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Chronique | Temps mort (Gilles Rochier)

Le temps mort c'est maintenant. Le chômage se pointe comme pour tous les autres dans le quartier, copain rappeur usant ses semelles sur le bitume, joueurs de basket. Le temps mort c'est du temps, pour se reposer, pour réfléchir, pour déprimer aussi. Finalement, le temps mort c'est peut-être une occasion pour faire ce qui plaît vraiment... dessiner, faire de la BD. Pour de vrai. Au début du mois de janvier, nous avions consacré une chronique à TMLP (Ta mère la pute) de Gilles Rochier. Pour nous, son travail avait quelque chose d'indéfinissable. Un trait au premier abord maladroit mais dont la maîtrise et surtout la justesse prenait le lecteur à parti et l'emmenait là où il le voulait. Nous ne nous en cachons jamais, pas de raison de commencer aujourd'hui, Gilles Rochier fait désormais partie de nos auteurs "stars" sur IDDBD. L'objectivité de la présente chronique est donc tout à fait discutable. Mais entre nous, je m'en balance car je suis chez moi ! J'aurais pu consacrer une mini-chronique à Temps Mort, car j'ai parfois eu l'impression en la rédigeant que je redonnais encore une fois les mêmes arguments. Pourtant, cet album sonne lui aussi d'une manière particulière. Même s'il est plus ancien, il répond d'une certaine façon à son "p'tit frère". En effet, si TMLP évoque l'enfant et la jeune cité, Temps Mort raconte l'homme et le vieux quartier. Armé de son carnet de croquis ou simplement se déplaçant au gré de sa vie quotidienne, l'auteur/personnage parcourt la cité dans de multiples saynètes montrant un aspect de la vie dans les barres d'immeubles. On retrouve les mêmes qualités que dans TMLP. Gilles Rochier utilise la bande dessinée comme un documentariste utilise sa caméra, comme un regard sur le réel, sur la vie de tous les jours, comme un simple témoin, sans jugement, sa apriori. D'ailleurs, détail amusant, le lecteur voit la plupart du temps le héros de dos. Le travail du regard est là, renforcé par les multiples croquis qui ornent les pages. Elles ne sont pas là pour faire joli, elles illustrent le propos, renforçant l'impression de réalité immédiate. Le dessin prend alors toute sa force et devient aussi puissant que l'objectif du caméraman, dévoilant même des sensations particulières. On retrouve également le dessin si particulier de Gilles Rochier, celui qui donne tant de bonheur aux aficionados de la ligne claire année 80. Je suis certain que ces derniers ont dû s'étouffer à la cérémonie de remise des prix d'Angoulême quand TMLP a reçu le prix révélation. A bien y regarder, les immeubles sont droits, fouillés, détaillés parfois, on sent la rue et son atmosphère particulière tandis que les personnages sont de vraies gueules cassés, burinés par la vie, par les émotions, par le désœuvrement. Le contraste décor réaliste / personnages caricaturaux n'est pas sans rappeler certains grands noms de la ligne claire. Le spleen du personnage, fil conducteur du livre, est particulièrement bien rendu. Sans parler de poésie, on retrouve ce quelque chose d'indéfinissable, une justesse dans le propos, dans le trait, qui rend ce personnage attachant mais jamais nombriliste. Ce dessin particulier fait passer beaucoup plus de chose qu'une simple illustration car si on oubliait textes et dialogues, je pense que beaucoup de messages passeraient tout de même. Entre nous, ce serait bien dommage car certaines discussions valent bien qu'on s'y arrête. Finalement, cet album apparaît d'une très grande justesse. A travers un regard autobiographique, il tente de montrer la banlieue, ses figures, son quotidien, son humour et ses difficultés. Comme dans TMLP, il ne fait pas dans le misérabilisme, il montre tout simplement sans faire d'effets malvenues. Et puis, il y a ces croquis donnant encore un peu plus de réalité à l'ensemble. Un beau livre. Un de plus. A voir : la fiche album sur le site de 6 pieds sous terre
Temps mort (one-shot) Scénario et dessins : Gilles Rochier Couleurs : Jean-Philippe Garçon Editions : 6 pieds sous terre, 2008 (13€) Collection : Monotrème Public : Adulte Pour les bibliothécaires : J'espère que vous avez déjà TMLP... et bien le parfait complément.

Chronique | TMLP : Ta Mère La Pute (G.Rochier)

On était une bande, égarée dans un quartier flambant neuf au début des années 70. Des terrains vagues, des bois, les routes pas encore finies d’être goudronnées. On faisait nos 400 coups. (…) Et puis il y a eu cette histoire avec la K7… (4e de couverture)

Art du dessin

En refermant TMLP, j’ai eu une pensée pour les peintres pompiers du 19e siècle qui se gaussaient devant les tableaux impressionnistes. Ils n’y voyaient rien d’autre que du barbouillage sans comprendre, malgré leurs qualités de peintres, tout ce qui se cachait dans cette révolution en marche. L’histoire s’écrivait sous leurs yeux et ils étaient aveugles. Je pense qu’il ne m’en voudra pas mais n’allez pas penser ce que je n’ai pas écrit : Gilles Rochier n’est pas Cézanne, Matisse ou Monet.  Son travail n’est pas une révolution. Mais il suffit d’en parcourir quelques pages pour comprendre ce que les auteurs de BD essayent de nous faire comprendre depuis 20 ans et que la peinture a assimilé depuis plus d’un siècle. Le dessin n’est pas qu’une question de beauté, c’est une énergie, une force. Un bon dessin ne représente pas forcément la réalité – au sens académique du terme – mais doit transmettre une émotion, une ambiance, un ressenti. Le dessin de BD n’est pas une illustration mais un langage. Il serait peut-être temps que les tenanciers du bon goût tout droit issu de la BD franco-belge 48cc d’avant les années 90 ouvrent un peu les yeux sur la réalité. Non Gilles Rochier n’illustre pas bien, il dessine merveilleusement. Pour le reste c’est un total mystère pour moi qui ne suit qu’un humble chroniqueur incapable de tenir un crayon. Peut-on m’expliquer comment, à partir d’un trait extrêmement simple peut-il donner une telle présence à ces personnages ? Comment, alors qu’il parle d’un petit monde presque clôt sur lui-même, peut-il transmettre ce sentiment de liberté ? Comment fait-il pour être aussi juste alors que son trait semble lui échapper ? A-t-il le pouvoir de charmer le crayon comme d’autres les serpents ?

Art du regard

Une réponse possible, et peut-être la plus évidente, son dessin est en accord avec son propos. TMLP est une œuvre sobre. Si c’est une œuvre autobiographique, elle n’est pas centrée sur la petite personne du narrateur. Gilles Rochier dresse ici le portrait d’un lieu, sa cité, et des gens qui y vivent. Il explique leurs codes, leurs valeurs, leurs quotidiens avec leurs joies, leurs peines et ces non-dits qui permettent de garder un peu de dignité mais qui parfois mène aux drames. Il raconte l’histoire d’un monde différent, disparu, un peu oublié aussi, avec le souvenir d’une enfance pas si malheureuse. Non, Gilles Rochier n’est pas révolutionnaire. Il montre sa banlieue avec autant de qualité que le Baru de La Piscine de Micheville ou Des années Spoutnik avant lui, sans une nostalgie rose-bonbon fade et bien-pensante. Il s’agit d’un portrait unique d’une bande de môme, pas d’un hymne à une civilisation perdue. Pour cela, il laisse le texte narratif et les dialogues prendre leurs places : phrases simples, dialogues directs en « parler de la rue » (version années 70). Il n’utilise ni rebondissement spectaculaire, ni abus de formules éculées. Les nuances sont posées, les relations entre les personnages nouées. Alors, comme un bon cinéaste de documentaire, le lecteur/spectateur a la possibilité d’entrer en résonnance avec les événements, les lieux et les personnages. Il n'a plus qu'à en profitez. Finalement, TMLP est avant tout une question de regard. Si vous n'êtes pas aveugle, alors c'est un très grand moment de lecture. A noter que TMLP est dans la sélection 2012 du festival d'Angoulême. Petit message personnel à Lunch : tu peux remplacer le prix spécial du jury que j'avais inscrit par cet album ! Merci 🙂  A lire : la passionnante interview de du9 A découvrir : le blog de Gilles Rochier A lire : la très bonne analyse de La Rubrique à Brac En hommage : Merci à Tanxxx pour son avis et ses vérités…
TMLP (Ta Mère La Pute) Scénario et dessins : Gilles Rochier Éditions : 6 pieds sous terre, 2011 (16€) Collection : Monotrème Public : Ados-adulte Pour les bibliothécaires : un formidable portrait. Essentiel si vous avez un public lecteur de BD indépendante. Plus difficile avec un lectorat classique. Cependant, c'est un album qui mérite qu'on le porte.
   

Total souk pour Nic Oumouk

(scénario et dessin de Manu Larcenet, collection Poisson Pilote des éditions Dargaud) Nic Oumouk est une bande dessinée réjouissante comme sait les faire Manu Larcenet, dans la lignée de la Légende de Robin des Bois (publié dans la même collection). D'ailleurs, si vous avez suivi les suggestions d'IDDBD en la matière (et donc que vous avez lu La légende de Robin des Bois...), vous vous rappelez sans doute de Kader, ce "jeune sarrazin" guidant le déjanté et sénile Robin dans la grande Cité (ah, la scène du frigo !). Et bien, Nic Oumouk est certainement l'un des cousins de Kader. Comme lui, il vit en banlieue, une zone où décidément tout est encore possible : si Robin des Bois n'est plus, Edukator, le super-héros masqué défenseur de l'orthographe, veille sur les graffitis bombés sur les murs, tandis que Yannick Noah, le roi du racket (!), règne en maître ès délinquance sur la cité. Entre les deux, Nic Oumouk traîne ses plans foireux et ses deux potes, Mourad et Jambonneau (alias Jean Bruno), avec un objectif majeur : survivre... et peut-être se tailler (au cuter) une place au soleil... Evidemment, l'humour ravageur de Manu Larcenet est omniprésent et les tentatives de Nic Oumouk de devenir un bon fils (aïe, les râclées de sa mère !), un bon manager de rap (aïe, la recherche d'une salle municipale !), un bon délinquant juvénile (aïe, les tentatives de racket ou de cambriolage !), un bon de l'orthographe (aïe, les punitions d'Edukator !) et un bon multi-millionnaire en dollars (aïe, la chasse au cheick !) nous plient en deux de rire ! Bien entendu aussi, Manu y glisse, comme à son habitude, une petite pointe douce-amère qui finit de nous rendre ses personnages terriblement attachants. Au cas particulier, c'est l'absence du père de Nic, parti il y a cinq ans très loin, construire une très longue autoroute en Finlandalousie... Bref, du pur Manu Larcenet comme on l'aime (aussi) ! "Vazi, elle est pas belle la vie, 'culé ?". A voir et à lire : les quinze premières planches sur readbox.com (allez dans la bibliothèque et faites défiler jusqu'à Nic Oumouk) A  voir : la galerie sur le site de Poisson Pilote