Archives par mot-clé : Asafa Hanuka

Et après ?

Pizzeria Kamikaze (d'après La colo de Kneller d'Etgar Keret, dessins d'Asaf Hanuka, Actes Sud BD)

"2 jours après m'être suicidé, j'ai trouvé un boulot dans une pizzeria de la chaîne Kamikaze". A quelques cases près, c'est ainsi que commence le récit de Mordy, le héros de cette BD adaptée du roman de l'israëlien Etgar Keret.

Selon vos croyances (ou vos non-croyances) vous pensiez qu'il existait une vie après la mort. Et bien vous aviez raison ! Bon... vous risquez d'être un peu déçu tout de même (mais c'est mieux que rien) car ici, pas de petits anges ni d'incarnations métaphysiques du genre tunnel ou même un état transcendantal intersidéral, pas même de Saint Pierre ou autres trucs du genre, non ici la vie après la mort ressemble à... la vie. Comme explique notre héros : "Maintenant que je suis ici, ça me fait penser à Tel-Aviv. Mon colocataire allemand m'a dit que c'était comme Francfort. A croire que Francfort est un trou perdu".

Un peu déçu au départ, Mordy finit par s'habituer à cette vie lancinante. Le jour c'est boulot, la nuit c'est sortie (au bar "La mort subite") pour pallier à l'ennui (mortel , je sais il fallait oser) d'un quotidien sans illusions. Car ici, "il n'y a que ça à faire".

En passant, vous vous demandez peut-être où est "ici" ? La question est bonne c'est vrai. Mais les personnages eux-mêmes ne sauraient y répondre. Les limbes ? Un des cercles de l'enfer (sacré Dante !) ? Le purgatoire, ou quelque chose du genre ? En tout cas, pour arriver dans ce lieu, il faut avoir tenté de se suicider et avoir réussi son coup. Bref, le taux de suicide pré-arrivée est de 100%. Ainsi, dans ce monde étrange se côtoient les noyés, les suicidés par balle, par médicaments (les "Juliette"), par pendaison, par attentat-suicide (le passage dans le quartier arabe a un sens très lourd quand on se souvient de la nationalité de l'auteur), des suicidés anonymes et célèbres (on vous laisse la surprise) bref, tout un tas de personnages différents mais unis dans un passé de mal-être.

Ainsi, au milieu de ce monde sans mesure, Mordy "vit" avec ses démons et ses questions tout en trouvant un semblant d'apaisement (ou plutôt de résignation). En apprenant de la bouche de son ex-colocataire (du temps où il était encore vivant) un nouvel élément de son passé, il se lance un peu au hasard dans l'exploration de cet espace hors du temps.

Accompagné d'Uzi, son copain rustre et vulgaire (qui vit avec toute sa famille !), ramassant Lihi, une autostoppeuse recherchant les responsables de cet univers, Mordy part dans un road-movie pour nul part. Comme dans tous les road-movie (même si celui-ci est un peu particulier), ce sont des rencontres, la découverte de soi et du monde qui est au bout du chemin. Mais attention, même si certaines parties de l'intrigue sont cousues de fil blanc, Etgar Keret sait surprendre par quelques rebondissements bien sentis.
Malgré son thème morbide, Pizzeria Kamikaze laisse une part belle à l'humour et à la dérision. Sa grande force est sans doute son atmosphère (glauque) à la fois teinté de fantastique et de réalisme. Une lecture agréable que l'on dévore facilement et qui donne surtout envie de lire l'œuvre originale.

A découvrir : un gros plan sur les frères Hanuka sur le site Mundo-bd.fr (par Didier Pasamonik)

A lire : la biographie d'Etgar Keret sur le site du Centre National du livre

Bonus musical : Ouah bon, je sais fallait oser...