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L’enfance d’Alan (Emmanuel Guibert)

Avant de débarquer dans la France en guerre de 1944, Alan Ingram Cope a passé son enfance dans le Sud de la Californie. Portrait d’un jeune garçon dans l’Amérique des années folles, de la grande dépression et de l’Avant-Guerre. Continuer la lecture

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Les vieux fourneaux (Lupano & Cauuet)

Antoine, Emile et Pierre sont de vieux amis, de très vieux amis, de très très très vieux amis même. Ancien syndicaliste, vieil aventurier ou anarchiste profond, ils ont tous les trois des personnalités et des caractères bien particuliers. A la mort de Lucette, la femme d’Antoine, ils se retrouvent après des années sans se voir… mais ce n’est pas l’unique évènement. En effet, un secret vieux de plusieurs dizaines d’années se révèle… et lance nos camarades sur les routes accompagnées de Sophie, petite-fille d’Antoine, enceinte… et qui a hérité du bon caractère de sa grand-mère (c’est de famille). Continuer la lecture

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Chronique | Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ? (Zidrou & Roger)

Catherine a 72 ans, elle est veuve. Elle vit avec son fils, Michel, 43 ans, handicapé suite à un accident de voiture. La vie d’avant, Catherine y pense de temps en temps mais cela fait si longtemps. Au fil de ces petites histoires du quotidien, nous découvrons une héroïne, une vraie, de celle qu’on ne trouve pas dans les livres… Continuer la lecture

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Chronique | Nausicaä de la vallée du vent (Miyazaki)

Doit-on encore présenter Hayao Miyazaki ? Figure incontournable de l’animation mondiale, créateur des studios Ghibli et des personnages devenus des icônes de la culture japonaise. Pourtant, malgré son énorme talent, il n’est pas facile en 1982 pour l’animateur chevronné de faire aboutir ses projets. Une idée, une rencontre, un manga, un film… une histoire de Nausicaä de la Vallée du Vent, une genèse d’un des plus grands de sa génération.

Storyboard ou manga ?

En 1982, le magazine Animage publie les premiers chapitres d’un nouveau manga : Nausicaä de la Vallée du vent. L’esprit est assez différent des mangas habituel et le succès est quasi-immédiat. Sur la forme, le dessin comme la composition ne s’inscrivent pas dans les règles « classiques » du manga. En effet, on n’y retrouve pas le fameux grapholexique des séries à succès (le nez qui saigne, les gouttes de sueur…), le trait oscille entre réalisme et croquis, presque lancée sur la case. Résultat, pour ceux qui en ont déjà vu, on a parfois l’impression de lire un storyboard dans les premières. Mais un super storyboard où l’on ressent déjà toutes les qualités de l’auteur.

Pour la petite histoire, convaincu par son ami Toshio Suzuki, journaliste au magazine Animage, Miyazaki publie les six premiers chapitres de la série afin de convaincre les producteurs de financer son film d’animation. Devant le succès immédiat de la série, le projet est coproduit voit le jour en 1984 soit un an avant la création des studios Ghibli. Pour autant, Miyazaki ne laisse pas tomber un personnage qui lui tient particulièrement à coeur. Et si l’histoire du film se résume grosso-modo aux premier et second volumes, il la développe dans les albums suivants et créé une saga qui se termine seulement en 1994, soit 12 ans plus tard (avec de longues pauses entre les films).

Début d’une ère

Après la lecture du manga, l’univers du film paraît bien plus pauvre. On n’y voit en fait que des esquisses de l’univers développé dans l’imaginaire de Miyazaki. Le manga fait apparaître toute sa complexité… et sa violence également. Si le film est visible par un public assez jeune, le manga est en revanche beaucoup plus dérangeant.

Car, si le danger est présent dans le film, il est omniprésent dans le manga : la guerre, les combats, la menace de la mer de la désolation, la géopolitique destructrice, l’absence de bon sens des peuples humains, folies, villages gazés, villes englouties, attaques d’insectes géants… Nausicaä , héroïne homonyme d’un personnage de l’Odyssée (une jeune femme qui sauve Ulysse de la noyade… non rien de symbolique là-dedans…) se débat au milieu du chaos. Sans vous développer l’ensemble afin de ne pas gâcher le plaisir, il faudra vous tenir prêt à voyager dans un univers post-apocalyptique d’une rare complexité. Comme c’est souvent le cas avec ce genre de récit, il nous renvoie à nos contradictions présentes (l’absence de réaction face aux problèmes climatiques), à notre passé (le passage du village détruit par la mer de la désolation rappelle les tristes heures de la seconde guerre mondiale) et à notre futur (les dangers du nucléaire, du non-respect de la nature).

Bref, 1000 ans après la quasi-destruction de l’humanité durant les Sept jours de feu, Nausicaä doit encore affronter la nature humaine. Et cette nature ne fait pas rêver… et pourtant cette princesse d’un royaume perdu symbolise l’espoir. Là encore, les personnages eux-mêmes apparaissent comme plus complexes que dans le film. Nausicaä est moins parfaites, plus enclines aux doutes, à la colère, à l’erreur aussi. Mais cette remarque est valable pour l’ensemble des protagonistes apparaissant dans l’anime. Quant aux autres, ceux qui apparaissent au fil des pages, et en particulier les affiliés à l’empire Dork totalement absent du film – ils apportent une touche mystico-politco-fantastique indéniable. En cruauté comme en sagesse, ils ouvrent d’autres portes pour le développement du récit et font de Nausicaä de la Vallée du Vent à la fois un récit de guerre où se débat le personnage éponyme et le récit puissant d’une rédemption.

Tout est déjà présent dans cette œuvre majeure.

Allez juste pour le plaisir la bande-annonce du film (avec la superbe musique de Joe Hisaïshi)

Nausicaä de la Vallée du Vent (Kaze no tani no Naushika) (7 volumes série terminée)
Scénario et dessins : Hayao Miyazaki
Editions : Glénat, 2000-2002

Public : Ados-Adultes
Pour les bibliothécaires : Incontournable.

 

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Chronique | Ghostopolis

Avec Ghostopolis, Doug TenNapel nous fait faire un plongeon la tête la première dans le royaume des morts. Quand un ado atteint d’une maladie incurable est recherché par un chasseur de fantôme fatigué amoureux d’une jolie spectre, on se dit que les vivants et les morts ont encore des choses à se dire…

Priorité aux personnages

Au départ, tout paraît simple dans cette histoire. Le dessin est inspiré d’une ligne claire dépouillée dans un style que j’ai trouvé assez proche d’une série comme Seuls. La couleur est elle aussi particulièrement simplifiée (mais pas simpliste). Les décors du monde humain sont eux aussi assez minimalistes.  Quant aux personnages : Frank Gallows, le chasseur de fantôme déprimé, a tout du privé cynique à l’américaine tandis que Garth est l’ado boutonneux un brin scatophile de service. Bref, Ghostopolis se présente comme une bonne BD ado fantastique relativement classique et efficace.

Mais la maladie incurable de Garth, le condamnant quasi-irrémédiablement à une mort certaine, creuse une première fissure dans ce récit… une fissure que Doug TenNapel ne cesse de creuser par la suite. Au moment où Garth est expédié par mégarde dans le royaume des morts par Frank, ce n’est pas seulement l’intrigue principale qui se lance mais toute la galerie de personnages.

Ghostopolis peut se lire comme un récit d’aventure-fantastique. Mais outre l’histoire qui se veut assez classique, le vécu antérieur des personnages (le background pour mes amis rôlistes) apportent une vraie finesse à l’ensemble. Dans des récits mal pensés, les personnages sont des marionnettes sans passé voire sans avenir une fois lue la dernière page de l’album. Bien souvent, ces histoires sont construites autour d’un ou deux personnages principaux, dédaignant les seconds rôles. Mais pas Ghostopolis. Au contraire, Garth, Frank, Claire, Vaugner et les autres sont tous des éléments d’un même récit. Chacun a sa place, chaque place est importante. Résultat, le scénario s’en trouve enrichi. Finalement, tout cela semble logique car Ghostopolis parle avant tout de l’être humain.

Une fable moderne et farfelue

Et oui ! Parler du monde des morts est un moyen malin d’évoquer la condition humaine. Non, je ne prendrais pas des airs à la Malraux. Mais, au cours de leurs aventures dans le royaume des morts, nos protagonistes se retrouvent face à face avec leurs propres contradictions… sans oublier celles de leurs aïeux… Et bien oui, ne croyez pas que les morts oublient ! Je ne trahirais pas les multiples intrigues, les tenants et les aboutissants de l’ensemble de cette œuvre, ce serait vous gâcher le plaisir.

Car se promener dans ce monde est un vrai plaisir. Ghostopolis, la capitale du royaume des morts, constitue un ensemble de trouvailles farfelues. Du simple sourire au franc éclat de rire, Doug TenNapel a créé un univers joyeux habité par des peuples haut-en-couleur (plus ou moins belliqueux), des dangers symbolisés par des prédateurs assez surprenant et ses propres règles (méta)physiques. Par exemple, les vivants ne sont pas soumis aux normes habituelles de la physique terrestre. En gros, les vivants sont des fantômes au pays des morts. Simple, mais un élément de scénario original.

Tout au long du récit, l’auteur joue avec les mythes… et leur fait des misères dès qu’il le peut tout. Il multiplie les bonnes répliques sans jamais en abuser. Ces dernières tombent au bon moment et ne semblent pas faire partie d’un cahier des charges. L’art du comique est de parfois ne pas trop en abuser sous peine d’écoeurement. Mais hors de ces dialogues et de cet humour noir  parfaitement taillés, l’auteur possède un don pour les enchainements de situations. Les temps morts sont peu nombreux et le récit se déroule très naturellement. Les intrigues se dénouent et les vérités éclatent les unes après les autres… de quoi tenir en haleine.

Finalement, Ghostopolis apparaît comme une véritable fable dont les différents thèmes (la vie, la mort, l’amour, le destin, le regret, la puissance…) sont abordés avec maîtrise et pudeur. Comme dans toutes fables, on n’échappera pas à une morale finale. Là encore, plutôt bien maîtrisée. Si ce livre est destiné essentiellement à un public jeune (12-16 ans), les plus âgés apprécieront la qualité de sa construction. Une très bonne surprise !

A lire : la chronique de Choco
A découvrir : le blog de Doug TenNapel

Ghostopolis (one shot)
Scénario et dessins : Doug TenNapel
Editions : Bragelonne, 2011 (22,90€)
Collection : Milady Graphics
Edition originale : Scholastics, 2010

Public : Ado… et vieux ados
Pour les bibliothécaires : Indispensable dans un fonds pour adolescents.

A noter : cet album a été sélectionné aux Eisner Awards 2011 dans la catégorie « Meilleure BD pour adolescents)

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Chronique | Blessures Nocturnes (Mizutani & Tsuchida)

Dans les nuits de Yokohama, un professeur cherche à sauver des enfants et des adolescents en pleine perdition. Portrait d’un homme, portrait d’une société entière et de leurs blessures.

Les profondeurs de la nuit

Comment choisit-on un livre dans une bibliothèque ? Parfois en se basant sur ses goûts, parfois au hasard. J’aime bien la seconde méthode, parfois de belles surprises qui m’amènent à chroniquer de très bons albums. Et Blessures nocturnes fait partie des très très bonnes surprises ! Le 10e et ultime volume est paru récemment, mettant un terme à l’histoire de Mizutani, un professeur de lycée du soir cherchant à aider les jeunes en difficulté. Ce dernier se fait appeler le guetteur. Mélange de légende urbaine et de héros nocturne, il est une figure connu des bandes de motards et des gangs de jeunes. Ce manga est adapté par Seiki Tsuchida du roman d’Osamu Mizutani. Et si vous vous demandez si ce Mizutani est le même que le héros, je vous répondrais oui. Toutes les histoires racontées sont basés sur des faits réels. De quoi faire très peur.

Car les auteurs dressent un constat particulièrement sombre de la jeunesse japonaise : abandon, mauvais traitement, harcèlement à l’école, drogues, viols, course à la réussite, pauvreté… Voici une liste non exhaustive (je n’ai lu que les 5 premiers volumes) des sujets abordés au cours des pérégrinations nocturnes du héros. Parfois, l’espoir est au bout. Mais il n’y a rien de systématique. Contrairement aux superhéros, le personnage principal ne gagne pas toujours à la fin. Erreur, mauvaise gestion, malchance, incompréhensions… par les défaites du héros, Blessures Nocturnes apparaît encore plus comme une fable humaniste.

L’intérêt de cette série se trouve justement dans cette démarche. Constitués de nouvelles allant d’un unique chapitre à 3 ou 4, les histoires racontées ne sont jamais joués d’avance. Quel sera le dénouement ? L’angoisse est là, la réponse ne viendra que dans les ultimes pages. On ressent l’inquiétude empathique du héros. Finalement, on se surprend à enchainer les chapitres, puis les histoires, tout est très cohérent malgré l’effet nouvelle. La lecture est fluide, agréable… presque surprenante !

Le pacte

Effectivement, je ne pensais pas être transporté de la sorte avec un sujet comme celui-ci. Et pourtant, j’ai dévoré les deux premiers volumes puis m’en suis voulu d’avoir laisser les autres à la médiathèque. Alors tour de force ou de passe-passe de la part des deux auteurs ?

Blessures Nocturnes ne glissent jamais dans les pentes savonneuses des pièges de ce genre de récit : la sensiblerie et le glauque. Le dessin de Seiki Tsuchida y est pour beaucoup. Si on lui reprochait parfois le côté glacial et figé de son trait (notamment dans Under the Same Moon), j’ai beaucoup apprécié sa précision presque chirurgicale. Tout est très propre, bien composé, lumineux et surtout très sobre. Il joue parfois la rupture et se laisse aller à de belles doubles planches. Mais le dessin est toujours au service du récit. Les personnages sont expressifs sans tomber dans un abus d’émotions. Il y a peu de visages en gros plan emplies de larmes. Je pense à une série comme Ikigami qui multipliait un peu trop ces effets à mon goût. On ne tombe jamais non plus dans le franchement pourri. Même dans les situations les plus compliqués, l’espoir est possible. Les univers décrits ne sont pas borderline. Blessures nocturnes est notre quotidien – enfin celui des japonais plutôt – rien de glauque, juste du réel. Dans cette série, on ne cherche pas à braquer vos émotions. Les auteurs font leur travail en racontant leurs histoires. Ils les transmettent avec tacts car elles sont déjà suffisamment tragiques pour ne pas faire de surenchères. Seules les interludes baptisés Soi toi-même avec de courtes phrases sont un peu moralisatrices mais ne gâchent pas vraiment l’ensemble. La traduction y est peut-être pour beaucoup.

Globalement, j’ai eu l’impression qu’un pacte inconscient avait été scellé entre Seiki Tsuchida, Osamu Mizutani et leurs lecteurs : « faites-nous confiance, laissez-nous vous raconter, à vous de voir ce que vous pourrez en tirer ». Quelle confiance dans son lectorat ! Mais plus j’avance dans cette histoire, moins cela me paraît surprenant tant elle correspond aux valeurs prônées tout au long de ce livre par cet héros du quotidien. Le Mizutani de papier force le respect. A l’écoute, ouvert, empathique, il n’impose pas, réussi à convaincre de l’intérêt de s’en sortir, et dispose lui aussi de son petit lot de souffrances qui le rend imparfait.

Je ne connais pas l’impact de ce livre au Japon. J’ose croire qu’il a pu être utile à quelqu’un. En tout cas, si je ne le conseille pas aux plus jeunes, le mettre dans les mains d’ados me paraîtrait assez intelligent. C’est beau un livre qui permet de réfléchir à la vie.

Blessures nocturnes (10 volumes – série terminée)
d’après le roman de Osamu Mizutani
Scénario : Osamu Mizutani
Dessins et adaptation : Seiki Tsuchida
Éditions : Casterman, 2008 (6,95€)
Titre original : Yomawari Sensei
Éditions originales : Shogakukan, 2005

Public : Ado (mature) et adulte
Pour les bibliothécaires : une excellente série plutôt courte (10 volumes seulement). Des volumes qui peuvent se lire séparément le cas échéant. Idéal !

 

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Chronique | Paul au parc (Michel Rabagliati)

Dernière étape de nos chroniques de rentrée consacrés aux albums de La Pastèque, voici le dernier opus de la série phare de l’éditeur : Paul au parc de Michel Rabagliati.

La touche québecoise

Depuis 1999 et Paul à la Campagne, l’auteur québécois raconte les pérégrinations de son alter-ego de papier. Cet anti-héros a presque tous les visages de la vie, passant, d’un album à l’autre, du stade de l’adolescent boutonneux à celui d’adulte accompli. Pas vraiment de transition ni même de logique dans cet exercice mais des petites touches qui peignent l’existence sans détour. Des fâcheries aux grandes rencontres, des moments fondateurs aux drames du quotidien, Paul c’est une vie ordinaire raconté d’une façon… ordinaire.

C’est vrai, le dessin de Michel Rabagliati est effectivement très simple mais il n’en demeure pas moins d’une extrême rigueur. Maisons, quartiers, paysages, personnages, tout est graphiquement très cohérent. Un trait souple, des cases aérés, un rythme régulier et une espèce de joie de vivre qui irradie ses pages. Une joie communicative que je trouve assez propre à la bande dessinée québécoise.

Comment ? Les québécois auraient-ils une façon particulière de faire de la BD ? Bonne question. A l’aune de mes lectures récentes (et moins récentes), je me hasarderais à répondre par l’affirmative. Je n’ai pas vraiment d’éléments, juste l’impression d’une réelle fraîcheur due peut-être à une absence totale de prétention, une volonté de prendre la vie avec légèreté et surtout,  une capacité d’autodérision rare dans notre vieille Europe. Résultat, sous couvert d’une fausse légèreté, de nombreuses émotions (positives et négatives) passent dans leurs productions. Personnellement, j’adore.

La vie, la voix

Tout est là. Le dessin de Michel Rabagliati, une sorte de réalisme naïf, s’articule très bien avec l’écriture. Les deux éléments se répondent. Les récits de Paul ont une double voix : celle du souvenir symbolisé par le dessin et les dialogue – que l’on observe – et celle du narrateur, que l’on entend. Oui, on perçoit le son d’une voix à la lecture de ces albums. Que voulez-vous, j’entends la voix off de Michel commenter la vie de  Paul. C’est magique. J’ai l’impression de partager un moment d’intimité, comme si ce livre avait été écrit pour moi. Et puis comment imaginer un narrateur plus fiable ? Michel a vécu la vie de Paul puisque il s’agit d’une œuvre autobiographique. Conteur de sa propre vie, ses histoires frappent par leur fluidité. On passe, comme dans Paul en appartement, de la période des souvenirs à celle du temps présent avec grâce, humour et intelligence. Et toujours cette même recherche de simplicité, toujours cette volonté de nous raconter une histoire comme si elle était la plus extraordinaire du monde.

Pourtant, si on passe en revue les albums, rien ne semble plus ordinaire que cette vie là. Dans Paul au parc, Michel Rabagliati raconte une courte période de sa jeunesse. Il évoque son passage chez les Scouts loin des clichés habituels. Il nous parle des camps d’été, les copains, les éduc’. Et pourtant, nous ne sommes pas dans Martine chez les Scouts ou Scouts toujours. Michel Rabagliati ne se limite pas qu’à ce simple épisode. Il élargit notre horizon en évoquant non seulement sa vie familiale mais aussi la réalité politique et sociale de la vie d’un jeune québécois moyen dans les années 70 : l’arrivée de la télé couleur, les mouvements indépendantistes… et les premières copines. La grande histoire rejoint la petite… comme dans la vraie vie. Résultat, le lecteur perçoit mieux les nuances… et c’est souvent ces détails qui font les belles histoires.

Un seul conseil pour terminer : lisez Paul et soyez heureux !

A relire : la chronique « Les incomparables #1″ consacré à Paul et… Atar Gull.
A voir : l’interview pour l’exposition Paul à Paris (2010)
A parcourir : le site de Michel Rabagliati et la fiche-album sur le site de La Pastèque

Paul au Parc (et tous les autres de la série pendant qu’on y est !)
Scénario et dessins : Michel Rabagliati
Éditions : La Pastèque, 2011

Public : J’aurais tendance à dire tout public sur certains albums mais...
Pour les bibliothécaires : peut-on se prétendre bédéthécaire et ne pas avoir Paul dans ses rayons ? J’en doute. Une série tout simplement indispensable.

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Chronique | Lorsque nous vivions ensemble (Kamimura)

Cette chronique n’est pas une première main, j’entends par là qu’elle a déjà été publié sur le très bon site Culturopoing.com. Je voulais la rapatrier ici histoire de… Bref, c’est un peu comme acheter un livre qu’on a déjà lu, histoire de l’avoir près de soi. J’aime beaucoup cette série. Du coup, ça m’a permis de prendre quelques jours de congés après la merveilleuse discussion dans les commentaires de Morphine. Au passage, les commentaires ne sont plus modérés. Je vous expliquerai pourquoi dans un billet futur. En attendant bonne lecture !

L’amour est une fumée faite de la vapeur des soupirs (W.Shakespeare)

Étonnamment, malgré la multiplication des prix et le travail de parutions/traductions de certains éditeurs français, le manga traîne encore cette réputation de sous-BD industrielle, sans saveur ni grande qualité artistique, incapable de renouveler les codes instaurés par Osamu Tezuka. Comme si la BD européenne, je ne parle même pas de l’américaine, n’avait pas elle-même son lot de pseudo-albums à normes établies. Heureusement, les chefs d’œuvres et les grands auteurs existent, il suffit de peu de choses pour les rencontrer.

Il ne faut parfois pas plus qu’une alchimie de messages paradoxaux pour être curieusement attiré par un livre sur les étagères d’une librairie. Un dessin de couverture joyeux, respirant un bonheur simple, aux allures presque « chabadabadesques » ; un titre intriguant, mélange de nostalgie, de regrets et de drames ; et me voici, sortant de mon dealer de bonnes histoires narrativo-séquentielles avec Lorsque nous vivions ensemble dans un sac (recyclable évidemment, mes libraires sont des gens bien).

Dans les années 1970, Kyôko et Jirô vivent en couple dans un petit appartement tokyoïte. Elle est graphiste, lui est illustrateur. Tous les deux travaillent durs sans pour autant voir leurs efforts récompensés. Mais peu leur importe, ils vivent ensemble, sans tirer de plan sur l’avenir, parce qu’ils sont jeunes, parce qu’ils s’aiment. Un détail cependant, un simple détail : ils ne sont pas mariés. Si à notre époque cet état a une importance cruciale pour un nombre assez limité de personnes et de fonctionnaires du FISC, dans la société nippone des années 70, il n’en est pas ainsi. Mentant sur leur relation, se cachant aux yeux des « gens bien », ce « déshonneur » est une charge lourde à porter, pour lui, pour elle, pour eux. Il suffit de voir la conjugaison du verbe dans le titre pour comprendre l’importance de cette charge, qui forcément, pèsera de tout son poids au moment de faire des choix primordiaux.

Paru en 1972, ce gekiga, forme ouvertement opposée à la notion de manga par l’approche réaliste de ses histoires, est sans aucun doute l’une des œuvres la plus importante de Kazuo Kamimura. Surtout connu dans le monde pour le dessin de Lady Snowblood (scénarisé par le maître Kazuo Koike) manga qui aurait inspiré Kill Bill, mais aussi en France pour la magnifique fresque féministe Le Fleuve Shinano (éd. Asuka), c’est avec cette œuvre monumentale (près de 1600 pages en 3 volumes !) chroniquant une jeunesse nipponne à la fois torturée et magnifique que Kamimura entre dans la sphère des auteurs incontournables.Cependant, ce dernier ne reste pas prisonnier de ses héros principaux. La richesse de cette œuvre provient également de la galerie de personnages secondaires, du petit voisin au patron, du médecin à la folle, du collègue « intéressé » aux parents manipulateurs. Par les yeux de ses deux protagonistes, Kamimura dresse un portrait cruel, violent, sexuel aussi, parfois morbide mais sans détour ni facilité d’une société japonaise dénuée de compassion. Kamimura n’épargne rien, ni à ses lecteurs, ni à ses personnages. En substance, son message à la jeunesse de son époque est peu optimiste mais assez clair : Kyoko et Jirô, tels des Roméo et Juliette, séparés par une société où ni la jeunesse ni la modernité ne peuvent l’emporter sur les traditions, n’ont qu’à se battre avec leurs propres démons pour assumer leur liberté. Quitte bien entendu à se perdre en chemin.Si la galerie de personnages disparaît peu à peu avec la montée en puissance de l’intrigue, atteignant son paroxysme avec un deuxième volume absolument remarquable, l’histoire gagne en introspection, le dessin se fait symbolique et les voix intérieures de Kyoko gagnent sur le silence de Jirô. Le combat s’intensifie quand les solutions se réduisent.

Graphiquement, le dessin de Kamimura est de ces dessins dont la simplicité cache l’absolue maîtrise. De ces dessins dont un seul trait peut être plus évocateurs que mille pages noircies. Un dessin faisant de Lorsque nous vivions ensemble un de ces livres qui frappent, choquent, marquent. De ces livres qui n’ont pas peur d’aller au bout d’eux-même. Pour le plus grand bonheur de ses lecteurs.

A lire : la chronique de Choco et l’excellente analyse du site Littérature Graphique.

Lorsque nous vivions ensemble (3 volumes, séries terminées)
Scénario et dessins : Kazuo Kamimura
Editions : Kana, 2009
Collection : Sensei

Public : adulte
Pour les bibliothécaires : fait partie des essentiels dans une collection manga pour adultes.

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Chronique | La traversée du Louvre (Prudhomme)

En flânant parmi les œuvres des grands maîtres ou les trésors artistiques des temps anciens, un visiteur peut facilement se perdre dans les allées du plus grand musée du monde. Dans ce lieu dédié au regard, c’est un maudit coup de téléphone qui sépare Jeanne de David…

Voyageur du regard

J’ai quitté David Prudhomme au matin d’un été grec, dans la torpeur méditerranéenne de Rebetiko. Entre les méandres de fumée et les vapeurs d’alcool, il racontait une musique profonde, tragique et indomptable, celle des bas-fonds de la société grecque, musique populaire synthèse d’une histoire complexe, musique nostalgique et belle comme une histoire triste, musique libre comme les hommes qui la joue.

Aujourd’hui, avec La Traversée du Louvre, je retrouve cet auteur dans un tout autre univers, prisonnier volontaire de ce musée monde aux murs tapissés d’œuvres d’art. Au milieu des Rembrandt, Géricault ou autre De Vinci, David Prudhomme s’offre – et nous offre – une déambulation inédite à la recherche de son âme sœur perdue. Il serait plausible de penser à un simple prétexte pour rendre hommage aux plus belles œuvres or, si cet album nous ouvre des portes, ce sont celles du regard du dessinateur, observateur du quotidien, traquant les détails et la beauté dans la normalité.

Car, dans ce silence, au milieu de la foule, il guette les attitudes de l’humain face aux œuvres parfois millénaires en se posant une question simple, fil conducteur de l’album : quels rapports entretenons-nous avec elles ? Mais loin de philosopher, David Prudhomme se contente de répondre avec ses moyens, ceux de la bande dessinée. Des moyens énormes quand on connaît les possibilités du dessinateur et de la bande dessinée en général… Regarder à travers les yeux de la Joconde, c’est possible ! Devenir un élément du radeau de la méduse, c’est possible ! Dans ce lieu de silence, l’auteur oublie peu à peu le discours, oublie son téléphone dans sa poche et laisse son trait s’étendre dans des cases s’ouvrant au fur et à mesure de la progression du récit. Le texte apparaît superflu tant son dessin est… simplement grandiose !

L’espace en discours

Peu d’auteurs de bande dessinée sont capables d’atteindre un tel niveau de maîtrise. Alliant simplicité et qualité dans la composition de ses images, David Prudhomme s’autorise de grands espaces. Le vide devient essentiel dans ses planches et permet au lecteur une respiration agréable. Comme face à un tableau, ce dernier peut se laisser aller à son gré à la contemplation ou à l’interprétation. Certains y verront de beaux dessins, d’autres des clins d’œil amusant, les plus fouineurs y trouveront eux-mêmes des explications que je ne saurais donner.

Cette utilisation graphique de l’espace n’est pas sans rappeler un certain Jean-Jacques Sempé. Et dans La traversée du Louvre comme dans les recueils du célèbre illustrateur, chaque planche est une surprise, une nouvelle étape, un hommage supplémentaire, une composition à la fois drôle, légère et profonde mêlant nostalgie, amour et humour. Il y a dans le trait de David Prudhomme une part de génie. La bande dessinée est-elle un art ? Peu importe car voici un grand artiste.

Pour moi, comme dans Rebetiko d’ailleurs, si cet album est un hommage à l’art, il se penche surtout sur ceux qui le font exister par leur travail ou leur regard. Tout au long de cet album une symbiose entre l’œuvre et le public devient évidente, l’art n’existant que par le regard du visiteur. Et pour l’observateur avisé, que nous sommes dans cet album, ce public « normal » devient une œuvre d’art à son tour, le temps d’une pose inconsciente ou d’une attitude évocatrice. Un beau message rendant accessible l’art à tous et pour tous.

Cantonner La Traversée du Louvre à un simple album-hommage au Louvre serait une erreur. Dans sa construction narrative et sa forme, cet album n’a pas à rougir face aux chefs d’œuvre intemporels qu’il décrit. Suis-je trop enthousiaste ? Sans doute. Mais je n’ai aucune autre excuse à faire valoir. Encore une fois, David Prudhomme me bouleverse par son génie graphique. Il nous offre son regard aiguisé pour nous montrer les beautés et les laideurs de ce monde. Après, Nicolas de Crécy, Marc-Antoine Matthieu ou Bernar Yslaire, David Prudhomme est le 7e auteur de bande dessinée à signer dans la collection dédiée à ce musée. Encore une réussite pour un album à lire absolument. Pour moi, simplement la bande dessinée de ce premier semestre 2012 !

A voir : l’exposition des planches originales à l’Accueil des groupes du musée du Louvre.
A lire : la chronique (toujours sublime) de du9.org

La traversée du Louvre (one-shot)
Scénario et dessins : David Prudhomme
Éditions : Futuropolis, 2012 (17€)

Public : Tout public
Pour les bibliothécaires : Indispensable !

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Chronique | Daytripper : au jour le jour (Moon & Ba)

Bras est un journaliste chargé d’écrire les nécrologies d’hommes et de femmes célèbres dans un quotidien de Sao Paulo. Il caresse le rêve de devenir, comme son père, un illustre écrivain. Il attend le jour où sa vie débutera vraiment… Mais quand ? A 32, 11 ou 72 ans ? L’existence est un jeu… et Bras a plusieurs vies.

Daytripper est un album dont l’ambition est d’explorer la vie à travers ses possibilités. Multiples, profondes, faites de rencontres et de coups du sort, de bonheurs, d’amitiés, d’amours…  de l’apprentissage de la mort aussi. Celle des autres, et puis la sienne qui viendra tôt ou tard. A ce petit jeu, Bras, le héros de cette histoire singulière imaginée par deux frères jumeaux, a une place tout à fait particulière.

En effet, dans un machiavélique jeu de contraste, Fabio Moon et Gabriel Ba ont décidé d’évoquer la mort pour parler de la vie. Bras trouve la mort à la fin de chacun des 10 chapitres que compte ce livre : 10 chapitres, 10 âges de la vie, 10 morts, 10 possibilités.

Alors Bras, deviendra-t-il un politicien véreux avant d’être médecin puis écrivain. Changera-t-il de sexe, de pays, de siècle ? Non. Il n’y a qu’un seul et unique Bras. Étonnement, malgré ses morts multiples, son existence reste la même. Cela tient à deux idées simples mais géniales : l’unité des personnages secondaires et l’unité de lieu. La famille, les amis, les enfants, la ville ou les lieux de vacances ou le rapport aux autres, tout est toujours présent. A chaque nouveau chapitre, Bras est encore là, comme si ses disparitions passées ou à venir n’étaient que des morts de jeux vidéo. Vous savez comme dans les jeux de rôles où l’on sauvegarde avant d’attaquer le boss… « Et si on disait que j’étais pas mort en fait. » Je l’écrivais dans la présentation… cette vie n’est qu’un jeu.

Toutefois, ça ne veut pas dire que le lecteur doit oublier ce qu’il a vu à la fin de chaque chapitre. Daytripper est un album, pas un recueil de nouvelles. Chaque mort met fin à un mini-récit mais devient une étape supplémentaire de la narration. Le récit progresse dans de nouveaux éclairages même si le lecteur ne suit pas le personnage d’une manière chronologique. La construction s’avère finalement complexe et fine, un puzzle formant un tout.

Résultat, encore par jeu de contraste, le rôle des personnages secondaires donnent une réalité à ce mortel-immmortel dont les choix sont paliés par un redémarrage constant. D’ailleurs, dans un chapitre, Bras n’existe qu’à travers les yeux de ses proches. Il meurt sans qu’on puisse le voir.

Au bout, chacun mettra un peu de soi dans cet album. Certains y verront peut-être une vaste fumisterie où l’effet de désordre cherche à rendre profond des réflexions de bas étage. Pour d’autres, dont je fais partie, c’est un album OVNI parlant de la vie, de l’existence à travers le rapport aux autres, de l’amitié, de l’amour, de la passion, de l’innocence ou du respect. Ce n’est pas un hasard si la préface a été signée par Cyril Pedrosa, auteur du fabuleux Portugal, et la postface de Craig Thompson, auteur des non-moins fameux Blankets et Habibi. Il y a une filiation entre ces trois auteurs, un humanisme qui rend leurs personnages quasi-universels. Comme dans l’album de Pedrosa, les deux frères font de ce personnage un faire-valoir pour ceux qui l’entourent. Son existence, ses choix, les événements de sa vie tiennent autant à lui qu’aux autres. De cette façon, l’objectif ambitieux de ces deux auteurs est atteint. Comme deux sages, ils donnent leur vision d’artiste sur la vie. Personnelle évidemment mais tellement positive.

Pour conclure, cet album me rappelle la lecture de Replay de Kim Grimwood, un livre où par contraste la mort cherche à expliquer la vie. Un livre positif et puissant à l’image de Daytripper. Une œuvre à découvrir, à faire lire, à discuter. Une œuvre majeure récompensé par l’Eisner Award de l’histoire complète en 2011.

En post-scriptum à cette chronique, je souhaiterais remercier mon libraire qui m’a conseillé avec enthousiasme cet album. On ne le redit pas assez, mais c’est quand même un beau métier libraire… presque aussi bien que bibliothécaire ! Allez les voir !

A voir : la preview sur BD Gest’
A lire : la chronique de 1001BD.com et celle de Jérôme

Daytripper : au jour le jour (one shot)
Scénario : Fabio Moon
Dessins : Gabriel Ba
Edition : Vertigo-Urban Comics, 2012 (22€)
Collection : Vertigo Deluxe
Edition Originale : Vertigo/DC Comics, 2011

Pour le public : A partir de 16 ans
Pour les bibliothécaires : l’un des albums les plus enthousiasmant du printemps 2012, forcément incontournable !