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Silence

(scénario et dessins de Didier Comés, Casterman) Hugo Pratt, José Munoz, Chabouté et au milieu Didier Comés. Les deux premiers sont des pères artistiques, l’autre est le fils spirituel, héritier direct d’une certaine forme de BD, de l’esprit des conteurs d’histoires. Ceux qui, à la veillé, faisaient frissonner enfants et adultes avec leurs histoires fantastiques de sorcières et de petites ou grandes lâchetés. En 1979, dans la fameuse revue (A suivre), Comés entre dans la cour des grands auteurs avec un idiot du village au nom poétique et révélateur de Silence. A Beausonge, obscur patelin des Ardennes belges, ce gentil benêt est le garçon de ferme d’Abel Mauvy, un odieux personnage à la mine grasse et aux accents vulgaires. Traité au rang d’animal ou d’outil par la plupart des habitants, Silence n’éprouve pourtant aucun ressentiment. Mais un jour, alors qu’il a été prêté par son maître à un autre paysan, sa curiosité le pousse à pénétrer dans une grange interdite où il va faire la connaissance de La Sorcière, une étrange et pénétrante femme qui lui révèle alors une secret enfoui depuis plus de 20 ans… un secret qui va l’amener à découvrir le chemin de la haine. Considérer Silence comme LE chef d’œuvre de Comès apparaît presque comme une évidence. En effet, cet album pose déjà les bases du travail qu’il réalisera pour Casterman tout au long des années 80/90. Un trait obscur mélangeant réalisme et caricature, un jeu précis de lumière avec les noirs et les blancs (on évitera pour profiter pleinement de l’œuvre les éditions colorisés, merci !) et surtout le sens du récit. Il construit l’intrigue, fait rebondir l’histoire tout en lui donnant une direction que l’on devine tragique et inéluctable. Après tout, Silence est une histoire de vengeance et d'injustice. Mais, et c’est sans doute l’une des premières fois en BD, ces histoires de vengeance, trahisons et autres coups tordus ne se passent pas dans les ors d’un palais mais au plus profond de la campagne. Dans cet îlot perdu au milieu du monde, le petit royaume crasseux de Beausonge est peuplé de lâches, de crédules, de manipulables, de traîtres, de profiteurs. Bercés entre les croyances chrétiennes et païennes, ces gens semblent bien vivre dans un univers à part où la consanguinité à fait son effet. Finalement, seuls les idiots ou les étrangers y font preuve d’humanité. Mais voilà, les étrangers dérangent et les idiots font peur… Alors le règne de la honte et de la terreur prend sa place… avec son lot de sorciers et de bêtise humaine. Didier Comès frappe fort, sa compromission, sans facilité. Il décrit, taille dans cette mauvaise herbe et laisse cette atmosphère pesante gagnée en puissance pour l’apogée finale. Lire Silence, c’est pénétrer dans ce monde, se laisser prendre et n’en sortir qu’avec une part de dégoût dans la bouche. Le genre humain est ce qu’il est… et il n’y a rien de bien glorieux. Silence a fêté ses 30 ans en 2009. Si le graphisme n’est sans doute plus aussi novateur qu’à l’époque, l’efficacité de la construction et du propos reste efficace. Évidemment, pour les habitués des mangas et du trait des années 2000, Comès peut surprendre et rebuter. Mais combien de bonnes lectures aurions-nous manquer si nous n'étions pas passer outre le graphisme (pour ma part au moins 20 et surtout V pour Vendetta...) ? Sans être moraliste (enfin ne le prenez pas comme ça hein !), lire Silence, c’est se forger une culture historique de la bande dessinée en mettant le doigt dans les œuvres des années 70/80, celle des Futuropolis, (A suivre), Metal-hurlant ou Fluide Glacial (de la grande époque). C’est découvrir la richesse artistique de cette période et de cette génération qui a ouvert la voie à des éditeurs et à des auteurs artistiquement ambitieux des années plus tard. Bref, lire Silence et Comès, c’est s’ouvrir des portes pour comprendre la BD d’aujourd’hui et plus que tout, c'est redécouvrir un trésor. Trésor qui a obtenu le prix du meilleur album à Angoulême en 1981. A lire : le dossier Retour sur Images consacrés à Silence chez BD Paradisio Attention : cette chronique s'inscrit dans le Challenge BD lancé par Mr ZOMBI et auquel participe IDDBD

Il était une fois Les révolutions

Le retour à la terre - Tome 5 : Les révolutions (scénario de Jean-Yves Ferri, dessin de Manu Larcenet, éditions Dargaud, 2008)

C'est l'hiver. Dehors, le temps paraît gelé et figé comme la végétation environnante. A l'intérieur, c'est un bon feu de cheminée, un fauteuil confortable et un tas de BD fraîchement sorties des étals qui m'attendent. Dans le tas, le cinquième tome de la série Le retour à la terre et sa belle couverture bleue sur laquelle Larssinet (le double "bédé" de Manu...), sa compagne Mariette, et sa fille Capucine volent, accrochés à un parapluie, sous le regard bienveillant de l'Hermite.

C'est cela Le retour à la terre, des scénettes et des tableaux pleins de poésie douce, décalée, parfois surréaliste, où l'on retrouve les personnages que l'on a découvert et aimé tout au long des quatre premiers tomes, de Monsieur Henri à la Mortemont. Sans oublier l'épicier et le maire, qui assurent dans Les révolutions, une bonne partie de l'animation aux Ravenelles, entre élections muncipales, connivences avec la grande distribution, magouilles et intimidation des électeurs... Et croyez-moi, lorsque vous habitez vous-même un petit village, la ressemblance avec des faits et des personnages existants est tellement troublante que l'on ne peut s'empêcher de faire des parallèles...

Mais c'est aussi cela qui nous touche dans Le retour à la terre : chacun de nous peut s'y retrouver, au détours d'une situation, d'une expression ou d'un détail dans ces histoires d'anciens urbains confrontés au monde parfois (souvent ?) déroutant. Et ça marche ! Quant aux situations les plus invraisemblables, elles ne nous rendent les personnages, petits ou grands, que plus attachants. Décidément, si ce cinquième tome ne révolutionne pas la série, il l'a poursuit admirablement.

Ah ! Dernier message pour M. Ferri : continuez à scénariser Le retour à la terre, mais... oubliez l'héroïc fantasy gothique noire ! 

Sous le Soleil de Satan…

Le curé (scénario et dialogues de Christian De Metter et Laurent Lacoste, dessin de Christian De Metter, collection Triskel, éditions Soleil, 2003)

Après la petite pause désaltérante d’hier, nous voici revenu sur la route des chefs d’eouvres du 9ème art avec Le curé, ce magnifique diptyque de Christian De Metter et Laurent Lacoste.

Lorsque vous feuillèterez l’un ou l’autre des deux tomes (intitulés La confession et Le jugement...), vous ne pourrez qu’admirer le dessin de Christian De Metter. L’utilisation par cet artiste magnifique de la technique de peinture directe transforme chaque case en véritable tableau, chaque tome en une suite d’oeuvres d’art d’une beauté à couper le souffle.

Quant au récit, il pourrait être l’adaptation en bande dessinée d’une oeuvre littéraire romanesque (balzacienne) éblouissante de sensibilité et de talent. Il en contient en tout cas tous les ressorts dramatiques et toutes les vérités intimes des personnages qui le peuplent. Ces vérités, nous les découvrons peu à peu, sans grands effets de manche mais plutôt de manière subtile, comme les coups de pinceaux sur les toiles qui forment l’armature graphique de ce chef d’oeuvre. Le curé est assurément l’un des exemples les plus remarquable des émotions que peut procurer l’union du dessin et du texte poussée au plus haut niveau artistique. A mon sens, et dans le genre propre à cette BD, seuls les albums de Hermann avaient réussi cet exploit. Un moment de grâce, rare et précieux...

A lire : la très belle et très instructive chronique de Vincent sur Bdselection.com

A lire (aussi) : l'excellent dossier de universbd.com sur L'Eglise et la bande dessinée

Bon diou !

Aimé Lacapelle – 4 tomes parus (scénario et dessin de Jean-Yves Ferri, Fluide Glacial) Vous avez peut-être remarqué qu’à IDDBD, on vous saoule parfois avec quelques auteurs (dont on ne citera pas les noms). Aujourd’hui ne fera pas exception à la règle. Non mais revenez ! Je ne fais pas une chronique du nouvel album de Fred Peeters (ah zut Mike m’avait ordonné de ne plus écrire ce nom), mais de la remarquable série made in humour-de-chez-Fluide-d’en-face, écrite ET dessinée par Jean-Yves Ferri. Et oui, Ferri dessine également (et pas trop mal) ! Ce dernier n’est pas QUE le scénariste du Retour à la terre. Toutefois, les aventures d’Aimé Lacapelle et de sa campagne tarnaise ne sont pas sans rappeler celles de Manu aux Ravanelles (non je n’expliquerai pas ce que sont les Ravanelles, vous n’avez qu’à lire le Retour à la terre). La griffe Ferri est là : humour décalé, parfois absurde, finesse d’esprit, dialogue ciselé, dessin tordant, bref le bonheur ! Si vous aimez rire, la campagne et le Tarn, et plus simplement si vous aimez l’humour intelligent, fin (mais pas trop quand même) alors n’hésitez pas ! Plongez dans le monde merveilleux de la ruralité ! Le quatrième tome est paru il y a peu de temps, courez donc chez votre libraire ! L’info du jour Vous pourrez retrouver Jean-Yves Ferri, Manu Larcenet, Guillaume Bouzard, Mathieu Bonhomme et bien d’autres au festival de la BD de Niort. Bref, une bien belle affiche ! Pendant que nous sommes dans les infos du jour, IDDBD vous réserve une surprise pour bientôt. Un nouveau chroniqueur rien que pour vous ! Mais je n’en dirais pas plus car après m'être pouillé avec lui sur la liste de diffusion professionnelle des bibliothécaires à propos d'une sombre histoire de roman graphique, il faudrait pas que vous pensiez qu'on vous refile encore un fainéant de fonctionnaire qui en plus lit des livres toute la journée (sur l'argent de vos impôts etc, etc...) ! Non, on n'oserai pas vous faire le coup deux fois ! Non... Enfin... La citation du jour Depuis quelques temps, on voit refleurir le fameux débat dessin épuré versus dessin super travaillé de la mort. Je dois avouer que mes goûts se retrouvent plutôt naturellement dans le premier camp. Et ben en vérité je vous le dis, ce débat est une connerie! Le dessin et l'histoire sont inséparables. Peu importe qu'il soit jeté en quelques secondes ou travaillé des heures entières... Du moment qu'il est en parfaite adéquation avec l'histoire, son ambiance et son sujet, alors le dessin est bon... Manu Larcenet en parlant de Là où vont nos pères de Shaun Tan. La source est ici.

Le retour à la terre T.4

(scénario de Jean-Yves Ferri, dessin de Manu Larcenet, collection Poisson Pilote, éditions Dargaud) Chaque blog a sa marotte (je vous laisse découvrir celui de blog up...). Sur IDDBD, notre marotte (mascotte ?), c'est Manu Larcenet. Dès que cet auteur publie quelquechose, IDDBD se précipite et l'arrache des mains du libraire, des fois en le payant (je sais, j'ai dit la même chose de Jirô Taniguchi il y a quelques jours... et alors ? On a le droit d'avoir plusieurs marottes...). Depuis quelques mois (années ? déjà...), Manu Larcenet nous fait le bonheur de publier régulièrement un tome de sa série Le retour à la terre. Pour ceux qui ne connaissent pas, il dessine les strips imaginés par son comparse Jean-Yves Ferri qui imagine ce que pourrait être l'installation imaginaire de Manu, le banlieusard de Juvisy, dans un petit village tout droit sorti de son imagination. Des gags, des personnages hauts en couleur, de l'amour, de la tendresse, de vrais moments de vraie vie... C'est tout ça Le retour à la terre. Dans ce quatrième opus, alors qu'un véritable déluge s'abat sur les Ravenelles, que Capucine (la fille du Manu du Retour à la terre...) ne s'endort qu'en écoutant Eddy Mitchell et que monsieur Henri (un voisin...) construit un navire, Manu, au bras de son ex (au patronyme imprononçable...), croise de débonnaires Atlantes en villégiature dans la région... Délirant ? Pour sûr mon gars ! C'est ça qu'est bon ! A lire : cinq planches sur le site de la collection Poisson Pilote A (re)lire : la chronique d'IDDBD sur les trois premiers tomes