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Chronique | Les Sentinelles de l’imaginaire n°1 & 2 (Jouvert & Bauer)

Nous sommes en 2087, le monde est devenu une dictature informatique où les hommes sont reliés entre eux par une base de données commune. Dans ce monde, le CEC est chargé de veiller à la bonne marche de cette mémoire collective en gérant distractions et plaisirs. Mais lorsque, dans la rue, une caméra prend un homme en train de sourire, l’inquiétude gagne les instances dirigeantes. Pas de doute, la peur d’installe sur la ville et Nathanaël, agent spécial, est chargé de découvrir le secret qui se cache au fond des esprits et rêves. Les Sentinelles de l’Imaginaire est une création de l’atelier En Traits Libres de Montpellier - où travaille entres autres Matt Konture - et plus particulièrement de Kristophe Bauer au dessin et de Jan Jouvert à l’écriture. Les deux premiers numéros de cette série sont publiés dans un format semblable aux comics américains. D’ailleurs, cette ressemblance est tout à fait assumée car les deux compères se réclament complètement du charme désuet de l’âge d’or (pardon d'argent) du comic book. En effet, dans le train noir et blanc de Kristophe Bauer comme dans la présentation générale de l’œuvre, on sent cette filiation. On retrouve avec un certain sourire, ce côté grand spectacle qui faisait le charme de ces publications.  N’hésitant jamais à faire dans l’allégorie, je pense à la « momie » dont l’ombre traine sur la ville dès la première planche, c’est par un découpage classique que l’on pénètre dans cet univers. Les deux auteurs ont décidé, avant de mettre complètement leur histoire en marche, de prendre leur temps et de poser les situations. En tout cas, c’est l’impression que j’ai eu tout au long de cette double lecture.  Durant le premier épisode, nous suivons Nathanaël, agent de la CEC, cherchant à élucider le mystère de l’homme qui sourit. En revanche, dans le second volume apparaît deux nouveaux personnages apportant un angle de lecture différent. De quoi surprendre le lecteur et lui permettre de comprendre que non, tout n'est pas aussi balisé qu'on n'aurait pu le penser au départ. Pourtant, nous avons bien le triptyque habituel du bon, du méchant et de l'officier de police. Pensez à Batman, le Joker et l’inspecteur Gordon et même, encore plus éloigné, à Sherlock Holmes, Moriarty et l’inspecteur Lestrade et nous voici de retour dans les rouages du genre enquête/action. Là encore, il s’agit d’un choix, d'une démarche assumée qu’on ne pourra pas leur reprocher. Sur les premiers chapitres, elle permet de poser tranquillement l'histoire afin de jeter les pièces du puzzle une à une sur la table. Il y a une montée en puissant d'une intrigue qui se veut à la fois simple et complexe. Simple par son schéma plutôt classique (mais ça nous l'avons déjà dit) et complexe car basée sur des narrations multiples. Ainsi, on passe des points de vue des personnages assez rapidement et on finit, même si parfois on se demande où l’on va, par se laisser porter. Comme un jeu d’échec, les pièces sont posées, avancées. Il ne reste plus qu’à les combiner afin de parvenir à ses fins. Mais là, tout reste à faire car les deux auteurs travaillent actuellement sur le volume 3 de cette histoire et je ne peux donc pas encore commenter totalement cette histoire. Pour moi qui part toujours d’un point de vue assez critique quand il s'agit de comics, je suis plutôt agréablement surpris par le résultat. Toutefois, nous n'en sommes qu'au début de cette saga fantastique dont l'idée de départ est séduisante. Il ne tient qu’à Kristophe Bauer et Jan Jouvert de nous emmener encore plus loin, dans leur monde fantasmagorique où, on le devine, les événements vont finir par s’enchaîner. Comme dans un bon comics, j’ajouterai… To be continued (désole pour mon accent) ! A découvrir : le blog officiel du projet A voir : le blog de l'atelier En traits libres Le Teaser des Sentinelles de l'imaginaire :
Les Sentinelles de l’imaginaire Scénario : Jan Jouvert Dessins : Kristophe Bauer Éditions : Les Éditions du Voyeur, 2010 (6€) Public : Amateurs de SF et de comic books Pour les bibliothécaires : Pas facile à se procurer hors marché, mais pour les bibs de la région de Montpellier, ça vaudrait sans aucun doute le coup de soutenir une belle initiative comme celle-ci pour qu'un jour tout le monde puisse en profiter.

Etrange, vous avez dit étrange ? Comme c’est étrange…

Quartier M - Tome 1 : Fêlures (scénario de Stéphane Beauverger, dessin et couleurs de Benjo & Zano, collection Empreintes, éditions Dupuis, 2007) Je dois l'avouer, Quartier M est une série dans laquelle je suis entré d'abord pour (et par) le dessin de Benjo et les couleurs de Zano (et réciproquement). Réaliste, moderne, paré d'une vraie épaisseur, d'une profondeur et d'une texture tout à fait particulières. Ces dessins sont de toute beauté, sans mièvrerie. J'ai donc naturellement dévoré l'album en boulotant les cases l'une après l'autre... Après cette première lecture quasi compulsive et en tout cas boulimique, mes yeux rassasiés ont laissé place à ce qui me reste de cerveau. Et là, la sensation d'étrangeté ressentie à la première lecture s'est un peu estompé. Car l'histoire de Quartier M, concoctée par l'imaginatif (écrivain) Stéphane Beauverger, peut se lire à plusieurs niveaux. Au premier, Quartier M est un étrange récit d'anticipation dans lequel les adultes d'un quartier bétonné et anonyme d'une tout aussi anonyme mégapole perdent peu à peu la mémoire, laissant la place à une désorganisation sociale où une bande de jeunes, les RANA, font la loi... Dans cet univers qui se déglingue de jour en jour, Maël et Mog, deux ados, vont essayer de survivre aux violences qui les entourent. Un espoir les réunit : le Doge, ce héros (désormais télévisé) qui aurait réuissit à franchir les limites du Quartier M... Au second niveau, Quartier M est aussi (de mon point de vue) une terrifiante parabole sur notre époque, notre civilisation. Les adultes du Quartier M qui perdent peu la mémoire renvoient l'image de nos contemporains perdant eux aussi leur mémoire Historique, avec tous les dangers que cela implique : montée de nouveaux fascismes intégristes, violences sociales subies par un néo-prolétariat qui n'a même plus sa conscience de classe pour se protéger, déculturation d'une partie de plus en plus large d'une jeunesse de ce fait nécessairement désabusée... Certes, le constat est un peu sévère mais il vous suffit de lire vos journaux pour vous rendre compte de la réalité de l'époque... et des dangers à venir si rien n'est fait. En attendant, vous pouvez commencer par lire Quartier M. Au plaisir du trait, vous ajouterez celui de lire un récit terriblement lucide d'une beauté étrange... A lire : la critique de Bulle d'Encre, et celle de Mo sur Mo're BD, son excellent blog de chroniques BD