Archives par mot-clé : Autobiographie

Les aventures : planches à la première personne (Jimmy Beaulieu)

De 1998 à 2014, Jimmy Beaulieu, auteur important de la bande dessinée québécoise, a tenu des carnets. D’histoires au jour le jour, elles sont devenues peu à peu une véritable œuvre autobiographique témoignant de 20 ans de vie. Ou comment de Québec à Montréal en passant par Angoulême, le jeune Jimmy devint un  homme. Continuer la lecture de Les aventures : planches à la première personne (Jimmy Beaulieu)

Chronique | Vie de Mizuki (Shigeru Mizuki)

A plus de 80 ans et après une vie artistique particulièrement bien remplie, Shigeru Mizuki décide de se pencher sur sa vie. Pour cela, il utilise sa plume et le dessin si particulier qui ont su séduire des milliers de lecteurs à travers le monde. Une autobiographie fleuve… Continuer la lecture de Chronique | Vie de Mizuki (Shigeru Mizuki)

Chronique | Mon ami Dahmer (Derf Backderf)

dahmer5 recommande-IDDBDDans les années 70, le jeune Derf Backderf est un collégien de la petite ville de Richmond, dans l'Ohio. Progressivement, il se fait des amis tout en fantasmant sur les filles et son avenir, qu'il imagine loin de sa ville. Dans cette vie d'ado américain moyen, il fait la connaissance d'un étrange garçon solitaire au comportement étrange : Jeffrey Dahmer. Très rapidement, il en fait la mascotte un peu trash des folies son groupe d'ami sans savoir que, des années plus tard, Jeff deviendra « le cannibale de Milwaukee », l'un des pires serial-killers de l'histoire des Etats-Unis. Chronique de la naissance d'un monstre.

Du mythe au réel

Dans la droite lignée du très fameux From Hell d'Alan Moore dont il s'inspire, Derf Backderf se jette dans les méandres de la pensée d'un tueur en série. Mais contrairement au grand scénariste anglais, l'auteur américain a partagé une partie de la vie de son sujet. Cette différence est fondamentale dans l'approche des deux auteurs. Jack l'éventreur, au même titre que le Père Fouettard est un mythe sans identité et sans corps apparent. Jeffrey Dahmer était un personnage bien réel, tout en chair, en malaise et en frustration. Quand Alan Moore tente d'expliquer les meurtres, Derf Backderf s'évertue à raconter la préhistoire de ce tueur. Il s'arrête quand tout bascule. dhamer_1Mon ami Dahmer a connu une première version auto-éditée de 24 planches en 2002. Des années plus tard, frustré par cet album qu'il jugeait très moyen, l'auteur se remet à l'ouvrage, accumule les recherches et les témoignages.Tout y passe : la vie de Dahmer, ses interviews, ses parents, Richmond, le collège, les connaissances, les profs... La somme d'information dont on retrouve une partie en fin d'album sous la forme de notes est considérable. Le travail documentaire effectué, Derf Backderf pouvait se remettre au travail.

Ouvrir les yeux

Il avait enfin les éléments pour tenter de répondre à une question simple mais terrifiante : comment un jeune ado timide et décalé peut-il devenir un violent tueur en série ? Plus de 200 pages comprenant planches et notes tentent d'y répondre dans un graphisme niant toute forme de réalisme et qui, dans des nuances de gris, joue sur l'expressivité – voire la non-expressivité – des personnages. Ainsi, à l'image de la couverture, Jeffrey Dahmer apparaît comme un être déjà coupé du monde. Il est une statue inexpressive, figée pour mieux se déstructurer à la première occasion. En miroir, les autres personnages montrent toute une gamme d'expression, de sourire, de peur ou d'effroi. dahmer2Quant au déroulement de cette jeunesse... L'auteur choisit d'aborder son récit par le biais de ses souvenirs personnels et, à l'aide de ses recherches, imagine un grand nombre de situations vécues par Jeff. Mais il est difficile d'exprimer toute la complexité de la situation en quelques lignes. Je trouve plus juste d'utiliser des termes comme frustration, divorce, violence, peur, perte, abandon, alcool, moquerie et surtout, le mot-clef de ce récit : aveuglement. Peut-être est-ce la réponse à la question posée par Derf Backderf dans cet album. En effet, aucun membre de la communauté ne s'est aperçu de la dérive de ce jeune homme. Les adultes n'ont jamais signalé ou agit pour le bien de cet ado qui passait pour les autorités scolaires comme « un garçon sans histoire ». Constat violent et sans équivoque : Jeffrey Dahmer est passé à travers les mailles du filet. Etait-il possible de voir en Dahmer le tueur qu'il allait devenir ? Non. Mais éviter qu'il passe à l'acte, sûrement. A l'image de l'Angleterre industrielle de la fin du 19e siècle décrite par Alan Moore, la société américaine libertaire des années 70 de Derf Backderf a produit son propre monstre. L'auteur lui-même, en choisissant de parler à la première personne et en se dessinant, s'implique dans le récit et ne renie pas son implication. Dahmer4Et même s'il est difficile de se laisser toucher par le personnage de Jeffrey Dahmer, le lecteur que je suis a été marqué par cette errance profonde, par cette détresse sans secours. Non pas que Derf Backderf cherche à transformer ce futur tueur en un être sympathique mais il en montre toute l'humanité. Sans jamais dessiner la moindre scène sanguinolente, il en fait un être pas si différent de nous, et donc beaucoup plus terrifiant. Difficile de passer à côté de cet album époustouflant sélectionné à juste titre au FIBD d'Angoulême 2014. A lire : la chronique de Sine Lege et l'incontournable synthèse de KBD rédigée par Choco
dahmer_couvMon ami Dahmer (one-shot) Scénario et dessins : Derf Backderf (Etats-Unis) Editions : çà et là, 2013 (20€) Editions originales : Abrams Comicarts, 2012 Public : adulte Pour les bibliothécaires : un des albums de l'année. Indispensable !

Chronique | Paul au parc (Michel Rabagliati)

Dernière étape de nos chroniques de rentrée consacrés aux albums de La Pastèque, voici le dernier opus de la série phare de l’éditeur : Paul au parc de Michel Rabagliati.

La touche québecoise

Depuis 1999 et Paul à la Campagne, l’auteur québécois raconte les pérégrinations de son alter-ego de papier. Cet anti-héros a presque tous les visages de la vie, passant, d'un album à l'autre, du stade de l’adolescent boutonneux à celui d’adulte accompli. Pas vraiment de transition ni même de logique dans cet exercice mais des petites touches qui peignent l'existence sans détour. Des fâcheries aux grandes rencontres, des moments fondateurs aux drames du quotidien, Paul c’est une vie ordinaire raconté d’une façon… ordinaire. C'est vrai, le dessin de Michel Rabagliati est effectivement très simple mais il n’en demeure pas moins d’une extrême rigueur. Maisons, quartiers, paysages, personnages, tout est graphiquement très cohérent. Un trait souple, des cases aérés, un rythme régulier et une espèce de joie de vivre qui irradie ses pages. Une joie communicative que je trouve assez propre à la bande dessinée québécoise. Comment ? Les québécois auraient-ils une façon particulière de faire de la BD ? Bonne question. A l'aune de mes lectures récentes (et moins récentes), je me hasarderais à répondre par l'affirmative. Je n'ai pas vraiment d'éléments, juste l'impression d'une réelle fraîcheur due peut-être à une absence totale de prétention, une volonté de prendre la vie avec légèreté et surtout,  une capacité d'autodérision rare dans notre vieille Europe. Résultat, sous couvert d'une fausse légèreté, de nombreuses émotions (positives et négatives) passent dans leurs productions. Personnellement, j'adore.

La vie, la voix

Tout est là. Le dessin de Michel Rabagliati, une sorte de réalisme naïf, s’articule très bien avec l’écriture. Les deux éléments se répondent. Les récits de Paul ont une double voix : celle du souvenir symbolisé par le dessin et les dialogue - que l'on observe - et celle du narrateur, que l'on entend. Oui, on perçoit le son d'une voix à la lecture de ces albums. Que voulez-vous, j'entends la voix off de Michel commenter la vie de  Paul. C'est magique. J'ai l'impression de partager un moment d'intimité, comme si ce livre avait été écrit pour moi. Et puis comment imaginer un narrateur plus fiable ? Michel a vécu la vie de Paul puisque il s'agit d'une œuvre autobiographique. Conteur de sa propre vie, ses histoires frappent par leur fluidité. On passe, comme dans Paul en appartement, de la période des souvenirs à celle du temps présent avec grâce, humour et intelligence. Et toujours cette même recherche de simplicité, toujours cette volonté de nous raconter une histoire comme si elle était la plus extraordinaire du monde. Pourtant, si on passe en revue les albums, rien ne semble plus ordinaire que cette vie là. Dans Paul au parc, Michel Rabagliati raconte une courte période de sa jeunesse. Il évoque son passage chez les Scouts loin des clichés habituels. Il nous parle des camps d’été, les copains, les éduc'. Et pourtant, nous ne sommes pas dans Martine chez les Scouts ou Scouts toujours. Michel Rabagliati ne se limite pas qu’à ce simple épisode. Il élargit notre horizon en évoquant non seulement sa vie familiale mais aussi la réalité politique et sociale de la vie d’un jeune québécois moyen dans les années 70 : l’arrivée de la télé couleur, les mouvements indépendantistes… et les premières copines. La grande histoire rejoint la petite... comme dans la vraie vie. Résultat, le lecteur perçoit mieux les nuances... et c'est souvent ces détails qui font les belles histoires. Un seul conseil pour terminer : lisez Paul et soyez heureux ! A relire : la chronique "Les incomparables #1" consacré à Paul et... Atar Gull. A voir : l'interview pour l'exposition Paul à Paris (2010) A parcourir : le site de Michel Rabagliati et la fiche-album sur le site de La Pastèque
Paul au Parc (et tous les autres de la série pendant qu'on y est !) Scénario et dessins : Michel Rabagliati Éditions : La Pastèque, 2011

Public : J'aurais tendance à dire tout public sur certains albums mais... Pour les bibliothécaires : peut-on se prétendre bédéthécaire et ne pas avoir Paul dans ses rayons ? J'en doute. Une série tout simplement indispensable.

Les Incomparables #1 | Paul VS Atar Gull

Voici quelques temps déjà que cette idée me trotte dans la tête. Oh, rien de bien révolutionnaire : parler d’une BD non pas à partir de son histoire mais d’un de ses personnages. Chose étrange, la semaine dernière j’ai été incapable de rédiger un billet digne de ce nom sur l’excellentissime série des Paul du québécois Michel Rabagliati. Cette semaine, suite à des discussions intéressantes sur le blog de Mo’, je voulais parler d’Atar Gull, album qui ne m’a pas du tout enthousiasmé. Pareil ! Impossible de rédiger quelques choses de cohérents. Après avoir écrit deux pages sans queue ni tête, j’ai laissé tomber, un peu intrigué par ces deux échecs similaires sur des albums pourtant très différents. Justement, ils sont différents, aucun points communs… Et si c’était  ça la clef ? Et si, pour rire, nous convoquions ces deux personnages de fiction pour une confrontation ? Qu’est-ce que ça donnerai comme chronique au final ? Alors juste pour s'amuser, je vous présente le premier (et peut-être l’unique) duel de cette nouvelle catégorie d’IDDBD : les incomparables ! A ma gauche : Paul. Québécois de Montréal né dans les années 60. Alter-ego de papier de son créateur, le très sympathique Michel Rabbagliatti. Paul, c’est 6 albums qui racontent une vie : la sienne. Paul est un genre de M. Jean  sans le côté parisien énervant. Son travail : graphiste, maquettiste, illustrateur. Il vit avec Lucie, sa très intelligente compagne et sa fille, Rose. Paul a de la famille, des amis, des emmerdes aussi. Bien entendu ce héros a de nombreux défauts mais aussi de grandes qualités dont les principales sont l’ouverture d’esprit et la dose d’autodérision qui manque à la plupart d’entre nous. Qualités qui lui permettent de prendre la vie comme elle vient, avec ses bons et ses mauvais côtés, sans s’illusionner sur ce qu’il est… ou n’est pas. Il a quelques regrets mais finalement, Paul est un humaniste qui s’ignore. J’exagère, c’est une personne simple qui sait faire attention aux autres. A ma droite : Atar Gull. Prince d’une tribu africaine devenu esclave, donné comme cadeau à la fille d’un planteur. A la mort de son père, il n’a qu’un but… La vengeance ! Atar est né de la plume d’Eugène Sue au 19e siècle mais c’est Fabien Nury, nouveau scénariste hype de la BD franco-belge, qui l’a fait revivre sous le dessin de Bruno (Biotope, Michel Swing). Sous ses airs de statues, il est presque impossible de comprendre ce que ressent ce personnage singulier. Est-il simplement mué par la haine ou ressent-il véritablement les choses ? Qui est ce personnage, un fou dangereux, un tueur psychopathe incapable d’empathie ? Personnage dérangeant, impénétrable comme cette armure graphique qui l’entoure constamment. Seul son némesis, un dénommé Brulart, pirate et assassin de son état, semble percer à jour cet étrange personnage. A la fois terrifiant et froid, un robot avant l’heure. A ma description, ces deux personnages sont différents autant sur le fond que la forme. Pourtant, en y réfléchissant un peu… Bon côté graphisme, pas de doute. Celui de Paul est influencé par la BD ligne claire des années 70-80, avec des traits caricaturaux pour les personnages mais plus de détails dans les décors. Globalement ça reste quand même très simple. Atar Gull en revanche dispose d’influences artistiques variées et fortement marquées par l’art africain. Ce personnage de golem sombre au trait si particulier rappelle les œuvres d’art premier. Cependant, le choix des couleurs l'entourant me semble si saugrenue qu'à la lecture je pensais sans cesse : « mais pourquoi diable a-t-il colorisé cet album ? ». Au-delà de l’aspect graphique, ces personnages semblent toutefois partager quelque chose d’indéfinissable. Déjà, étant tous les deux les héros éponymes de leurs aventures, leurs histoires respectives reposent sur la réussite ou non de leur personnalité, de leur présence et leur charisme de "héros" de bande dessinée. Bien entendu, il est plus facile pour moi de se retrouver dans le personnage du québécois. Après tout, j’ai plus de chance d’être Paul qu’un prince esclave. Cependant, comme pour les univers imaginaires qui ne sont que des terreaux pour raconter des histoires, ça n'empêche pas l'ennui. Ce qui est intéressant dans le personnage de Michel Rabagliati, c’est sa faculté à se livrer sans ambages, sans se cacher ni prendre des chemins de traverse. Il montre, donne et reçoit avec la même intensité, n’élude aucun thème (même la mort comme dans Paul à Québec). L’auteur québécois se situe à la fois dans la ligne d’un Harvey Pekar par rapport au côté autobiographique de son œuvre mais aussi en rupture par son approche très positive. L’un est américain l’autre québécois, je ne sais pas si ça joue. En tout cas, Paul donne vraiment envie de traverser l’Atlantique à la nage, la rame et autres moyens plus ou moins rapides histoire de balancer quelque « hostie de calices » et autres « Tabernac ». Bref, lisez Paul et soyez heureux. A l’inverse, alors qu’on cherche à me faire ressentir avec force la violence, le dégoût ou la compassion, on me livre un personnage déshumanisé comme Atar Gull. Comment puis-je adhérer au propos ? C’est pour moi un véritable frein qui me fait préférer – et de très loin – le personnage du pirate bien plus poétique et romantique que le héros principal. Hormis le fait que l’histoire soit plutôt bâclée sur la fin, il me semble quand même important dans un récit de ce genre qu’il puisse y avoir une accroche avec le héros. Rappelez-vous le Comte de Monte-Christo, l’un des plus grands récits de vengeance jamais écrit ! Atar Gull subit, puis agit comme un golem. Jamais il ne semble ressentir quoique ce soit. Il m’est donc impossible d’entrer confortablement dans cette histoire et d’être dérangé par quoique ce soit. Voici donc le résultat de cette comparaison d’incomparable. Pourquoi j’aime Paul ? Parce qu’il est humain. Pourquoi je n’aime pas Atar Gull ? Parce qu’il ne l’est pas du tout. Pourtant ces deux personnages, par leur style de récit, sont des porteurs de vie, de sens, de ressenti. Si l’un m’entraîne, l’autre me laisse à quai. Merci à vous d’avoir subi ce test dont l’intérêt est sans aucun doute discutable. Tiens et bien discutons-en justement !
Paul (7 volumes) scénario et dessins : Michel Rabagliati Éditions : La Pastèque Public : Pour tous Pour les bibliothécaires : indispensables, surtout Paul en appartement, Paul à la pêche & Paul à Québec. Atar Gull (one-shot) scénario : Fabien Nury d'après le roman d'Eugène Sue dessins : Bruno Editions : Dargaud Public : Adulte Pour les bibliothécaires : Gros buzz cette année (sélectionné à Angoulême, comme Paul d'ailleurs) mais je demande à voir sur la durée. Pas certains que cet album vieillisse très bien.

Chronique | Portugal (Pedrosa)

Simon Muchat n’a pas envie. Pas envie d’acheter une maison, de voir sa famille ou de tondre la pelouse. Il n’a pas l’intention non plus de continuer d’écrire et dessiner des livres. Il a honte de ses œuvres et se perd peu à peu sur les routes qui le font intervenir dans des écoles à travers tout le pays. Mais des événements vont immuablement le ramener vers son passé : le mariage d’une cousine et surtout, une invitation dans un festival de BD au Portugal, le pays de son grand-père immigré dans les années 30. En 2007, Cyril Pedrosa frappait un grand coup dans le paysage de la bd française avec son très remarqué Trois Ombres, un conte moderne sur le deuil d’un père. Si, à l’époque, j’avais reconnu la très grande qualité de son travail, je ne partageais pas entièrement l’enthousiasme général. Mais en 2011, avec ce livre aussi épais et lourd qu’une brique, je ne peux que m’incliner et reconnaître ici l’un des albums les plus extraordinaires de l’année. Oui, extraordinaire.

Perdre et retrouver la voie

Cyril Pedrosa se raconte sous les traits de Simon. Il est cet homme au milieu de… de quoi ? De son art asséché ? Des normes sociales imposées ? De ses séances de psychothérapie ? De cette fuite perpétuelle pour nulle part ? Simon ne sait pas, Simon chemine, Simon est perdu dans un monde gris et pluvieux. Et soudain, comme dans tout bon récit, c’est une rupture, symbolisé par un changement éclatant. La lumière, le foisonnement de couleurs, tout est là pour symboliser non seulement la découverte d’un pays à travers l’état intérieur du personnage mais aussi pour faire passer le choc, le frémissement d'une conscience, quand le personnage/auteur ère comme un fantôme au milieu d’une foule bigarrée, bruyante mais qu’il ressent au plus profond de lui-même. Le temps d’un week-end, Simon découvre une nouvelle voie, une première marche. Reste à franchir les étapes en trois temps et plus de 250 planches.

La règle des 3

A ma description, vous vous dites que Cyril Pedrosa s’est fait une psychothérapie en direct, nous montrant son nombril en le remuant pour faire joli. C’est tout simplement faux. Il parle de lui c’est vrai mais il s’efface derrière cette quête personnelle devenue familiale. Car Portugal n’est  pas uniquement le portrait intérieur d’un homme. Il est celui d’une famille, les Muchat, symbolisée par 3 générations, du grand-père au petit fils. Simon est le conteur, mais Abel ou Jean sont les mémoires. Portugal est ainsi un récit en trois temps avec un héros mais trois hommes. Le trois est la règle. Car au delà des trois membres d'une même famille ce sont aussi trois lieux, trois événements pour trois chapitres qui expliquent peu à peu ces liens qui se transmettent, se gardent jalousement, se taisent parfois et se perdent souvent. La faute à pas de chance, à l’éloignement, aux humains… à la vie tout simplement. Voici peut-être la seule remarque désobligeante que l’on pourrait formuler à l’égard de cet album. N’est-ce pas déjà vu ? Le coup du retour aux racines pour comprendre son présent  ? N’est-ce pas un peu facile ? Je vous l’accorde. C’est une histoire que l’on a déjà vu des centaines de fois. Comme les histoires d’amour, voici un thème qui peut tomber rapidement dans le pathos, le cliché et le lacrymale gratuit si il n’est pas bien traité. Mais ce n’est pas le cas ici.

Ouvrir les yeux, c'est...

Tout d’abord, Cyril Pedrosa s’accorde du temps. C’est un luxe suffisamment rare dans la BD pour en profiter. Aucun de ses personnages ou de ses pistes lancées ne sont délaissés. Comme dans la vie certains sont perdus de vue mais aucun n’est là gratuitement. Ils apportent tous une pierre à l’édifice, un point de vue nouveau permettant perpétuellement de changer de regard sur les évènements présents et passées. Tout cela crée un tourbillon de vie, de situations qui emportent irrémédiablement le lecteur dans une curiosité positive loin de tout voyeurisme. Ensuite, Cyril Pedrosa fait preuve d’une inventivité graphique déconcertante. J’ai déjà parlé de la couleur plus haut mais j’insiste encore. Je ne suis pas un amateur forcené de son dessin, en revanche, ses couleurs changeantes au grès des situations sont splendides. Il retranscrit aussi bien l’ambiance d’une fin de soirée de mariage en Bourgogne qu’une après-midi au bord d’une plage portugaise et sait travailler les transitions avec beaucoup de subtilité. Il nous offre également de belles digressions graphiques. On sent une grande liberté personnelle dans Portugal, une joie du dessin presque enfantine. On la retrouve d’ailleurs dans une scène qui semble anodine au début du livre. Surtout, et c’est pour moi le plus important, il montre toute la dignité et la générosité d’un peuple. Véritable déclaration d’amour au pays de ses grands parents, Portugal est une œuvre sur l’échange, le don de soi et l’ouverture aux autres. Paradoxalement, et c’est sa plus grande réussite, cet album autobiographique évoque l’autre avec justesse et passion. Bien entendu, il parle des portugais, peuple absolument charmant et accueillant (je sais j’ai testé plusieurs fois !). Mais à travers leur exemple, il parle aussi des liens entre les migrants et le pays qui les accueille. Des liens parfois conflictuels, parfois positifs, mais des liens irrémédiables qui marquent la grande et la petite histoire. Pour conclure, lisez Portugal. Un album autobiographique qui s’accorde la grâce de parler des autres avec autant de justesse ne mérite pas que l'on passe à côté. Cyril Pedrosa évoque  un cheminement intérieur vers sa propre mémoire génétique. Une œuvre tout simplement splendide et positive. Essentielle pour tous ceux qui se sont un jour égaré sur leur propre route. A voir : l'interview de Cyril Pedrosa sur France5 A lire : l'interview sur Rue89 A lire : la chronique de Mo'
scénario et dessins : Cyril Pedrosa Editions : Dupuis (2011) Collection : Aire Libre Public : Adulte, ados Pour les bibliothécaires : Pour les petits budgets, pas facile car c'est un gros livre. Mais avec Blast, Elmer ou Polina, il fait partie des albums essentiels de l'année. On en reparlera sans doute à Angoulême.

Simplicité du complexe… ou l’inverse ?

American Splendor - Anthologie. Volume 1/3 (scénario d'Harvey Pekar, dessins de Robert Crumb, Gary Dumm, Gerry Shamray, Greg Budgett et Kevin Brown ; éditions çà et là)

En ce moment, je fais dans l’historique. Non pas la BD historique parce que ce n'est pas ma tasse de chocolat (je n'aime pas le thé désolé) mais je me penche sur les "grands ancêtres" de l’art séquentiel. Cette semaine, j’avais le choix entre un mangaka et un auteur underground… L'américain a gagné le pile-ou-face, je garde donc l’autre sous le clavier et la surprise pour la semaine prochaine.

Donc Harvey Pekar et l’anthologie American Splendor volume 1 (3 sont prévus par les éditions ça et là)…

Mon parcours de bédéphile amateur a rencontré Harvey Pekar lors de l’édition en français de The Quitter (Le dégonflé) en 2007 par Panini. C’est Hector, confrère et ancien chroniqueur d’IDDBD, qui nous en avait fait ici la chronique. Eminent spécialiste de comics (et de tout un tas d’autres choses), il avait été dithyrambique concernant l’œuvre de ce talentueux scénariste de la BD américaine. Et, comme très souvent (nous n’évoquerons pas la notion de roman graphique aujourd'hui), il avait raison.

American Splendor est avant tout l’histoire d’une rencontre entre un petit fonctionnaire américain, lettré, amateur et critique de jazz avec la bande dessinée underground durant les années 60. Surpris par l’approche nouvelle de ce courant et les possibilités narratives offertes par ce média, Harvey Pekar décide de poser sur le papier ses premières histoires. Encouragé par Crumb, à l'origine de sa vocation, il s’auto-édite en 1976 avec des planches signées Gary Dumm, Gerry Shamray, Greg Budgett, Kevin Brown et évidemment Robert Crumb, déjà pape de la BD underground. Le succès n’est pas immédiatement au rendez-vous, comme souvent avec les choses novatrices, mais l’importance de l’œuvre de Harvey Pekar est déjà fondamentale.

Si aujourd’hui, les autobiographies en BD sont légions, parfois au détriment d’une certaine imagination (mais ce n’est que mon point de vue personnel), c’est beaucoup moins le cas en 1976. Harvey Pekar se raconte à Cleveland : son boulot, son divorce, ses amours, ses passions, ses pulsions, ses folies, sa ville, son environnement, ses rencontres… Rien n’est laissé au hasard.
Navigant entre un monde ouvrier dont il ne voudrait surtout pas s’éloigner et un univers d’intellectuel où il ne sent pas à sa place, Pekar retranscrit cette différence dans ses récits et impulse une nouvelle façon de faire de la BD en ouvrant un champ d’action inédit. Sans détour ni ménagement parfois même avec violence, il dresse son propre portrait mais également celui d’une amérique désenchantée, moins fière de ses symboles et revenue de sa culture. Une amérique perdue ? Un homme perdu ? Non pas autant qu'il n'y parait. Harvey Pekar, américain moyen, vit et survit dans un monde qu’il observe d’une manière différente mais véritablement réfléchi, tout comme la plupart de ses choix personnels.

Hormis son héros (qui parfois change de nom), ne cherchez pas de liens entre les nouvelles de cette anthologie (regroupant des histoires parues entre 1976 et 1982). Là encore, ces histoires ont l’air d’avoir été écrites comme un journal intime, sans recul de temps, "à chaud". Cette immédiateté les rend différentes dans le ton, dans la manière de les construire mais aussi dans leur importance. Impression renforcée par les différents graphismes dus aux changements de dessinateur. Parfois fondamentales pour comprendre l’homme Pekar, parfois totalement anecdotiques et humoristiques, elles illustrent parfaitement sa devise : « La vie ordinaire, c’est un truc assez complexe ».

Pas mieux.

A lire : les chroniques d’Hector sur IDDBD consacrée The Quitter et sa chronique du Best Of American Splendor.
A voir : le site et le blog des éditions çà et là
A voir : le site des éditions Cornélius qui préparent un volume spécial de l’intégrale Robert Crumb aux années American Splendor
A voir : les images du film American Splendor sortis en 2003.

Pot de colle…

Virginie : une histoire qui sent la colle Cléopâtre (scénario et dessins de Kek, Delcourt, Collection Shampooing)
Peut-être connaissez-vous l'histoire de la madeleine de Proust dont le simple goût fait remonter chez le jeune Marcel les souvenirs de son enfance ? Contrairement au jeune oisif susnommé qui passait son temps à le rechercher, Kek lui est en quête d'une pierre manquante dans le "mur de sa vie". Sa madeleine répondant au doux nom de Virginie. En CM2, ils étaient amoureux (mais vraiment hein, pas une affaire de pacotille !), puis elle a déménagé... 16 ans plus tard, Kek n'a rien oublié et se lance avec les maigres indices dont il dispose aux trousses de son "amoureuse". La réalité étant parfois plus belle que la fiction, il a décidé d'en faire un album, son tout premier (sauf erreur de ma part). Et pour cet essai, ce jeune auteur issu de la blogosphère (encore un) signe un récit sensible, drôle et sans prétention. Entre nous, j'ai réécrit plusieurs fois cette chronique avant de tout effacer. Pourquoi chercher des arguments et des analyses compliquées quand il suffit de se laisser emporter genre "madeleine de Proust" ? En toute franchise, si le sous-titre de l'album vous fait doucement sourire et vous rappelle vos années d'école (d'avant 1990), alors vous êtes sûrement apte à lire cet album. Sinon, vous apprécierez les qualités de Kek : un dessin simple, des qualités d'humour et d'auto-dérision prononcées (c'est la collection de Lewis Trondheim tout de même !) et surtout un auteur sachant se livrer en ne tombant ni dans un voyeurisme vulgaire ni dans un rose-bonbon énervant. Cet album est le résultat d'une alchimie sans nom, d'un baguette magique donnant du bonheur gratuitement, bref d'un bien joli talent. Et au bout du récit, c'est une belle histoire d'amour et d'amitié. Du coup, on envie un peu Ke  k et Virginie. Car après tout, nous avons tous rêvé de retrouver un jour nos meilleurs amis d'enfance, ceux qui se sont éloignés pour diverses raisons, de reparler du "bon vieux temps", de croire encore à certaines illusions et surtout, surtout de lutter contre ses propres regrets.  A découvrir : le blog de Kek, une petite merveille A lire : l'intégrale de la version web de Virginie

Ya bon le wallon !

Chroniques wallonnes (scénario et dessin de Fifi, éditions 6 pieds sous terre) IDDBD les avait repérées en juillet dernier sans pouvoir préciser la date de publication de ces Chroniques wallonnes. Heureusement que 6 pieds sous terre et Fifi passaient par là pour nous préciser qu'il s'agissait du 21 août... Bref, les Chroniques wallonnes de Fifi sont enfin arrivées (comme Zorro, sans se presser...) et leur lecture confirme bien ce que nous avions pressentis : ce one-shot, c'est du lourd ! Et pas seulement à cause de (ou grâce à) ses 416 pages ! En reprenant les planches publiées sur le site l'Employé du Moi, Fifi compile son quotidien autobiographique de dessinateur BD, entre les petits tracas de la vie, les grandes interrogations métaphysiques (heu... toutes proportions gardées tout de même... on parle d'un auteur de BD !) et la ville qu'il parcourt inlassablement sous la pluie grise. Au travers de son carnet, c'est donc une tranche de sa vie que Fifi nous sert comme ça, un peu abruptement, sans trop de fioriture. Heureusement, l'humour (quasi) omniprésent relève la saveur d'un plat qui aurait pû être indigeste sans cela. A consommer tout de même en plusieurs tranches pour éviter les ballonnements : les Chroniques wallonnes, ça se déguste un peu chaque jour, juste pour conserver intact le plaisir d'apprécier pleinement le ton humoristique de Fifi et son dessin très expressif (que l'on aime particulièrement par ici)... Vous l'aurez compris, les Chroniques wallonnes de Fifi ne sont ni un recueil de spiritualité liégeoise, ni un guide wallon de développement personnel ! Il s'agit de les prendre pour ce qu'elles sont : un simple témoignage auto-dérisoire et humoristique d'un artiste en recherche... Chez IDDBD, on en a fait bombance ! A lire : le pitch complet sur le blog de 6 pieds sous terre

Les Petits Riens T.2 Le Syndrome du prisonnier

Le syndrome du prisonnier (tome 2 de Les petits riens) (scénario et dessin de Lewis Trondheim, collection Shampooing, éditions Delcourt, 2007) Voici donc la suite de la Malédiction du parapluie, le premier tome de la série Les petits riens, initialement publiée par Lewis Trondheim sur son blog. De quoi s'agit-il ? De son quotidien, ses angoisses, ses contrariétés, ses doutes, sa mauvaise foi mais aussi ses petits moments de bonheur, de plaisir, ses espoirs... et ses voyages ! Car pour lutter contre Le syndrome du prisonnier, qui veut que moins vous en faites et moins vous voulez en faire, Lewis Trondheim se jette à corps perdu dans les festivals, les séances de dédicace, les invitations à travers le monde, d'Angoulême (dont il fut président du festival en 2006) à l'Afrique du Sud en passant par la Roumanie ! De ces voyages, il nous ramène mieux que des souvenirs : des impressions et des états d'âme qui nous aident à mieux le comprendre, mieux saisir Laurent Chabosy derrière Lewis Trondheim. On en ressort non seulement amusé, puisque l'humour est bien entendu omniprésent, mais aussi plus proche de l'auteur dont on reconnaît pour soi quelques travers (non, vous ne saurez pas lesquels !)... Avant de conclure, j'aime bien aussi le petit texte inclus dans l'album : "Lewis Trondheim est né durant le millénaire précédent. Aussi, bien qu'aimant les nouveaux gadgets high-tech comme les clés de voiture qui ouvrent à distance, il continue d'apprécier plus particulièrement les petites choses simples qui donnent à la vie tout son sel. Il s'est très vite rendu compte qu'il n'aurait aucune prise sur les guerres à travers le monde, le terrorisme de masse et l'utilisation des armes bactériologiques. Par contre, un oreiller, une boulette de papier ou une valise sont des outils qu'il maîtrise à la perfection. Surtout les valises quand il s'agit d'échapper au syndrome du prisonnier." Il y a des Petits riens, des pas grand choses qui sont de vraies pépites. Mais avec Lewis Trondheim, on commence à y être habitué ! A lire : l'article de du9.org dont l'avis est diamétralement opposé à celui d'IDDBD. Et aussi celui de evene.fr qui est diamétralement opposé à celui de du9.org. Vous suivez ? A voir : l'interview filmée de Lewis Trodheim sur le site de France 5