Archives par mot-clé : Bande dessinée

Casedoc#3 | Laurent Vicomte, Entretemps (Avril Tembouret)

Depuis 15 ans, les bédéphiles – pourtant d'un naturel patient – attendent avec fébrilité le deuxième volume de Sasmira de Laurent Vicomte. Que se passe-t-il ? Pourquoi ce temps infini entre les deux épisodes de cette série mythique ? En 2004 déjà, Avril Tembouret décidait de prendre sa caméra pour élucider ce mystère… et 8 ans plus tard… Portrait d'un perfectionniste hors du temps. Continuer la lecture de Casedoc#3 | Laurent Vicomte, Entretemps (Avril Tembouret)

Chronique d’été #4 | Tatsumi (Eric Khoo)

tatsumi_bandeau  En 1947, Yoshihiro Tatsumi a 12 ans. Originaire d’Osaka, il commence à dessiner des mangas et comprend rapidement que cela pourra l’aider à faire vivre sa famille. C’est le début d’une carrière pour celui qui va devenir l’une des figures majeures de la bande dessinée d’auteur japonaise.

L'autre voie

Pour le grand public, Osamu Tezuka est et restera la figure emblématique voire tutélaire du manga. Pourtant, si l’influence du « dieu du manga » est indéniable dans la construction de la bande dessinée japonaise contemporaine, Yoshihiro Tatsumi n’en demeure pas moins un précurseur de la vague indépendante. Petite leçon d'histoire du manga pour mieux comprendre. En 1957, Yoshihiro Tatsumi utilise pour la première fois le terme de Gekiga (images dramatiques) pour qualifier son travail. Ils sont plusieurs à ne pas se reconnaitre dans la production éditoriale de ces années-là. Plus réaliste, beaucoup plus sombre, mettant le doigt sur les travers de la société japonaise, ces auteurs travaillant pour les librairies de prêt sont beaucoup moins favorisés que leurs homologues des grands magazines de publications tokyoïtes. En 1959, il créé le Gekiga Kobo (Atelier du Gekiga) en compagnie de Shōichi Sakurai, Fumiyasu Ishikawa, Masahiko Matsumoto, Kei Motomitsu, Susumu Yamamori, Masaaki Satō et Takao Saito (créateur de Golgo 13).
LA rencontre entre deux géants. Reconnaissez-vous celui de droite ?
LA rencontre entre deux géants. Reconnaissez-vous celui de droite ?
Le gekiga connaît ses heures de gloire dans les années 1960-1970 et notamment à travers la mythique revue alternative Garo. De nombreux grands auteurs publiés en France trouvent leur inspiration ou s'inscrivent dans ce mouvement : Yoshiharu Tsuge (L'homme sans talent), Hiroshi Hirata (L'Âme du Kyudo, Satsuma), Kazuo Kamimura (Lorsque nous vivions ensemble), Kazuo Koike (Lone Wolf and Cub), Sanpei Shirato (Kamui den), Shigeru Mizuki (Kitaro le Repoussant). Aujourd'hui, si les auteurs se revendiquant du gekiga disparaissent peu à peu. L'influence du mouvement alternatifs dans le manga mainstream est indéniable. Osamu Tezuka lui-même, quoi que désapprouvant la démarche, avait lui aussi subi cette influence en réalisant des histoires plus sombres et réalistes très éloignée d'un Astroboy. Aujourd'hui, des auteurs comme Kiriko Nananan sont des héritiers directs de ce mouvement.

Une biographique fictionnelle

Il me semblait nécessaire de présenter le contexte et l'évolution historique du gekiga pour que vous puissiez comprendre l'intérêt de ce film réalisé par le Singapourien Eric Khoo. Car, si Tatsumi est un biopic d'animation, il dresse surtout le portrait d'une démarche artistique personnelle. Adaptation d'Une vie dans les marges, livre autobiographique recompensé à Angoulême, le réalisateur ne se contente pas de reprendre la trame et de partir sur une démarche linéaire.

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Dans l'enfer d'Hiroshima
Tout en respectant le dessin original, il a décidé de mettre en parallèle la vie du gekigaka et sa propre œuvre. Le film s'articule donc entre des passages couleurs racontés par l'auteur en voix off et des moments noir et blanc/sépia reprenant des histoires écrites par Tastumi. Si les passages couleurs sont plutôt contemplatifs voire didactiques parfois, les chapitres reprenant les nouvelles sont tous de vrais petits films d'animation qui pourraient aisément être sortis du film. Surprenante au départ - comme peut l'être la lecture d'un gekiga quand on est habitué au manga classique - cette démarche s'avère rapidement intéressante car Eric Khoo a su choisir les histoires de cette œuvre foisonnante et dramatique. En effet, chaque récit trouve un écho particulier aux passages biographiques. Le traumatisme d'Hiroshima, l'occupation américaine, le travail ouvrier, les perversions particulières et les malentendus dramatiques font de ce film un gekiga animé. Il dresse ainsi un portrait obscur du Japon d'après-guerre loin du romantisme habituel qui en fait un fascinant Eldorado pour les occidentaux. Finalement, même si le film peut apparaître au départ comme un puzzle, il finit par former un ensemble cohérent, progressant, se cassant parfois. Mais après tout, si la vie était une ligne droite inflexible... Tatsumi est donc un film à voir pour deux très bonnes raisons. Premièrement, il présente un auteur et un mouvement littéraire incontournable pour qui s'intéresse de prêt ou de loin au manga. Je le conseille donc à tous mes amis bibliothécaires responsables d'un fonds BD adulte. Deuxièmement, c'est un film qui sait parler de la démarche artistique, qui lie l'homme à l'artiste avec beaucoup de sensibilité. A voir rapidement. La bande annonce
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Tatsumi un film d'Eric Khoo (Singapour) Durée : 1h36mn Année : 2012