces images d’Epinal. Il suffit de contempler les visages dans les fameux tableaux des 2e et 3e de couvertures pour s’en rendre compte : Sud-Américains, arabes, chinois, japonais, écossais, portugais… Tant au niveau du scénario que du graphisme, les populations sont toutes figées dans des aprioris. Certes, la technique d’Hergé s’est amélioré au cours des aventures de Tintin pour faire passer l’ensemble avec beaucoup moins de naïveté déconcertante mais… Alors oui, cette œuvre mérite d’être chahutée. L’idéologie transparaissant dans cet album est plus que discutables. Les noirs sont profondément maltraités et il serait honteux de ne pas le souligner. Du côté artistique, si le rythme et la cohérence de l’ensemble ne sont pas encore de la qualité des albums suivants  – le côté feuilletonesque est encore très présent – le graphisme est déjà là. Résultat, l’œuvre d’Hergé avec ses défauts et ses qualités a aussi donné le frisson de l’aventure au petit lecteur naïf que j’étais. Malheureusement, le temps passe et le petit lecteur a grandi... A lire : le très bon article du blog de Mondomix sur le sujet

Chronique | Le silence de nos amis (Powell, Long & Demonakos)

En 1966, Jack quitte San Antonio pour Houston avec sa famille pour devenir reporter cameraman pour une télévision locale. C’est ainsi qu’il rencontre Larry, jeune professeur et créateur de The Voice of Hope (La voix de l’espoir). Jack est blanc, Larry est noir… Dans cet état du Sud, cette frontière paraît infranchissable… Basé sur les souvenirs d’enfance de Mark Long, Le Silence de nos amis est un témoignage rare sur les luttes contre la ségrégation raciale dans les États-Unis des années 60. Rare car écrit du point de vue d’un homme blanc, témoin privilégié en tant que journaliste d’une époque violente et torturée. Pour le dessin, Mark Long et Jim Demonakos, co-scénariste, ont eu la bonne idée de faire appel à Nate Powell, l’auteur du magnifique et controversé (cf la synthèse KBD) Swallow me whole. En effet, ce dernier possède un trait réaliste capable de rendre un aspect documentaire à ce récit inspiré de faits réels. Cependant, Nate Powell n’est pas le genre de dessinateur à se contenter d’une simple illustration. Cet album porte les qualités que l’on trouvait déjà dans son album précédent. D’un même élan, cet auteur déjà récompensé par un Eisner Award peut nous offrir en quelques pages des moments de violences ou des instants simples de vie de famille en adaptant sa composition. Il alterne le rythme, s’inspire de Will Eisner en explosant les cases, dessine au simple crayon de papier au milieu d’un page encrée. Et surtout, il est capable de créerde splendides pages pleines plus expressives que de longs discours. Évidemment, le choix du noir et blanc pour raconter cette histoire parait logique. Là encore, il utilise son dessin comme un élément narratif. En alternant fonds noir et blanc pour ses pages, il donne une espèce d’équilibre entre ces deux contrastes. On peut croire au hasard... Côté scénario, Mark Long et Jim Demonakos sont restés d’une grande sobriété. Montrant sans équivoque les doutes envahissant Jack et la difficulté à aller contre l’ordre établi. Dans ces années-là, inviter un noir chez soi est impensable... Pourtant, Jack le fait. Ainsi, ce personnage devient une sorte de héros du quotidien. A travers le portrait d’un homme, de sa famille, de son entourage social et professionnel, les deux scénaristes montrent la grande histoire de la lutte raciale. Un vrai documentaire romancé. Et c’est un peu le défaut de cette histoire qui souffre pour moi d’un manque de côté épique et surtout d’un comparaison peu flatteuse avec l’un des plus beaux romans graphiques écrit sur le sujet des luttes pour la tolérance : Un monde de différence d’Howard Cruse (notre très ancienne "chronique" ici). Contrairement à ce pur chef d’œuvre, Le Silence de nos amis reste avant tout un récit autobiographique. Les personnages sont peu nombreux et souvent enfermés dans un rôle. Évidemment, ils mettent en avant le caractère exceptionnel de Jack. Mais nous restons beaucoup dans la description qui – même si elle est très précise – rend difficile l’identification au personnage. Les tentatives d’humanisation, en particulier avec le personnage de Julie, la petite sœur aveugle, tombent un peu à plat. On ne fait pas forcément le lien entre le récit principal et ces éléments. Pour ce type de récit historico-social c’est tout de même gênant et surtout frustrant. Finalement, le lecteur observe ce monde d’un peu loin : il voit les blancs bourreaux et les noirs victimes, se dit aussi que ça manque parfois un peu de nuance de gris, celles vues dans ce si beau dessin. Mais après tout, il est difficile pour moi de juger, français blanc du 21e siècle. J’aurais toutefois aimé entrer dans la tête de Jack. Au bout du compte, cette lecture, contrairement à Un monde de différence qui restera longtemps dans ma mémoire, ne m’a pas marqué. J’ai même dû relire quelques passages afin de rédiger cette chronique. Je le répète, mais c'est assez frustrant car c'est un sujet véritablement passionnant. Mais finalement, il ne nous apporte pas grand chose de plus. Le Silence de nos amis, titre tiré d’une très belle phrase de Martin Luther King, est une œuvre qui aurait pu, qui aurait dû, être une œuvre coup de poing. Finalement, son aspect descriptif laisse le lecteur loin des préoccupations de ses personnages. Heureusement, le dessin de Nate Powell est encore une réussite. Avec un sujet aussi porteur que la lutte contre la ségrégation raciale, il était important de réaliser une œuvre pleine. Dommage. A lire : les chroniques de BD Gest', de Sceneario, du blog Les Salauds et les lâches et celui, plus mitigé (ouf ! je ne suis pas le seul) de Cachou
Le silence de nos amis (one-shot) Scénario : Jim Demonakos & Mark Long Dessins : Nate Powell Edtions : Casterman, 2012 Collection : Écritures Public : Adulte Pour les bibliothécaires : Sur le même sujet, je préfère de loin Un monde de différence. Mais peu apporter sa pierre à un fonds.
 

Dimanche KBD | KBD fête ses 2 ans avec Habibi !

Décidément, en ce moment c'est la période des anniversaires, après les 6 ans d'IDDBD, voici les 2 ans de KBD ! Pour fêter dignement cet événement, nous vous avons proposé un petit concours. Présentation :
Voilà déjà deux ans que KBD parcoure les sentiers de la BD à vos côtés, en vous proposant des synthèses à plusieurs mains sur des albums divers et variés. Le fonctionnement et l'équipe ont un peu changé au cours de ces deux années, mais notre envie de vous faire (re)découvrir des albums forts et marquants est quant à elle restée intacte. Comme nous soufflons notre seconde bougie, on a eu envie de faire les choses en grand en organisant un petit concours pour vous faire gagner l'album Habibi de Craig Thompson. Pour participer, rien de plus simple, envoyez-nous vos réponses à l'aide du formulaire de contact (que vous trouverez dans la colonne latérale). Vous pouvez rendre vos copies jusqu'au 24 février inclus. Le gagnant sera tiré au sort le 27 février parmi les participants qui nous auront fourni les bonnes réponses.
Alors prenez vos petites mains, votre souris et votre clavier et répondez aux questions concoctées par le machiavélique Lunch (et sa complice l'infâme Mo') sur cette page. Et sinon, découvrez la synthèse d'Habibi rédigée par Yvan et la chronique d'IDDBD.    

Chronique | Habibi (C.Thompson)

Dans un pays du moyen-orient, entre modernité et tradition, la vie de Dodola et Zam est étroitement liée. L’un est un petit garçon orphelin, l’autre est une enfant qui fût vendue à son futur mari. Heureusement, ce dernier, scribe, lui a appris la lecture et de nombreuses histoires. Car la sagesse des anciens peut éclairer le présent.

Le retour du fils prodigue

J’avais quitté Craig Thompson en refermant Blankets avec un plaisir certain. Il y racontait une histoire d’amour, le choc culturel entre la croyance forte de ses parents et ses doutes de jeune homme en construction. A travers la rencontre de deux adolescents, il parlait de la découverte de l’autre. Déjà. En effet, Habibi, sous son air de conte des milles et une nuit évoque lui aussi le rapport à l’autre, au destin, à la croyance. Mais voilà, des années sont passées depuis cet album qui avait connu un très grand succès dans nos contrées et les différences se font notables à la lecture de ce nouvel opus. Le dessin déjà a beaucoup évolué. En 2003, Craig Thompson arrivait avec un trait véritablement inspirée par le graphisme de la BD indépendante européenne, en particulier celui de David B. dans l’Ascension du Haut Mal. De grandes planches en noir et blanc, sortes de grands patchwork foisonnant, faisaient échos aux travaux du dessinateur du Cheval Blême. Dans Habibi, cette approche reste encore présente mais on y découvre aussi un style plus personnel. Une synthèse entre la BD américaine, européenne, et l’influence, volontaire vu le sujet, de l’art arabe, notamment de la calligraphie. Même si Habibi ne s’inscrit cependant pas dans une réalité géographique et historique, l’espace culturel est celui du monde arabe avec ses beautés et ses cruautés. Des décors superbes, des beautés érotiques qui sont merveilleusement rendus par le dessin tout en courbe renvoient à un personnage de Dodola magnifique. A la fois fière et fragile, elle est la lumière dans un monde muré dans l’obscurité, une espèce de prophétesse subissant les violences pour le salut de son âme sœur. On lui prend son corps pour de la nourriture, elle donne ses histoires pour nourrir les âmes.

Universalisme ?

Et là, il faut reconnaître le merveilleux travail d’érudition de Craig Thompson. Même si parfois, la multiplication de références essentiellement religieuses et le côté didactique de certains passages me gênent et m’agacent, il sait parfaitement en tirer parti. On pourrait penser que ces suites de paraboles sont un frein à la compréhension du récit. Il n’en est rien. Au contraire, elles apportent un angle nouveau et enrichissent un peu plus l’histoire (ainsi que le nombre de page de l’album : 672 planches !). Là encore, l’image du prophète accompagnant ses disciples vient à l’esprit. Habibi est une œuvre foisonnante, parfois même un peu trop tant elle est riche, abordant essentiellement le thème de l’humanité à partir de ses croyances, de ses espoirs et de ses folies (cf le personnage du pêcheur). Cependant, il évite l’écueil de l’ethnocentrisme par une approche œcuménique et non partisane. Les trois grandes religions monothéistes sont représentées et on constate avec joie qu’elles ont beaucoup en commun. Riche par un graphisme inspiré par des multiples influences, riche par son histoire nourrie de croyances populaires et sacrées, Habibi est une œuvre se voulant universelle. Cependant, je ne suis pas certain qu’elle y parvienne au même titre que Blankets. Autobiographique, cet album touchait par sa simplicité. D’ailleurs, il a marqué beaucoup de lecteurs. Cette histoire d’amour, d’adolescence, de vie, résonnait en chacun. Au contraire, Habibi est une œuvre d’érudit. Elle manipule de nombreux concepts narratifs et graphiques qui peuvent laisser le lecteur habituel dubitatif. Autant il était facile de se laisser porter par Blankets, autant Habibi nécessite une vigilance constante de part son graphisme foisonnant et ses digressions multiples. Même s’il n’est pas nécessaire de connaître par cœur les différents livres des religions monothéistes pour le comprendre, l’universalité contée ici, ne l’est pas véritablement car il n’est pas à la portée de chacun. C’est pourquoi Habibi ne m’a pas marqué autant que Portugal ou Polina. Habibi est un livre à découvrir par son message de tolérance et d’amour. Il s’agit d’une œuvre « cathédrale » manipulant beaucoup de concept tout au long de ses 672 pages. Malheureusement, cette érudition est parfois un peu trop prononcée et l’universalité prôné n’y trouve pas toujours sa place. Cela reste toutefois un album d’une très grande qualité. kbdA découvrir : le site officiel du livre (en anglais) A lire : la chronique de Lunch, celle de Mo' et d'Oliv' A voir : l'interview de Mediapart A noter : ce livre fait l'objet de la lecture mensuelle de février pour KBD
  Habibi (one-shot) Dessins et scénario : Craig Thompson Editions : Casterman, 2011 (24,95€) Collection : Ecritures Public : Adultes, ados bons lecteurs, érudits qui aiment la BD Pour les bibliothécaires : un favori de la sélection d'Angoulême 2012, rien à dire, juste à acheter (malgré le prix !)  

Chronique | Blue (Kiriko Nananan)

Kayako, lycéenne japonaise, aime contempler la mer après les cours. C’est un moment de solitude qui lui permet de s’évader. Un jour, Masami l’accompagne et partage cet instant. C’est ainsi que naît entre les deux jeunes filles une amitié étroite qui se transforme peu à peu en amour… et en difficulté. Quand avec l’équipe de KBD, nous avons décidé de consacrer un mois entier au manga d’auteur, le nom de Kiriko Nananan est apparu immédiatement comme une évidence. Les discussions ont vite tourné court.  Sous cet étrange pseudonyme se cache en effet l’une des auteures les plus intéressantes et douées de sa génération. La présence de Blue en 2004 dans la sélection d’Angoulême n’est en aucun cas un hasard. Pour ma part, je pensais l’avoir déjà chroniqué ici, c’est une erreur que je rattrape aujourd’hui avec le plaisir d’un fin gourmet car depuis ma lecture (à sa sortie) c'est un album que je n'ai jamais perdu de vue.

Traits et contrastes

Évoquer Blue et son auteur, c’est parler d’un trait singulier, qui, à l’époque, met une grosse claque aux idées reçues sur le manga. Je me souviens des critiques en 2004 concernant la BD japonaise : remplissages et copies de Tezuka. Alors est sorti Blue, avec un simple trait noir sur une feuille blanche. Une simple ligne décrivant dans le même élan les émotions et les visages, les lieux et les absences. Un simple trait et un univers qui s’ouvre, tout en plan rapproché où la différence se fait par d’infimes détails obligeant le lecteur à s’arrêter pour contempler, à lire l’image et à accepter ce vide qui est aussi parlant que le délicat contour d'un visage. Le graphisme de Kiriko Nananan est tout en contraste, jouant sur les oppositions pour donner une véritable unité. C'est un sous-texte graphique bien plus parlant que mille discours, un anti-ligne claire de la BD européeene. Ici, le détail est oublié, enlevé de l’espace et seul sont conservés les éléments importants : le corps, les attitudes et les visages. A l’aide de ce graphisme, Kiriko Nananan se concentre exclusivement sur son propos.

Fragments universels

Kiriko Nananan aime décrire la jeunesse japonaise dans ses travers et ses petits penchants, c'est le leitmotiv de ses œuvres (Everyday, Strawberry Shortcakes). Mais les albums suivants sont loin d'atteindre le niveau de Blue. De mon point de vue, cet album atteint la qualité narratives des grandes œuvres littéraires en étant capable de rendre une minuscule histoire universelle, d'appeler les sentiments enfouies en chacun par l'intermédiaire de personnages qui nous semblent étrangers. En effet, si l'on fait le parallèle avec le Bleu est une couleur chaude, le fabuleux album de Julie Maroh, il n’y a pas de militantisme dans l’œuvre de Kiriko Nananan mais une volonté de présenter la jeunesse japonaise sous un autre regard. Ici la « différence » est poussée jusque dans le propos et par bien des aspects, Kiriko Nananan montre tout comme son homologue européenne  la simplicité et la beauté du sentiment amoureux. Qu’il soit homosexuel ne change presque rien à l’affaire. L’équilibre et le déroulement du récit sont parfaitement maîtrisés. On ne peut pas parler de rythme, juste d'une continuité qui fait entrer peu à peu dans la profondeur des personnages. Cette impression est renforcée par des cadrages de plus en plus resserrés sur les visages et une silence de plus en plus sourds. L’histoire se déroule alors dans un naturel désarmant, nous amenant vers une conclusion  à la fois simple, digne et touchante.

Un manga littéraire

Attention cependant, Blue n’est pas un shojo/yuri fleur bleue (sans jeux de mots). C’est une œuvre littéraire et cette grande qualité a ses exigences. Pénétrer dans l’univers de Kiriko Nananan vous demandera une concentration dans la lecture. En effet, si le dessin n’est que traits, contrastes et détails subtils, il n’aide pas forcément dans l’identification des personnages. Surtout quand ceux-ci changent de noms au cours du récit. En fait, ils n'en changent pas, on passe d'un niveau de langage à un autre. Savez-vous que les jeunes japonais s’appellent par leurs noms de famille dans la vie courante et qu’ils n’adoptent le prénom qu’en cas d’amitié forte ou d’intimité ? Non, et bien retenez-le ça pourra vous servir ! Mais plus que tout, l'essence profonde du récit ne vous sera pas donné. Il est possible de se laisser porter par la finesse de la poésie mais la subtilité du propos nécessite une interprétation constante, signe à mon goût d'une œuvre majeure respectant son lecteur mais qui pourrait en laisser quelques uns à la porte Blue n’est pas une œuvre tout à fait comme les autres. Tout en subtilité, le travail de Kiriko Nananan se situe  dans la continuité d’auteurs comme Kyoko Okazaki ou  Kazuo Kamimura. Ce manga fait partie des plus belles oeuvres que j'ai eu l'occasion de lire, simplement majeure.
scénario et dessins : Kiriko Nananan Édition : Casterman (2004 pour la 1ere édition) Collection : Sakka (1ere édition) / Écritures (2e édition) Édition originale : Magazine House (1996) Public : Adolescents-Adultes Pour les bibliothécaires : Indispensable. Devrait déjà être considéré comme un classique
PS : Rien à voir, mais spéciale dédicace à la nouvelle petite membre de l'équipe KBD. Elle signera sa première synthèse à l'horizon 2030 !

Chronique | Magasin général – Tome 6 « Ernest Latulippe »

Scénario de Régis Loisel et Jean-Louis Tripp Dessin de Régis Loisel et Jean-Louis Tripp Editions Casterman Série en cours (6 publiés à ce jour) Public : ado-adultes Si vous lisez les précédentes chroniques d'IDDBD au sujet de la série Magasin Général, vous constaterez que j'hésite toujours entre la pure idolâtrie décérébrée de l'œuvre de Loisel et Tripp et les tentatives maladroites d'explications de son caractère majestueux. Quoi qu'il en soit, vous ne pouvez ignorer que Magasin Général est une oeuvre majeure du 9ème art, comme il en existe dans les huit précédents, un chef d'œuvre tant la série réunit de qualités narratives et visuelles. Bien entendu, vous vous doutez que ce 6ème tome s'inscrit parfaitement dans cette oeuvre. Alors qu'ajouter après cela ? Pas grand chose : comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire (on commencerait à radoter ??), ceux qui connaissent Magasin Général se sont déjà précipités pour s'emparer du dernier opus, et les autres (les chanceux qui vont avaler six tomes d'un coup) sont en train de mettre la veste pour courir voir leur bibliothécaire (;)) ou leur libraire préféré et lui demander vertement pourquoi il ne leur a pas encore conseillé cette superbe série... Tabarnak ! Mais pour ces derniers, voici un rapide pitch (tiré du site des éditions Casterman) pour qu'ils sachent au moins de quoi il s'agit (avant d'aller tancer...). L’histoire de Magasin général se déroule dans un village du Québec rural à partir du début des années 20. Elle gravite autour d’un personnage féminin, Marie, veuve avant l’heure et héritière du principal commerce local (le « Magasin général » qui donne son titre au récit), que l’irruption d’un étranger dans la petite communauté va progressivement réconcilier avec le bonheur ; bonheur d’aimer, bonheur d’être aimé(e), mais pas exactement de la manière que l’on pourrait imaginer…
Loisel et Tripp ont concocté ensemble, avec une gourmandise très communicative, une chronique énergétique et très humaine, peuplée de personnages intenses et savoureux. Leur attachement partagé pour le Québec -ils y résident l’un et l’autre - a servi de moteur à cette histoire truculente, qui ne ressemble à rien de ce que l’un ou l’autre a publié auparavant. Fondée sur la complémentarité de leurs savoir-faire, leur collaboration porte autant sur le texte que sur le dessin et se nourrit du meilleur de leurs talents respectifs.

Chronique : Swallow me whole

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scénario et dessins de Nate Powell Editions Casterman, collection Ecritures (2009) Public : Adulte, amateur de roman graphique américain Pour les bibliothécaires : Incontournable ! Eisner Award du Meilleur Roman Graphique 2009

Le magicien et le crapaud

Dans une ville moyenne des Etats-Unis, Ruth et Perry sont deux faux-jumeaux pré-ados en apparence bien ordinaire. Ils se rendent chaque jour dans un collège très marqué par une religion radicale, ont leurs relations et leurs habitudes. Cependant, chacun cultive un jardin secret un peu particulier : Perry voit et entend un petit sorcier qui lui demande de dessiner ses prophéties, Ruth entrepose des bocaux remplis d’insectes morts avec lesquels elle communique. Touts les deux veillent sur le secret de l’autre. Mais le temps passant ce qui apparaît comme une lubie d’enfants pourrait bien avoir des répercussions inquiétantes…swallow_me_whole_Nate_Powell_1 Dense et riche dans son propos, à la fois réaliste et onirique dans son graphisme, Swallow me whole fait partie de ses albums dont il est nécessaire de digérer le contenu après l’avoir lu afin de se poser les bonnes questions. Dans un premier temps, on serait facilement tenté de le comparer au très réussi Blankets de Craig Thompson : même période de la vie, même situation sociale et culturelle de l’environnement, même attrait pour un graphisme proche de l’école européenne. Cependant, il convient de s’arrêter là car Nate Powell aborde l’adolescence dans sa partie la plus obscure là ou Craig Thompson y voyait de la lumière. swallow_me_whole_Nate_Powell_2Cette histoire est composée de petites touches du quotidien s’enchaînant à une vitesse vertigineuse. Autour des deux protagonistes principaux, que nous suivrons de 12 à 16/17 ans environ, gravitent toute la population habituelle : des parents aux réactions tardives, une grand-mère qui perd la tête, des professeurs à la merci des croyances locales (en particulier la prof de biologie qui se doit d’éviter les théories évolutionnistes), des amis exclus de la bulle du frère et de la sœur, des médecins… Chacun apporte sa pierre à l’édifice du récit, sa part de vérité dans le développement des deux personnages et de responsabilité dans les événements qui suivront. Malgré tout cet entourage, c’est l’absence d’écoute qui prévaut. La mère de Ruth et Perry devenant sourde au fur et à mesure de l’histoire en est une métaphore particulièrement bien réussie. Graphiquement, c’est une réussite véritablement exceptionnelle ! Nate Powell alterne entre un dessin au trait simple et des moments de pures folies en adéquation avec son récit. Le mal-être transparaît dans des traits parfois durs et rares sont les moments d’apaisements. Seuls les délires des personnages peuvent amener à une (relative) sérénité. Cette violence sous-jacente est absolument bouleversante et entraîne le lecteur au fond des choses…swallow_me_whole_Nate_Powell_3 Dans cette vision radicale de l’adolescence, et au travers elle d’une certaine Amérique, Nate Powell dresse un portrait de la folie. Pour tenter de répondre à l’énigme Ruth et Perry, il explore de multiples voies, sans qu’aucunes ne soient véritablement une réponse, sans qu’aucunes ne soient totalement absurdes. Complexe et d’une incroyable richesse, Swallow me whole,  peut sans doute être considéré comme une œuvre incontournable du roman graphique américain... à condition d'y pénétrer et de résister à sa charge émotionnelle. A lire : la critique positive de Melville sur sceneario.com A lire : la critique négative de David Taugis sur ActuaBD A découvrir (pour mettre tout le monde d'accord) : les premières pages sur BDGest' A noter : cette chronique s'inscrit dans le challenge BD de Mr Zombi auquel IDDBD participe !

Silence

(scénario et dessins de Didier Comés, Casterman) Hugo Pratt, José Munoz, Chabouté et au milieu Didier Comés. Les deux premiers sont des pères artistiques, l’autre est le fils spirituel, héritier direct d’une certaine forme de BD, de l’esprit des conteurs d’histoires. Ceux qui, à la veillé, faisaient frissonner enfants et adultes avec leurs histoires fantastiques de sorcières et de petites ou grandes lâchetés. En 1979, dans la fameuse revue (A suivre), Comés entre dans la cour des grands auteurs avec un idiot du village au nom poétique et révélateur de Silence. A Beausonge, obscur patelin des Ardennes belges, ce gentil benêt est le garçon de ferme d’Abel Mauvy, un odieux personnage à la mine grasse et aux accents vulgaires. Traité au rang d’animal ou d’outil par la plupart des habitants, Silence n’éprouve pourtant aucun ressentiment. Mais un jour, alors qu’il a été prêté par son maître à un autre paysan, sa curiosité le pousse à pénétrer dans une grange interdite où il va faire la connaissance de La Sorcière, une étrange et pénétrante femme qui lui révèle alors une secret enfoui depuis plus de 20 ans… un secret qui va l’amener à découvrir le chemin de la haine. Considérer Silence comme LE chef d’œuvre de Comès apparaît presque comme une évidence. En effet, cet album pose déjà les bases du travail qu’il réalisera pour Casterman tout au long des années 80/90. Un trait obscur mélangeant réalisme et caricature, un jeu précis de lumière avec les noirs et les blancs (on évitera pour profiter pleinement de l’œuvre les éditions colorisés, merci !) et surtout le sens du récit. Il construit l’intrigue, fait rebondir l’histoire tout en lui donnant une direction que l’on devine tragique et inéluctable. Après tout, Silence est une histoire de vengeance et d'injustice. Mais, et c’est sans doute l’une des premières fois en BD, ces histoires de vengeance, trahisons et autres coups tordus ne se passent pas dans les ors d’un palais mais au plus profond de la campagne. Dans cet îlot perdu au milieu du monde, le petit royaume crasseux de Beausonge est peuplé de lâches, de crédules, de manipulables, de traîtres, de profiteurs. Bercés entre les croyances chrétiennes et païennes, ces gens semblent bien vivre dans un univers à part où la consanguinité à fait son effet. Finalement, seuls les idiots ou les étrangers y font preuve d’humanité. Mais voilà, les étrangers dérangent et les idiots font peur… Alors le règne de la honte et de la terreur prend sa place… avec son lot de sorciers et de bêtise humaine. Didier Comès frappe fort, sa compromission, sans facilité. Il décrit, taille dans cette mauvaise herbe et laisse cette atmosphère pesante gagnée en puissance pour l’apogée finale. Lire Silence, c’est pénétrer dans ce monde, se laisser prendre et n’en sortir qu’avec une part de dégoût dans la bouche. Le genre humain est ce qu’il est… et il n’y a rien de bien glorieux. Silence a fêté ses 30 ans en 2009. Si le graphisme n’est sans doute plus aussi novateur qu’à l’époque, l’efficacité de la construction et du propos reste efficace. Évidemment, pour les habitués des mangas et du trait des années 2000, Comès peut surprendre et rebuter. Mais combien de bonnes lectures aurions-nous manquer si nous n'étions pas passer outre le graphisme (pour ma part au moins 20 et surtout V pour Vendetta...) ? Sans être moraliste (enfin ne le prenez pas comme ça hein !), lire Silence, c’est se forger une culture historique de la bande dessinée en mettant le doigt dans les œuvres des années 70/80, celle des Futuropolis, (A suivre), Metal-hurlant ou Fluide Glacial (de la grande époque). C’est découvrir la richesse artistique de cette période et de cette génération qui a ouvert la voie à des éditeurs et à des auteurs artistiquement ambitieux des années plus tard. Bref, lire Silence et Comès, c’est s’ouvrir des portes pour comprendre la BD d’aujourd’hui et plus que tout, c'est redécouvrir un trésor. Trésor qui a obtenu le prix du meilleur album à Angoulême en 1981. A lire : le dossier Retour sur Images consacrés à Silence chez BD Paradisio Attention : cette chronique s'inscrit dans le Challenge BD lancé par Mr ZOMBI et auquel participe IDDBD

Derrière toi !

Trouille (adaptation du roman de Marc Behm, dessins de Joe G.Pinelli, scénario de J-H Oppel, Casterman, Collection Rivages/Casterman/Noir)

Joe Egan est un type bizarre. Sympathique mais complètement affolé. Il passe sa vie à sauter dans des bus et des avions, perdre et gagner au poker, quitter les femmes qu’il aime. Bref, il se conduit comme un parfait cinglé ou comme quelqu’un qui aurait tout simplement la trouille. Bien sûr, il y a cette femme vêtue de noir qui le suit partout depuis des années. Mais qui, à part Joe Egan, va croire que la Mort existe et qu’elle s’habille en blonde ?


En 2008, Casterman lançait la collection Rivages / Casterman / Noir adaptant les romans de la maison d’édition Rivages (enfin de sa collection Noir). Polar ou romans, bien souvent américain (mais pas toujours), la collection Rivages noirs est depuis longtemps un signe de qualité chez les amateurs du genre. On pouvait légitimement se demander si Casterman ne cherchait pas à faire un coup en nous refilant des pseudo-adaptations. Alors ?

Personnellement, c’est la seconde que j’ai l’occasion de lire un titre de cette drôle de collection. Malheureusement, je n’ai pas lu les romans originaux alors je serais bien mauvais juge de la qualité de l’adaptation. Mais en ce qui concerne la BD, les deux lectures ont été positives… et même un peu plus.

Si la qualité de l’adaptation de Shutter Island de Denis Lehane par Christian De Metter n’est pas vraiment
une surprise, connaissant les univers de l’un et de l’autre on aurait été déçu par un ratage, je dois avouer que les noms figurant sur Trouille m’était tous inconnus. Et c’est ainsi que je suis entré dans cet album, ne connaissant ni  l’auteur du roman original, ni les adaptateurs.

Trouille est un album sans cases, les planches sont autant de tableaux aux bulles très rares mais où la voix d’un narrateur inconnu est discrète mais omniprésente. Trouille est un album où l’écriture est avant tout graphique, laissant le lecteur entrer mais pas ressortir… avant l’ultime fin de cette fuite immuable et illogique. Trouille est un album étrange, surprenant par sa forme et dérangeant par son fond, comme peuvent l’être les bons romans noirs. Bref, Trouille est une réussite, tout en symbolisme, abordant des thèmes puissants et universels. Que dire de plus sinon vous conseillez de le lire pour cette qualité d’écritureet, on le devine même sans avoir lu l’original, de l’adaptation. Bravo à Casterman pour cette collection, prouvant une fois de plus les énormes possibilités du média bandes dessinées… mais nous, on le savait déjà !

PS : si vous avez lu les deux, je serai curieux d'avoir votre avis sur l'adaptation. J'attends vos éventuels commentaires 🙂

A lire : l'interview des auteurs sur le site Casterman
A lire : les chroniques des albums de cette collection sur le site BD Blogs Sud Ouest